A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

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Fabrice doubla le pas, les femmes le suivirent en criant, et beaucoup
de pauvres mƒles, accourant par toutes les rues, firent une sorte de
petite s‚dition. Toute cette foule horriblement sale et ‚nergique
criait:

- Excellence.

Fabrice eut beaucoup de peine … se d‚livrer de la cohue, cette scŠne
rappela son imagination sur la terre."Je n'ai que ce que je m‚rite, se
dit-il, je me suis frott‚ … la canaille."

Deux femmes le suivirent jusqu'… la porte de Saragosse par laquelle il
sortait de la ville'. P‚p‚ les arrˆta en les mena‡ant s‚rieusement de
sa canne, et leur jetant quelque monnaie. Fabrice monta la charmante
colline de San Michele in Bosco, fit le tour d'une partie de la ville
en dehors des murs, prit un sentier, arriva … cinq cents pas sur la
route de Florence, puis rentra dans Bologne et remit gravement au
commis de la police un passeport o— son signalement ‚tait not‚ d'une
fa‡on fort exacte. Ce passeport le nommait Joseph Bossi, ‚tudiant en
th‚ologie. Fabrice y remarqua une petite tache d'encre rouge jet‚e,
comme par hasard, au bas de la feuille vers l'angle droit. Deux heures
plus tard il eut un espion … ses trousses, … cause du titre
d'Excellence que son compagnon lui avait donn‚ devant les pauvres de
Saint-P‚trone, quoique son passeport ne portƒt aucun des titres qui
donnent … un homme le droit de se faire appeler excellence par ses
domestiques.

Fabrice vit l'espion, et s'en moqua fort; il ne songeait plus ni aux
passeports ni … la police, et s'amusait de tout comme un enfant. P‚p‚,
qui avait ordre de rester auprŠs de lui, le voyant fort content de
Ludovic, aima mieux aller porter lui-mˆme de si bonnes nouvelles … la
duchesse. Fabrice ‚crivit deux trŠs longues lettres aux personnes qui
lui ‚taient chŠres; puis il eut l'id‚e d'en ‚crire une troisiŠme au
v‚n‚rable archevˆque Landriani. Cette lettre produisit un effet
merveilleux, elle contenait un r‚cit fort exact du combat avec Giletti.
Le bon archevˆque tout attendri, ne manqua pas d'aller lire cette
lettre au prince, qui voulut bien l'‚couter, assez curieux de voir
comment ce jeune monsignore s'y prenait pour excuser un meurtre aussi
‚pouvantable. Grƒce aux nombreux amis de la marquise Raversi le prince
ainsi que toute la ville de Parme croyait que Fabrice s'‚tait fait
aider par vingt ou trente paysans pour assommer un mauvais com‚dien qui
avait l'insolence de lui disputer la petite Marietta. Dans les cours
despotiques, le premier intrigant adroit dispose de la v‚rit‚, comme la
mode en dispose … Paris.

- Mais, que diable! disait le prince … l'archevˆque, on fait faire ces
choses-l… par un autre; mais les faire soi-mˆme, ce n'est pas l'usage;
et puis on ne tue pas un com‚dien tel que Giletti, on l'achŠte.

Fabrice ne se doutait en aucune fa‡on de ce qui se passait … Parme.
Dans le fait, il s'agissait de savoir si la mort de ce com‚dien, qui de
son vivant gagnait trente-deux francs par mois, amŠnerait la chute du
ministŠre ultra et de son chef le comte Mosca.

En apprenant la mort de Giletti, le prince, piqu‚ des airs
d'ind‚pendance que se donnait la duchesse, avait ordonn‚ au fiscal
g‚n‚ral Rassi de traiter tout ce procŠs comme s'il se f–t agi d'un
lib‚ral. Fabrice, de son c“t‚, croyait qu'un homme de son rang ‚tait
au-dessus des lois; il ne calculait pas que dans les pays o— les grands
noms ne sont jamais punis, l'intrigue peut tout, mˆme contre eux. Il
parlait souvent … Ludovic de sa parfaite innocence qui serait bien vite
proclam‚e; sa grande raison c'est qu'il n'‚tait pas coupable. Sur quoi
Ludovic lui dit un jour:

- Je ne con‡ois pas comment Votre Excellence, qui a tant d'esprit et
d'instruction, prend la peine de dire de ces choses-l… … moi qui suis
son serviteur d‚vou‚, Votre Excellence use de trop de pr‚cautions, ces
choses-l… sont bonnes … dire en public ou devant un tribunal.

