La Chartreuse de Parme
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A son retour dans ce palais formidable, bƒti par le plus belliqueux de
ses ancˆtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l'exercice et
monter … cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
que sa femme, le faisait monter … cheval, et le menait avec lui … la
parade.
En arrivant au chƒteau de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien rouges
de larmes r‚pandues en quittant les beaux salons de sa tante, ne trouva
que les caresses passionn‚es de sa mŠre et de ses soeurs. Le marquis
‚tait enferm‚ dans son cabinet avec son fils aŒn‚, le marchesino
Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffr‚es qui avaient l'honneur
d'ˆtre envoy‚es … Vienne; le pŠre et le fils ne paraissaient qu'aux
heures des repas. Le marquis r‚p‚tait avec affectation qu'il apprenait
… son successeur naturel … tenir, en partie double, le compte des
produits de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis ‚tait trop
jaloux de son pouvoir pour parler de ces choses-l… … un fils, h‚ritier
n‚cessaire de toutes ces terres substitu‚es. Il l'employait … chiffrer
des d‚pˆches de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine
il faisait passer en Suisse, d'o— on les acheminait … Vienne. Le
marquis pr‚tendait faire connaŒtre … ses souverains l‚gitimes l'‚tat
int‚rieur du royaume d'Italie qu'il ne connaissait pas lui-mˆme, et
toutefois ses lettres avaient beaucoup de succŠs; voici comment. Le
marquis faisait compter sur la grande route, par quelque agent s–r, le
nombre des soldats de tel r‚giment fran‡ais ou italien qui changeait de
garnison, et, en rendant compte du fait … la cour de Vienne, il avait
soin de diminuer d'un grand quart le nombre des soldats pr‚sents. Ces
lettres, d'ailleurs ridicules, avaient le m‚rite d'en d‚mentir d'autres
plus v‚ridiques, et elles plaisaient. Aussi, peu de temps avant
l'arriv‚e de Fabrice au chƒteau, le marquis avait-il re‡u la plaque
d'un ordre renomm‚: c'‚tait la cinquiŠme qui ornait son habit de
chambellan. A la v‚rit‚, il avait le chagrin de ne pas oser arborer cet
habit hors de son cabinet; mais il ne se permettait jamais de dicter
une d‚pˆche sans avoir revˆtu le costume brod‚, garni de tous ses
ordres. Il e–t cru manquer de respect d'en agir autrement.
La marquise fut ‚merveill‚e des grƒces de son fils. Mais elle avait
conserv‚ l'habitude d'‚crire deux ou trois fois par an au g‚n‚ral comte
d'A***; c'‚tait le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
horreur de mentir aux gens qu'elle aimait; elle interrogea son fils et
fut ‚pouvant‚e de son ignorance.
"S'il me semble peu instruit, se disait-elle, … moi qui ne sais rien,
Robert, qui est si savant, trouverait son ‚ducation absolument manqu‚e;
or, maintenant il faut du m‚rite."Une autre particularit‚ qui l'‚tonna
presque autant, c'est que Fabrice avait pris au s‚rieux toutes les
choses religieuses qu'on lui avait enseign‚es chez les j‚suites.
Quoique fort pieuse elle-mˆme, le fanatisme de cet enfant la fit
fr‚mir."Si le marquis a l'esprit de deviner ce moyen d'influence, il va
m'enlever l'amour de mon fils."Elle pleura beaucoup, et sa passion pour
Fabrice s'en augmenta.
La vie de ce chƒteau, peupl‚ de trente ou quarante domestiques, ‚tait
fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journ‚es … la chasse
ou … courir le lac sur une barque. Bient“t il fut ‚troitement li‚ avec
les cochers et les hommes des ‚curies; tous ‚taient partisans fous des
Fran‡ais et se moquaient ouvertement des valets de chambre d‚vots,
attach‚s … la personne du marquis ou … celle de son fils aŒn‚. Le grand
sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c'est qu'ils
portaient de la poudre … l'instar de leurs maŒtres.
