La Chartreuse de Parme
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La marquise Raversi ‚tait furibonde dans son chƒteau de Velleja, ce
n'‚tait point une femmelette, de celles qui croient se venger en
lan‡ant des propos outrageants contre leurs ennemis. DŠs le lendemain
de sa disgrƒce, le chevalier Riscara et trois autres de ses amis se
pr‚sentŠrent au prince par son ordre, et lui demandŠrent la permission
d'aller la voir … son chƒteau. L'Altesse re‡ut ces messieurs avec une
grƒce parfaite, et leur arriv‚e … Velleja fut une grande consolation
pour la marquise. Avant la fin de la seconde semaine, elle avait trente
personnes dans son chƒteau, tous ceux que le ministŠre lib‚ral devait
porter aux places. Chaque soir la marquise tenait un conseil r‚gulier
avec les mieux inform‚s de ses amis. Un jour qu'elle avait re‡u
beaucoup de lettres de Parme et de Bologne, elle se retira de bonne
heure: la femme de chambre favorite introduisit d'abord l'amant
r‚gnant, le comte Baldi, jeune homme d'une admirable figure et fort
insignifiant; et plus tard, le chevalier Riscara son pr‚d‚cesseur:
celui-ci ‚tait un petit homme noir au physique et au moral, qui, ayant
commenc‚ par ˆtre r‚p‚titeur de g‚om‚trie au collŠge des nobles …
Parme, se voyait maintenant conseiller d'Etat et chevalier de plusieurs
ordres.
- J'ai la bonne habitude, dit la marquise … ces deux hommes, de ne
d‚truire -jamais aucun papier, et bien m'en prend; voici neuf lettres
que la Sanseverina m'a ‚crites en diff‚rentes occasions. Vous allez
partir tous les deux pour Gˆnes, vous chercherez parmi les gal‚riens un
ex-notaire nomm‚ Burati, comme le grand poŠte de Venise, ou Durati.
Vous, comte Baldi, placez-vous … mon bureau et ‚crivez ce que je vais
vous dicter.
Une id‚e me vient et je t'‚cris ce mot. Je vais … ma chaumiŠre prŠs de
Castelnovo; si tu veux venir passer douze heures avec moi, je serai
bien heureuse: il n'y a, ce me semble, pas grand danger aprŠs ce qui
vient de se passer; les nuages s'‚claircissent. Cependant arrˆte-toi
avant d'entrer dans Castelnovo; tu trouveras sur la route un de mes
gens, ils t'aiment tous … la folie. Tu garderas, bien en tendu, le nom
de Bossi pour ce petit voyage. On dit que tu as de la barbe comme le
plus admirable capucin, et l'on ne t'a vu … Parme qu'avec la figure
d‚cente d'un grand vicaire.
- Comprends-tu, Riscara?
- Parfaitement; mais le voyage … Gˆnes est un luxe inutile; je connais
un homme dans Parme qui, … la v‚rit‚, n'est pas encore aux galŠres,
mais qui ne peut manquer d'y arriver. Il contrefera admirablement
l'‚criture de la Sanseverina.
A ces mots, le comte Baldi ouvrit d‚mesur‚ment ses yeux si beaux; il
comprenait seulement.
- Si tu connais ce digne personnage de Parme, pour lequel tu espŠres de
l'avancement, dit la marquise … Riscara, apparemment qu'il te connaŒt
aussi; sa maŒtresse, son confesseur, son ami peuvent ˆtre vendus … l…
Sanseverina, j'aime mieux diff‚rer cette petite plaisanterie de
quelques jours, et ne m'exposer … aucun hasard. Partez dans deux
heures, comme de bons petits agneaux, ne voyez ƒme qui vive … Gˆnes et
revenez bien vite.
Le chevalier Riscara s'enfuit en riant, et parlant du nez comme
Polichinelle: Il faut pr‚parer les paquets, disait-il en courant d'une
fa‡on burlesque. Il voulait laisser Baldi seul avec la dame. Cinq jours
aprŠs, Riscara ramena … la marquise son comte Baldi tout ‚corch‚: pour
abr‚ger de six lieues, on lui avait fait passer une montagne … dos de
mulet; il jurait qu'on ne le reprendrait plus … faire de grands
voyages. Baldi remit … la marquise trois exemplaires de la lettre
qu'elle lui avait dict‚e, et cinq ou six autres lettres de la mˆme
‚criture, compos‚es par Riscara, et dont on pourrait peut-ˆtre tirer
parti par la suite. L'une de ces lettres contenait de fort jolies
plaisanteries sur les peurs que le prince avait la nuit, et sur la
d‚plorable maigreur de la marquise Baldi, sa maŒtresse, laquelle
laissait, dit-on, la marque d'une pincette sur le coussin des bergŠres
aprŠs s'y ˆtre assise un instant. On e–t jur‚ que toutes ces lettres
‚taient ‚crites de la main de Mme Sanseverina.
