La Chartreuse de Parme
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Stendhal >> La Chartreuse de Parme
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Fabrice paraissait chaque jour dans les maisons les plus consid‚r‚es et
les moins gaies de Parme. Dirig‚ par les conseils habiles de la
duchesse, il faisait une cour savante aux deux princes pŠre et fils, …
la princesse Clara-Paolina et … Mgr l'archevˆque. Il avait des succŠs,
mais qui ne le consolaient point de la peur mortelle de se brouiller
avec la duchesse.
CHAPITRE VIII
Ainsi moins d'un mois seulement aprŠs son arriv‚e … la cour, Fabrice
avait tous les chagrins d'un courtisan, et l'amiti‚ intime qui faisait
le bonheur de sa vie ‚tait empoisonn‚e. Un soir, tourment‚ par ces
id‚es, il sortit de ce salon de la duchesse o— il avait trop l'air d'un
amant r‚gnant; errant au hasard dans la ville, il passa devant le
th‚ƒtre qu'il vit ‚clair‚; il entra. C'‚tait une imprudence gratuite
chez un homme de sa robe et qu'il s'‚tait bien promis d'‚viter … Parme,
qui aprŠs tout n'est qu'une petite ville de quarante mille habitants.
Il est vrai que dŠs les premiers jours il s'‚tait affranchi de son
costume officiel, le soir, quand il n'allait pas dans le trŠs grand
monde, il ‚tait simplement vˆtu de noir comme un homme en deuil.
Au th‚ƒtre il prit une loge du troisiŠme rang pour n'ˆtre pas vu; l'on
donnait La Jeune H“tesse, de Goldoni. Il regardait l'architecture de la
salle: … peine tournait-il les yeux vers la scŠne. Mais le public
nombreux ‚clatait de rire … chaque instant; Fabrice jeta les yeux sur
la jeune actrice qui faisait le r“le de l'h“tesse, il la trouva dr“le.
Il regarda avec plus d'attention, elle lui sembla tout … fait gentille
et surtout remplie de naturel: c'‚tait une jeune fille na‹ve qui riait
la premiŠre des jolies choses que Goldoni mettait dans sa bouche, et
qu'elle avait l'air tout ‚tonn‚e de prononcer. Il demanda comment elle
s'appelait, on lui dit:
- Marietta, Valserra.
"Ah! pensa-t-il, elle a pris mon nom, c'est singulier."Malgr‚ ses
projets il ne quitta le th‚ƒtre qu'… la fin de la piŠce. Le lendemain
il revint; trois jours aprŠs il savait l'adresse de la Marietta
Valserra.
Le soir mˆme du jour o— il s'‚tait procur‚ cette adresse avec assez de
peine, il remarqua que le comte lui faisait une mine charmante. Le
pauvre amant jaloux, qui avait toutes les peines du monde … se tenir
dans les bornes de la prudence, avait mis des espions … la suite du
jeune homme, et son ‚quip‚e du th‚ƒtre lui plaisait. Comment peindre la
joie du comte lorsque le lendemain du jour o— il avait pu prendre sur
lui d'ˆtre aimable avec Fabrice, il apprit que celui-ci, … la v‚rit‚ …
demi d‚guis‚ par une longue redingote bleue, avait mont‚ jusqu'au
mis‚rable appartement que la Marietta Valserra occupait au quatriŠme
‚tage d'une vieille maison derriŠre le th‚ƒtre? Sa joie redoubla
lorsqu'il sut que Fabrice s'‚tait pr‚sent‚ sous un faux nom, et avait
eu l'honneur d'exciter la jalousie d'un mauvais garnement nomm‚
Giletti, lequel … la ville jouait les troisiŠmes r“les de valet, et
dans les villages dansait sur la corde. Ce noble amant de la Marietta
se r‚pandait en injures contre Fabrice et disait qu'il voulait le tuer.