"Cet homme me croit un assassin et ne m'en aime pas moins", se dit
Fabrice, tombant de son haut.

Trois jours aprŠs le d‚part de P‚p‚, il fut bien ‚tonn‚ de recevoir une
lettre ‚norme ferm‚e avec une tresse de soie comme du temps de Louis
XIV, et adress‚e … Son Excellence r‚v‚rendissime monseigneur Fabrice
del Dongo, premier grand-vicaire du diocŠse de Parme, chanoine, etc.

"Mais, est-ce que je suis encore tout cela?"se dit-il en riant.
L'‚pŒtre de l'archevˆque Landriani ‚tait un chef-d'oeuvre de logique et
de clart‚; elle n'avait pas moins de dix-neuf grandes pages, et
racontait fort bien tout ce qui s'‚tait pass‚ … Parme … l'occasion de
la mort de Giletti.


Une arm‚e fran‡aise command‚e par le mar‚chal Ney et marchant sur la
ville n'aurait pas produit plus d'effet, lui disait le bon archevˆque;
… l'exception de la duchesse et de moi, mon trŠs cher fils, tout le
monde croit que vous vous ˆtes donn‚ le plaisir de tuer l'histrion
Giletti. Ce malheur vous f–t-il arriv‚ ce sont de ces choses qu'on
assoupit avec deux cents louis et une absence de six mois, mais la
Raversi veut renverser le comte Mosca … l'aide de cet incident. Ce
n'est point l'affreux p‚ch‚ du meurtre que le public blƒme en vous,
c'est uniquement la maladresse ou plut“t l'insolence de ne pas avoir
daign‚ recourir … un bulo (sorte de fier-…-bras subalterne). Je vous
traduis ici en termes clairs les discours qui m'environnent, car depuis
ce malheur … jamais d‚plorable, je me rends tous les jours dans trois
maisons des plus consid‚rables de la ville pour avoir l'occasion de
vous justifier. Et jamais je n'ai cru faire un plus saint usage du peu
d'‚loquence que le Ciel a daign‚ m'accorder.


Les ‚cailles tombaient des yeux de Fabrice, les nombreuses lettres de
la duchesse, remplies de transports d'amiti‚, ne daignaient jamais
raconter. La duchesse lui jurait de quitter Parme … jamais, si bient“t
il n'y rentrait triomphant.

"Le comte fera pour toi, lui disait-elle dans la lettre qui
accompagnait celle de l'archevˆque, tout ce qui est humainement
possible. Quant … moi, tu as chang‚ mon caractŠre avec cette belle
‚quip‚e; je suis maintenant aussi avare que le banquier Tombone; j'ai
renvoy‚ tous mes ouvriers, j'ai fait plus, j'ai dict‚ au comte
l'inventaire de ma fortune, qui s'est trouv‚e bien moins consid‚rable
que je ne le pensais. AprŠs la mort de l'excellent comte Pietranera,
que, par parenthŠses, tu aurais bien plut“t d– venger, au lieu de
t'exposer contre un ˆtre de l'espŠce de Giletti, je restai avec douze
cents livres de rente et cinq mille francs de dette; je me souviens,
entre autres choses, que j'avais deux douzaines et demie de souliers de
satin blanc venant de Paris, et une seule paire de souliers pour
marcher dans la rue. Je me suis presque d‚cid‚e … prendre les trois
cent mille francs que me laisse le duc, et que je voulais employer en
entier … lui ‚lever un tombeau magnifique. Au reste, c'est la marquise
Raversi qui est ta principale ennemie, c'est-…-dire la mienne; si tu
t'ennuies seul … Bologne, tu n'as qu'… dire un mot, j'irai te
rejoindre. Voici quatre nouvelles lettres de change, etc."

La duchesse ne disait mot … Fabrice de l'opinion qu'on avait … Parme
sur son affaire, elle voulait avant tout le consoler et, dans tous les
cas, la mort d'un ˆtre ridicule tel que Giletti ne lui semblait pas de
nature … ˆtre reproch‚e s‚rieusement … un del Dongo.