- Maintenant je sais … n'en pas douter, dit la marquise, que l'ami du
coeur, que le Fabrice est … Bologne ou dans les environs...
- Je suis trop malade, s'‚cria le comte Baldi en l'interrompant; je
demande en grƒce d'ˆtre dispens‚ de ce second voyage, ou du moins je
voudrais obtenir quelques jours de repos pour remettre ma sant‚.
- Je vais plaider votre cause, dit Riscara.
Il se leva et parla bas … la marquise.
- Eh bien! soit, j'y consens, r‚pondit-elle en souriant.
- Rassurez-vous, vous ne partirez point, dit la marquise … Baldi d'un
air assez d‚daigneux.
- Merci, s'‚cria celui-ci avec l'accent du coeur.
En effet, Riscara monta seul en chaise de poste. Il ‚tait … peine …
Bologne depuis deux jours, lorsqu'il aper‡ut dans une calŠche Fabrice
et la petite Marietta."Diable! se dit-il, il paraŒt que notre futur
archevˆque ne se gˆne point; il faudra faire connaŒtre ceci … la
duchesse, qui en sera charm‚e."Riscara n'eut que la peine de suivre
Fabrice pour savoir son logement; le lendemain matin, celui-ci re‡ut
par un courrier la lettre de fabrique g‚noise; il la trouva un peu
courte, mais du reste n'eut aucun soup‡on. L'id‚e de revoir la duchesse
et le comte le rendit fou de bonheur, et quoi que p–t dire Ludovic, il
prit un cheval … la poste et partit au galop. Sans s'en douter, il
‚tait suivi … peu de distance par le chevalier Riscara qui, en
arrivant, … six lieues de Parme, … la post‚ avant Castelnovo, eut le
plaisir de voir un grand attroupement dans la place devant la prison du
lieu; on venait d'y conduire notre h‚ros, reconnu … la poste, comme il
changeait de cheval, par deux sbires choisis et envoy‚s par le comte
Zurla.
Les petits yeux du chevalier Riscara brillŠrent de joie; il v‚rifia
avec une patience exemplaire tout ce qui venait d'arriver dans ce petit
village, puis exp‚dia un courrier … la marquise Raversi. AprŠs quoi,
courant les rues comme pour voir l'‚glise fort curieuse, et ensuite
pour chercher un tableau du Parmesan qu'on lui avait dit exister dans
le pays, il rencontra enfin le podestat qui s'empressa de rendre ses
hommages … un conseiller d'Etat. Riscara eut l'air ‚tonn‚ qu'il n'e–t
pas envoy‚ sur-le-champ … la citadelle de Parme le conspirateur qu'il
avait eu le bonheur de faire arrˆter.
- On pourrait craindre, ajouta Riscara d'un air froid, que ses nombreux
amis qui le cherchaient avant-hier pour favoriser son passage … travers
les Etats de Son Altesse S‚r‚nissime ne rencontrent les gendarmes; ces
rebelles ‚taient bien douze ou quinze … cheval.
- Intelligenti pauca! s'‚cria le podestat d'un air malin.
CHAPITRE XV
Deux heures plus tard, le pauvre Fabrice, garni de menottes et attach‚
par une longue chaŒne … la sediola mˆme dans laquelle on l'avait fait
monter, partait pour la citadelle de Parme, escort‚ par huit gendarmes.