Les troupes d'op‚ra sont form‚es par un impresario qui engage de c“t‚
et d'autre les sujets qu'il peut payer ou qu'il trouve libres, et la
troupe amass‚e au hasard reste ensemble une saison ou deux tout au
plus. Il n'en est pas de mˆme des compagnies comiques, tout en courant
de ville en ville et changeant de r‚sidence tous les deux ou trois
mois, elle n'en forme pas moins comme une famille dont tous les membres
s'aiment ou se ha‹ssent. Il y a dans ces compagnies des m‚nages ‚tablis
que les beaux des villes o— la troupe va jouer trouvent quelquefois
beaucoup de difficult‚s … d‚sunir. C'est pr‚cis‚ment ce qui arrivait …
notre h‚ros: la petite Marietta l'aimait assez, mais elle avait une
peur horrible du Giletti qui pr‚tendait ˆtre son maŒtre unique et la
surveillait de prŠs. Il protestait partout qu'il tuerait le monsignore,
car il avait suivi Fabrice et ‚tait parvenu … d‚couvrir son nom. Ce
Giletti ‚tait bien l'ˆtre le plus laid et le moins fait pour l'amour:
d‚mesur‚ment grand, il ‚tait horriblement maigre, fort marqu‚ de la
petite v‚role et un peu louche. Du reste, plein des grƒces de son
m‚tier, il entrait ordinairement dans les coulisses o— ses camarades
‚taient r‚unis, en faisant la roue sur les pieds et sur les mains ou
quelque autre tour gentil. Il triomphait dans ;es r“les o— l'acteur
doit paraŒtre la figure blanchie avec de la farine et recevoir ou
donner un nombre infini de coups de bƒton. Ce digne rival de Fabrice
avait trente-deux francs d'appointements par mois et se trouvait fort
riche.
Il sembla au comte Mosca revenir des portes du tombeau, quand ses
observateurs lui donnŠrent la certitude de tous ces d‚tails. L'esprit
aimable reparut; il sembla plus gai et de meilleure compagnie que
jamais dans le salon de la duchesse, et se garda bien de rien lui dire
de la petite aventure qui le rendait … la vie. Il prit mˆme des
pr‚cautions pour qu'elle f–t inform‚e de tout ce qui se passait le plus
tard possible. Enfin il eut le courage d'‚couter la raison qui lui
criait en vain depuis un mois que toutes les fois que le m‚rite d'un
amant pƒlit, cet amant doit voyager.
Une affaire importante l'appela … Bologne, et deux fois par jour des
courriers du cabinet lui apportaient bien moins les papiers officiels
de ses bureaux que des nouvelles des amours de la petite Marietta, de
la colŠre du terrible Giletti et des entreprises de Fabrice.
Un des agents du comte demanda plusieurs fois Arlequin squelette et
pƒt‚, l'un des triomphes de Giletti (il sort du pƒt‚ au moment o— son
rival Brighella l'entame et le bƒtonne); ce fut un pr‚texte pour lui
faire passer cent francs. Giletti, cribl‚ de dettes, se garda bien de
parler de cette bonne aubaine, mais devint d'une fiert‚ ‚tonnante.
La fantaisie de Fabrice se changea en pique d'amour-propre (… son ƒge,
les soucis l'avaient d‚j… r‚duit … avoir des fantaisies)! La vanit‚ le
conduisait au spectacle; la petite fille jouait fort gaiement et
l'amusait; au sortir du th‚ƒtre il ‚tait amoureux pour une heure. Le
comte revint … Parme sur la nouvelle que Fabrice courait des dangers
r‚els; le Giletti, qui avait ‚t‚ dragon dans le beau r‚giment des
dragons Napol‚on, parlait s‚rieusement de tuer Fabrice, et prenait des
mesures pour s'enfuir ensuite en Romagne. Si le lecteur est trŠs jeune,
il se scandalisera de notre admiration pour ce beau trait de vertu. Ce
ne fut pas cependant un petit effort d'h‚ro‹sme de la part du comte que
celui de revenir de Bologne car enfin, souvent, le matin, il avait le
teint fatigu‚, et Fabrice avait tant de fraŒcheur, tant de s‚r‚nit‚!
Qui e–t song‚ … lui faire un sujet de reproche de la mort de Fabrice,
arriv‚e en son absence, et pour une si sotte cause? Mais il avait une
de ces ƒmes rares qui se font un remords ‚ternel d'une action g‚n‚reuse
qu'elles pouvaient faire et qu'elles n'ont pas faite; d'ailleurs, il ne
put supporter l'id‚e de voir la duchesse triste, et par sa faute.
