La Chartreuse de Parme
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- Un bon courtisan doit flatter la passion dominante; hier vous
t‚moigniez la crainte que vos ouvriers de Sanguigna ne volent les
fragments de statues antiques qu'ils pourraient d‚couvrir; j'aime
beaucoup les fouilles, moi; si vous voulez bien le permettre, j'irai
voir les ouvriers. Demain soir, aprŠs les remerciements convenables au
palais et chez l'archevˆque, je partirai pour Sanguigna.
- Mais devinez-vous, dit la duchesse au comte, d'o— vient cette passion
subite du bon archevˆque pour Fabrice?
- Je n'ai pas besoin de deviner; le grand-vicaire dont le frŠre est
capitaine me disait hier: "Le pŠre Landriani part de ce principe
certain, que le titulaire est sup‚rieur au coadjuteur", et il ne se
sent pas de joie d'avoir sous ses ordres un del Dongo et de l'avoir
oblig‚. Tout ce qui met en lumiŠre la haute naissance de Fabrice ajoute
… son bonheur intime: il a un tel homme pour aide de camp! En second
lieu Mgr Fabrice lui a plu, il ne se sent point timide devant lui;
enfin il nourrit depuis dix ans une haine bien conditionn‚e pour
l'‚vˆque de Plaisance, qui affiche hautement la pr‚tention de lui
succ‚der sur le siŠge de Parme, et qui de plus est fils d'un meunier.
C'est dans ce but de succession future que l'‚vˆque de Plaisance a pris
des relations fort ‚troites avec la marquise Raversi, et maintenant ces
liaisons font trembler l'archevˆque pour le succŠs de son dessein
favori avoir un del Dongo … son ‚tat-major, et lui donner des ordres.
Le surlendemain, de bonne heure, Fabrice dirigeait les travaux de la
fouille de Sanguigna, vis-…-vis Colorno (c'est le Versailles des
princes de Parme)'; ces fouilles s'‚tendaient dans la plaine tout prŠs
de la grande route qui conduit de Parme au pont de Casal Maggiore,
premiŠre ville de l'Autriche. Les ouvriers coupaient la plaine par une
longue tranch‚e profonde de huit pieds et aussi ‚troite que possible,
on ‚tait occup‚ … rechercher le long de l'ancienne voie romaine, les
ruines d'un second temple qui, disait-on dans le pays, existait encore
au moyen ƒge. Malgr‚ les ordres du prince, plusieurs paysans ne
voyaient pas sans jalousie ces longs foss‚s traversant leurs
propri‚t‚s. Quoi qu'on p–t leur dire, ils s'imaginaient qu'on ‚tait …
la recherche d'un tr‚sor, et la pr‚sence de Fabrice ‚tait surtout
convenable pour empˆcher quelque petite ‚meute. Il ne s'ennuyait point,
il suivait ces travaux avec passion; de temps … autre on trouvait
quelque m‚daille, et il ne voulait pas laisser le temps aux ouvriers de
s'accorder entre eux pour l'escamoter.
La journ‚e ‚tait belle, il pouvait ˆtre six heures du matin: il avait
emprunt‚ un vieux fusil … un coup, il tira quelques alouettes, l'une
d'elles, bless‚e, alla tomber sur la grande route; Fabrice, en la
poursuivant, aper‡ut de loin une voiture qui venait de Parme et se
dirigeait vers la frontiŠre de Casal Maggiore. Il venait de recharger
son fusil lorsque, la voiture fort d‚labr‚e s'approchant au tout petit
pas, il reconnut la petite Marietta, elle avait … ses c“t‚s le grand
escogriffe Giletti, et cette femme ƒg‚e qu'elle faisait Passer pour sa
mŠre.
Giletti s'imagina que Fabrice s'‚tait plac‚ ainsi au milieu de la
route, et un fusil … la main, pour l'insulter et peut-ˆtre mˆme pour
lui enlever la petite Marietta. En homme de coeur il sauta … bas de la
voiture, il avait dans la main gauche un grand pistolet fort rouill‚,
et tenait de la droite une ‚p‚e encore dans son fourreau, dont il se
servait lorsque les besoins de la troupe for‡aient de lui confier
quelque r“le de marquis.
- Ah! brigand! s'‚cria-t-il, je suis bien aise de te trouver ici … une
lieue de la frontiŠre; je vais te faire ton affaire; tu n'es plus
prot‚g‚ ici par tes bas violets.