CHAPITRE II
... Alors que Vesper vient embrunir nos yeux
Tout ‚pris d'avenir, je contemple les cieux
En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
Les sorts et les destins de toutes cr‚atures.
Car lui du fond cieux regardant un humain
Parfois m– de piti‚, lui montre le chemin;
Par les astrcs du ciel qui sont des caractŠres
Les choses nous pr‚dit et bonnes et contraires.
Mais les hommes charg‚s de terre et de tr‚pas
M‚prisent tel ‚crit, et ne le lisent pas.
Ronsard
Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumiŠres: a Ce sont
les id‚es, disait-il, qui ont perdu l'Italie."Il ne savait trop comment
concilier cette sainte horreur de l'instruction, avec le d‚sir de voir
son fils Fabrice perfectionner l'‚ducation si brillamment commenc‚e
chez les j‚suites. Pour courir le moins de risques possible, il chargea
le bon abb‚ BlanŠs, cur‚ de Grianta, de faire continuer … Fabrice ses
‚tudes en latin. Il e–t fallu que le cur‚ lui-mˆme s–t cette langue;
or, elle ‚tait l'objet de ses m‚pris; ses connaissances en ce genre se
bornaient … r‚citer, par coeur, les priŠres de son missel, dont il
pouvait rendre … peu prŠs le sens … ses ouailles. Mais ce cur‚ n'en
‚tait pas
moins fort respect‚ et mˆme redout‚ dans le canton; il avait toujours
dit que ce n'‚tait point en treize semaines, ni mˆme en treize mois,
que l'on verrait s'accomplir la c‚lŠbre proph‚tie de saint Giovita, le
patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait … des amis s–rs, que
ce nombre treize devait ˆtre interpr‚t‚ d'une fa‡on qui ‚tonnerait bien
du monde, s'il ‚tait permis de tout dire (1813).
Le fait est que l'abb‚ BlanŠs, personnage d'une honnˆtet‚ et d'une
vertu primitives, et de plus homme d'esprit, passait toutes les nuits
au haut de son clocher; il ‚tait fou d'astrologie. AprŠs avoir us‚ ses
journ‚es … calculer des conjonctions et des positions d'‚toiles, il
employait la meilleure part de ses nuits … les suivre dans le ciel. Par
suite de sa pauvret‚, il n'avait d'autre instrument qu'une longue
lunette … tuyau de carton. On peut juger du m‚pris qu'avait pour
l'‚tude des langues un homme qui passait sa vie … d‚couvrir l'‚poque
pr‚cise de la chute des empires et des r‚volutions qui changent la face
du monde."Que sais-je de plus sur un cheval, disait-il … Fabrice,
depuis qu'on m'a appris qu'en latin il s'appelle equus?"
Les paysans redoutaient l'abb‚ BlanŠs comme un grand magicien: pour
lui, … l'aide de la peur qu'inspiraient ses stations dans le clocher,
il les empˆchait de voler. Ses confrŠres les cur‚s des environs, fort
jaloux de son influence, le d‚testaient; le marquis del Dongo le
m‚prisait tout simplement parce qu'il raisonnait trop pour un homme de
si bas ‚tage. Fabrice l'adorait: pour lui plaire, il passait
quelquefois des soir‚es entiŠres … faire des additions ou des
multiplications ‚normes. Puis il montait au clocher: c'‚tait une grande
faveur et que l'abb‚ BlanŠs n'avait jamais accord‚e … personne; mais il
aimait cet enfant pour sa na‹vet‚.
- Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-ˆtre tu seras un
homme.
Deux ou trois fois par an, Fabrice, intr‚pide et passionn‚ dans ses
plaisirs, ‚tait sur le point de se noyer dans le lac. Il ‚tait le chef
de toutes les grandes exp‚ditions des petits paysans de Grianta et de
la Cadenabia. Ces enfants s'‚taient procur‚ quelques petites clefs, et
quand la nuit ‚tait bien noire, ils essayaient d'ouvrir les cadenas de
ces chaŒnes qui attachent les bateaux … quelque grosse pierre ou …
quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de C“me
l'industrie des pˆcheurs place des lignes dormantes … une grande
distance des bords. L'extr‚mit‚ sup‚rieure de la corde est attach‚e …
une planchette doubl‚e de liŠge, et une branche de coudrier trŠs
flexible fich‚e sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
tinte lorsque le poisson, pris … la ligne, donne des secousses … la
corde.
