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Pecheur d\'Islande

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Pêcheur d'Islande

Compositions de E. Rudaux

Pierre Loti
De l'Académie Française

A Madame Adam
(Juliette Lamber)
Hommage d'affection filiale,
Pierre Loti




Première Partie

I


Ils étaient cinq, aux carrures terribles, accoudés à boire, dans une
sorte de logis sombre qui sentait la saumure et la mer. Le gîte, trop
bas pour leurs tailles, s'effilait par un bout, comme l'intérieur d'une
grande mouette vidée; il oscillait faiblement, en rendant une plainte
monotone, avec une lenteur de sommeil.

Dehors, ce devait être la mer et la nuit, mais on n'en savait trop
rien: une seule ouverture coupée dans le plafond était fermée par un
couvercle en bois, et c'était une vieille lampe suspendue qui les
éclairait en vacillant.

Il y avait du feu dans un fourneau; leurs vêtements mouillés séchaient,
en répandant de la vapeur qui se mêlait aux fumées de leurs pipes de
terre.

Leur table massive occupait toute leur demeure; elle en prenait très
exactement la forme,
et il restait juste de quoi se couler autour pour s'asseoir sur des
caissons étroits scellés au murailles de chène. De grosses poutres
passaient aud-dessus d'eux, presque à toucher leurs têtes; et, derrière
leurs dos, des couchettes qui semblaient creusées dans l'épaisseur de
la charpente s'ouvraient comme les niches d'un caveau pour mettre les
morts. Toutes ces boiseries étaient grossières et frustes, imprégnées
d'humidité et de sel; usées, polies par les frottements de leurs mains.

Ils avaient bu, dans leurs écuelles, du vin et du cidre, qui étaient
franches et braves. Maintenant ils restaient attablés et devisaient,
en breton, sur des questions de femmes et de mariages.

Contre un panneau du fond, une sainte Vierge en faïence était fixée sur
une planchette, à une place d'honneur. Elle était un peu ancienne, la
patronne de ces marins, et peinte avec un art encore naïf. Mais les
personnages en faïence se conservent beaucoup plus longtemps que les
vrais hommes; aussi sa robe rouge et bleue faisait encotre l'effet
d'une petite chose très fraîche au milieu de tous les gris sombres de
cette pauvre maison de bois. Elle avait dû écouter plus d'une ardente
prière, à des heures d'angoisses; on avait cloué à ses pieds deux
bouquets de fleurs artivicielles et un chapelet.

Ces cinq hommes étaient vêtus pareillement, un épais tricot de laine
bleue serrant le torse et s'enfonçant dans la ceinture du pantalon; sur
la tête, l'espèce de casque en toile goudronnée qu'on appelle _suroît_
(du nom de ce vent de sud-ouest qui dans notre hémisphère amène les
pluies).

Ils étaient d'âges divers. Le _capitaine_ pouvait avoir quarante ans;
trois autres, de vingt-cinq à trente. Le dernier, qu'ils appelaient
Sylvestre ou Lurlu, n'en avait que dix-sept. Il était déjà un homme,
pour la taille et la force; une barbe noire, très fine et très frisée,
couvrait ses joues; seulement il avait gardé ses yeus d'enfant, d'un
gris bleu, qui étaient extrêmement doux et tout naïfs.

Très près les uns des autres, faute d'espace, ils paraissaient éprouver
un vrai bien-être, ainsi tapis dans leur gîte obscur.

... Dehors, ce devait être la mer et la nuit, l'infinie désolation des
eaux noires et profondes. Une montre de cuivre, accrochée au mur,
marquait onze heures, onze heures du soir sans doute; et, contre le
plafond de bois, on entendait le bruit de la pluie.

Ils traitaient très gaîment entre eux ces questions de mariage, - mais
sans rien dire qui fût déshonnête. Non, c"étaient des projets pour
ceux qui étaient encore garçons, ou bien des histoires drôles arrivées
dans le _pays,_ pendant des fêtes de noces. Quelquefois ils lançaient
bien, avec un bon rire, une allusion un peu trop franche au plaisir
d'aimer. Mais l'amour, comme l'entendent les hommes ainsi trempés, est
toujours une chose saine, et dans sa crudité même il demeure presque
chaste.

Cependant Sylvestre s'ennuyait, à cause d'un autre appelé Jean (un nom
que les Bretons prononcent Yann), qui ne venait pas. En effet, où
était-il donc ce Yann; toujours à l'ouvrage là-haut? Pourquoi ne
descendait-il pas prendre un peu de sa part de la fête?