Ceux-ci avaient l'ordre d'emmener avec eux tous les gendarmes
stationn‚s dans les villages que le cortŠge devait traverser, le
podestat lui-mˆme suivait ce prisonnier d'importance. Sur les sept
heures aprŠs midi, la sediola, escort‚e par tous les gamins de Parme et
par trente gendarmes, traversa la belle promenade, passa devant le
petit palais qu'habitait la Fausta quelques mois auparavant, et enfin
se pr‚senta … la porte ext‚rieure de la citadelle … l'instant o— le
g‚n‚ral Fabio Conti et sa fille allaient sortir. La voiture du
gouverneur s'arrˆta avant d'arriver au pont-levis pour laisser entrer
la sediola … laquelle Fabrice ‚tait attach‚; le g‚n‚ral cria aussit“t
que l'on fermƒt les portes de la citadelle, et se hƒta de descendre au
bureau d'entr‚e pour voir un peu ce dont il s'agissait; il ne fut pas
peu surpris quand il reconnut le prisonnier, lequel ‚tait devenu tout
raide, attach‚ … sa sediola pendant une aussi longue route; quatre
gendarmes l'avaient enlev‚ et le portaient au bureau d'‚crou."J'ai donc
en mon pouvoir, se dit le vaniteux gouverneur, ce fameux Fabrice del
Dongo, dont on dirait que depuis prŠs d'un an la haute soci‚t‚ de Parme
a jur‚ de s'occuper exclusivement!"
Vingt fois le g‚n‚ral l'avait rencontr‚ … la cour, chez la duchesse et
ailleurs; mais il se garda bien de t‚moigner qu'il le connaissait; il
e–t craint de se compromettre.
- Que l'on dresse, cria-t-il au commis de la prison, un procŠs-verbal
fort circonstanci‚ de la remise qui m'est faite du prisonnier par le
digne podestat de Castelnovo.
Barbone, le commis, personnage terrible par le volume de sa barbe et sa
tournure martiale, prit un air plus important que de coutume, on e–t
dit un ge“lier allemand. Croyant savoir que c'‚tait surtout la duchesse
Sanseverina qui avait empˆch‚ son maŒtre le gouverneur, de devenir
ministre de la guerre, ii fut d'une insolence plus qu'ordinaire envers
le prisonnier; il lui adressait la parole en l'appelant voi, ce qui est
en Italie la fa‡on de parler aux domestiques.
- Je suis pr‚lat de la sainte Eglise romaine, lui dit Fabrice avec
fermet‚, et grand vicaire de ce diocŠse, ma naissance seule me donne
droit aux ‚gards.
- Je n'en sais rien! r‚pliqua le commis avec impertinence; prouvez vos
assertions en exhibant les brevets qui vous donnent droit … ces titres
fort respectables.
Fabrice n'avait point de brevets et ne r‚pondit pas. Le g‚n‚ral Fabio
Conti, debout … c“t‚ de son commis, le regardait ‚crire sans lever les
yeux sur le prisonnier, afin de n'ˆtre pas oblig‚ de dire qu'il ‚tait
r‚ellement Fabrice del Dongo.
Tout … coup Cl‚lia Conti, qui attendait en voiture, entendit un tapage
effroyable dans le corps de carde. Le commis Barbone faisant une
description insolente et fort longue de la personne du prisonnier, lui
ordonna d'ouvrir ses vˆtements afin que l'on p–t v‚rifier et constater
le nombre et l'‚tat des ‚gratignures re‡ues lors de l'affaire Giletti.
- Je ne puis, dit Fabrice souriant amŠrement; je me trouve hors d'‚tat
d'ob‚ir aux ordres de Monsieur, les menottes m'en empˆchent!
- Quoi! s'‚cria le g‚n‚ral d'un air na‹f, le prisonnier a des menottes!
dans l'int‚rieur de la forteresse! cela est contre les rŠglements, il
faut un ordre ad hoc; “tez-lui les menottes.
Fabrice le regarda."Voil… un plaisant j‚suite! pensa-t-il; il y a une
heure qu'il me voit ces menottes qui me gˆnent horriblement, et il fait
l'‚tonn‚!"
Les menottes furent “t‚es par les gendarmes; ils venaient d'apprendre
que Fabrice ‚tait neveu de la duchesse Sanseverina, et se hƒtŠrent de
lui montrer une politesse mielleuse qui faisait contraste avec la
grossiŠret‚ du commis, celui-ci en parut piqu‚ et dit … Fabrice qui
restait immobile:
- Allons donc! d‚pˆchons! montrez-nous ces ‚gratignures que vous avez
re‡ues du pauvre Giletti, lors de l'assassinat.