Le grand objet de ces exp‚ditions nocturnes, que Fabrice commandait en
chef, ‚tait d'aller visiter les lignes dormantes, avant que les
pˆcheurs eussent entendu l'avertissement donn‚ par les petites
clochettes. On choisissait les temps d'orage; et, pour ces parties
hasardeuses, on s'embarquait le matin, une heure avant l'aube. En
montant dans la barque, ces enfants croyaient se pr‚cipiter dans les
plus grands dangers, c'‚tait l… le beau c“t‚ de leur action, et,
suivant l'exemple de leurs pŠres, ils r‚citaient d‚votement un Ave
Maria. Or, il arrivait souvent qu'au moment du d‚part, et … l'instant
qui suivait l'Ave Maria, Fabrice ‚tait frapp‚ d'un pr‚sage. C'‚tait l…
le fruit qu'il avait retir‚ des ‚tudes astrologiques de son ami l'abb‚
BlanŠs, aux pr‚dictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune
imagination, ce pr‚sage lui annon‡ait avec certitude le bon ou le
mauvais succŠs; et comme il avait plus de r‚solution qu'aucun de ses
camarades, peu … peu toute la troupe prit tellement l'habitude des
pr‚sages, que si, au moment de s'embarquer, on apercevait sur la c“te
un prˆtre, ou si l'on voyait un corbeau s'envoler … main gauche', on se
hƒtait de remettre le cadenas … la chaŒne du bateau, et chacun allait
se recoucher. Ainsi l'abb‚ BlanŠs n'avait pas communiqu‚ sa science
assez difficile … Fabrice, mais … son insu il lui avait inocul‚ une
confiance illimit‚e dans l‚s signes qui peuvent pr‚dire l'avenir.
Le marquis sentait qu'un accident arriv‚ … sa correspondance chiffr‚e
pouvait le mettre … la merci de sa soeur; aussi tous les ans, …
l'‚poque de la Sainte-Angela, fˆte de la comtesse Pietranera Fabrice
obtenait la permission d'aller passer huit jours … Milan. Il vivait
toute l'ann‚e dans l'esp‚rance ou le regret de ces huit jours. En cette
grande occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis
remettait … son fils quatre ‚cus et, suivant l'usage, ne donnait rien …
sa femme, qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un
cocher avec deux chevaux, partaient pour C“me, la veille du voyage, et
chaque jour, … Milan, la marquise trouvait une voiture … ses ordres, et
un dŒner de douze couverts.
Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo ‚tait
assur‚ment fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu'il
enrichissait … jamais les familles qui avaient la bont‚ de s'y livrer.
Le marquis, qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n'en
d‚pensait pas le quart, il vivait d'esp‚rances. Pendant les treize
ann‚es de 1800 … 1813, il crut constamment et fermement que Napol‚on
serait renvers‚ avant six mois. Qu'on juge de son ravissement quand, au
commencement de 1813, il apprit les d‚sastres de la B‚r‚sina! La prise
de Paris et la chute de Napol‚on faillirent lui faire perdre la tˆte;
il se permit alors les propos les plus outrageants envers sa femme et
sa soeur. Enfin, aprŠs quatorze ann‚es d'attente, il eut cette joie
inexprimable de voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan.
D'aprŠs les ordres venus de Vienne, le g‚n‚ral autrichien re‡ut le
marquis del Dongo avec une consid‚ration voisine du respect; on se hƒta
de lui offrir une des premiŠres places dans le gouvernement, et il
l'accepta comme le paiement d'une dette. Son fils aŒn‚ eut une
lieutenance dans l'un des plus beaux r‚giments de la monarchie; mais le
second ne voulut jamais accepter une place de cadet qui lui ‚tait
offerte. Ce triomphe, dont le marquis jouissait avec une insolence
rare, ne dura que quelques mois, et fut suivi d'un revers humiliant.