--Tantôt minuit, pourtant, dit le capitaine.

Et, en se redressant debout, il souleva avec sa tête le couvercle de
bois, afin d'appeler par là ce Yann. Alors une lueur très étrange
tomba d'en haut:

--Yann! Yann !... Eh! _l'homme!_

_L'homme_ répondit rudement du dehors.

Et, par ce couvercle un instant entr'ouvert, cette lueur si pâle qui
était entrée ressemblait bien à celle du jour. - "Bientôt minuit..."
Cependant c'était bien comme une lueur de soleil, comme une lueur
crépusculaire renvoyée de très loin par des miroirs mystérieux.

Le trou refermé, la nuit revint, la petite lampe se remit à briller
jaune, et on entendit _l'homme_ descendre avec de gros sabots par une
échelle de bois.

Il entra, obligé de se courber en deux comme un gros ours, car il était
presque un géant. Et d'abrod il fit une grimace en se pinçant le bout
du nez à cause de l'odeur âcre de la saumure.

Il dépassait un peu trop les proportions ordinaires des hommes, surtout
par sa carrure qui était droite comme une barre; quand il se présentait
de face, les muscles de ses épaules, dessinés sous son tricot bleu,
formaient comme deux boules en haut de ses bras. Il avait de grands
yeux bruns très mobiles, à l'expression sauvage et superbe.

Sylvestre, passant ses bras autour de ce Yann, l'attira contre lui par
tendresse, à la façon des enfants; il était fiancé à sa soeur et le
traitait comme un grand frère. L'autre se laissait caresser avec un
air de lion câlin, en répondant par un bon sourire à dents blanches.

Ses dents, qui avaient eu chez lui plus de place pour s'arranger que
chez les autres hommes, étaient un peu espacées et semblaient toutes
petites. Ses moustaches blondes étaient assez courtes, bien que jamais
coupées; elles étaient frisées très serré en eux petits rouleaux
symétriques au-dessus de ses lèvres qui avaient des contours fins et
exquis; et puis elles s'ébouriffaient aux deux bouts, de chaque côté
des coins profonds de sa bouche. Le reste de sa barbe était tondu ras,
et ses joues colorées avaient gardé un velouté frais, comme celui des
fruits que personne n'a touchés.

On remplit de nouveau les verres, quand Yann fut assis, et on appela le
mousse pour rebourrer les pipes et les allumer.

Cet allumage était une manière pour lui de fumer un peu. C'était un
petit garçon robuste, à la figure ronde, un peu le cousin de tous ces
marins qui étaient plus ou moins parents entre eux; en dehors de son
travail assez dur, il était l'enfant gâté du bord. Yann le fit boire
dans son verre, et puis on l'envoya se coucher.

Après, on reprit la grande conversation des mariages:

--Et toi, Yann, demanda Sylvestre, quand est-ce ferons-nous tes noces?

--Tu n'as pas honte, dit le capitaine, un homme si grand comme tu es, à
vingt-sept ans, pas marié encore! Les filles, qu'est-ce qu'elles
doivent penser quand elles le voient?

Lui répondit, en secouant d'un geste très dédaigneux pour les femmes
ses épaules effrayantes:

--Mes noces à moi, je les fais à la nuit; d'autre fois, je les fais à
l'heure; c'est suivant.

Il venait de finir ses cinq années de service à l'État, ce Yann. Et
c'est là, comme matelot canonnier de la flotte, qu'il avait appris à
parler le français et à tenir des propos sceptiques. - Alors il
commença de raconter ses noces dernières qui, paraît-il, avaient duré
quinze jours.

C'était à Nantes, avec une chanteuse. Un soir, revenant de la mer, il
était entré un peu gris dans un Alcazar. Il y avait à la porte une
femme qui vendait des bouquets énormes aux prix d'un louis de vingt
francs. Il en avait acheté un, sans trop savoir qu'en faire, et puis
tout de suite en arrivant, il l'avait lancé à tour de bras, _en plein
par la figure,_ à celle qui chantait sur la scène? - moitié
déclaration brusque, moitié ironie pour cette poupée peinte qu'il
trouvait par trop rose. La femme était tombée du coup; après, elle
l'avait adoré pendant près de trois semaines.

--Même, dit-il, quand je suis parti, elle m'a fait cadeau de cette
montre en or.