Fabrice faisait des mines … la petite Marietta et ne s'occupait guŠre
des cris jaloux du Giletti, lorsque tout … coup il vit … trois pieds de
sa poitrine le bout du pistolet rouill‚; il n'eut que le temps de
donner un coup sur ce pistolet, en se servant de son fusil comme d'un
bƒton: le pistolet partit, mais ne blessa personne.
- Arrˆtez donc, f..., cria Giletti au veturino.
En mˆme temps il eut l'adresse de sauter sur le bout du fusil de son
adversaire et de le tenir ‚loign‚ de la direction de son corps; Fabrice
et lui tiraient le fusil chacun de toutes ses forces. Giletti, beaucoup
plus vigoureux, pla‡ant une main devant l'autre, avan‡ait toujours vers
la batterie, et ‚tait sur le point de s'emparer du fusil, lorsque
Fabrice, pour l'empˆcher d'en faire usage, fit partir le coup. Il avait
bien observ‚ auparavant que l'extr‚mit‚ du fusil ‚tait … plus de trois
pouces au-dessus de l'‚paule de Giletti: la d‚tonation eut lieu tout
prŠs de l'oreille de ce dernier. Il resta un peu ‚tonn‚, mais se remit
en un clin d'oeil.
- Ah! tu veux me faire sauter le crƒne, canaille! je vais te faire ton
compte.
Giletti jeta le fourreau de son ‚p‚e de marquis, et fondit sur Fabrice
avec une rapidit‚ admirable. Celui-ci n'avait point d'arme et se vit
perdu.
Il se sauva vers la voiture, qui ‚tait arrˆt‚e … une dizaine de pas
derriŠre Giletti; il passa … gauche, et saisissant de la main le
ressort de la voiture, il tourna rapidement tout autour et repassa tout
prŠs de la portiŠre droite qui ‚tait ouverte. Giletti, lanc‚ avec ses
grandes jambes et qui n'avait pas eu l'id‚e de se retenir au ressort de
la voiture, fit plusieurs pas dans sa premiŠre direction avant de
pouvoir s'arrˆter. Au moment o— Fabrice passait auprŠs de la portiŠre
ouverte, il entendit Marietta qui lui disait … demi-voix:
- Prends garde … toi; il te tuera. Tiens!
Au mˆme instant, Fabrice vit tomber de la portiŠre une sorte de grand
couteau de chasse; il se baissa pour le ramasser, mais, au mˆme instant
il fut touch‚ … l'‚paule par un coup d'‚p‚e que lui lan‡ait Giletti.
Fabrice, en se relevant, se trouva … six pouces de Giletti qui lui
donna dans la figure un coup furieux avec le pommeau de son ‚p‚e; ce
coup ‚tait lanc‚ avec une telle force qu'il ‚branla tout … fait la
raison de Fabrice; en ce moment il fut sur le point d'ˆtre tu‚.
Heureusement pour lui Giletti ‚tait encore trop prŠs pour pouvoir lui
donner un coup de pointe. Fabrice, quand il revint … soi, prit la fuite
en courant de toutes ses forces; en courant, il jeta le fourreau du
couteau de chasse et ensuite, se retournant vivement, il se trouva …
trois pas de Giletti qui le poursuivait. Giletti ‚tait lanc‚, Fabrice
lui porta un coup de pointe, Giletti avec son ‚p‚e eut le temps de
relever un peu le couteau de chasse, mais il re‡ut le coup de pointe en
plein dans la joue gauche. Il passa tout prŠs de Fabrice qui se sentit
percer la cuisse, c'‚tait le couteau de Giletti que celui-ci avait eu
le temps d'ouvrir. Fabrice fit un saut … droite; il se retourna, et
enfin les deux adversaires se trouvŠrent … une juste distance de combat.
Giletti jurait comme un damn‚.
- Ah! je vais te couper la gorge, gredin de prˆtre, r‚p‚tait-il …
chaque instant.
Fabrice ‚tait tout essouffl‚ et ne pouvait parler; le coup de pommeau
d'‚p‚e dans la figure le faisait beaucoup souffrir, et son nez saignait
abondamment, il para plusieurs coups avec son couteau de chasse et
porta plusieurs bottes sans trop savoir ce qu'il faisait; il lui
semblait vaguement ˆtre … un assaut public. Cette id‚e lui avait ‚t‚
sugg‚r‚e par la pr‚sence de ses ouvriers qui, au nombre de vingt-cinq
ou trente, formaient cercle autour des combattants, mais … distance
fort respectueuse; car on voyait ceux-ci courir … tout moment et
s'‚lancer l'un sur l'autre.