Jamais il n'avait eu le talent des affaires, et quatorze ann‚es pass‚es
… la campagne, entre ses valets, son notaire et son m‚decin, jointes …
la mauvaise humeur de la vieillesse qui ‚tait survenue, en avaient fait
un homme tout … fait incapable. Or, il n'est pas possible, en pays
autrichien, de conserver une place importante sans avoir le genre de
talent que r‚clame l'administration lente et compliqu‚e, mais fort
raisonnable, de cette vieille monarchie. Les b‚vues du marquis del
Dongo scandalisaient les employ‚s et mˆme arrˆtaient la marche des
affaires. Ses propos ultra-monarchiques irritaient les populations
qu'on voulait plonger dans le sommeil et l'incurie. Un beau jour, il
apprit que Sa Majest‚ avait daign‚ accepter gracieusement la d‚mission
qu'il donnait de son emploi dans l'administration, et en mˆme temps lui
conf‚rait la place de second grand majordome major du royaume
lombardo-v‚nitien. Le marquis fut indign‚ de l'injustice atroce dont il
‚tait victime; il fit imprimer une lettre … un ami, lui qui ex‚crait
tellement la libert‚ de la presse. Enfin il ‚crivit … l'empereur que
ses ministres le trahissaient, et n'‚taient que des jacobins. Ces
choses faites, il revint tristement … son chƒteau de Grianta. Il eut
une consolation. AprŠs la chute de Napol‚on, certains personnages
puissants … Milan firent assommer dans les rues le comte Prina, ancien
ministre du roi d'Italie, et homme du premier m‚rite'. Le comte
Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du ministre, qui fut tu‚ …
coups de parapluie, et dont le supplice dura cinq heures. Un prˆtre,
confesseur du marquis del Dongo, e–t pu sauver Prina en lui ouvrant la
grille de l'‚glise de San Giovanni, devant laquelle on traŒnait le
malheureux ministre, qui mˆme un instant fut abandonn‚ dans le
ruisseau, au milieu de la rue, mais il refusa d'ouvrir sa grille avec
d‚rision, et, six mois aprŠs, le marquis eut le bonheur de lui faire
obtenir un bel avancement.
Il ex‚crait le comte Pietranera, son beau-frŠre, lequel, n'ayant pas
cinquante louis de rente, osait ˆtre assez content, s'avisait de se
montrer fidŠle … ce qu'il avait aim‚ toute sa vie, et avait l'insolence
de pr“ner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
marquis appelait un jacobinisme infƒme. Le comte avait refus‚ de
prendre du service en Autriche; on fit valoir ce refus, et, quelques
mois aprŠs la mort de Prina, les mˆmes personnages qui avaient pay‚ les
assassins obtinrent que le g‚n‚ral Pietranera serait jet‚ en prison.
Sur quoi la comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des
chevaux de poste pour aller … Vienne dire la v‚rit‚ … l'empereur. Les
assassins de Prina eurent peur, et l'un d'eux, cousin de Mme
Pietranera, vint lui apporter … minuit, une heure avant son d‚part pour
Vienne, l'ordre de mettre en libert‚ son mari. Le lendemain, le g‚n‚ral
autrichien fit appeler le comte Pietranera, le re‡ut avec toute la
distinction possible, et l'assura que sa pension de retraite ne
tarderait pas … ˆtre liquid‚e sur le pied le plus avantageux. Le brave
g‚n‚ral Bubna, homme d'esprit et de coeur, avait l'air tout honteux de
l'assassinat de Prina et de la prison du comte.
AprŠs cette bourrasque, conjur‚e par le caractŠre ferme de la comtesse,
les deux ‚poux v‚curent, tant bien que mal, avec la pension de
retraite, qui, grƒce … la recommandation du g‚n‚ral Bubna, ne se fit
pas attendre.
Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse
avait beaucoup d'amiti‚ pour un jeune homme fort riche, lequel ‚tait
aussi ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre … leur
disposition le plus bel attelage de chevaux anglais qui f–t alors …
Milan, sa loge au th‚ƒtre de la Scala, et son chƒteau … la campagne.
Mais le comte avait la conscience de sa bravoure, son ƒme ‚tait
g‚n‚reuse, il s'emportait facilement, et alors se permettait d'‚tranges
propos. Un jour qu'il ‚tait … la chasse avec des jeunes gens, l'un
d'eux, qui avait servi sous d'autres drapeaux que lui, se mit … faire
des plaisanteries sur la bravoure des soldats de la r‚publique
cisalpine; le comte lui donna un soufflet, l'on se battit aussit“t, et
le comte, qui ‚tait seul de son bord, au milieu de tous ces jeunes
gens, fut tu‚. On parla beaucoup de cette espŠce de duel, et les
personnes qui s'y ‚taient trouv‚es prirent le parti d'aller voyager en
Suisse.
Ce courage ridicule qu'on appelle r‚signation, le courage d'un sot qui
se laisse pendre sans mot dire, n'‚tait point … l'usage de la comtesse.
Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
jeune homme riche, son ami intime, prŒt aussi la fantaisie de voyager
en Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier
du comte Pietranera.
Limercati trouva ce projet d'un ridicule achev‚, et la comtesse
s'aper‡ut que chez elle le m‚pris avait tu‚ l'amour. Elle redoubla
d'attention pour Limercati; elle voulait r‚veiller son amour, et
ensuite le planter l… et le mettre au d‚sespoir. Pour rendre ce plan de
vengeance intelligible en France, je dirai qu'… Milan, pays fort
‚loign‚ du n“tre, on est encore au d‚sespoir par amour. La comtesse,
qui, dans ses habits de deuil, ‚clipsait de bien loin toutes ses
rivales, fit des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du
pav‚, et l'un d'eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu'il
trouvait le m‚rite de Limercati un peu lourd, un peu empes‚ pour une
femme d'autant d'esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle
‚crivit … Limercati :
Voulez-vous agir une fois en homme d'esprit? Figurez-vous que vous ne
m'avez jamais connue.
Je suis, avec un peu de m‚pris peut-ˆtre, votre trŠs humble servante.
Gina Pietranera.
A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses chƒteaux;
son amour s'exalta, il devint
fou, et parla de se br–ler la cervelle, chose inusit‚e dans les pays …
enfer. DŠs le lendemain de son arriv‚e … la campagne, il avait ‚crit …
la comtesse pour lui offrir sa main et ses deux cent mille livres de
rente. Elle lui renvoya sa lettre non d‚cachet‚e par le groom du comte
N... Sur quoi Limercati a pass‚ trois ans dans ses terres, revenant
tous les deux mois … Milan, mais sans avoir jamais le courage d'y
rester, et ennuyant tous ses amis de son amour passionn‚ pour la
comtesse, et du r‚cit circonstanci‚ des bont‚s que jadis elle avait
pour lui. Dans les commencements, il ajoutait qu'avec le comte N...
elle se perdait, et qu'une telle liaison la d‚shonorait.
Le fait est que la comtesse n'avait aucune sorte d'amour pour le comte
N..., et c'est ce qu'elle lui d‚clara quand elle fut tout … fait s–re
du d‚sespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l'usage, la pria de
ne point divulguer la triste v‚rit‚ dont elle lui faisait confidence:
- Si vous avez l'extrˆme indulgence, ajouta-t-il, de continuer … me
recevoir avec toutes les distinctions ext‚rieures accord‚es … l'amant
r‚gnant, je trouverai peut-ˆtre une place convenable.