Il la trouva, … son arriv‚e, silencieuse et morne; voici ce qui s'‚tait
pass‚: la petite femme de chambre, Ch‚kina, tourment‚e par les remords,
et jugeant de l'importance de sa faute par l'‚normit‚ de la somme
qu'elle avait re‡ue pour la commettre, ‚tait tomb‚e malade. Un soir, la
duchesse qui l'aimait, monta jusqu'… sa chambre. La petite fille ne put
r‚sister … cette marque de bont‚; elle fondit en larmes, voulut
remettre … sa maŒtresse ce qu'elle poss‚dait encore sur l'argent
qu'elle avait re‡u, et enfin eut le courage de lui avouer les questions
faites par le comte et ses r‚ponses. La duchesse courut vers la lampe
qu'elle ‚teignit, puis dit … la petite Ch‚kina qu'elle lui pardonnait,
mais … condition qu'elle ne dirait jamais un mot de cette ‚trange scŠne
… qui que ce f–t:
- Le pauvre comte, ajouta-t-elle d'un air l‚ger, craint le ridicule;
tous les hommes sont ainsi.
La duchesse se hƒta de descendre chez elle. A peine enferm‚e dans sa
chambre, elle fondit en larmes; elle trouvait quelque chose d'horrible
dans l'id‚e de faire l'amour avec ce Fabrice qu'elle avait vu naŒtre;
et pourtant que voulait dire sa conduite?
Telle avait ‚t‚ la premiŠre cause de la noire m‚lancolie dans laquelle
le comte la trouva plong‚e; lui arriv‚, elle eut des accŠs d'impatience
contre lui, et presque contre Fabrice; elle e–t voulu ne plus les
revoir ni l'un ni l'autre; elle ‚tait d‚pit‚e du r“le ridicule … ses
yeux que Fabrice jouait auprŠs de la petite Marietta; car le comte lui
avait tout dit en v‚ritable amoureux incapable de garder un secret.
Elle ne pouvait s'accoutumer … ce malheur: son idole avait un d‚faut;
enfin dans un moment de bonne amiti‚ elle demanda conseil au comte, ce
fut pour celui-ci un instant d‚licieux et une belle r‚compense du
mouvement honnˆte qui l'avait fait revenir … Parme.
- Quoi de plus simple! dit le comte en riant; les jeunes gens veulent
avoir toutes les femmes, puis le lendemain, ils n'y pensent plus. Ne
doit-il pas aller … Belgirate, voir la marquise del Dongo? Eh bien!
qu'il parte. Pendant son absence je prierai la troupe comique de porter
ailleurs ses talents, je paierai les frais de route; mais bient“t nous
le verrons amoureux de la premiŠre jolie femme que le hasard conduira
sur ses pas; c'est dans l'ordre, et je ne voudrais pas le voir
autrement... S'il est n‚cessaire, faites ‚crire par la marquise.
Cette id‚e, donn‚e avec l'air d'une complŠte indiff‚rence fut un trait
de lumiŠre pour la duchesse, elle avait peur de Giletti. Le soir le
comte annon‡a, comme par hasard, qu'il y avait un courrier qui, allant
… Vienne, passait par Milan, trois jours aprŠs Fabrice recevait une
lettre de sa mŠre. Il partit fort piqu‚ de n'avoir pu encore, grƒce …
la jalousie de Giletti, profiter des excellentes intentions dont la
petite Marietta lui faisait porter l'assurance par une mammacia,
vieille femme qui lui servait de mŠre.
Fabrice trouva sa mŠre et une de ses soeurs … Belgirate, gros village
pi‚montais, sur la rive droite du lac Majeur; la rive gauche appartient
au Milanais, et par cons‚quent … l'Autriche. Ce lac, parallŠle au lac
de C“me, et qui court aussi du nord au midi, est situ‚ … une vingtaine
de lieues plus au couchant. L'air des montagnes, l'aspect majestueux et
tranquille de ce lac superbe, qui lui rappelait celui prŠs duquel il
avait pass‚ son enfance, tout contribua … changer en douce m‚lancolie
le chagrin de Fabrice, voisin de la colŠre. C'‚tait avec une tendresse
infinie que le souvenir de la duchesse se pr‚sentait maintenant … lui;
il lui semblait que de loin il prenait pour elle cet amour qu'il
n'avait jamais ‚prouv‚ pour aucune femme; rien ne lui e–t ‚t‚ plus
p‚nible que d'en ˆtre … jamais s‚par‚, et dans ces dispositions, si la
duchesse e–t daign‚ avoir recours … la moindre coquetterie, elle e–t
conquis ce coeur, par exemple, en lui opposant un rival. Mais bien loin
de prendre un parti aussi d‚cisif, ce n'‚tait pas sans se faire de vifs
reproches qu'elle trouvait sa pens‚e toujours attach‚e aux pas du jeune
voyageur. Elle se reprochait ce qu'elle appelait encore une fantaisie,
comme si c'e–t ‚t‚ une horreur, elle redoubla d'attentions et de
pr‚venances pour le comte qui, s‚duit par tant de grƒces, n'‚coutait
pas la saine raison qui prescrivait un second voyage … Bologne.