Et, pour la leur faire voir, il la jetait sur la table comme un
méprisable joujou. C'était conté avec des mots rudes et des images à
lui. Cependant cette banalité de la vie civilisée, détonnait beaucoup
au milieu des ces hommes primitifs, avec ces grands silences de la mer
qu'on devinait autour d'eux; avec cette lueur de minuit, entrevue par
en haut, qui avait apporté la notion des étés mourants du pôle.

Et puis ces manières de Yann faisaient de la peine à Sylvestre et le
surprenaient. Lui était un enfant vierge, élevé dans le respect des
sacrements par une vieille grand'mère, veuve d'un pêcheur du village de
Ploubazlanec. Tout petit, il allait chaque jour avec elle réciter un
chapelet, à genoux sur la tombe de sa mère. De ce cimetière, situé sur
la falaise, on voyait au loin les eaux grises de la Manche où son père
avait disparu autrefois dans un naufrage.

--Comme ils étaient pauvres, sa grand'mère et lui, il avait dû de très
bonne heure naviguer à la pêche, et son enfance s'était passée au
large. Chaque soir il disait encore ses prières et ses yeux avaient
gardé une candeur religieuse. Il était beau, lui aussi, et, après
Yann, le mieux planté du bord. Sa voix très douce et ses intonnations
de petit enfant contrastaient un peu avec sa haute taille et sa barbe
noire; comme sa croissance s'était faite très vite, il se sentait
presque embarrassé d'être devenu tout d'un coup si large et si grand.
Il comptait se marier bientôt avec la soeur de Yann, mais jamais il
n'avait répondu aux avances d'aucune fille.

A bord, ils ne possédaient en tout que trois couchettes, - une pour
deux - et ils y dormaient à tour de rôle, en se partageant la nuit.

Quand ils eurent fini leur fête, --célébrée en l'honneur de
l'Assomption de la Vierge leur patronne, - il était un peu plus de
minuit. Trois d'entre eux se coulèrent pour dormir dans les petites
niches noires qui ressemblaient à des sépulcres, et les trois autres
remontèrent sur le pont reprendre le grand travail interrompu de la
pêche; c'était Yann, Sylvestre, et un de leur pays appelé Guillaume.

Dehors il faisait jour, éternellement jour.

Mais c'était une lumière pâle, pâle, qui ne ressemblait à rien; elle
traînait sur les choses comme des reflets de soleil mort. Autour
d'eux, tout de suite commençait un vide immense qui n'était d'aucune
couleur, et en dehors des planches de leur navire, tout semblait
diaphane, impalpable, chimérique.

L'oeil saisissait à peine ce qui devait être la mer: d'abord cela
prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune
image à refléter; en se prolongeant, cela paraissait devenir une plaine
de vapeur, - et puis, plus rien; cela n'avait ni horizon ni contours.

La fraîcheur humide de l'air était plus intense, plus pénétrante que du
vrai froid, et, en respirant, on sentait très fort le goût de sel.
Tout était calme et il ne pleuvait plus; en haut, des nuages informes
et incolores semblaient contenir cette lumière latente qui ne
s'expliquait pas; on voyait clair, en ayant cependant conscience de la
nuit, et toutes ces pâleurs des choses n'étaient d'aucune nuance
pouvant être nommée.

Ces trois hommes qui se tenaient là vivaient depuis leur enfance sur
ces mers froides, au milieu de leurs fantasmagories qui sont vagues et
troubles comme des visions. Tout cet infini changeant, ils avaient
coutume de le
voir jouer autour de leur étroite maison de planches, et leurs yeux y
étaient habitués autant que ceux des grands oiseaux du large.

Le navire ce balançait lentement sur place; en rendant toujours sa même
plainte, monotone comme une chanson de Bretagne répétée en rêve par un
homme endormi. Yann et Sylvestre avaient préparé très vite leurs
hameçons et leurs lignes, tandis que l'autre ouvrait un baril de sel
et, aiguisant son grand couteau, s'asseyait derrière eux pour attendre.

Ce ne fut pas long. A peine avaient-ils jeté leurs lignes dans cette
eau tranquille et froide, ils le relevèrent avec des poissons lourds,
d'un gris luisant d'acier.

Et toujours, et toujours, les morues vives se faisaient prendre;
c'était rapide et incessant, cette pêche silencieuse. L'autre
éventrait, avec son grand couteau, aplatissait, salait, comptait; et la
saumure qui devait faire leur fortune au retour s'empilait derrière
eux, toute ruisselante et fraîche.