AprŠs cette d‚claration h‚ro‹que, la comtesse ne voulut plus des
chevaux ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle ‚tait
accoutum‚e … la vie la plus ‚l‚gante: elle eut … r‚soudre ce problŠme
difficile ou pour mieux dire impossible: vivre … Milan avec une pension
de quinze cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres … un
cinquiŠme ‚tage, renvoya tous ses gens et jusqu'… sa femme de chambre
remplac‚e par une pauvre vieille faisant des m‚nages. Ce sacrifice
‚tait dans le fait moins h‚ro‹que et moins p‚nible qu'il ne nous
semble; … Milan la pauvret‚ n'est pas ridicule, et partant ne se montre
pas aux ƒmes effray‚es comme le pire des maux. AprŠs quelques mois de
cette pauvret‚ noble, assi‚g‚e par les lettres continuelles de
Limercati, et mˆme du comte N... qui lui aussi voulait ‚pouser, il
arriva que le marquis del Dongo, ordinairement d'une avarice ex‚crable,
vint … penser que ses ennemis pourraient bien triompher de la misŠre de
sa soeur. Quoi! une del Dongo ˆtre r‚duite … vivre avec la pension que
la cour de Vienne, dont il avait tant … se plaindre, accorde aux veuves
de ses g‚n‚raux!
Il lui ‚crivit qu'un appartement et un traitement dignes de sa soeur
l'attendaient au chƒteau de Grianta. L'ƒme mobile de la comtesse
embrassa avec enthousiasme l'id‚e de ce nouveau genre de vie; il y
avait vingt ans qu'elle n'avait habit‚ ce chƒteau v‚n‚rable s'‚levant
majestueusement au milieu des vieux chƒtaigniers plant‚s du temps des
Sforce."L…, se disait-elle, je trouverai le repos, et, … mon ƒge,
n'est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
croyait arriv‚e au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime o— je
suis n‚e, m'attend enfin une vie heureuse et paisible."
Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu'il y a de s–r c'est que
cette ƒme passionn‚e, qui venait de refuser si lestement l'offre de
deux immenses fortunes, apporta le bonheur au chƒteau du Grianta. Ses
deux niŠces ‚taient folles de joie.
- Tu m'as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
en l'embrassant, la veille de ton arriv‚e, j'avais cent ans.
La comtesse se mit … revoir, avec Fabrice tous ces lieux enchanteurs
voisins de Grianta, et si c‚l‚br‚s par les voyageurs: la villa Melzi de
l'autre c“t‚ du lac, vis-…-vis le chƒteau, et qui lui sert de point de
vue; au-dessus le bois sacr‚ des Sfondrata et le hardi promontoire qui
s‚pare les deux branches du lac, celle de C“me, si voluptueuse, et
celle qui court vers Lecco, pleine de s‚v‚rit‚: aspects sublimes et
gracieux, que le site le plus renomm‚ du monde, la baie de Naples,
‚gale, mais ne surpasse point. C'‚tait avec ravissement que la comtesse
retrouvait les souvenirs de sa premiŠre jeunesse et les comparait … ses
sensations actuelles."Le lac de C“me, se disait-elle, n'est point
environn‚, comme le lac de GenŠve, de grandes piŠces de terre bien
closes et cultiv‚es selon les meilleures m‚thodes, choses qui
rappellent l'argent et la sp‚culation. Ici de tous c“t‚s je vois des
collines d'in‚gales hauteurs couvertes de bouquets d'arbres plant‚s par
le hasard, et que la main de l'homme n'a point encore gƒt‚s et forc‚s …
rendre du revenu. Au milieu de ces collines aux formes admirables et se
pr‚cipitant vers le lac par des pentes si singuliŠres, je puis garder
toutes les illusions des descriptions du Tasse et de l'Arioste. Tout
est noble et tendre, tout parle d'amour, rien ne rappelle les laideurs
de la civilisation. Les villages situ‚s … mi-c“te sont cach‚s par de
grands arbres, et au-dessus des sommets des arbres s'‚lŠve
l'architecture charmante de leurs jolis clochers. Si quelque petit
champ de cinquante pas de large vient interrompre de temps … autre les
bouquets de chƒtaigniers et de cerisiers sauvages, l'oeil satisfait y