Le combat semblait se ralentir un peu les coups ne se suivaient plus
avec la mˆme rapidit‚ lorsque Fabrice se dit: "A la douleur que je
ressens au visage, il faut qu'il m'ait d‚figur‚."Saisi de rage … cette
id‚e, il sauta sur son ennemi la pointe du couteau de chasse en avant.
Cette pointe entra dans le c“t‚ droit de la poitrine de Giletti et
sortit vers l'‚paule gauche; au mˆme instant l'‚p‚e de Giletti
p‚n‚trait de toute sa longueur dans le haut du bras de Fabrice, mais
l'‚p‚e glissa sous la peau, et ce fut une blessure insignifiante.
Giletti ‚tait tomb‚; au moment o— Fabrice s'avan‡ait vers lui,
regardant sa main gauche qui tenait un couteau, cette main s'ouvrait
machinalement et laissait ‚chapper son arme.
"Le gredin est mort", se dit Fabrice.
Il le regarda au visage, Giletti rendait beaucoup de sang par la
bouche. Fabrice courut … la voiture.
- Avez-vous un miroir? cria-t-il … Marietta.
Marietta le regardait trŠs pƒle et ne r‚pondait pas. La vieille femme
ouvrit d'un grand sang-froid un sac … ouvrage vert, et pr‚senta …
Fabrice un petit miroir … manche grand comme la main. Fabrice, en se
regardant, se maniait la figure: "Les yeux sont sains, se disait-il,
c'est d‚j… beaucoup."Il regarda les dents, elles n'‚taient point
cass‚es.
- D'o— vient donc que je souffre tant? se disait-il … demi-voix.
La vieille femme lui r‚pondit:
- C'est que le haut de votre joue a ‚t‚ pil‚ entre le pommeau de l'‚p‚e
de Giletti et l'os que nous avons l…. Votre joue est horriblement
enfl‚e et bleue. mettez-y des sangsues … l'instant, et ce ne sera rien.
- Ah! des sangsues … l'instant, dit Fabrice en riant, et il reprit tout
son sang-froid.
Il vit que les ouvriers entouraient Giletti et le regardaient sans oser
le toucher.
- Secourez donc cet homme, leur cria-t-il; “tez-lui son habit...
Il allait continuer, mais, en levant les yeux, il vit cinq ou six
hommes … trois cents pas sur la grande route qui s'avan‡aient … pied et
d'un pas mesur‚ vers le lieu de la scŠne.
"Ce sont des gendarmes, pensa-t-il, et comme il y a un homme de tu‚,
ils vont m'arrˆter et j'aurai l'honneur de faire une entr‚e solennelle
dans la ville de Parme. Quelle anecdote pour les courtisans amis de la
Raversi et qui d‚testent ma tante!"
Aussit“t, et avec la rapidit‚ de l'‚clair, il jette aux ouvriers ‚bahis
tout l'argent qu'il avait dans ses poches, il s'‚lance dans la voiture.
- Empˆchez les gendarmes de me poursuivre, crie-t-il … ses ouvriers, et
je fais votre fortune; dites-leur que je suis innocent, que cet homme
m'a attaqu‚ et voulait me tuer.
- Et toi, dit-il au veturino, mets tes chevaux au galop, tu auras
quatre napol‚ons d'or si tu passes le P“ avant que ces gens l…-bas
puissent m'atteindre.
- €a va! dit le veturino; mais n'ayez donc pas peur, ces hommes l…-bas
sont … pied, et le trot seul de mes petits chevaux suffit pour les
laisser fameusement derriŠre.
Disant ces paroles il les mit au galop.
Notre h‚ros fut choqu‚ de ce mot peur employ‚ par le cocher: c'est que
r‚ellement il avait eu une peur extrˆme aprŠs le coup de pommeau d'‚p‚e
qu'il avait re‡u dans la figure.
- Nous pouvons contre-passer des gens … cheval venant vers nous, dit le
veturino prudent et qui songeait aux quatre napol‚ons, et les hommes
qui nous suivent peuvent crier qu'on nous arrˆte.
Ceci voulait dire: Rechargez vos armes...