- Combien de Giletti nos ancˆtres n'ont-ils pas envoy‚s dans l'autre
monde, disait-elle au comte, sans que personne se soit mis en tˆte de
leur en faire un reproche?

Fabrice tout ‚tonn‚, et qui entrevoyait pour la premiŠre fois le
v‚ritable ‚tat des choses, se mit … ‚tudier la lettre de l'archevˆque.
Par malheur, l'archevˆque lui-mˆme le croyait plus au fait qu'il ne
l'‚tait r‚ellement. Fabrice comprit que ce qui faisait surtout le
triomphe de la marquise Raversi, c'est qu'il ‚tait impossible de
trouver des t‚moins de visu de ce fatal combat. Le valet de chambre qui
le premier en avait apport‚ la nouvelle … Parme ‚tait … l'auberge du
village Sanguigna lorsqu'il avait eu lieu; la petite Marietta et la
vieille femme qui lui servait de mŠre avaient disparu, et la marquise
avait achet‚ le veturino qui conduisait la voiture et qui faisait
maintenant une d‚position abominable.


Quoique la proc‚dure soit environn‚e du plus profond mystŠre, ‚crivait
le bon archevˆque avec son style cic‚ronien, et dirig‚e par le fiscal
g‚n‚ral Rassi dont la seule charit‚ chr‚tienne peut m'empˆcher de dire
du mal, mais qui a fait sa fortune en s'acharnant aprŠs les malheureux
accus‚s comme le chien de chasse aprŠs le liŠvre; quoique le Rassi,
dis-je, dont votre imagination ne saurait s'exag‚rer la turpitude et la
v‚nalit‚, ait ‚t‚ charg‚ de la direction du procŠs par un prince
irrit‚, j'ai pu lire les trois d‚positions du veturino. Par un insigne
bonheur, ce malheureux se contredit. Et j'ajouterai, parce que je parle
… mon vicaire g‚n‚ral, … celui qui, aprŠs moi, doit avoir la direction
de ce diocŠse, que j'ai mand‚ le cur‚ de la paroisse qu'habite ce
p‚cheur ‚gar‚. Je vous dirai, mon trŠs cher fils, mais sous le secret
de la confession, que ce cur‚ connaŒt d‚j…, par la femme du veturino,
le nombre d'‚cus qu'il a re‡us de la marquise Raversi, je n'oserai dire
que la marquise a exig‚ de lui de vous calomnier, mais le fait est
probable. Les ‚cus ont ‚t‚ remis par un malheureux prˆtre qui remplit
des fonctions peu relev‚es auprŠs de cette marquise, et auquel j'ai ‚t‚
oblige d'interdire la messe pour la seconde fois. Je ne vous fatiguerai
point du r‚cit de plusieurs autres d‚marches que vous deviez attendre
de moi, et qui d'ailleurs rentrent dans mon devoir. Un chanoine, votre
collŠgue … la cath‚drale, et qui d'ailleurs se souvient un peu trop
quelquefois de l'influence que lui donnent les biens de sa famille, don
t, par la permission divine, il est rest‚ le seul h‚ritier, s'‚tant
permis de dire chez M. le comte Zurla, ministre de l'Int‚rieur, qu'il
regardait cette bagatelle comme prouv‚e contre vous (il parlait de
l'assassinat du malheureux Giletti), je l'ai fait appeler devant moi,
et l…, en pr‚sence de mes trois autres vicaires g‚n‚raux, de mon
aum“nier et de deux cur‚s qui se trouvaient dans la salle d'attente, je
l'ai pri‚ de nous communiquer, … nous ses frŠres, les ‚l‚ments de la
conviction complŠte qu'il disait avoir acquise contre un de ses
collŠgues … la cath‚drale; le malheureux n'a pu articuler que des
raisons peu concluantes; tout le monde s'est ‚lev‚ contre lui, et
quoique je n'aie cru devoir ajouter que bien peu de paroles, il a fondu
en larmes et nous a rendus t‚moins du plein aveu de son erreur
complŠte, sur quoi je lui ai promis le secret en mon nom et en celui de
toutes les personnes qui avaient assist‚ … cette conf‚rence, sous la
condition toutefois qu'il mettrait tout son zŠle … rectifier les
fausses impressions qu'avaient pu causer les discours par lui prof‚r‚s
depuis quinze jours.