La marquise del Dongo, press‚e par les noces de sa fille aŒn‚e qu'elle
mariait … un duc milanais, ne put donner que trois jours … son fils
bien-aim‚; jamais elle n'avait trouv‚ en lui une si tendre amiti‚. Au
milieu de la m‚lancolie qui s'emparait de plus en plus de l'ƒme de
Fabrice, une id‚e bizarre et mˆme ridicule s'‚tait pr‚sent‚e et tout …
coup s'‚tait fait suivre. Oserons-nous dire qu'il voulait consulter
l'abb‚ BlanŠs? Cet excellent vieillard ‚tait parfaitement incapable de
comprendre les chagrins d'un coeur tiraill‚ par des passions pu‚riles
et presque ‚gales en force; d'ailleurs il e–t fallu huit jours pour lui
faire entrevoir seulement tous les int‚rˆts que Fabrice devait m‚nager
… Parme; mais en songeant … le consulter Fabrice retrouvait la
fraŒcheur de ses sensations de seize ans. Le croira-t-on? ce n'‚tait
pas simplement comme homme sage, comme ami parfaitement d‚vou‚ que
Fabrice voulait lui parler; l'objet de cette course et les sentiments
qui agitŠrent notre h‚ros pendant les cinquante heures qu'elle dura,
sont tellement absurdes que sans doute, dans l'int‚rˆt du r‚cit, il e–t
mieux valu les supprimer. Je crains que la cr‚dulit‚ de Fabrice ne le
prive de la sympathie du lecteur; mais enfin, il ‚tait ainsi, pourquoi
le flatter lui plut“t qu'un autre? Je n'ai point flatt‚ le comte Mosca
ni le prince.
Fabrice donc, puisqu'il faut tout dire, Fabrice reconduisit sa mŠre
jusqu'au port de Laveno, rive gauche du lac Majeur, rive autrichienne,
o— elle descendit vers les huit heures du soir. (Le lac est consid‚r‚
comme un pays neutre et l'on ne demande point de passeport … qui ne
descend point … terre.) Mais … peine la nuit fut-elle venue qu'il se
fit d‚barquer sur cette mˆme rive autrichienne, au milieu d'un petit
bois qui avance dans les flots. Il avait lou‚ une sediola, sorte de
tilbury champˆtre et rapide, … l'aide duquel il put suivre … cinq cents
pas de distance, la voiture de sa mŠre, il ‚tait d‚guis‚ en domestique
de la casa del Dongo, et aucun des nombreux employ‚s de la police ou de
la douane n'eut l'id‚e de lui demander son passeport. A un quart de
lieue de C“me, o— la marquise et sa fille devaient s'arrˆter pour
passer la nuit, il prit un sentier … gauche, qui, contournant le bourg
de Vico, se r‚unit en suite … un petit chemin r‚cemment ‚tabli sur
l'extrˆme bord du lac. Il ‚tait minuit, et Fabrice pouvait esp‚rer de
ne rencontrer aucun gendarme. Les arbres des bouquets de bois que le
petit chemin traversait … chaque instant dessinaient le noir contour de
leur feuillage sur un ciel ‚toil‚, mais voil‚ par une brume l‚gŠre. Les
eaux et le ciel ‚taient d'une tranquillit‚ profonde; l'ƒme de Fabrice
ne put r‚sister … cette beaut‚ sublime; il s'arrˆta puis s'assit sur un
rocher qui s'avan‡ait dans le lac, formant comme un petit promontoire.
Le silence universel n'‚tait troubl‚, … intervalles ‚gaux, que par la
petite lame du lac qui venait expirer sur la grŠve. Fabrice avait un
coeur italien; j'en demande pardon pour lui: ce d‚faut, qui le rendra
moins aimable, consistait surtout en ceci: il n'avait de vanit‚ que par
accŠs, et l'aspect seul de la beaut‚ sublime le portait …
l'attendrissement, et “tait … ses chagrins leur pointe ƒpre et dure.
