Le Mariage de Loti
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Nous fûmes bientôt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme
un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches
mouillées sur nos têtes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau.
Une lumière apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui
renfermait la cadavre de Tahaapaïru.
Cette case, qui avait abrité l'enfance de ma petite amie, était ovale,
basse comme toutes les cases tahitiennes, et bâtie sur une estrade en
gros galets noirs. Les murailles en étaient faites de branches minces de
bourao, placées verticalement et laissant des vides entre elles, comme
les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines
immobiles, dont la lampe agitée par le vent déplaçait les ombres
fantastiques.
Au moment où je franchissais le seuil funèbre, Tiahoui me repoussa
brusquement à droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort
qui débordaient à gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,--
un frisson me parcourut le corps, et je détournai la tête pour ne les
point voir.
Cinq ou six femmes étaient là, assises en rang le long du mur--et, au
milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et
sombre...
Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut à moi et
m'entraîna dehors...
VI
Nous nous étions embrassés longuement, en nous serrant dans nos bras
enlacés, et puis nous nous étions assis tous deux sur la mousse humide,
près de la case où dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus à avoir
peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts.
Rarahu était seule au monde, bien seule. Elle avait décidé de quitter le
lendemain le toit de pandanus où ses vieux parents venaient de mourir.
--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce était comme un
souffle à mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une
case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frère Rouéri et
Taïmaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent très heureux, et
auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien à redire. Je n'ai
plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais même
qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvés si bien de cette
existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...
Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme
tout-puissant de volupté et de nonchalance; et c'est pour cela que je le
redoutais un peu...
Cependant, une à une, les femmes de la veillée funèbre étaient sorties
sans bruit et s'en étaient allées par le sentier d'Apiré. Il se faisait
fort tard...
--Maintenant, rentrons, dit-elle...
Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passâmes devant, tous
deux, avec un même frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprès du mort
qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait à demi-voix
avec elle-même. Elle me souhaita le bonsoir à voix basse et me dit:
--"A parahi oé!" (Assieds-toi!)
Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indécise
d'une lampe indigène.--Ses yeux et sa bouche étaient à demi ouverts;
sa barbe blanche avait dû pousser depuis la mort, on eût dit un lichen
sur de la pierre brune; ses longs bras tatoués de bleu, qui avaient
depuis longtemps la rigidité de la momie, étaient tendus droits de
chaque côté de son corps;--ce qui surtout était saillant dans cette
tête morte, c'étaient les traits caractéristiques de la race
polynésienne, l'étrangeté maorie.--Tout le personnage était le type
idéal du Toupapahou...
Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombèrent sur le mort; elle
frissonna et détourna la tête.--La pauvre petite se raidissait contre
la terreur; elle voulait rester quand même auprès de celui qui avait
entouré de quelques soins son enfance.--Elle avait sincèrement pleuré
la vieille Huamahine, mais ce vieillard glacé n'avait guère fait pour
elle que la _laisser croître_; elle ne lui était attachée que par un
sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui était là ne
lui inspirait plus qu'une immense horreur...
... La vieille parente de Tahaapaïru s'était endormie.--La pluie
tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des
bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.--
Les Toupapahous étaient là dans le bois, se pressant autour de nous,
pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau
personnage, qui depuis le matin était des leurs. On s'attendait à toute
minute à voir entre les barreaux passer leurs mains blêmes...
--Reste, ô mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais
morte de frayeur...
... Et je restai toute la nuit auprès d'elle, tenant sa main dans les
miennes; je restai auprès d'elle jusqu'au moment où les premières lueurs
du jour se mirent à filtrer à travers les barreaux de sa demeure.--
Elle avait fini par s'endormir, sa petite tête délicieuse, amaigrie et
triste, appuyée sur mon épaule.--Je l'étendis tout doucement sur des
nattes, et m'en allai sans bruit...
Je savais que le matin les Toupapahous s'évanouissent, et qu'à cette
heure je pouvais sans danger la quitter...
VII
INSTALLATION
... Non loin du palais, derrière les jardins de la reine, dans une des
avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, était une
petite case fraîche et isolée.--Elle était bâtie au pied d'une touffe
de cocotiers si hauts, qu'on eût dit là-dessous une habitation
lilliputienne.--Elle avait sur la rue une véranda que garnissaient des
guirlandes de vanille.--Derrière était un enclos, fouillis de mimosas,
de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient
tout alentour, fleurissaient sur les fenêtres et jusque dans les
appartements.--Tout le jour on était à l'ombre dans ce recoin, et le
calme n'y était jamais troublé.
Là, huit jours après la mort de son père adoptif, Rarahu vint s'établir
avec moi.