Je ne vous r‚p‚terai point, mon cher fils, ce que vous devez savoir
depuis longtemps, c'est-…-dire que des trente-deux paysans employ‚s …
la fouille entreprise par le comte Mosca et que la Raversi pr‚tend
sold‚s par vous pour vous aider dans un crime, trente-deux ‚taient au
fond de leur foss‚, tout occup‚s de leurs travaux, lorsque vous vous
saisŒtes du couteau de chasse et l'employƒtes … d‚fendre votre vie
contre l'homme qui vous attaquait … l'improviste. Deux d'entre eux, qui
‚taient hors du foss‚, criŠrent aux autres: On assassine Monseigneur!
Ce cri seul montre votre innocence dans tout son ‚clat. Eh bien! le
fiscal g‚n‚ral Rassi pr‚tend que ces deux hommes ont disparu; bien
plus, on a retrouv‚ huit des hommes qui ‚taient au fond du foss‚; dans
leur premier interrogatoire six ont d‚clar‚ avoir entendu le cri on
assassine Monseigneur! Je sais, par voies indirectes, que dans leur
cinquiŠme interrogatoire, qui a eu lieu hier soir, cinq ont d‚clar‚
qu'ils ne se souvenaient pas bien s'ils avaient entendu distinctement
ce cri ou si seulement il leur avait ‚t‚ racont‚ par quelqu'un de leurs
camarades. Des ordres sont donn‚s pour que l'on me fasse connaŒtre la
demeure de ces ouvriers terrassiers, et leurs cur‚s leur feront
comprendre qu'ils se damnent si, pour gagner quelques ‚cus, ils se
laissent aller … alt‚rer la v‚rit‚.


Le bon archevˆque entrait dans des d‚tails infinis, comme on peut en
juger par ceux que nous venons de rapporter. Puis il ajoutait en se
servant de la langue latine:


Cette affaire n'est rien moins qu'une tentative de changement de
ministŠre'. Si vous ˆtes condamn‚, ce ne peut ˆtre qu'aux galŠres ou …
la mort, auquel cas j'interviendrais en d‚clarant, du haut de ma chaire
archi‚piscopale, que je sais que vous ˆtes innocent, que vous avez tout
simplement d‚fendu votre vie contre un brigand, et qu'enfin je vous ai
d‚fendu de revenir … Parme tant que vos ennemis y triompheront; je me
propose mˆme de stigmatiser, comme il le m‚rite, le fiscal g‚n‚ral; la
haine contre cet homme est aussi commune que l'estime pour son
caractŠre est rare. Mais enfin la veille du jour o— ce fiscal
prononcera cet arrˆt si injuste, la duchesse Sanseverina quittera la
ville et peut-ˆtre les Etats de Parme: dans ce cas l'on ne fait aucun
doute que le comte ne donne sa d‚mission. Alors, trŠs probablement, le
g‚n‚ral Fabio Conti arrive au ministŠre, et la marquise Raversi
triomphe. Le grand mal de votre affaire, c'est qu'aucun homme entendu
n'est charg‚ en chef des d‚marches n‚cessaires pour mettre au jour
votre innocence et d‚jouer les tentatives faites pour suborner des
t‚moins. Le comte croit remplir ce r“le; mais il est trop grand
seigneur pour descendre … de certains d‚tails; de plus, en sa qualit‚
de ministre de la Police, il a d– donner, dans le premier moment, les
ordres les plus s‚vŠres contre vous. Enfin, oserai-je dire? Notre
souverain seigneur vous croit coupable, ou du moins simule cette
croyance, et apporte quelque aigreur dans cette affaire.

(Les mots correspondant … notre souverain seigneur et … simule cette
croyance ‚taient en grec et Fabrice sut un gr‚ infini … l'archevˆque
d'avoir os‚ les ‚crire. Il coupa avec un canif cette ligne de sa
lettre, et la d‚truisit sur-le-champ.)