Assis sur son rocher isol‚, n'ayant plus … se tenir en garde contre les
agents de la police, prot‚g‚ par la nuit profonde et le vaste silence,
de douces larmes mouillŠrent ses yeux, et il trouva l…, … peu de frais,
les moments les plus heureux qu'il e–t go–t‚s depuis longtemps.
Il r‚solut de ne jamais dire de mensonges … la duchesse, et c'est parce
qu'il l'aimait … l'adoration en ce moment, qu'il se jura de ne jamais
lui dire qu'il l'aimait; jamais il ne prononcerait auprŠs d'elle le mot
d'amour, puisque la passion que l'on appelle ainsi ‚tait ‚trangŠre …
son coeur. Dans l'enthousiasme de g‚n‚rosit‚ et de vertu qui faisait sa
f‚licit‚ en ce moment, il prit la r‚solution de lui tout dire … la
premiŠre occasion: son coeur n'avait jamais connu l'amour. Une fois ce
parti courageux bien adopt‚, il se sentit comme d‚livr‚ d'un poids
‚norme."Elle me dira peut-ˆtre quelques mots sur Marietta: eh bien! je
ne reverrai jamais la petite Marietta", se r‚pondit-il … lui-mˆme avec
gaiet‚.
La chaleur accablante qui avait r‚gn‚ pendant la journ‚e commen‡ait …
ˆtre temp‚r‚e par la brise du matin. D‚j… l'aube dessinait par une
faible lueur blanche les pics des Alpes qui s'‚lŠvent au nord et …
l'orient du lac de C“me. Leurs masses, blanchies par les neiges, mˆme
au mois de juin, se dessinent sur l'azur clair d'un ciel toujours pur …
ces hauteurs immenses. Une branche des Alpes s'avan‡ant au midi vers
l'heureuse Italie s‚pare les versants du lac de C“me de ceux du lac de
Garde. Fabrice suivait de l'oeil toutes les branches de ces montagnes
sublimes, l'aube en s'‚claircissant venait marquer les vall‚es qui les
s‚parent en ‚clairant la brume l‚gŠre qui s'‚levait du fond des gorges.
Depuis quelques instants Fabrice s'‚tait remis en marche; il passa la
colline qui forme la presqu'Œle de Durini, et enfin parut … ses yeux ce
clocher du village de Grianta, o— si souvent il avait fait des
observations d'‚toiles avec l'abb‚ BlanŠs."Quelle n'‚tait pas mon
ignorance en ce temps-l…! Je ne pouvais comprendre, se disait-il, mˆme
le latin ridicule de ces trait‚s d'astrologie que feuilletait mon
maŒtre, et je crois que je les respectais surtout parce que, n'y
entendant que quelques mots par-ci par-l…, mon imagination se chargeait
de leur prˆter un sens, et le plus romanesque possible."
Peu … peu sa rˆverie prit un autre cours."Y aurait-il quelque chose de
r‚el dans cette science? Pourquoi serait-elle diff‚rente des autres? Un
certain nombre d'imb‚ciles et de gens adroits conviennent entre eux
qu'ils savent le mexicain, par exemple; ils s'imposent en cette qualit‚
… la soci‚t‚ qui les respecte et aux gouvernements qui les paient. On
les accable de faveurs pr‚cis‚ment parce qu'ils n'ont point d'esprit,
et que le pouvoir n'a pas … craindre qu'ils soulŠvent les peuples et
fassent du pathos … l'aide des sentiments g‚n‚reux! Par exemple le pŠre
Bari, auquel Ernest IV vient d'accorder quatre mille francs de pension
et la croix de son ordre pour avoir restitu‚ dix-neuf vers d'un
dithyrambe grec!
"Mais, grand Dieu! ai-je bien le droit de trouver ces choses-l…
ridicules? Est-ce bien … moi de me plaindre? se dit-il tout … coup en
s'arrˆtant, est-ce que cette mˆme croix ne vient pas d'ˆtre donn‚e …
mon gouverneur de Naples?"Fabrice ‚prouva un sentiment de malaise
profond; le bel enthousiasme de vertu qui naguŠre venait de faire
battre son coeur se changeait dans le vil plaisir d'avoir une bonne
part dans un vol."Eh bien! se dit-il enfin avec les yeux ‚teints d'un
homme m‚content de soi, puisque ma naissance me donne le droit de
profiter de ces abus, il serait d'une insigne duperie … moi de n'en pas
prendre ma part; mais il ne faut point m'aviser de les maudire en
public."Ces raisonnements ne manquaient pas de justesse; mais Fabrice
‚tait bien tomb‚ de cette ‚l‚vation de bonheur sublime o— il s'‚tait
trouv‚ transport‚ une heure auparavant. La pens‚e du privilŠge avait
dess‚ch‚ cette plante toujours si d‚licate qu'on nomme le bonheur.