C'était son rêve accompli.
VIII
MUO-FARÉ
Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande
réception chez nous: c'était le _muo-faré_ (la consécration du logis).-
-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un thé.--Les convives
étaient nombreux, et deux Chinois avaient été enrôlés pour la
circonstance, gens habiles à composer des pâtisseries fines, au
gingembre,--et à construire des pièces montées d'un aspect
fantastique.
Au nombre des invités étaient d'abord John, mon frère John, qui passait
au milieu des fêtes de là-bas comme une belle figure mystique,
inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de
son coeur, ni le côté vulnérable de sa pureté de néophyte.
Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus
jeune fils de Pomaré,--et deux autres initiés du _Rendeer_.--Et puis
toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Faïmana, Téria,
Maramo, Raouéra, Tarahu, Eréré, Taouna, jusqu'à la noire Tétouara.
Rarahu avait oublié sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes,
maintenant qu'elle allait en maîtresse leur faire les honneurs du logis;
--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc
d'Orléans.
Aucun des invités ne manqua au rendez-vous, et le soir, à onze heures,
la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline,
couronnées de fleurs, buvant gaîment du thé, des sirops, de la bière,
croquant du sucre et des gâteaux, et chantant des _himéné_.
Dans le courant de la soirée, il se produisit un incident bien
regrettable, au point de vue du décorum anglais. Le grand chat de
Rarahu, apporté le matin même d'Apiré et qu'on avait par prudence
enfermé dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table,
effaré, poussant des cris de désespoir, chavirant les tasses et sautant
aux vitres.
Sa petite maîtresse l'embrassa tendrement et le réintégra dans son
armoire.--L'incident fut clos de cette manière et, quelques jours plus
tard, ce même Turiri, complètement apprivoisé, devint un chat citadin,
des mieux éduqués et des plus sociables.
A ce souper sardanapalesque, Rarahu était déjà méconnaissable; elle
portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche à
traîne qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez
elle avec aisance et grâce,--s'embrouillant un peu par instants, et
rougissant après, mais toujours charmante.--On me complimentait sur
ma maîtresse; les femmes elles-mêmes, Faïmana la première, disaient:
"Merahi menehenehé!" (Qu'elle est jolie!) John était un peu sérieux, et
lui souriait tout de même avec bienveillance.--Elle rayonnait de
bonheur; c'était son entrée dans le monde des jeunes femmes de Papeete,
entrée brillante qui dépassait tout ce que son imagination d'enfant
avait pu concevoir et désirer.
C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite
plante sauvage, poussée dans les bois, elle venait de tomber comme bien
d'autres dans l'atmosphère malsaine et factice où elle allait languir et
se faner.
IX
JOURS ENCORE PAISIBLES
Nos jours s'écoulaient très doucement, au pied des énormes cocotiers qui
ombrageaient notre demeure.
Se lever chaque matin, un peu après le soleil; franchir la barrière du
jardin de la reine; et là, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas,
prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la
fraîcheur de ces matinées si pures de Tahiti.
Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les
filles de la cour, et nous menait jusqu'à l'heure du repas de midi.--
Le dîner de Rarahu était toujours très frugal; comme autrefois à Apiré,
elle se contentait des fruits cuits de l'arbre-à-pain, et de quelques
gâteaux sucrés que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.
Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journées.--
Ceux-là qui ont habité sous les tropiques connaissent ce bien-être
énervant du sommeil de midi.--Sous la véranda de notre demeure, nous
tendions des hamacs d'aloès, et là nous passions de longues heures à
rêver ou à dormir, au bruit assoupissant des cigales.
Dans l'après-midi, c'était généralement l'amie Téourahi que l'on voyait
arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'était fait
initier aux mystères de l'écarté, aimait passionnément, comme toutes les
Tahitiennes, ce jeu importé d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises
l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et
sérieuses, absolument captivées par les trente-deux petites figures
peintes qui glissaient entre leurs doigts.
Nous avions aussi la pêche au corail sur le récif.--Rarahu
m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, où nous
fouillions l'eau tiède et bleue, à la recherche de madrépores rares ou
de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous
les broussailles d'orangers et de gardénias, des coquilles qui
séchaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mêlant leur ramure
compliquée aux herbes et aux pervenches roses...
C'était là cette vie exotique, tranquille et ensoleillée, cette vie
tahitienne telle que jadis l'avait menée mon frère Rouéri, telle que je
l'avais entrevue et désirée, dans ces étranges rêves de mon enfance qui
me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps
s'écoulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille
petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Océanie, qui
forment à la longue des réseaux dangereux, des voiles sur le passé, la
patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on
ne s'échappe plus...
... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait différentes
petites voix d'oiseau, tantôt stridentes, tantôt douces comme des voix
de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrêmes de la gamme.--
Elle était restée un des premiers sujets du choeur d'_himéné_ d'Apiré...
De son enfance passée dans les bois, elle avait conservé le sentiment
d'une poésie contemplative et rêveuse; elle traduisait ses conceptions
originales par des chants; elle composait des _himéné_ dont le sens
vague et sauvage resterait inintelligible pour des Européens auxquels on
chercherait à les traduire.--Mais je trouvais à ces chants bizarres un
singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'élevaient
doucement dans le grand silence des midis d'Océanie...
Quand venait le soir, Rarahu s'occupait généralement de préparer ses
couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait
elle-même; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en
fabriquer de très extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de
vraies fleurs combinées ensemble, ils arrivaient à produire des fleurs
nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes
d'une grâce artificielle et chinoise...
Les fleurs de gardénia blanc, à l'odeur ambrée, étaient toujours
employées à profusion dans ces grandes couronnes singulières, qui
étaient le principal luxe de Rarahu.
Un autre objet de parure, plus _habillé_ que la simple couronne de
fleurs, était la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche
comme la paille de riz, et tressée par les mains des Tahitiennes avec
une délicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le
_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui complétait cette coiffure des
fêtes, et s'éployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...
Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et
impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du
coeur des cocotiers.
La nuit venue, quand Rarahu était parée, et que ses grands cheveux
étaient dénoués, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions
circuler avec la foule devant les échoppes illuminées des marchands
chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de
lune, autour des danseuses de _upa-upa_.
De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mêlait
rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, était réputée partout
pour une petite fille très sage...
C'était encore pour nous deux une époque de tranquille bonheur, et
cependant ce n'étaient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante
gaîté des bois de Fataoua...
C'était quelque chose de plus troublé et de plus triste.--Je l'aimais
davantage, parce qu'elle était seule au monde, parce que pour le peuple
de Papeete elle était ma femme.--Les habitudes douces de la vie à deux
nous unissaient plus étroitement chaque jour, et cependant cette vie qui
nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se
dénouer bientôt par le départ et la séparation...
... Séparation des séparations, qui mettrait entre nous les continents
et les mers, et l'épaisseur effroyable du monde...
X
...Il avait été décidé que nous irions ensemble rendre une visite à
Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'était
promis une grande joie de ce voyage.
Un beau matin, par la route de Faaa, nous partîmes à pied tous deux,
emportant sur l'épaule notre léger bagage de Tahitiens: une chemise
blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour
Rarahu...
On voyage dans cet heureux pays comme on eût voyagé aux temps de l'âge
d'or, si les voyages eussent été inventés à cette époque reculée...
Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent;
l'hospitalité vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans
toute l'île il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons
européens; encore sont-ils fort rares, et à peu près localisés dans la
ville de Papeete...
Notre première étape fut à Papara, où nous arrivâmes au coucher du
soleil, après une journée de marche; c'était l'heure où les pêcheurs
indigènes revenaient du large dans leurs minces pirogues à balancier;
les femmes du district les attendaient groupées sur la plage, et nous
n'eûmes que l'embarras de choisir pour accepter un gîte. L'une après
l'autre, les pirogues effilées abordaient sous les cocotiers; les
rameurs nus battaient l'eau tranquille à grands coups de pagayes, et
sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons
antiques; cela était vivant et original, simple et primitif comme une
scène des premiers âges du monde...
Dès l'aube, le lendemain, nous nous remîmes en route...
Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous
suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'où la vue
dominait toute l'immensité de la mer;--çà et là des îlots bas,
couverts d'une végétation invraisemblable; des pandanus à la physionomie
antédiluvienne; des bois qu'on eût dit échappés de la période éteinte du
Lias.--Un ciel lourd et plombé comme celui des âges détruits; un
soleil à demi voilé, promenant sur le Grand Océan morne de pâles
traînées d'argent...
De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de
chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occupés à suivre dans un
demi-sommeil leurs rêveries éternelles; des vieillards tatoués, au
regard de sphinx, à l'immobilité de statue; je ne sais quoi d'étrange et
de sauvage qui jetait l'imagination dans des régions inconnues..
Destinée mystérieuse que celle de ces peuplades polynésiennes, qui
semblent les restes oubliés des races primitives; qui vivent là-bas
d'immobilité et de contemplation, qui s'éteignent tout doucement au
contact des races civilisées, et qu'un siècle prochain trouvera
probablement disparues.