Fabrice s'interrompit vingt fois en lisant cette lettre; il ‚tait agit‚
des transports de la plus vive reconnaissance: il r‚pondit … l'instant
par une lettre de huit pages. Souvent il fut oblig‚ de relever la tˆte
pour que ses larmes ne tombassent pas sur son papier. Le lendemain, au
moment de cacheter cette lettre, il en trouva le ton trop mondain."Je
vais l'‚crire en latin, se dit-il, elle en paraŒtra plus convenable au
digne archevˆque."Mais en cherchant … construire de belles phrases
latines bien longues, bien imit‚es de Cic‚ron, il se rappela qu'un jour
l'archevˆque, lui parlant de Napol‚on, affectait de l'appeler
Buonaparte … l'instant disparut toute l'‚motion qui la veill‚ le
touchait jusqu'aux larmes."O roi d'Italie, s'‚cria-t-il cette fid‚lit‚
que tant d'autres t'ont jur‚e de ton vivant, je te la garderai aprŠs ta
mort. Il m'aime, sans doute, mais parce que je suis un del Dongo et lui
le fils d'un bourgeois."Pour que sa belle lettre en italien ne f–t pas
perdue, Fabrice y fit quelques changements n‚cessaires, et l'adressa au
comte Mosca.

Ce jour-l… mˆme, Fabrice rencontra dans la rue la petite Marietta; elle
devint rouge de bonheur, et lui fit signe de la suivre sans l'aborder.
Elle gagna rapidement un portique d‚sert, l…, elle avan‡a encore la
dentelle noire qui, suivant la mode du pays, lui couvrait la tˆte, de
fa‡on … ce qu'elle ne p–t ˆtre reconnue; puis, se retournant vivement:

- Comment se fait-il, dit-elle … Fabrice, que vous marchiez ainsi
librement dans la rue?

Fabrice lui raconta son histoire.

- Grand Dieu! vous avez ‚t‚ … Ferrare! Moi qui vous y ai tant cherch‚!
Vous saurez que je me suis brouill‚e avec la vieille femme parce
qu'elle voulait me conduire … Venise, o— je savais bien que vous
n'iriez jamais, puisque vous ˆtes sur la liste noire de l'Autriche.
J'ai vendu mon collier d'or pour venir … Bologne, un pressentiment
m'annon‡ait le bonheur que j'ai de vous y rencontrer; la vieille femme
est arriv‚e deux jours aprŠs moi. Ainsi, je ne vous engagerai point …
venir chez nous, elle vous ferait encore de ces vilaines demandes
d'argent qui me font tant de honte. Nous avons v‚cu fort convenablement
depuis le jour fatal que vous savez et nous n'avons pas d‚pens‚ le
quart de ce que vous lui donnƒtes. Je ne voudrais pas aller vous voir …
l'auberge du Pellegrino, ce serait une publicit‚. Tƒchez de louer une
petite chambre dans une rue d‚serte, et … l'Ave Maria (la tomb‚e de la
nuit), je me trouverai ici, sous ce mˆme portique.

Ces mots dits, elle prit la fuite.



CHAPITRE XIII


Toutes les id‚es s‚rieuses furent oubli‚es … l'apparition impr‚vue de
cette aimable personne. Fabrice se mit … vivre … Bologne dans une joie
et une s‚curit‚ profondes. Cette disposition na‹ve … se trouver heureux
de tout ce qui remplissait sa vie per‡ait dans les lettres qu'il
adressait … la duchesse; ce fut au point qu'elle en prit de l'humeur. A
peine si Fabrice le remarqua, seulement il ‚crivit en signes abr‚g‚s
sur le cadran de sa montre: "Quand j'‚cris … la D. ne jamais dire quand
j'‚tais pr‚lat, quand j'‚tais homme d'‚glise cela la fƒche."Il avait
achet‚ deux petits chevaux dont il ‚tait fort content: il les attelait
… une calŠche de louage toutes les fois que la petite Marietta voulait
aller voir quelqu'un de ces sites ravissants des environs de Bologne;
presque tous les soirs il la conduisait … la chute du Reno. Au retour,
il s'arrˆtait chez l'aimable Crescentini, qui se croyait un peu le pŠre
de la Marietta.

"Ma foi! si c'est l… la vie de caf‚ qui me semblait si ridicule pour un
homme de quelque valeur, j'ai eu tort de la repousser", se disait
Fabrice. Il oubliait qu'il n'allait jamais au caf‚ que pour lire Le
Constitutionnel', et que, parfaitement inconnu … tout le beau monde de
Bologne, les jouissances de vanit‚ n'entraient pour rien dans sa
f‚licit‚ pr‚sente. Quand il n'‚tait pas avec la petite Marietta, on le
voyait … l'Observatoire, o— il suivait un cours d'astronomie, le
professeur l'avait pris en grande amiti‚ et Fabrice lui prˆtait ses
chevaux le dimanche pour aller briller avec sa femme au Corso de la
Montagnola.