- Ah! que tu es brave, mon petit abb‚! s'‚criait la Marietta en
embrassant Fabrice.
La vieille femme regardait hors de la voiture par la portiŠre: au bout
d'un peu de temps elle rentra la tˆte.
- Personne ne vous poursuit, monsieur, dit-elle … Fabrice d'un grand
sang-froid; et il n'y a personne sur la route devant vous. Vous savez
combien les employ‚s de la police autrichienne sont formalistes: s'ils
vous voient arriver ainsi au galop, sur la digue au bord du P“, ils
vous arrˆteront. n'en ayez aucun doute.
Fabrice regarda par la portiŠre.
- Au trot, dit-il au cocher. Quel passeport avez-vous? dit-il … la
vieille femme.
- Trois au lieu d'un r‚pondit-elle, et qui nous ont co–t‚ chacun quatre
francs: n'est-ce pas une horreur pour de pauvres artistes dramatiques
qui voyagent toute l'ann‚e! Voici le passeport de M. Giletti, artiste
dramatique, ce sera vous, voici nos deux passeports … la Marietta et …
moi. Mais Giletti avait tout notre argent dans sa poche, qu'allons-nous
devenir?
- Combien avait-il? dit Fabrice.
- Quarante beaux ‚cus de cinq francs, dit la vieille femme.
- C'est-…-dire six et de la petite monnaie, dit la Marietta en riant;
je ne veux pas que l'on trompe mon petit abb‚.
- N'est-il pas tout naturel, monsieur, reprit la vieille femme d'un
grand sang-froid, que je cherche … vous accrocher trente-quatre ‚cus?
Qu'est-ce que trente-quatre ‚cus pour vous? Et nous, nous avons perdu
notre protecteur; qui est-ce qui se chargera de nous loger, de d‚battre
les prix avec les veturini quand nous voyageons, et de faire peur …
tout le monde? Giletti n'‚tait pas beau, mais il ‚tait bien commode, et
si la petite que voil… n'‚tait pas une sotte, qui d'abord s'est
amourach‚e de vous, jamais Giletti ne se f–t aper‡u de rien, et vous
nous auriez donn‚ de beaux ‚cus. Je vous assure que nous sommes bien
pauvres.
Fabrice fut touch‚; il tira sa bourse et donna quelques napol‚ons … la
vieille femme.
- Vous voyez, lui dit-il, qu'il ne m'en reste que quinze, ainsi il est
inutile dor‚navant de me tirer aux jambes.
La petite Marietta lui sauta au cou, et la vieille lui baisait les
mains. La voiture avan‡ait toujours au petit trot. Quand on vit de loin
les barriŠres jaunes ray‚es de noir qui annoncent les possessions
autrichiennes, la vieille femme dit … Fabrice:
- Vous feriez mieux d'entrer … pied avec le passeport de Giletti dans
votre poche; nous, nous allons nous arrˆter un instant, sous pr‚texte
de faire un peu de toilette. Et d'ailleurs, la douane visitera nos
effets. Vous, si vous m'en croyez, traversez Casal Maggiore d'un pas
nonchalant; entrez mˆme au caf‚ et buvez le verre d'eau-de-vie; une
fois hors du village, filez ferme. La police est vigilante en diable en
pays autrichien: elle saura bient“t qu'il y a eu un homme de tu‚: vous
voyagez avec un passeport qui n'est pas le v“tre, il n'en faut pas tant
pour passer deux ans de prison. Gagnez le P“ … droite en sortant de la
ville, louez une barque et r‚fugiez-vous … Ravenne ou … Ferrare; sortez
au plus vite des Etats autrichiens. Avec deux louis vous pourrez
acheter un autre passeport de quelque douanier, celui-ci vous serait
fatal; rappelez-vous que vous avez tu‚ l'homme.
En approchant … pied du pont de bateaux de Casal Maggiore, Fabrice
relisait attentivement le passeport de Giletti. Notre h‚ros avait
grand-peur, il se rappelait vivement tout ce que le comte Mosca lui
avait dit du danger qu'il y avait pour lui … rentrer dans les Etats
autrichiens; or, il voyait … deux cents pas devant lui le pont terrible
qui allait lui donner accŠs en ce pays, dont la capitale … ses yeux
‚tait le Spielberg. Mais comment faire autrement? Le duch‚ de ModŠne
qui borne au midi l'Etat de Parme lui rendait les fugitifs en vertu
d'une convention expresse; la frontiŠre de l'Etat qui s'‚tend dans les
montagnes du c“t‚ de Gˆnes ‚tait trop ‚loign‚e; sa m‚saventure serait
connue … Parme bien avant qu'il p–t atteindre ces montagnes; il ne
restait donc que les Etats de l'Autriche sur la rive gauche du P“.
