Le Mariage de Loti
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Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence.--Elle était
assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à
copier la manière des femmes blanches.
Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y
trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle
n'était jamais deux jours de suite la même créature.
Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient
fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à
toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions.
Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais
un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve
dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma
maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.
Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous;
quelques amis européens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial français,
nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes
égards qu'une femme blanche.
XV
Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_
qui est au tahitien pur ce que le _petit-nègre_ est au français;--mais
je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots
corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à
tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à
m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus:
Rarahu et la reine.
La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec
intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à
disparaître.
Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les
traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps
anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent:
_la nuit_.
Le mot _po_, en tahitien, désigne en même temps la nuit, l'obscurité et
les époques légendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.
XVI
LA LÉGENDE DES POMOTOUS
(Racontée par la reine Pomaré.)
"Les îles _Pomotous_ (îles de la nuit ou îles soumises), nom que nous
avons changé aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
_Tuamotous_ (îles éloignées), renferment encore aujourd'hui, tu le sais,
de pauvres cannibales.
"Elles furent peuplées les dernières de toutes les îles de nos
archipels. Des génies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort
la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait
approcher. A une époque for reculée, ils furent battus et détruits par
le dieu Taaroa.
"C'est depuis leur défaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter
les Pomotous."
XVII
LÉGENDE DES LUNES
"La légende océanienne rapporte que jadis cinq lunes étaient au ciel,
au-dessus du Grand Océan. Elles avaient des visages humains, plus
accusés que la lune actuelle, et jetaient des maléfices sur les premiers
hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tête pour les fixer
étaient pris de folies étranges.--Le grand dieu Taaroa se mit à les
conjurer. Alors elles s'agitèrent;--on les entendit chanter ensemble
dans l'immensité, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles
chantaient des chants magiques en s'éloignant de la terre; mais sous la
puissance de Taaroa, elles commencèrent à trembler, furent prises de
vertige, et tombèrent avec un bruit de tonnerre sur l'océan qui s'ouvrit
en bouillonnant pour les recevoir.
"Ces cinq lunes en tombant formèrent les îles de Bora-Bora, Emeo,
Huahine, Raïatéa et Toubouai-Manou."
XVIII
Le prince Tamatoa était assis près de moi sous la véranda du palais.
C'était un peu avant les scènes atroces qui le firent enfermer de
nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa pâle
petite fille, Pomaré V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains
terribles. Et la vieille reine les considérait tous deux, avec une
expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.
La petite princesse était fort triste aussi; elle tenait à la main un
oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de
larmes.
C'était un oiseau chanteur, bête peu connue à Tahiti, rareté qu'on lui
avait rapportée d'Amérique, et dont la possession lui avait causé une
joie très grande.
--Loti, dit-elle, _l'amiral à cheveux blancs_ nous a prévenus que ton
navire irait bientôt à la terre de Californie (_i te fenua California_).
Quand tu reviendras de là-bas, je veux que tu m'apportes une très grande
quantité d'oiseaux, une cage entièrement pleine: et je les ferai
s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai
grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui
chantent...
XIX
Dans l'île de Tahiti, la vie est localisée au bord de la mer, les
villages sont tous disséminés le long des plages, et le centre est
désert.
Les zones intérieures sont inhabitées et couvertes de forêts profondes.
Ce sont des régions sauvages, coupées par des remparts d'inaccessibles
montagnes et où règne un éternel silence. Dans les vallées étrangement
encaissées du centre, la nature est sombre et imposante; de grands
mornes surplombent les forêts, et des pics aigus se dressent dans l'air;
on est là comme au pied de cathédrales fantastiques, dont les flèches
accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le
vent alizé promène sur la grande mer sont arrêtés au vol; ils viennent
s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rosée, ou
retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes épaisses et
tièdes entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltérable
fraîcheur, des mousses inconnues et d'étonnantes fougères.
En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la
cascade de Fataoua tombe là-bas, en dessous du vieux monde, troublant de
son grand bruit monotone cette nature si profondément calme et
silencieuse.
A environ mille mètres plus haut que la case abandonnée de Huamahine et
Tahaapaïru, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les
rochers, on arrive à cette cascade célèbre en Océanie, que Tiahoui et
Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.