Il avait en ex‚cration de faire le malheur d'un ˆtre quelconque si peu
aimable qu'il f–t. La Marietta ne voulait pas absolument qu'il vŒt la
vieille femme; mais un jour qu'elle ‚tait … l'‚glise, il monta chez la
mammacia qui rougit de colŠre en le voyant entrer."C'est le cas de
faire le del Dongo", se dit Fabrice.

- Combien la Marietta gagne-t-elle par mois quand elle est engag‚e?
s'‚cria-t-il de l'air dont un jeune homme qui se respecte entre … Paris
au balcon des Bouffes.

- Cinquante ‚cus.

- Vous mentez comme toujours; dites la v‚rit‚, ou par Dieu vous n'aurez
pas un centime.

- Eh bien! elle gagnait vingt-deux ‚cus dans notre compagnie … Parme,
quand nous avons eu le malheur de vous connaŒtre; moi je gagnais douze
‚cus, et nous donnions … Giletti, notre protecteur, chacune le tiers de
ce qui nous revenait. Sur quoi, tous les mois … peu prŠs, Giletti
faisait un cadeau … la Marietta; ce cadeau pouvait bien valoir deux
‚cus.

- Vous mentez encore; vous, vous ne receviez que quatre ‚cus. Mais si
vous ˆtes bonne avec la Marietta, je vous engage comme si j'‚tais un
impresario, tous les mois vous recevrez douze ‚cus pour vous et
vingt-deux pour elle; mais si je lui vois les yeux rouges, je fais
banqueroute.

- Vous faites le fier, eh bien! votre belle g‚n‚rosit‚ nous ruine,
r‚pondit la vieille femme d'un ton furieux; nous perdons l'aviviamento
(l'achalandage). Quand nous aurons l'‚norme malheur d'ˆtre priv‚es de
la protection de Votre Excellence, nous ne serons plus connues d'aucune
troupe, toutes seront au grand complet; nous ne trouverons pas
d'engagement, et par vous, nous mourrons de faim.

- Va-t'en au diable, dit Fabrice en s'en allant.

- Je n'irai pas au diable; vilain impie! mais tout simplement au bureau
de la police, qui saura de moi que vous ˆtes un monsignore qui a jet‚
le froc aux orties, et que vous ne vous appelez pas plus Joseph Bossi
que moi.

Fabrice avait d‚j… descendu quelques marches d'escalier, il revint.

- D'abord la police sait mieux que toi quel peut ˆtre mon vrai nom;
mais si tu t'avises de me d‚noncer, si tu as cette infamie, lui dit-il
d'un grand s‚rieux, Ludovic te parlera, et ce n'est pas six coups de
couteau que recevra ta vieille carcasse, mais deux douzaines, et tu
seras pour six mois … l'h“pital, et sans tabac.

La vieille femme pƒlit et se pr‚cipita sur la main de Fabrice, qu'elle
voulut baiser.

- J'accepte avec reconnaissance le sort que vous nous faites, … la
Marietta et … moi. Vous avez l'air si bon, que je vous prenais pour un
niais; et pensez-y bien, d'autres que moi pourront commettre la mˆme
erreur; je vous conseille d'avoir habituellement l'air plus grand
seigneur.

Puis elle ajouta avec une impudence admirable:

- Vous r‚fl‚chirez … ce bon conseil, et, comme l'hiver n'est pas bien
‚loign‚ vous nous ferez cadeau … la Marietta et … moi d‚ deux bons
habits de cette belle ‚toffe anglaise que vend le gros marchand qui est
sur la place Saint-P‚trone.

L'amour de la jolie Marietta offrait … Fabrice tous les charmes de
l'amiti‚ la plus douce, ce qui le faisait songer au bonheur du mˆme
genre qu'il aurait pu trouver auprŠs de la duchesse.