"S'il ne faut pas croire … l'astrologie, reprit-il en cherchant …
s'‚tourdir, si cette science est, comme les trois quarts des sciences
non math‚matiques, une r‚union de nigauds enthousiastes et d
'hypocrites adroits et pay‚s par qui ils servent, d'o— vient que je
pense si souvent et avec ‚motion … cette circonstance fatale? Jadis je
suis sorti de la prison de B..., mais avec l'habit et la feuille de
route d'un soldat jet‚ en prison pour de justes causes."
Le raisonnement de Fabrice ne put jamais p‚n‚trer plus loin; il
tournait de cent fa‡ons autour de la difficult‚ sans parvenir … la
surmonter. Il ‚tait trop jeune encore; dans ses moments de loisir, son
ƒme s'occupait avec ravissement … go–ter les sensations produites par
des circonstances romanesques que son imagination ‚tait toujours prˆte
… lui fournir. Il ‚tait bien loin d'employer son temps … regarder avec
patience les particularit‚s r‚elles des choses pour ensuite deviner
leurs causes. Le r‚el lui semblait encore plat et fangeux; je con‡ois
qu'on n'aime pas … le regarder, mais alors il ne faut pas en raisonner.
Il ne faut pas surtout faire des objections avec les diverses piŠces de
son ignorance.
C'est ainsi que, sans manquer d'esprit, Fabrice ne put parvenir … voir
que sa demi-croyance dans les pr‚sages ‚tait pour lui une religion, une
impression profonde re‡ue … son entr‚e dans la vie. Penser … cette
croyance c'‚tait sentir, c'‚tait un bonheur. Et il s'obstinait …
chercher comment ce pouvait ˆtre une science prouv‚e, r‚elle, dans le
genre de la g‚om‚trie par exemple. Il recherchait avec ardeur, dans sa
m‚moire, toutes les circonstances o— des pr‚sages observ‚s par lui
n'avaient pas ‚t‚ suivis de l'‚v‚nement heureux ou malheureux qu'ils
semblaient annoncer. Mais tout en croyant suivre un raisonnement et
marcher … la v‚rit‚, son attention s'arrˆtait avec bonheur sur le
souvenir des cas o— le pr‚sage avait ‚t‚ largement suivi par l'accident
heureux ou malheureux qu'il lui semblait pr‚dire, et son ƒme ‚tait
frapp‚e de respect et attendrie; et il e–t ‚prouv‚ une r‚pugnance
invincible pour l'ˆtre qui e–t ni‚ les pr‚sages, et surtout s'il e–t
employ‚ l'ironie.
Fabrice marchait sans s'apercevoir des distances, et il en ‚tait l… de
ces raisonnements impuissants, lorsqu'en levant la tˆte il vit le mur
du jardin de son pŠre. Ce mur, qui soutenait une belle terrasse,
s'‚levait … plus de quarante pieds au-dessus du chemin, … droite. Un
cordon de pierres de taille tout en haut, prŠs de la balustrade, lui
donnait un air monumental."Il n'est pas mal, se dit froidement Fabrice,
cela est d'une bonne architecture, presque dans le go–t romain. >> Il
appliquait ses nouvelles connaissances en antiquit‚s. Puis il d‚tourna
la tˆte avec d‚go–t, les s‚v‚rit‚s de son pŠre, et surtout la
d‚nonciation de son frŠre Ascagne au retour de son voyage en France,
lui revinrent … l'esprit.
"Cette d‚nonciation d‚natur‚e a ‚t‚ l'origine de ma vie actuelle; je
puis la ha‹r, je puis la m‚priser, mais enfin elle a chang‚ ma
destin‚e. Que devenais-je une fois rel‚gu‚ … Novare et n'‚tant presque
que souffert chez l'homme-d'affaires de mon pŠre, si ma tante n'avait
fait l'amour avec un ministre puissant? si cette tante se f–t trouv‚e
n'avoir qu'une ƒme sŠche et commune au lieu de cette ƒme tendre et
passionn‚e et qui m'aime avec une sorte d'enthousiasme qui m'‚tonne? o—
en serais-je maintenant si la duchesse avait eu l'ƒme de son frŠre le
marquis del Dongo?"