D'un saut, Fabrice s'‚lan‡a sur le commis, et lui donna un soufflet tel
que le Barbone' tomba de sa chaise sur les jambes du g‚n‚ral. Les
gendarmes s'emparŠrent des bras de Fabrice qui restait immobile; le
g‚n‚ral lui-mˆme et deux gendarmes qui ‚taient … ses c“t‚s se hƒtŠrent
de relever le commis dont la figure saignait abondamment. Deux
gendarmes plus ‚loign‚s coururent fermer la porte du bureau, dans
l'id‚e que le prisonnier cherchait … s'‚vader. Le brigadier qui les
commandait pensa que le jeune del Dongo ne pouvait pas tenter une fuite
bien s‚rieuse, puisque enfin il se trouvait dans l'int‚rieur de la
citadelle; toutefois il s'approcha de la fenˆtre pour empˆcher le
d‚sordre, et par un instinct de gendarme. Vis-…-vis de cette fenˆtre
ouverte, et … deux pas, se trouvait arrˆt‚e la voiture du g‚n‚ral:
Cl‚lia s'‚tait blottie dans le fond, afin de ne pas ˆtre t‚moin de la
triste scŠne qui se passait au bureau; lorsqu'elle entendit tout ce
bruit, elle regarda.
- Que se passe-t-il? dit-elle au brigadier.
- Mademoiselle, c'est le jeune Fabrice del Dongo qui vient d'appliquer
un fier soufflet … cet insolent de Barbone!
- Quoi! c'est M. del Dongo qu'on amŠne en prison?
- Eh! sans doute, dit le brigadier; c'est … cause de la haute naissance
de ce pauvre jeune homme que l'on fait tant de c‚r‚monies, je croyais
que Mademoiselle ‚tait au fait.
Cl‚lia ne quitta plus la portiŠre; quand les gendarmes qui entouraient
la table s'‚cartaient un peu, elle apercevait le prisonnier."Qui m'e–t
dit, pensait-elle, que je le reverrais pour la premiŠre fois dans cette
triste situation, quand je le rencontrai sur la route du lac de
C“me?... Il me donna la main pour monter dans le carrosse de sa mŠre...
Il se trouvait d‚j… avec la duchesse! Leurs amours avaient-ils commenc‚
… cette ‚poque?"
Il faut apprendre au lecteur que dans le parti lib‚ral dirig‚ par la
marquise Raversi et le g‚n‚ral Conti, on affectait de ne pas douter de
la tendre liaison qui devait exister entre Fabrice et la duchesse. Le
comte Mosca, qu'on abhorrait, ‚tait pour sa duperie l'objet
d'‚ternelles plaisanteries.
"Ainsi, pensa Cl‚lia, le voil… prisonnier et prisonnier de ses ennemis!
car au fond, le comte Mosca, quand on voudrait le croire un ange, va se
trouver ravi de cette capture."
Un accŠs de gros rire ‚clata dans le corps de garde.
- Jacopo, dit-elle au brigadier d'une voix ‚mue, que se passe-t-il donc?
- Le g‚n‚ral a demand‚ avec vigueur au prisonnier pourquoi il avait
frapp‚ Barbone: Monsignore Fabrice a r‚pondu froidement: "Il m'a appel‚
assassin, qu'il montre les titres et brevets qui l'autorisent … me
donner ce titre"; et l'on rit.
Un ge“lier qui savait ‚crire rempla‡a Barbone; Cl‚lia vit sortir
celui-ci, qui essuyait avec son mouchoir le sang qui coulait en
abondance de son affreuse figure: il jurait comme un pa‹en:
- Ce f... Fabrice, disait-il … trŠs haute voix, ne mourra jamais que de
ma main. Je volerai le bourreau etc.
Il s'‚tait arrˆt‚ entre la fenˆtre du bureau et la voiture du g‚n‚ral
pour regarder Fabrice, et ses jurements redoublaient.
- Passez votre chemin, lui dit le brigadier; on ne jure point ainsi
devant Mademoiselle.
Barbone leva la tˆte pour regarder dans la voiture, ses yeux
rencontrŠrent ceux de Cl‚lia … laquelle un cri d'horreur ‚chappa;
jamais elle n'avait vu d'aussi prŠs une expression de figure tellement
atroce."Il tuera Fabrice! se dit-elle, il faut que je pr‚vienne don
Cesare."C'‚tait son oncle, l'un des prˆtres les plus respectables de la
ville; le g‚n‚ral Conti, son frŠre, lui avait fait avoir la place
d'‚conome et de premier aum“nier de la prison.
Le g‚n‚ral remonta en voiture.
- Veux-tu rentrer chez toi, dit-il … sa fille, ou m'attendre peut-ˆtre
longtemps dans la cour du palais? il faut que j'aille rendre compte de
tout ceci au souverain.
Fabrice sortait du bureau escort‚ par trois gendarmes on le conduisait
… la chambre qu'on lui avait destin‚e: Cl‚lia regardait par la
portiŠre, le prisonnier ‚tait fort prŠs d'elle. En ce moment elle
r‚pondit … la question de son pŠre par ces mots: Je vous suivrai.
