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Le Mariage de Loti

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Nous avions demandé des renseignements à des vieilles femmes qui
passaient:

--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous
notre petite fille que voici, qui la connaît et vous l'indiquera. Quand
vous l'aurez trouvée, vous direz à notre enfant de rentrer au logis.





XXXVIII

DANS LA GRANDE RUE


La rue bruyante était bordée de magasins chinois; des marchands, qui
avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient à la
foule du thé, des fruits et des gâteaux.--Il y avait sous les vérandas
des étalages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de
_tiaré_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant;
quantité de petites lanternes à la mode du Céleste Empire éclairaient
les échoppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.

C'était un des beaux soirs de Papeete; tout cela était gai et surtout
original.--On sentait dans l'air un bizarre mélange d'odeurs chinoises
de santal et de monoï, et de parfums suaves de gardénias ou d'orangers.

La soirée s'avançait, et nous ne trouvions rien.--La petite Téhamana,
notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en
reconnaissait aucune.--Le nom de Taïmaha même était inconnu à toutes
celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de
tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu
l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilité de rencontrer un
mythe,--et chaque minute qui s'écoulait augmentait ma tristesse
impatiente.

Après une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands
manguiers noirs,--la petite Téhamana s'arrêta tout à coup devant une
femme qui était assise à terre, la tête dans ses mains et semblait
dormir.

--_Téra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)

Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:

--Es-tu Taïmaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me répondit
non!

--Oui! répondit-elle immobile.

--Tu es Taïmaha, la femme de Rouéri?

--Oui, dit-elle encore, en levant la tête avec nonchalance,--c'est
moi, Taïmaha, la femme de Rouéri, le marin _dont les yeux sommeillent
(mata moé)_, c'est-à-dire: qui n'est plus...

--Et moi, je suis Loti, le frère de Rouéri!--Suis-moi dans un lieu
plus écarté où nous puissions causer ensemble.

--Toi?... son frère? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,--
mais avec tant d'indifférence que j'en restai confondu.

Et je regrettais déjà d'être venu remuer cette cendre, pour n'y trouver
que banalité et désenchantement.

Pourtant elle s'était levée pour me suivre.--Je les pris par la main
l'une et l'autre, Rarahu et Taïmaha, et m'éloignai avec elles de cette
foule tahitienne où personne ne m'intéressait plus...





XXXIX

RÉVÉLATIONS


Dans un sentier solitaire où s'entendait encore le bruit lointain de la
foule,--sous l'ombre épaisse des arbres, dans la nuit noire,--
Taïmaha s'arrêta et s'assit.

--Je suis fatiguée, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui
de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frère, lui?...

A ce moment, une idée que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit:

--N'as-tu pas d'enfants de Rouéri?... lui demandai-je.

--Si, répondit-elle, après une minute d'hésitation, mais d'une voix
assurée pourtant;--si, deux!...

Il y eut un long silence, après cette révélation inattendue. Une foule
de sentiments s'éveillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
impressions tristes et intraduisibles.

Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'étrangeté
saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystérieuses de la
nature, avivent ou transforment les émotions ressenties, et on ne sait
plus, même imparfaitement, les exprimer.





XL


Une heure après, Taïmaha et moi nous quittions Papeete, qui déjà s'était
endormi; cette dernière soirée du _Rendeer_ était terminée, et quantité
de marins du bord étaient entrés dans les cases tahitiennes, entourés de
bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de séduction et de
trouble sensuel passait sur ce pays, comme après les soirs de grandes
fêtes.

Mais j'étais sous l'empire d'émotions profondes, et j'avais pour
l'instant oublié jusqu'à Rarahu...

Elle était rentrée seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre
chère petite case, où je devais, dans la nuit, revenir pour la dernière
fois.


Nous marchions côte à côte, Taïmaha et moi; nous suivions d'un pas
rapide la plage océanienne. La pluie tombait, la pluie tiède des
tropiques; Taïmaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue
tapa de mousseline blanche qui traînait derrière elle sur le sable.

On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer,
qui brisait au large sur le corail.

Sur nos têtes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; à
l'horizon les pics de l'île de Moorea se dessinaient légèrement au-
dessus de la nappe bleue du Pacifique, à la lueur indécise et embrumée
de la lune.

Je regardais Taïmaha, et je l'admirais; elle était restée, malgré ses
trente ans, un type accompli de la beauté maorie. Ses cheveux noirs
tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses
et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
déesse.

Exprès, j'avais fait passer cette femme devant une case déjà ancienne, à
moitié enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle
avait dû jadis habiter avec mon frère.

--Connais-tu cette case, Taïmaha? lui demandai-je...

--Oui! répondit-elle en s'animant pour la première fois; oui, c'était
celle-ci la case de Rouéri!...