Avant qu'on e–t le temps d'‚crire aux autorit‚s autrichiennes pour les
engager … l'arrˆter, il se passerait peut-ˆtre trente-six heures ou
deux jours. Toutes r‚flexions faites Fabrice br–la avec le feu son
cigare son propre passeport il valait mieux pour lui en pays autrichien
ˆtre un vagabond que d'ˆtre Fabrice del Dongo, et il ‚tait possible
qu'on le fouillƒt.
Ind‚pendamment de la r‚pugnance bien naturelle qu'il avait … confier sa
vie au passeport du malheureux Giletti, ce document pr‚sentait des
difficult‚s mat‚rielles: la taille de Fabrice atteignait tout au plus …
cinq pieds cinq pouces, et non pas … cinq pieds dix pouces comme
l'‚non‡ait le passeport'; il avait prŠs de vingt-quatre ans et
paraissait plus jeune, Giletti en avait trente-neuf. Nous avouerons que
notre h‚ros se promena une grande demi-heure sur une contre-digue du P“
voisine du pont de barques, avant de se d‚cider … y descendre."Que
conseillerais-je … un autre qui se trouverait … ma place? se dit-il
enfin. Evidemment de passer: il y a un p‚ril … rester dans l'Etat de
Parme, un gendarme peut ˆtre envoy‚ … la poursuite de l'homme qui en a
tu‚ un autre, f–t-ce mˆme … son corps d‚fendant."Fabrice fit la revue
de ses poches, d‚chira tous les papiers et ne garda exactement que son
mouchoir et sa boŒte … cigares; il lui importait d'abr‚ger l'examen
qu'il allait subir. Il pensa … une terrible objection qu'on pourrait
lui faire et … laquelle il ne trouvait que de mauvaises r‚ponses: il
allait dire qu'il s'appelait Giletti et tout son linge ‚tait marqu‚ F.
D.
Comme on voit, Fabrice ‚tait un de ces malheureux tourment‚s par leur
imagination; c'est assez le d‚faut des gens d'esprit en Italie. Un
soldat fran‡ais d'un courage ‚gal ou mˆme inf‚rieur se serait pr‚sent‚
pour passer sur le pont tout de suite, et sans songer d'avance … aucune
difficult‚; mais aussi il y aurait port‚ tout son sang-froid, lorsque
au bout du pont un petit homme, vˆtu de gris, lui dit:
- Entrez au bureau de police pour votre passeport.
Ce bureau avait des murs sales garnis de clous auxquels les pipes et
les chapeaux sales des employ‚s ‚taient suspendus. Le grand bureau de
sapin derriŠre lequel ils ‚taient retranch‚s ‚tait tout tach‚ d'encre
et de vin, deux ou trois gros registres reli‚s en peau verte portaient
des taches de toutes couleurs, et la tranche de leurs pages ‚tait
noircie par les mains. Sur les registres plac‚s en pile l'un sur
l'autre il y avait trois magnifiques couronnes de laurier qui avaient
servi l'avant-veille pour une des fˆtes de l'empereur.
Fabrice fut frapp‚ de tous ces d‚tails, ils lui serrŠrent le coeur; il
paya ainsi le luxe magnifique et plein de fraŒcheur qui ‚clatait dans
son joli appartement du palais Sanseverina. Il ‚tait oblig‚ d'entrer
dans ce sale bureau et d'y paraŒtre comme inf‚rieur; il allait subir un
interrogatoire.
L'employ‚ qui tendit une main jaune pour prendre son passeport ‚tait
petit et noir, il portait un bijou de laiton … sa cravate."Ceci est un
bourgeois de mauvaise humeur", se dit Fabrice; le personnage parut
excessivement surpris en lisant le passeport, et cette lecture dura
bien cinq minutes.
- Vous avez eu un accident, dit-il … l'‚tranger en indiquant sa joue du
regard.
- Le veturino nous a jet‚s en bas de la digue du P“.
Puis le silence recommen‡a et l'employ‚ lan‡ait des regards farouches
sur le voyageur.