Les heures passaient monotones, et, dans les grandes régions vides du
dehors, lentement la lumière changeait; elle semblait maintenant plus
réelle. Ce qui avait été un crépuscule blême, une espèce de soir d'été
hyperborée, devenait à présent, sans intermède de nuit, quelque chose
comme une aurore, que tous les miroirs de la mer reflétaient en vagues
traînées roses...

--C'est sûr que tu devrais te marier, Yann, dit tout à coup Sylvestre,
avec beaucoup de sérieux cette fois, en regardant dans l'eau. (Il
avait l'air de bien en connaître quelqu'une en Bretagne qui s'était
laissé prendre aux yeux bruns de son grand frère, mais il se santait
timide en touchant à ce sujet grave.)

--Moi!... Un de ces jours, oui, je ferai mes noces - et il souriait,
ce Yann, toujours dédaigneux, roulant ses yeux vifs - mais avec aucune
des filles du pays; non, moi, ce sera avec la mer, et je vous invite
tous, ici tant que vous êtes, au bal que je donnerai...

Ils continuèrent de pêcher, car il ne fallait pas perdre son temps en
causeries: on était au milieu d'une immense peuplade de poissons, d'un
_banc_ voyageur, qui, depuis deux jours, ne finissait pas de passer.
Ils avaient tous veillé la nuit d'avant et attrapé, en trente heures,
plus de mille morues très grosses; aussi leurs bras forts étaient las,
et ils s'endormaient. Leur corps veillait seul, et continuait de
lui-même sa manoeuvre de pêche, tandis que, par instants, leur esprit
flottait en plein sommeil. Mais cet air du large qu'ils respiraient
était vierge comme aux premiers jours du monde, et si vivifiant que,
malgré leur fatigue, ils se sentaient la poitrine dilatée et les joues
fraîches.

La lumière matinale, la lumière vraie, avait fini par venir; comme au
temps de la Genèse elle s'était _séparée d'avec les ténèbres_ qui
semblaient s'être tassées sur l'horizon, et restaient là en masses très
lourdes; en y voyant si clair, on s'apercevait bien à présent qu'on
sortait de la nuit, - que cette lueur d'avant avait été vague et
étrange comme celle des rêves.

Dans ce ciel très couvert, très épais, il y avait çà et là des
déchirures, comme des percées dans un dôme, par où arrivaient de grands
rayons couleur d'argent rose.

Les nuages inférieurs étaient disposés en une bande d'ombre intense,
faisant tout le tour des eaux, emplissant les lointains d'indécision et
d'obscurité. Ils donnaient l'illusion d'un espace fermé, d'une limite;
ils étaient comme des rideaux tirés sur l'infini, comme des voiles
tendus pour
cacher de trop gigantesques mystères qui eussent troublé l'imagination
des hommes. Ce matin-là, autour du petit assemblage de planches qui
portait Yann et Sylvestre, le monde changeant du dehors avait pris un
aspect de recueillement immense; il s'étair arrangé en sanctuaire, et
les gerbes de rayons, qui entraient par les traînées de cette voûte de
temple, s'allongeaient en reflets sur l'eau immobile comme sur un
parvis de marbre. Et puis, peu à peu, on vit s'éclairer très loin une
autre chimère: une sorte de découpure rosée très haute, qui était un
promontoire de la sombre Islande...

Les noces de Yann avec la mer!... Sylvestre y repensait, tout en
continuant de pêcher sans plus oser rien dire. Il s'était senti triste
en entendant le sacrement du mariage ainsi tourné en moquerie par son
grand frère; et puis surtout, cela lui avait fait peur, car il était
superstitieux.

Depuis si longtemps il y songeait, à ces noces de Yann! Il avait rêvé
qu'elles se feraient avec Gaud Mével, - une blonde de Paimpol, - et
que, lui, aurait la joie de voir cette fête avant de partir pour le
service, avant cet exil de cinq années, au retour incertain, dont
l'approche inévitable commençait à lui serrer le coeur...

Quatre heures du matin. Les autres, qui étaient restés couchés en bas,
arrivèrent tous trois pour les relever. Encore un peu endormis, humant
à pleine poitrine le grand air froid, ils montaient en achevant de
mettre leurs longues bottes, et ils fermaient les yeux, éblouis d'abord
par tous ces reflets de lumière pâle.

Alors Yann et Sylvestre firent rapidement leur premier déjeuner du
matin avec des biscuits; après les avoir cassés à coups de maillet, ils
se mirent à les croquer d'une manière très bruyante, en riant de les
trouver si durs. Ils étaient redevenus tout à fait gais à l'idée de
descendre dormir, d'avoir bien chaud dans leurs couchettes, et, se
tenant l'un l'autre par la taille, ils s'en allèrent jusqu'à
l'écoutille, en se dandinant sur un air de vieille chanson.