XLI


Nous nous dirigions tous deux, à cette heure déjà avancée de la nuit,
vers le district de Faaa, où Taïmaha allait me montrer son plus jeune
fils Atario.

Avec une condescendance légèrement railleuse, elle s'était prêtée à
cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses idées tahitiennes elle
s'expliquait à peine.

Dans ce pays où la misère est inconnue et le travail inutile, où chacun
a sa place au soleil et à l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture
dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et
sans culture, là où le caprice de leurs parents les a placés. La famille
n'a pas cette cohésion que lui donne en Europe, à défaut d'autre cause,
le besoin de lutter pour vivre.

Atario, l'enfant né depuis le départ de Rouéri, habitait le district de
Faaa; par suite de cet usage général d'adoption, il avait été confié aux
soins de _fetii_ (de parents) éloignés de sa mère...

Et Tamaari, le fils aîné, celui qui, disait-elle, avait le front et les
grands yeux de Rouéri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille
mère de Taïmaha, dans cette île de Moorea qui découpait là-bas à notre
horizon sa silhouette lointaine.

A mi-chemin de Faaa, nous vîmes briller un feu dans un bois de
cocotiers. Taïmaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette
direction, par un sentier connu d'elle.

Quand nous eûmes marché quelques minutes dans l'obscurité, sous la voûte
des grandes palmes mouillées de pluie, nous trouvâmes un abri de chaume,
où deux vieilles femmes étaient accroupies devant un feu de branches.
Sur quelques mots inintelligibles prononcés par Taïmaha, les deux
vieilles se dressèrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
Taïmaha elle-même, approchant de mon visage un brandon enflammé, se mit
à m'examiner avec une extrême attention. C'était la première fois que
nous nous voyions tous deux en pleine lumière.

Quand elle eut terminé son examen, elle sourit tristement. Sans doute
elle avait retrouvé en moi les traits déjà connus de Rouéri,--les
ressemblances des frères sont frappantes pour les étrangers,--même
lorsqu'elles sont vagues et incomplètes.

Moi, j'avais admiré ses grands yeux, son beau profil régulier, et ses
dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre
de son teint...

Nous continuâmes notre route en silence, et bientôt nous aperçûmes les
cases d'un district, mêlées aux masses noires des arbres.

--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire...

Taïmaha me conduisit à la porte d'une case en bourao enfouie sous des
arbres-pain, des manguiers et des tamaris.

Tout le monde semblait profondément endormi à l'intérieur, et, à travers
les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.

Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en
nous faisant signe d'entrer.

La case était grande; c'était une sorte de dortoir où étaient couchés
des vieillards. La lampe indigène, à l'huile de cocotier, ne jetait
qu'un filet de lumière dans ce logis, et dessinait à peine toutes ces
formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer.

Taïmaha se dirigea vers un lit de nattes, où elle prit un enfant qu'elle
m'apporta...

--... Mais non! dit-elle, quand elle fut près de la lampe, je me
trompe, ce n'est pas lui!...

Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit à examiner d'autres
lits où elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait
au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'éclairait que de
vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roulées dans des
_pareo_ d'un bleu sombre à grandes raies blanches; on les eût prises
pour des momies roulées dans des draps mortuaires...

Un éclair d'inquiétude passa dans les yeux veloutés de Taïmaha:

--Vieille Huahara, dit-elle, où donc est mon fils Atario?...

La vieille Huahara se souleva sur son coude décharné, et fixa sur nous
son regard effaré par le réveil:

--Ton fils n'est plus avec nous, Taïmaha, dit-elle; il a été adopté par
ma soeur Tiatiara-honui (Araignée), qui habite à cinq cents pas d'ici,
au bout du bois de cocotiers...





XLII


Nous traversâmes encore ce bois dans la nuit noire.

A la case de Tiatiara-honui, même scène, même cérémonie de réveil,
semblable à une évocation de fantômes.

On éveilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de
sommeil; il était nu. Je pris sa tête dans mes mains et l'approchai de
la lampe que tenait la vieille _Araignée_, soeur de Huahara. L'enfant,
ébloui, fermait les yeux.

--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Taïmaha qui était restée à
la porte.

--C'est le fils de mon frère?... lui demandai-je d'une façon qui dut la
remuer jusqu'au fond du coeur.

--Oui, dit-elle, comprenant que la réponse était solennelle, oui, c'est
le fils de ton frère Rouéri!...

La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais
l'enfant s'était rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et
le recouchai sur na natte. Puis je fis signe à Taïmaha de me suivre, et
nous reprîmes le chemin de Papeete.

Tout cela s'était passé comme dans un rêve. J'avais à peine pris le
temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'étaient gravés
dans ma mémoire, de même que, la nuit, une image très vive, qu'on a
perçue un instant, persiste et reparaît encore, après qu'on a fermé les
yeux.