"J'y suis, se dit Fabrice, il va me dire qu'il est fƒch‚ d'avoir une
mauvaise nouvelle … m'apprendre et que je suis arrˆt‚."Toutes sortes
d'id‚es folles arrivŠrent … la tˆte de notre h‚ros, qui dans ce moment
n'‚tait pas fort logique. Par exemple, il songea … s'enfuir par la
porte du bureau qui ‚tait rest‚e ouverte.
"Je me d‚fais de mon habit; je me jette dans le P“, et sans doute je
pourrai le traverser … la nage. Tout vaut mieux que le
Spielberg."L'employ‚ de police le regardait fixement au moment o— il
calculait les chances de succŠs de cette ‚quip‚e, cela faisait deux
bonnes physionomies. La pr‚sence du danger donne du g‚nie … l'homme
raisonnable, elle le met pour ainsi dire au-dessus de lui-mˆme …
l'homme d'imagination elle inspire des romans, hardis il est vrai, mais
souvent absurdes.
Il fallait voir l'oeil indign‚ de notre h‚ros sous l'oeil scrutateur de
ce commis de police orn‚ de ses bijoux de cuivre."Si je le tuais, se
disait Fabrice, je serais condamn‚ pour meurtre … vingt ans de galŠre
ou … la mort, ce qui est bien moins fƒcheux que le Spielberg avec une
chaŒne de cent vingt livres … chaque pied et huit onces de pain pour
toute nourriture, et cela dure vingt ans; ainsi je n'en sortirais qu'…
quarante-quatre ans."La logique de Fabrice oubliait que, puisqu'il
avait br–l‚ son passeport, rien n'indiquait … l'employ‚ de police qu'il
f–t le rebelle Fabrice del Dongo.
Notre h‚ros ‚tait suffisamment effray‚, comme on le voit; il l'e–t ‚t‚
bien davantage s'il e–t connu les pens‚es qui agitaient le commis de
police. Cet homme ‚tait ami de Giletti; on peut juger de sa surprise
lorsqu'il vit son passeport entre les mains d'un autre; son premier
mouvement fut de faire arrˆter cet autre, puis il songea que Giletti
pouvait bien avoir vendu son passeport … ce beau jeune homme qui
apparemment venait de faire quelque mauvais coup … Parme."Si je
l'arrˆte, se dit-il, Giletti sera compromis; on d‚couvrira facilement
qu'il a vendu son passeport; d'un autre c“t‚, que diront mes chefs si
l'on vient … v‚rifier que moi, ami de Giletti, j'ai vis‚ son passeport
port‚ par un autre?"L'employ‚ se leva en bƒillant et dit … Fabrice:
- Attendez, monsieur.
Puis, par habitude de police, il ajouta:
- Il s'‚lŠve une difficult‚.
Fabrice dit … part soi: "Il va s'‚lever ma fuite."
En effet, l'employ‚ quittait le bureau dont il laissait la porte
ouverte, et le passeport ‚tait rest‚ sur la table de sapin."Le danger
est ‚vident, pensa Fabrice; je vais prendre mon passeport et repasser
le pont au petit pas, je dirai au gendarme, s'il m'interroge, que j'ai
oubli‚ de faire viser mon passeport par le commissaire de police du
dernier village des Etats de Parme."Fabrice avait d‚j… son passeport …
la main, lorsque, … son inexprimable ‚tonnement, il entendit le commis
aux bijoux de cuivre qui disait:
- Ma foi je n'en puis plus; la chaleur m'‚touffe; je vais au caf‚
prendre la demi-tasse. Entrez au bureau quand vous aurez fini votre
pipe, il y a un passeport … viser, l'‚tranger est l….
Fabrice, qui sortait … pas de loup, se trouva face … face avec un beau
jeune homme qui se disait en chantonnant: "Eh bien! visons donc ce
passeport, je vais leur faire mon paraphe."
- O— monsieur veut-il aller?
- A Mantoue, Venise et Ferrare.
- Ferrare soit, r‚pondit l'employ‚ en sifflant.
Il prit une griffe, imprima le visa en encre bleue sur le passeport,
‚crivit rapidement les mots: Mantoue, Venise et Ferrare dans l'espace
laiss‚ en blanc par la griffe, puis il fit plusieurs tours en l'air
avec la main, signa et reprit de l'encre pour son paraphe qu'il ex‚cuta
avec lenteur et en se donnant des soins infinis. Fabrice suivait tous
les mouvements de cette plume; le commis regarda son paraphe avec
complaisance, il y ajouta cinq ou six points, enfin il remit le
passeport … Fabrice en disant d'un air l‚ger:
- Bon voyage, monsieur.