Nous n'y étions pas revenus depuis notre installation à Papeete, et nous
y fîmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.
En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents
morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume déjà
effondré de son ancienne demeure et regarda en silence les objets
familiers que le temps et les hommes avaient encore laissés à leur
place. Rien n'avait été dérangé dans cette case ouverte, depuis le jour
où en était parti le corps de Tahaapaïru. Les coffres de bois étaient
encore là, avec les banquettes grossières, les nattes et la lampe
indigène pendue au mur; Rarahu n'avait emporté avec elle que la grosse
Bible des deux vieillards.
Nous continuâmes notre route, nous enfonçant dans la vallée par des
sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de forêt vierge encaissés
dans les rochers.
Au bout d'une heure de marche, nous entendîmes près de nous le bruit
sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge
obscure où le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argentée, se
précipite de trois cents mètres de haut dans le vide.
Au fond de ce gouffre, c'était un vrai enchantement:
Des végétations extravagantes s'enchevêtraient à l'ombre, ruisselantes,
trempées par un déluge perpétuel; le long des parois verticales et
noires, s'accrochaient des lianes, des fougères arborescentes, des
mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, émiettée,
pulvérisée par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
échevelée et furieuse.
Elle se réunissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif,
qu'elle avait mis des siècles à creuser et à polir; et puis se reformait
en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.
Une fine poussière d'eau était répandue comme un voile sur toute cette
nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un
puits, et la tête des grands mornes à moitié perdus dans des nuages
sombres.
Ce qui frappait surtout Rarahu, c'était cette agitation éternelle, au
milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant;
--rien que la matière inerte suivant depuis des âges incalculables
l'impulsion donnée au commencement du monde.
Nous prîmes à gauche par des sentiers de chèvre qui montaient en
serpentant sur la montagne.
Nous marchions sous une épaisse voûte de feuillage; des arbres
séculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdâtres,
polis comme d'énormes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient
partout, et les fougères arborescentes étendaient leurs larges parasols,
découpés comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvâmes des
buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du
Bengale de toutes les nuances s'épanouissaient là-haut avec une
singulière profusion, et, à terre dans la mousse, c'étaient des tapis
odorants de petites fraises des bois;--on eût dit des jardins
enchantés.
Rarahu n'était jamais allée si loin; elle éprouvait une terreur vague en
s'enfonçant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent
guère dans l'intérieur de leur île, qui leur est aussi inconnu que les
contrées les plus lointaines; c'est à peine si les hommes visitent
quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y
couper des bois précieux.
C'était si beau cependant qu'elle était ravie.
--Elle s'était fait une couronne de roses, et déchirait gaîment sa robe
à toutes les branches du chemin.
Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'étaient ces
fougères toujours, qui étalaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
découpure et une fraîcheur de nuances incomparables.
Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires
que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de
temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et
tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de
gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés
contre les mornes, les unes au-dessus de nos têtes, les autres sous nos
pieds.
XX
Le soir nous étions presque arrivés à la zone centrale de l'île
tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de
l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des
montagnes;--de formidables arêtes de basalte partaient du cratère
central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour
de tout cela l'immense océan bleu; l'horizon monté si haut, que par une
commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait à nos
yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus
hauts sommets; l'Oroena, le géant des montagnes tahitiennes, la dominait
seul de sa majestueuse tête sombre.--Tout autour de l'île, une
ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
Pacifique: l'anneau des récifs, la ligne des éternels brisants de
corail.
Tout au loin apparaissaient l'îlot de Toubouaimanou et l'île de Moorea;
sur leurs pics bleuâtres, planaient de petits nuages colorés de teintes
invraisemblables, qui étaient comme suspendus dans l'immensité sans
bornes.
De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus à la terre, tous
ces aspects grandioses de la nature océanienne.--C'était si
admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien
nous dire, assis l'un près de l'autre sur les pierres.
--Loti, demanda Rarahu après un long silence, quelles sont tes pensées?
(_E loti, e aho ta oé manao iti?)
--Beaucoup de choses, répondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre.
Je pense, ô ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont disséminés
des archipels perdus; que ces archipels sont habités par une race
mystérieuse bientôt destinée à disparaître; que tu es une enfant de
cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces îles, loin des
créatures humaines, dans une complète solitude, moi, enfant du vieux
monde, né sur l'autre face de la terre, je suis là auprès de toi, et que
je t'aime.