XI
A mi-chemin de Papéuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un
moment de surprise et d'admiration...
Nous avons rencontré une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la
montagne comme une porte d'église, et qui était toute pleine de petits
oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, à
l'intérieur, tapissé de leurs nids les parois du rocher; elles
voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
s'excitant les unes les autres à crier et à chanter.
Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites créatures étaient des
_varué_, des esprits, des âmes de trépassés; pour Rarahu ce n'était plus
qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant
vu, c'était encore quelque chose de nouveau et de charmant, et
volontiers elle fût restée là, en extase, à les entendre, à les imiter.
Un pays idéal à son avis eût été un pays rempli d'oiseaux où tout le
jour, dans les branches, on les eût entendus chanter.
XII
Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papéuriri, nous
nous arrêtâmes dans un village bizarre construit par des sauvages
arrivés de la Mélanésie; puis nous trouvâmes sur le chemin Téharo et
Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut
extrême et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se
retrouvent sont tout à fait dans le caractère tahitien.
Ces deux braves petits sauvages étaient encore dans le premier quartier
de leur lune de miel, chose fort douce en Océanie comme ailleurs; bien
gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du
terme.
Leur case était propre et soignée, classique d'ailleurs, dans ses
moindres détails.--Nous y trouvâmes un grand lit qui nous était
préparé, recouvert de nattes blanches, et entouré de rideaux indigènes
faits de l'écorce distendue et assouplie du mûrier à papier.
On nous fit grande fête à Papéuriri, et nous y passâmes quelques
journées délicieuses. Le soir par exemple c'était triste, et dans
l'obscurité je sentais, quoi qu'on fît pour nous égayer, la solitude et
la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au
loin le son plaintif des flûtes de roseau, ou le bruit lugubre des
trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.
Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels
tout le village était convié: des menus très particuliers, des petits
cochons rôtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au
dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himéné_.
J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vêtu
simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empêchait
qu'à certains moments je ne me prisse pour un indigène, et je me
surprenais à souhaiter parfois en être réellement un; j'enviais le
tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Téharo; dans ce milieu qui
était le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-même, plus naturelle et
plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apiré
reparaissait avec toute sa naïveté délicieuse, et pour la première fois
je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain à aller vivre
avec elle comme avec une petite épouse, dans quelque district bien
perdu, dans quelqu'une des îles les plus lointaines et les plus ignorées
des domaines de Pomaré;--à être oublié de tous et mort pour le monde;
--à la conserver là telle que je l'aimais, singulière et sauvage, avec
tout ce qu'il y avait en elle de fraîcheur et d'ignorance.
XIII
Ce fut une des belles époques de Papeete que l'année 1872. Jamais on n'y
vit tant de fêtes, de danses et d'_amuramas_.
Chaque soir, c'était comme un vertige.--Quand la nuit tombait les
Tahitiennes se paraient de fleurs éclatantes; les coups précipités du
tambour les appelaient à la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux
dénoués, le torse à peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les
danses, affolées et lascives, duraient souvent jusqu'au matin.
Pomaré se prêtait à ces saturnales du passé, que certain gouverneur
essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui
s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et
tous les expédients étaient bons pour la distraire.
C'était le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces
fêtes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La
reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair
de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'étendre sur des nattes.
Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un
chant en choeur, rapide et frénétique;--chacune d'elles à son tour
exécutait une figure; le pas et la musique, lents au début,
s'accéléraient bientôt jusqu'au délire, et, quand la danseuse épuisée
s'arrêtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre
s'élançait à sa place, qui la surpassait en impudeur et en frénésie.
Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et
rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffées d'extravagantes couronnes
de datura, ébouriffées comme des folles, elles dansaient sur un rythme
plus saccadé et plus bizarre,--mais d'une manière si charmante aussi,
qu'entre les deux on ne savait ce que l'on préférait.
Rarahu aimait passionnément ces spectacles qui lui brûlaient le sang,
mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes
femmes, laissant tomber sur ses épaules les masses lourdes de ses
cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures,
elle restait assise auprès de moi sur les marches du palais, captivée et
silencieuse.
Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme
grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de
sensations étranges.
Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa
réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la
sauvagerie.
XIV
Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille
appelées _tapa_.--Les siennes, qui étaient longues et traînantes,
avaient une élégance presque européenne.
Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de
corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une
petite personne civilisée et coquette.
Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et
fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond,
plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de
feuilles naturelles ou de fleurs.
Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine.
Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient
et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche.--Et
cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets
fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore
la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique.
Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus
comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du
gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:
--Loti, comment va Rarahu?
Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de
la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était
captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
cheveux.
Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et
plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle
bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la
reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
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