Fabrice s'‚loignait d'un pas dont il cherchait … dissimuler la
rapidit‚, lorsqu'il se sentit arrˆter par le bras gauche:
instinctivement il mit la main sur le manche de son poignard, et s'il
ne se f–t vu entour‚ de maisons, il f–t peut-ˆtre tomb‚ dans une
‚tourderie. L'homme qui lui touchait le bras gauche, lui voyant l'air
tout effar‚, lui dit en forme d'excuse:
- Mais j'ai appel‚ Monsieur trois fois, sans qu'il r‚pondŒt; Monsieur
a-t-il quelque chose … d‚clarer … la douane?
- Je n'ai sur moi que mon mouchoir; je vais ici tout prŠs chasser chez
un de mes parents.
Il e–t ‚t‚ bien embarrass‚ si on l'e–t pri‚ de nommer ce parent. Par la
grande chaleur qu'il faisait et avec ces ‚motions Fabrice ‚tait mouill‚
comme s'il f–t tomb‚ dans le P“."Je ne manque pas de courage contre les
com‚diens, mais les commis orn‚s de bijoux de cuivre me mettent hors de
moi; avec cette id‚e je ferai un sonnet comique pour la duchesse."
A peine entr‚ dans Casal Maggiore, Fabrice prit … droite une mauvaise
rue qui descend vers le P“."J'ai grand besoin, se dit-il, des secours
de Bacchus et de C‚rŠs", et il entra dans une boutique au-dehors de
laquelle pendait un torchon gris attach‚ … un bƒton; sur le torchon
‚tait ‚crit le mot Trattoria. Un mauvais drap de lit soutenu par deux
cerceaux de bois fort minces, et pendant jusqu'… trois pieds de terre,
mettaient la porte de la Trattoria … l'abri des rayons directs du
soleil. L…, une femme … demi nue et fort jolie re‡ut notre h‚ros avec
respect, ce qui lui fit le plus vif plaisir; il se hƒta de lui dire
qu'il mourait de faim. Pendant que la femme pr‚parait le d‚jeuner,
entra un homme d'une trentaine d'ann‚es, il n'avait pas salu‚ en
entrant; tout … coup il se releva du banc o— il s'‚tait jet‚ d'un air
familier, et dit … Fabrice:
- Eccelenza, la riverisco (je salue Votre Excellence.)
Fabrice ‚tait trŠs gai en ce moment, et au lieu de former des projets
sinistres, il r‚pondit en riant:
- Et d'o— diable connais-tu Mon Excellence?
- Comment! Votre Excellence ne reconnaŒt pas Ludovic, l'un des cochers
de Mme la duchesse Sanseverina? A Sacca, la maison de campagne o— nous
allions tous les ans, je prenais toujours la fiŠvre; j'ai demand‚ la
pension … Madame et me suis retir‚. Me voici riche; au lieu de la
pension de douze ‚cus par an … laquelle tout au plus je pouvais avoir
droit, Madame m'a dit que pour me donner le loisir de faire des
sonnets, car je suis poŠte en langue vulgaire, elle m'accordait
vingt-quatre ‚cus, et M. le comte m'a dit que si jamais j'‚tais
malheureux, je n'avais qu'… venir lui parler. J'ai eu l'honneur de
mener Monsignore pendant un relais lorsqu'il est all‚ faire sa retraite
comme un bon chr‚tien … la chartreuse de Velleja.
Fabrice regarda cet homme et le reconnut un peu. C'‚tait un des cochers
les plus coquets de la casa Sanseverina: maintenant qu'il ‚tait riche,
disait-il, il avait pour tout vˆtement une grosse chemise d‚chir‚e et
une culotte de toile, jadis teinte en noir, qui lui arrivait … peine
aux genoux; une paire de souliers et un mauvais chapeau compl‚taient
l'‚quipage. De plus, il ne s'‚tait pas fait la barbe depuis quinze
jours. En mangeant son omelette, Fabrice fit la conversation avec lui
absolument comme d'‚gal … ‚gal; il crut voir que Ludovic ‚tait l'amant
de l'h“tesse. Il termina rapidement son d‚jeuner, puis dit … demi-voix
… Ludovic:
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