"Vois-tu, Rarahu, à une époque bien reculée, avant que les premiers
hommes fussent nés, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces
montagnes; l'île de Tahiti, aussi brûlante que du fer rougi au feu,
s'éleva comme une tempête, au milieu des flammes et de la fumée.
"Les premières pluies qui vinrent rafraîchir la terre après ces
épouvantes, tracèrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore
aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont
éternels; ils seront les mêmes encore dans des centaines de siècles,
quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus
qu'un souvenir lointain conservé dans les livres du passé.
--Une chose me fait peur, dit-elle, ô Loti, mon aimé (e Loti, ta u
here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque
aujourd'hui même ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer
avec les îles situées en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
venir de ce pays si éloigné où, d'après la Bible, fut créé le premier
homme? Notre race diffère tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que
nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu
pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le soleil, qui allait bientôt se lever sur l'Europe pour une matinée
d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces
tableaux gigantesques ses dernières lueurs dorées.--Les gros nuages
qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
d'extraordinaires teintes de cuivre;
--à l'horizon, l'île de Moorea s'épanouissait comme une braise, avec
ses grands pics rougis,--éblouissants de lumière.
Et puis tout cet incendie s'éteignit par la base, et la nuit descendit,
rapide et sans crépuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les étoiles
australes s'allumèrent dans le ciel profond.
--Loti, dit Rarahu,--ton pays, à quelle hauteur faudrait-il monter
pour l'apercevoir?...
XXI
... Quand l'obscurité fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...
Le silence de cette nuit ne ressemblait à rien de connu. Les brisants,
bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas même un léger
craquement de branches, pas même un bruissement de feuilles;
l'atmosphère était immobile.--On ne peut trouver de silence semblable
que dans ces régions désertes, où les oiseaux mêmes n'habitent pas...
Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de
fougères, tout comme si nous eussions été en bas, dans des bois bien
connus de Fataoua;--mais on apercevait par échappées, à la lueur pâle
qui tombait des étoiles, la vertigineuse concavité bleuâtre de l'Océan,
et on était comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensité.
Tahiti est un des rares pays où l'on puisse impunément s'endormir dans
les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougères, avec un pareo
pour couverture.--C'est là ce que nous fîmes bientôt tous deux,--
après avoir toutefois choisi un lieu découvert, où aucune surprise ne
fût à redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rôdeurs
de la nuit qui hantent de préférence les lieux où des êtres humains ont
vécu, ne montent-ils guère aussi haut, dans les régions presque vierges
où nous étions couchés...
Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des étoiles et des
étoiles... Des myriades d'étoiles brillantes, dans l'étonnante
profondeur bleue; toutes les constellations invisibles à l'Europe,
tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...
... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien
dire; tour à tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air...
--Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme
des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de
grandes trouées noires, où l'on n'apercevait plus aucune poussière
cosmique,--et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique
et terrifiante de l'immensité vide...
Tout à coup, nous vîmes une terrible masse noire qui descendait de
l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes
extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous
enveloppa d'une obscurité si profonde, que nous cessâmes de nous voir.
Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches
mortes,--en même temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau
glacée...
A tâtons, nous rencontrâmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous
nous mîmes à l'abri, bien serrés l'un contre l'autre,--tremblant de
froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...
Quand cette grande ondée fut passée, le jour se leva, chassant devant
lui les nuages et les fantômes.--En riant nous fîmes sécher nos
vêtements au beau soleil, et, après un très grand frugal repas tahitien,
nous commençâmes à redescendre...
XXII
... Le soir, harassés de fatigue, et très affamés aussi, nous arrivions
au bas de Fataoua sans incident nouveau...
Là se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forêts;
ils étaient vêtus du pareo national noué autour des reins; en passant
dans la zone des rosiers, ils s'étaient fait de larges couronnes
semblables à celle de Rarahu, et portaient au bout de longs bâtons leur
récolte sur leurs épaules nues: de beaux fruits de l'arbre-à-pain, et
des bananes sauvages, rouges et vermeilles.
Nous fîmes halte avec eux dans un bas-fond délicieux, sous une voûte
odorante de citronniers en fleurs.