J'étais singulièrement troublé, et mes idées étaient bouleversées;
j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
être. Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste à temps
pour le départ du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chère petite
case, ni même embrasser Rarahu que peut-être je ne reverrais plus...





XLIII


Quand nous fûmes dehors, Taïmaha me demanda:

--Tu reviendras demain?

--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.

Un moment après, elle demanda avec timidité:

--Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?

Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait
s'éveiller d'un long sommeil.--Elle n'était plus la même créature,
insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur
celui qu'elle appelait _Rouéri_, et m'apparaissait enfin telle que je
l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse
profonde, le souvenir de mon frère...

Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que
Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on
me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et
me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je
ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs,
conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en
langue polynésienne...

Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les
paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le
grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
d'enchantement et de mystère.

Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à
Papeete.--Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère
Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.

En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et
voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux
fils.--Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle
était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient
incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant
adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard,
incompréhensible et sauvage...





XLIV


Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où
Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du
matin.--Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses
bras autour de moi quand j'entrai.

Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces
confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne
redevint pas la fable des femmes de Papeete.

C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les
distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses
un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite
épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports
d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la
tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille
passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des
expressions sauvages et des images étranges.





XLV


Les premières lueurs indécises du jour vinrent m'éveiller après quelques
moments de sommeil.

Dans cette confusion, dans cette angoisse inexpliquée, qui est
particulière au réveil, je retrouvai mêlées ces idées: le départ,
quitter l'île délicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les
grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Taïmaha et
ses fils,--ces nouveaux personnages à peine entrevus la nuit, et qui
venaient encore, à la dernière heure, m'attacher à ce pays par des liens
nouveaux...

La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fenêtres ouvertes...
Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'éveillai en
l'embrassant:

--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me réveilles, et il
faut partir.

Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique;
elle mit sur sa tête sa couronne fanée et son _tiaré_ de la veille, en
faisant le serment que jusqu'à mon retour elle n'en aurait pas d'autres.

J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu à nos
arbres, à nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas,
une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant,
comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apiré...

Au jour naissant, ma petite épouse sauvage et moi, en nous donnant la
main, nous descendîmes tristement à la plage, pour la dernière fois.

Là, il y avait déjà assistance nombreuse et silencieuse; toutes les
filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le
_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, étaient assises à terre;
quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.

Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier
canot du _Rendeer_ m'emporta à bord...


Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre.

Alors je vis Taïmaha, qui, elle aussi, descendait à la plage pour me
voir partir, comme, douze ans auparavant, elle était venue, à dix-sept
ans, voir partir Rouéri qui ne revint plus.

Elle aperçut Rarahu et s'assit près d'elle.

C'était une belle matinée d'Océanie, tiède et tranquille; il n'y avait
pas un souffle dans l'atmosphère; cependant des nuages lourds
s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
dôme d'obscurité, au-dessous duquel le soleil du matin éclairait en
plein la plage d'Océanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en
robes blanches.

L'heure du départ apportait son charme de tristesse à ce grand tableau
qui allait disparaître.





XLVI


Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la
case abandonnée de mon frère Rouéri fut encore longtemps visible au bord
de la mer, et mes yeux restèrent fixés sur ce point perdu dans les
arbres.

Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur
Tahiti; ils s'abaissèrent comme un rideau immense, sous lequel l'île
entière fut bientôt enveloppée.--La pointe aiguë du morne de Fataoua
parut encore dans une déchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les
épaisses masses sombres; un grand vent alizé se leva sur la mer, qui
devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commença à tomber.

Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je
me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu,
déchiré par les épines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
vêtement dans son district d'Apiré... Et tout le jour, je restai là
étendu, à ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche, à ce
bruit triste des lames qui venaient l'une après l'autre battre la
muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plongé dans cette sorte de
méditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et où venaient
se confondre des tableaux d'Océanie et des souvenirs lointains de mon
enfance.

Dans le demi-jour verdâtre qui filtrait de la mer, à travers la lentille
épaisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers épars dans
ma chambre,--les coiffures de chefs océaniens, les images
embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaçantes, les branches
de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arrachées,
à la dernière heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes flétries
et encore embaumées, de Rarahu ou d'Ariitéa,--et le dernier bouquet de
pervenches roses, coupé à la porte de notre demeure.





XLVII


Un peu après le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je
montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le
visage, me ramenèrent aux notions précises de la vie réelle, au
sentiment complet du départ.

Celui que je remplaçais pour le service de nuit, c'était John B..., mon
cher frère John, dont l'affection douce et profonde était depuis
longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:

--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_;
elles sont là-bas derrière nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer,
tu les connais...

Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à l'horizon:
l'île de Tahiti, et l'île de Moorea...


John resta près de moi jusqu'à une heure avancée de la soirée; je lui
contai ma soirée de la veille, il savait seulement que j'avais fait la
nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et
d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille
j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurité du banc de quart, personne
ne le vit que mon frère John: auprès de lui je pleurai là comme un
enfant.

La mer était grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit
noire. C'était comme un réveil, un retour au dur métier des marins,
après une année d'un rêve énervant et délicieux, dans l'île la plus
voluptueuse de la terre...


...Deux silhouettes lointaines, deux nuages à peine visibles à
l'horizon: l'île de Tahiti et l'île de Moorea...

L'île de Tahiti, où Rarahu veille à cette heure en pleurant dans ma case
déserte,--dans ma chère petite case que battent la pluie et le vent de
la nuit,--et l'île de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le
front et les yeux de mon frère..."

Cet enfant qui est le fils aîné de la famille, qui ressemble à mon frère
Georges, quelque chose étrange! c'est un petit sauvage, il s'appelle
Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
mère ne le verra jamais. Pourtant cette pensée me cause une tristesse
douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui était
Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...

Moi aussi, qui serai bientôt peut-être fauché par la mort dans quelque
pays lointain, jeté dans le néant ou l'éternité, moi aussi, j'aimerais
revivre à Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-même, qui
serait mon sang mêlé à celui de Rarahu; je trouverais une joie étrange
dans l'existence de ce lien suprême et mystérieux entre elle et moi,
dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une
même créature...

Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attaché
d'une manière irrésistible et pour toujours; c'est maintenant surtout
que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Océanie! J'ai
deux patries maintenant, bien éloignées l'une de l'autre, il est vrai;-
-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-être
y finirai-je ma vie...





TROSIÉME PARTIE


I


Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit à Honolulu, capitale des îles
Sandwich, une relâche fort gaie qui dura deux mois.

Là, c'était la race maorie arrivée déjà à un degré de civilisation
relative plus avancé qu'à Tahiti.

Toute une cour très luxueuse; un roi lépreux et doré; des fêtes à
l'européenne, des ministres et des généraux empanachés et légèrement
grotesques; tout un personnel drôle, repoussoir multiple sur lequel se
détachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
très élégantes et parées. Des jeunes filles du même sang que Rarahu
transformées en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son
air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de
France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants à plusieurs
boutons et leurs toilettes parisiennes.

Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mélange de
population; des Hawaïens tatoués dans les rues, des commerçants
américains et des marchands chinois.

Un beau pays, une belle nature; une belle végétation, rappelant de loin
celle de Tahiti, mais moins fraîche et moins puissante pourtant que
celle de l'île aux vallées profondes et aux grandes fougères.

Encore la langue maorie, ou plutôt un idiome dur, issu de la même
origine; quelques mots cependant étaient les mêmes, et les indigènes me
comprenaient encore. Je me sentis là moins loin de l'île chérie, que
plus tard, lorsque je fus sur la côte d'Amérique.





II


A San-Francisco de Californie, notre seconde relâche, où nous arrivâmes
après un mois de traversée, je trouvai cette première lettre de Rarahu
qui m'attendait. (Elle avait été remise au consulat d'Angleterre par un
bâtiment américain chargé de nacre, qui avait quitté Tahiti quelques
jours après notre départ.)

A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire à vapeur
_Rendeer_.

O mon cher petit ami! O ma fleur parfumée du soir! mon mal est grand
dans mon coeur de ne plus te voir...

O mon étoile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu
ne reviens plus!...

. . . . . . . . . . .

Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrétienne.

Ta petite amie,

RARAHU.

Je répondis à Rarahu par une longue lettre, écrite dans un tahitien
correct et classique,--qu'un bâtiment baleinier fut chargé de lui
faire parvenir, par l'intermédiaire de la reine Pomaré.

Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de
l'année, et la priais d'en informer Taïmaha, en lui rappelant les
serments.





III

HORS-D'OEUVRE CHINOIS


Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui précède, encore
moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple
lien chronologique, un rapport de dates:


La scène se passait à minuit,--en mai 1873,--dans un théâtre du
quartier chinois de San-Francisco de Californie.

Vêtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement
pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le
monde était chinois, excepté nous.

On était à un moment pathétique d'un grand drame lyrique que nous ne
comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrière leurs
éventails leurs tout petits yeux retroussés en amande, et minaudaient
sous le coup de leur émotion comme des figurines de potiches. Les
artistes, revêtus de costumes de l'époque des dynasties éteintes,
poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de
chats de gouttières;--l'orchestre, composé de gongs et de guitares,
faisait entendre des sons extravagants, des accords inouïs.

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A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
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