Avant de disparaître par ce trou, ils s'arrêtèrent à jouer avec un
certain Turc, le chien du bord, un terre-neuvien tout jeune, qui avait
d'énormes pattes encore gauches et enfantines. Ils l'agaçaient de la
main; l'autre les mordillait comme un loup, et finit par leur faire du
mal. Alors Yann, avec un froncement de colère dans ses yeux
changeants, le repoussa d'un coup trop fort qui le fit s'aplatir et
hurler.

Il avait le coeur bon, ce Yann, mais sa nature était restée un peu
sauvage, et quand son être physique était seul en jeu, une caresse
douce était souvent chez lui très près d'une violence brutale.






II


Leur navire s'appelait la _Marie_, capitaine Guermeur. Il allait
chaque année faire la grande pêche dangereuse dans ces régions froides
où les étés n'ont plus de nuits.

Il était très ancien, comme la Vierge de faïence sa patronne. Ses
flancs épais, à vertèbres de chêne, étaient éraillés, rugueux,
imprégnés
d'humidité et de saumure; mais sains encore et robustes, exhalant les
senteurs vivifiantes du goudron. Au repos il avait un air lourd, avec
sa membrure massive, mais quand les grandes brises d'ouest soufflaient,
il retrouvait sa vigueur légère, comme les mouettes que le vent
réveille. Alors il avait sa façon à lui de _s'élever à la lame_ et de
rebondir, plus lestement que bien des jeunes, taillés avec les finesses
modernes.

Quant à eux, les six hommes et le mousse, ils étaient des _Islandais_
(une race vaillante de marins qui est répandue surtout au pays de
Paimpol et de Tréguier, et qui s'est vouée de père en fils à cette
pêche-là).

Ils n'avaient presque jamais vu l'été de France.

A la fin de chaque hiver, ils recevaient avec les autres pêcheurs, dans
le port de Paimpol, la bénédiction des départs. Pour ce jour de fête,
un reposoir, toujours le même, était construit sur le quai; il imitait
une grotte en rochers et, au milieu, parmi des trophées d'ancres,
d'avirons et de filets, trônait, douce et impassible, la Vierge,
patronne des marins, sortie pour eux de son église, regardant toujours,
de génération en génération, avec ses mêmes yeux sans vie, les heureux
pour qui la saison allait être bonne, - et les autres, ceux qui ne
devaient pas revenir.

Le saint-sacrement, suivi d'une procession lente de femmes et de mères,
de fiancées et de soeurs, faisait le tour du port, où tous les navires
islandais, qui s'étaient pavoisés, saluaient du pavillon au passage.
Le prêtre, s'arrêtant devant chacun d'eux, disait les paroles et
faisait les gestes qui bénissent.

Ensuite ils partaient tous, comme une flotte, laissant le pays presque
vide d'époux, d'amants et de fils. En s'éloignant, les équipages
chantaient ensemble, à pleines voix vibrantes, les cantiques de Marie
Étoile-de-la-Mer.

Et chaque année, c'était le même cérémonial de départ, les mêmes adieux.

Après, recommençait la vie du large, l'isolement à trois ou quatre
compagnons rudes, sur des planches mouvantes, au milieu des eaux
froides de la mer hyperborée.

Jusqu'ici, ont était revenu; - la Vierge Étoile-de-la-Mer avait protégé
ce navire qui portait son nom.

La fin d'août était l'époque de ces retours. Mais la _Marie_ suivait
l'usage de beaucoup d'Islandais, qui est de toucher seulement à
Paimpol, et puis de descendre dans le golfe de Gascogne où l'on vend
bien sa pêche, et dans les îles de sable à marais salants où l'on
achète le sel pour la campagne prochaine.

Dans ces ports du Midi, que le soleil chauffe encore, se répandent pour
quelques jours les équipages robustes, avides de plaisir, grisés par ce
lambeau d'été, par cet air plus tiède; - par la terre et par les femmes.

Et puis, avec les premières brumes de l'automne, on rentre au foyer, à
Paimpol ou dans les chaumières éparses du pays de Goëlo, s'occuper pour
un temps de famille et d'amour, de mariages et de naissances. Presque
toujours on trouve là des petits nouveau-nés, conçus l'hiver d'avant,
et qui attendent des parrains pour recevoir le sacrement du baptême: -
il faut beaucoup d'enfants à ces races de pêcheurs que l'Islande dévore.