"Mais n'est-ce pas une chose bien plaisante, se disait-il quelquefois,
que je ne sois pas susceptible de cette pr‚occupation exclusive et
passionn‚e qu'ils appellent de l'amour? Parmi les liaisons que le
hasard m'a donn‚es … Novare ou … Naples, ai-je jamais rencontr‚ de
femme dont la pr‚sence mˆme dans les premiers jours, f–t pour moi
pr‚f‚rable … une promenade sur un joli cheval inconnu? Ce qu'on appelle
amour, ajoutait-il, serait-ce donc encore un mensonge? J'aime sans
doute, comme j'ai bon app‚tit … six heures! Serait-ce cette propension
quelque peu vulgaire dont ces menteurs auraient fait l'amour d'Othello
l'amour de TancrŠde? ou bien faut-il croire que je suis organis‚
autrement que les autres hommes? Mon ƒme manquerait d'une passion,
pourquoi cela? ce serait une singuliŠre destin‚e!"

A Naples, surtout dans les derniers temps, Fabrice avait rencontr‚ des
femmes qui, fiŠres de leur rang, de leur beaut‚ et de la position
qu'occupaient dans le monde les adorateurs qu'elles lui avaient
sacrifi‚s, avaient pr‚tendu le mener. A la vue de ce projet, Fabrice
avait rompu de la fa‡on la plus scandaleuse et la plus rapide."Or, se
disait-il, si je me laisse jamais transporter par le plaisir, sans
doute trŠs vif, d'ˆtre bien avec cette jolie femme qu'on appelle la
duchesse Sanseverina, je suis exactement comme ce Fran‡ais ‚tourdi qui
tua un jour la poule aux oeuf d'or. C'est … la duchesse que je dois le
seul bonheur que j'aie jamais ‚prouv‚ par les sentiments tendres; mon
amiti‚ pour elle est ma vie, et d'ailleurs, sans elle que suis-je? un
pauvre exil‚ r‚duit … vivoter p‚niblement dans un chƒteau d‚labr‚ des
environs de Novare. Je me souviens que durant les grandes pluies
d'automne j'‚tais oblig‚ le soir crainte d'accident, d'ajuster un
parapluie sur l‚ ciel de mon lit. Je montais les chevaux de l'homme
d'affaires, qui voulait bien le souffrir par respect pour mon sang bleu
(pour ma haute naissance), mais il commen‡ait … trouver mon s‚jour un
peu long; mon pŠre m'avait assign‚ une pension de douze cents francs,
et se croyait damn‚ de donner du pain … un jacobin. Ma pauvre mŠre et
mes soeurs se laissaient manquer de robes pour me mettre en ‚tat de
faire quelques petits cadeaux … mes maŒtresses. Cette fa‡on d'ˆtre
g‚n‚reux me per‡ait le coeur. Et, de plus, on commen‡ait … soup‡onner
ma misŠre, et la jeune noblesse des environs allait me prendre en
piti‚. T“t ou tard, quelque fat e–t laiss‚ voir son m‚pris pour un
jacobin pauvre et malheureux dans ses desseins car, aux yeux de ces
gens-l…, je n'‚tais pas autre chose. J'aurais donn‚ ou re‡u quelque bon
coup d'‚p‚e qui m'e–t conduit … la forteresse de Fenestrelles, ou bien
j'eusse de nouveau ‚t‚ me r‚fugier en Suisse, toujours avec douze cents
francs de pension. J'ai le bonheur de devoir … la duchesse l'absence de
tous ces maux; de plus, c'est elle qui sent pour moi les transports
d'amiti‚ que je devrais ‚prouver pour elle.

"Au lieu de cette vie ridicule et piŠtre qui e–t fait de moi un animal
triste, un sot, depuis quatre ans je vis dans une grande ville et j'ai
une excellente voiture, ce qui m'a empˆch‚ de connaŒtre l'envie et tous
les sentiments bas de la province. Cette tante trop aimable me gronde
toujours de ce que je ne prends pas assez d'argent chez le banquier.
Veux-je gƒter … jamais cette admirable position? Veux-je perdre
l'unique amie que j'aie au monde? Il suffit de prof‚rer un mensonge, il
suffit de dire … une femme charmante et peut-ˆtre unique au monde, et
pour laquelle j'ai l'amiti‚ la plus passionn‚e: Je t'aime, moi qui ne
sais pas ce que c'est qu'aimer d'amour. Elle passerait la journ‚e … me
faire un crime de l'absence de ces transports qui me sont inconnus. La
Marietta, au contraire, qui ne voit pas dans mon coeur et qui prend une
caresse pour un transport de l'ƒme, me croit fou d'amour, et s'estime
la plus heureuse des femmes.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.