Accabl‚ par ces souvenirs cruels, Fabrice ne marchait plus que d'un pas
incertain; il parvint au bord du foss‚ pr‚cis‚ment vis-…-vis la
magnifique fa‡ade du chƒteau. Ce fut … peine s'il jeta un regard sur ce
grand ‚difice noirci par le temps. Le noble langage de l'architecture
le trouva insensible, le souvenir de son frŠre et de son pŠre fermait
son ƒme … toute sensation de beaut‚, il n'‚tait attentif qu'… se tenir
sur ses gardes en pr‚sence d'ennemis hypocrites et dangereux. Il
regarda un instant, mais avec un d‚go–t marqu‚, la petite fenˆtre de la
chambre qu'il occupait avant 1815 au troisiŠme ‚tage. Le caractŠre de
son pŠre avait d‚pouill‚ de tout charme les souvenirs de la premiŠre
enfance'."Je n'y suis pas rentr‚, pensa-t-il, depuis le 7 mars … 8
heures du soir. J'en sortis pour aller prendre le passeport de Vasi, et
le lendemain, la crainte des espions me fit pr‚cipiter mon d‚part.
Quand je repassai aprŠs le voyage en France, je n'eus pas le temps d'y
monter, mˆme pour revoir mes gravures, et cela grƒce … la d‚nonciation
de mon frŠre."
Fabrice d‚tourna la tˆte avec horreur."L'abb‚ BlanŠs a plus de
quatre-vingt-trois ans, se dit-il tristement, il ne vient presque plus
au chƒteau, … ce que m'a racont‚ ma soeur les infirmit‚s de la
vieillesse ont produit leur effet. Ce coeur si ferme et si noble est
glac‚ par l'ƒge. Dieu sait depuis combien de temps il ne va plus … son
clocher! je me cacherai dans le cellier, sous les cuves ou sous le
pressoir jusqu'au moment de son r‚veil, je n'irai pas troubler le
sommeil du bon vieillard; probablement il aura oubli‚ jusqu'… mes
traits, six ans font beaucoup … cet ƒge! je ne trouverai plus que le
tombeau d'un ami! Et c'est un v‚ritable enfantillage, ajouta-t-il,
d'ˆtre venu ici affronter le d‚go–t que me cause le chƒteau de mon
pŠre."
Fabrice entrait alors sur la petite place de l'‚glise; ce fut avec un
‚tonnement allant jusqu'au d‚lire qu'il vit, au second ‚tage de
l'antique clocher, la fenˆtre ‚troite et longue ‚clair‚e par la petite
lanterne de l'abb‚ BlanŠs. L'abb‚ avait coutume de l'y d‚poser, en
montant … la cage de planches qui formait son observatoire, afin que la
clart‚ ne l'empˆchƒt pas de lire sur son planisphŠre. Cette carte du
ciel ‚tait tendue sur un grand vase de terre cuite qui avait appartenu
jadis … un oranger du chƒteau. Dans l'ouverture, au fond du vase,
br–lait la plus exigu‰ des lampes, dont un petit tuyau de fer-blanc
conduisait la fum‚e hors du vase, et l'ombre du tuyau marquait le nord
sur la carte. Tous ces souvenirs de choses si simples inondŠrent
d'‚motions l'ƒme de Fabrice et la remplirent de bonheur.
Presque sans y songer, il fit avec l'aide de ses deux mains le petit
sifflement bas et bref qui, autrefois ‚tait le signal de son admission.
Aussit“t il entendit tirer … plusieurs reprises la corde qui, du haut
de l'observatoire, ouvrait le loquet de la porte du clocher. Il se
pr‚cipita dans l'escalier, ‚mu jusqu'au transport; il trouva l'abb‚ sur
son fauteuil de bois … sa place accoutum‚e; son oeil ‚tait fix‚ sur la
petite lunette d'un quart de cercle mural. De la main gauche, l'abb‚
lui fit signe de ne pas l'interrompre dans son observation, un instant
aprŠs il ‚crivit un chiffre sur une carte … jouer, puis, se retournant
sur son fauteuil, il ouvrit les bras … notre h‚ros qui s'y pr‚cipita en
fondant en larmes. L'abb‚ BlanŠs ‚tait son v‚ritable pŠre.
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