voit croŒtre des plantes plus vigoureuses et plus heureuses l…
qu'ailleurs. Par-del… ces collines, dont le faŒte offre des ermitages
qu'on voudrait tous habiter, l'oeil ‚tonn‚ aper‡oit les pics des Alpes,
toujours couverts de neige, et leur aust‚rit‚ s‚vŠre lui rappelle des
malheurs de la vie et ce qu'il en faut pour accroŒtre la volupt‚
pr‚sente. L'imagination est touch‚e par le son lointain de la cloche de
quelque petit village cach‚ sous les arbres: ces sons port‚s sur les
eaux qui les adoucissent prennent une teinte de douce m‚lancolie et de
r‚signation, et semblent dire … l'homme: la vie s'enfuit, ne te montre
donc point si difficile envers le bonheur qui se pr‚sente hƒte-toi de
jouir."Le langage de ces lieux ravissants, et qui n'ont point de
pareils au monde, rendit … la comtesse son coeur de seize ans. Elle ne
concevait pas comment elle avait pu passer tant d'ann‚es sans revoir le
lac."Est-ce donc au commencement de la vieillesse, se disait-elle, que
le bonheur se serait r‚fugi‚?"Elle acheta une barque que Fabrice, la
marquise et elle ornŠrent de leurs mains, car on manquait d'argent pour
tout, au milieu de l'‚tat de maison le plus splendide depuis sa
disgrƒce, le marquis del Dongo avait redoubl‚ de faste aristocratique.
Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le lac, prŠs de la
fameuse all‚e de platanes, … c“t‚ de la Cadenabia, il faisait
construire une digue dont le devis allait … quatre-vingt mille francs.
A l'extr‚mit‚ de la digue on voyait s'‚lever, sur les dessins du fameux
marquis Cagnola, une chapelle bƒtie tout entiŠre en blocs de granit
‚normes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur … la mode de
Milan, lui bƒtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
devaient repr‚senter les belles actions de ses ancˆtres.
Le frŠre aŒn‚ de Fabrice, le marchesine Ascagne, voulut se mettre des
promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l'eau sur ses cheveux
poudr‚s, et avait tous les jours quelque nouvelle niche … lancer … sa
gravit‚. Enfin il d‚livra de l'aspect de sa grosse figure blafarde la
joyeuse troupe qui n'osait rire en sa pr‚sence. On pensait qu'il ‚tait
l'espion du marquis son pŠre, et il fallait m‚nager ce despote s‚vŠre
et toujours furieux depuis sa d‚mission forc‚e.
Ascagne jura de se venger de Fabrice.
Il y eut une tempˆte o— l'on courut des dangers; quoiqu'on e–t
infiniment peu d'argent, on paya g‚n‚reusement les deux bateliers pour
qu'ils ne dissent rien au marquis, qui d‚j… t‚moignait beaucoup
d'humeur de ce qu'on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
tempˆte; elles sont terribles et impr‚vues sur ce beau lac: des rafales
de vent sortent … l'improviste de deux gorges de montagnes plac‚es dans
des directions oppos‚es et luttent sur les eaux. La comtesse voulut
d‚barquer au milieu de l'ouragan et des coups de tonnerre; elle
pr‚tendait que, plac‚e sur un rocher isol‚ au milieu du lac, et grand
comme une petite chambre', elle aurait un spectacle singulier; elle se
verrait assi‚g‚e de toutes parts par des vagues furieuses; mais, en
sautant de la barque elle tomba dans l'eau. Fabrice se jeta aprŠs elle
pour la sauver, et tous deux furent entraŒn‚s assez loin. Sans doute il
n'est pas beau de se noyer, mais l'ennui, tout ‚tonn‚, ‚tait banni du
chƒteau f‚odal. La comtesse s'‚tait passionn‚e pour le caractŠre
primitif et pour l'astrologie de l'abb‚ BlanŠs. Le peu d'argent qui lui
restait aprŠs l'acquisition de la barque avait ‚t‚ employ‚ … acheter un
petit t‚lescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses
niŠces et Fabrice, elle allait s'‚tablir sur la plate-forme d'une des
tours gothiques du chƒteau. Fabrice ‚tait le savant de la troupe, et
l'on passait l… plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.
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