La flamme jaillit bientôt entre leurs mains, du frottement de deux
branches sèches; un grand feu fut allumé, et les fruits cuits sous
l'herbe nous constituèrent un repas excellent dont les deux jeunes
hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moitié, comme c'est là-bas
la coutume...
Rarahu avait rapporté de cette expédition autant d'étonnements et
d'émotions que d'un voyage en pays lointain.
Son intelligence d'enfant s'était ouverte à une foule de conceptions
nouvelles,--sur l'immensité et sur la formation des races humaines,
sur le mystère de leurs destinées...
XXIII
... Elles étaient à Papeete deux élégantes personnes, Rarahu et son amie
Téourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines
couleurs nouvelles d'étoffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.
Elles allaient généralement pieds nus, les pauvres petites, et leur
luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, était un
luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la
perfection et la grâce antique de leurs tailles, leur permettaient
encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air parées et d'être
ravissantes.
Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue à balancier
qu'elles menaient elles-mêmes, et aimaient à venir en riant passer à
poupe du _Rendeer_.
Quand elles naviguaient à la voile, leur frêle embarcation, couchée par
le vent alizé, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout
toutes deux, le regard animé, les cheveux flottants, elles glissaient
sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles
de leur corps, maintenir l'équilibre de cette flèche qui les emportait
si vite, en laissant derrière elles une longue traînée d'écume
blanche...
XXIV
_Tahiti la délicieuse, cette reine polynésienne, cette île d'Europe au
milieu de l'Océan sauvage,--la perle et le diamant du cinquième
monde._ (Dumont D'Urville.)
La scène se passait chez la reine Pomaré, en novembre 1872.
La cour, qui est le plus souvent pieds nus, étendue sur l'herbe fraîche
ou sur les nattes de pandanus, était en fête ce soir-là, et en habits de
luxe.
J'étais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ était ouverte
devant moi. Ce piano, arrivé le matin, était une innovation à la cour de
Tahiti; c'était un instrument de prix qui avait des sons doux et
profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la
musique de Meyerbeer allait pour la première fois être entendue chez
Pomaré.
Debout près de moi, il y avait mon camarade Randle, qui laissa plus
tard le métier de marin pour celui de premier ténor dans les théâtres
d'Amérique, et eut un instant de célébrité sous le nom de Randetti,
jusqu'au moment où, s'étant mis à boire, il mourut dans la misère.
Il était alors dans toute la plénitude de sa voix et de son talent, et
je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus
délicieuse. Nous avons charmé à nous deux bien des oreilles tahitiennes,
dans ce pays où la musique est si merveilleusement comprise par tous,
même par les plus sauvages.
Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste
de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée--
était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart
rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite
Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
fièvre.
La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse
disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours
cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une
bottine de satin.
A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus.
Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui
entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à
en prononcer seulement un mot.
L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine.
Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore
de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse
de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés
du même mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la
civilisation, s'en aller à la débandade,--et son beau pays dégénérer
en lieu de prostitution...
Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par là
s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour
écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une
naïade, de feuilles et de roseaux;--Téhamana, couronnée de fleurs de
datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa,--Tiahoui et Rarahu.
La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la
muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à
travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
étoilée.
Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait
une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou
princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui
s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine
lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et
belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans
d'irréprochables bottines de satin.
C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise,
couronnée de péia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de
vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage,-
-et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich.
A côté d'elle, Paüra, son inséparable amie, type charmant de la
sauvagesse, avec son étrange laideur ou son étrange beauté,--tête à
manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulière fille qui
vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possède
l'éducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...
Titaüa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la
Tahitienne restée belle dans l'âge mûr; constellée de perles fines, la
tête surchargée de reva-reva flottants.
Ses deux filles, récemment débarquées d'une pension de Londres, déjà
belles comme leur mère; des toilettes de bal européennes, à demi
dissimulées, par condescendance pour les désirs de la reine, sous des
tapas tahitiennes en gaze blanche.
La princesse Ariitéa, belle-fille de Pomaré, avec sa douce figure,
rêveuse et naïve, fidèle à sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
piquées dans ses cheveux dénoués.
La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aiguës, en
robe de velours.
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