Fabrice, entendant prononcer ces paroles tout prŠs de lui, leva les
yeux et rencontra le regard de la jeune fille. Il fut frapp‚ surtout de
l'expression de m‚lancolie de sa figure. << Comme elle est embellie,
pensa-t-il, depuis notre rencontre prŠs de C“me! quelle expression de
pens‚e profonde!... On a raison de la comparer … la duchesse; quelle
physionomie ang‚lique!"Barbone, le commis sanglant, qui ne s'‚tait pas
plac‚ prŠs de la voiture sans intention, arrˆta d'un geste les trois
gendarmes qui conduisaient Fabrice, et, faisant le tour de la voiture
par derriŠre, pour arriver … la portiŠre prŠs de laquelle ‚tait le
g‚n‚ral:
- Comme le prisonnier a fait acte de violence dans l'int‚rieur de la
citadelle, lui dit-il, en vertu de l'article 157 du rŠglement, n'y
aurait-il pas lieu de lui appliquer les menottes pour trois jours?
- Allez au diable! s'‚cria le g‚n‚ral, que cette arrestation ne
laissait pas d'embarrasser.
Il s'agissait pour lui de ne pousser … bout ni la duchesse ni le comte
Mosca: et d'ailleurs, dans quel sens le comte allait-il prendre cette
affaire? au fond, le meurtre d'un Giletti ‚tait une bagatelle, et
l'intrigue seule ‚tait parvenue … en faire quelque chose.
Durant ce court dialogue, Fabrice ‚tait superbe au milieu des ces
gendarmes, c'‚tait bien la mine la plus fiŠre et la plus noble; ses
traits fins et d‚licats, et le sourire de m‚pris qui errait sur ses
lŠvres, faisaient un charmant contraste avec les apparences grossiŠres
des gendarmes qui l'entouraient. Mais tout cela ne formait pour ainsi
dire que la partie ext‚rieure de sa physionomie; il ‚tait ravi de la
c‚leste beaut‚ de Cl‚lia, et son oeil trahissait toute sa surprise.
Elle, profond‚ment pensive, n'avait pas song‚ … retirer la tˆte de la
portiŠre; il la salua avec le demi-sourire le plus respectueux; puis,
aprŠs un instant:
- Il me semble, mademoiselle, lui dit-il, qu'autrefois, prŠs d'un lac,
j'ai d‚j… eu l'honneur de vous rencontrer avec accompagnement de
gendarmes.
Cl‚lia rougit et fut tellement interdite qu'elle ne trouva aucune
parole pour r‚pondre."Quel air noble au milieu de ces ˆtres
grossiers!"se disait-elle au moment o— Fabrice lui adressait la parole.
La profonde piti‚, et nous dirons presque l'attendrissement o— elle
‚tait plong‚e, lui “tŠrent la pr‚sence d'esprit n‚cessaire pour trouver
un mot quelconque, elle s'aper‡ut de son silence et rougit encore
davantage. En ce moment on tirait avec violence les verrous de la
grande porte de la citadelle, la voiture de Son Excellence
n'attendait-elle pas depuis une minute au moins? Le bruit fut si
violent sous cette vo–te, que, quand mˆme Cl‚lia aurait trouv‚ quelque
mot pour r‚pondre, Fabrice n'aurait pu entendre ses paroles.
Emport‚e par les chevaux qui avaient pris le galop aussit“t aprŠs le
pont-levis, Cl‚lia se disait: "Il m'aura trouv‚e bien ridicule!"Puis
tout … coup elle ajouta: "Non pas seulement ridicule; il aura cru voir
en moi une ƒme basse, il aura pens‚ que je ne r‚pondais pas … son salut
parce qu'il est prisonnier et moi fille du gouverneur."