III


A Paimpol, un beau soir de cette année-là, un dimanche de juin, il y
avait deux femmes très occupées à écrire une lettre.

Cela se passait devant une large fenêtre qui était ouverte et dont
l'appui, en granit ancien et massif, portait une rangée de pots de
fleurs.

Penchées sur leur table, toutes deux semblaient jeunes; l'une avait une
coiffe extrêmement grande, à la mode d'autrefois; l'autre, une coiffe
toute petite, de la forme nouvelle qu'ont adoptée les Paimpolaises: -
deux amoureuses, eût-on dit, rédigeant ensemble un message tendre pour
quelque bel _Islandais._

Celle qui dictait - la grande coiffe - releva la tête, cherchant ses
idées. Tiens! Elle était vieille, très vieille, malgré sa tournure
jeunette, ainsi vue de dos sous son petit châle brun. Mais tout à fait
vieille: une bonne grand'mère d'au moins soixante-dix ans. Encore
jolie par exemple, et encore fraîche, avec les pommettes bien roses,
comme certains vieillards ont le don de les conserver. Sa coiffe, très
basse sur le front et sur le sommet de la tête, était composée de deux
ou trois larges cornets en mousseline qui semblaient s'échapper les uns
des autres et retombaient sur la nuque. Sa figure vénérable
s'encadrait bien dans toute cette blancheur et dans ces plis qui
avaient un air religieux. Ses yeux, très doux, étaient pleins d'une
bonne honnêteté. Elle n'avait plus trace de dents, plus rien, et,
quand elle riait, on voyait à la place ses gencives rondes qui avaient
un petit air de jeunesse. Malgré son menton, qui était devenu "en
pointe de sabot" (comme elle avait coutue de dire), son profil n'était
pas trop gâté par les années; on devinait encore qu'il avait dû être
régulier et pur comme celui des saintes d'église.

Elle regardait par la fenêtre, cherchant ce qu'elle pourrait bien
raconter de plus pour amuser son petit-fils.

Vraiment il n'existait pas ailleurs, dans tout le pays Paimpol, une
autre bonne vieille comme elle, pour trouver des choses aussi drôles à
dire sur les uns ou les autres, ou même sur rien du tout. Dans cette
lettre, il y avait déjà trois ou quatre histoires impayables, - mais
sans la moindre malice, car elle n'avait rien de mauvais dans l'âme.

L'autre, voyant que les idées ne venaient plus, s'était mise à écrire
soigneusement l'adresse:

_A monsieur Moan, Sylvestre, à bord de la MARIE, capitaine Guermeur, -
dans la mer d'Islande par Reickawick._

Après, elle aussi releva la tête pour demander:

--C'est-il fini, grand'mère Moan?

Elle était bien jeune, celle-ci, adorablement jeune, une figure de
vingt ans. Très blonde, - couleur rare en ce coin de Bretagne où la
race est brune; très blonde, avec des yeux d'un gris de lin à cils
presque noirs. Ses sourcils, blonde autant que ses cheveux, étaient
comme repeints au milieu d'une ligne plus rousse, plus foncée, qui
donnait une expression de vigueur et de volonté. Son profil, un peu
court, était très noble, le nez prolongeant la ligne du front avec une
rectitude absolue, comme dans les visages grecs. Une fossette
profonde, creusée sous la lèvre inférieure, en accentuait
délicieusement le rebord; - et de temps en temps, quand une pensée la
préocupait beaucoup, elle la mordait, cette lèvre, avec ses dents
blanches d'en haut, ce qui faisait courir sous la peau fine des petites
traînées plus rouges. Dans toute sa personne svelte, il y avait
quelque chose de fier, de grave aussi un peu, qui lui venait des hardis
marins d'Islande ses ancêtres. Elle avait une expression d'yeux à la
fois obstinée et douce.

Sa coiffe, était en forme de coquille, descendait bas sur le front, s'y
appliquant presque comme un bandeau, puis se relevant beaucoup des deux
côtés, laissant voir d'épaisses nattes de cheveux roulées en colimaçon
au-dessus des oreilles - coiffure conservée des temps très anciens et
qui donne encore un air d'autrefois aux femmes paipolaises.

On sentait qu'elle avait été élevée autrement que cette pauvre vieille
à qui elle prêtait le nom de grand'mère, mais qui, de fait, n'était
qu'une grand'tante éloignée, ayant eu des malheurs.

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