Cette id‚e fut du d‚sespoir pour cette jeune fille qui avait l'ƒme
‚lev‚e."Ce qui rend mon proc‚d‚ tout … fait avilissant, ajouta-t-elle,
c'est que jadis, quand nous nous rencontrƒmes pour la premiŠre fois,
aussi avec accompagnement de gendarmes, comme il le dit, c'‚tait moi
qui me trouvais prisonniŠre, et lui me rendait service et me tirait
d'un fort grand embarras... Oui, il faut en convenir, mon proc‚d‚ est
complet, c'est … la fois de la grossiŠret‚ et de l'ingratitude. H‚las!
le pauvre jeune homme! maintenant qu'il est dans le malheur tout le
monde va se montrer ingrat envers lui. Il m'avait bien dit alors: "Vous
souviendrez-vous de mon nom … Parme?"Combien il me m‚prise … l'heure
qu'il est! Un mot poli ‚tait si facile … dire! Il faut l'avouer, oui,
ma conduite a ‚t‚ atroce avec lui. Jadis, sans l'offre g‚n‚reuse de la
voiture de sa mŠre, j'aurais d– suivre les gendarmes … pied dans la
poussiŠre, ou, ce qui est bien pis, monter en croupe derriŠre un de ces
gens-l…; c'‚tait alors mon pŠre qui ‚tait arrˆt‚ et moi sans d‚fense!
Oui, mon proc‚d‚ est complet. Et combien un ˆtre comme lui a d– le
sentir vivement! Quel contraste entre sa physionomie si noble et mon
proc‚d‚! Quelle noblesse! quelle s‚r‚nit‚! Comme il avait l'air d'un
h‚ros entour‚ de ses vils ennemis! Je comprends maintenant la passion
de la duchesse: puisqu'il est ainsi au milieu d'un ‚v‚nement
contrariant et qui peut avoir des suites affreuses, quel ne doit-il pas
paraŒtre lorsque son ƒme est heureuse!"
Le carrosse du gouverneur de la citadelle resta plus d'une heure et
demie dans la cour du palais et toutefois, lorsque le g‚n‚ral descendit
de chez le prince, Cl‚lia ne trouva point qu'il f–t rest‚ trop
longtemps.
- Quelle est la volont‚ de Son Altesse? demanda Cl‚lia.
- Sa parole a dit: la prison! et son regard: la mort!
- La mort! Grand Dieu! s'‚cria Cl‚lia.
- Allons, tais-toi! reprit le g‚n‚ral avec humeur; que je suis sot de
r‚pondre … un enfant!
Pendant ce temps, Fabrice montait les trois cent quatre-vingts marches'
qui conduisaient … la tour FarnŠse, nouvelle prison bƒtie sur la
plate-forme de la grosse tour, … une ‚l‚vation prodigieuse. Il ne
songea pas une seule fois, distinctement du moins, au grand changement
qui venait de s'op‚rer dans son sort."Quel regard! se disait-il; que de
choses il exprimait! quelle profonde piti‚! Elle avait l'air de dire:
la vie est un tel tissu de malheurs! Ne vous affligez point trop de ce
qui vous arrive! est-ce que nous ne sommes point ici-bas pour ˆtre
infortun‚s? Comme ses yeux si beaux restaient attach‚s sur moi, mˆme
quand les chevaux s'avan‡aient avec tant de bruit sous la vo–te!"
Fabrice oubliait complŠtement d'ˆtre malheureux.
Cl‚lia suivit son pŠre dans plusieurs salons; au commencement de la
soir‚e, personne ne savait encore la nouvelle de l'arrestation du grand
coupable, car ce fut le nom que les courtisans donnŠrent deux heures
plus tard … ce pauvre jeune homme imprudent.
On remarqua ce soir-l… plus d'animation que de coutume dans la figure
de Cl‚lia, or, l'animation l'air de prendre part … ce qui l'environnait
‚taient surtout ce qui manquait … cette belle personne. Quand on
comparait sa beaut‚ … celle de la duchesse, c'‚tait surtout cet air de
n'ˆtre ‚mue par rien, cette fa‡on d'ˆtre comme au-dessus de toutes
choses, qui faisaient pencher la balance en faveur de sa rivale. En
Angleterre, en France, pays de vanit‚, on e–t ‚t‚ probablement d'un
avis tout oppos‚. Cl‚lia Conti ‚tait une jeune fille encore un peu trop
svelte que l'on pouvait comparer aux belles figures du Guide; nous ne
dissimulerons point que, suivant les donn‚es de la beaut‚ grecque, on
e–t pu reprocher … cette tˆte des traits un peu marqu‚s, par exemple,
les lŠvres remplies de la grƒce la plus touchante ‚taient un peu fortes.
L'admirable singularit‚ de cette figure dans laquelle ‚clataient les
grƒces na‹ves et l'empreinte c‚leste de l'ƒme la plus noble, c'est que,
bien que de la plus rare et de la plus singuliŠre beaut‚, elle ne
ressemblait en aucune fa‡on aux tˆtes des statues grecques. La duchesse
avait au contraire un peu trop de la beaut‚ connue de l'id‚al, et sa
tˆte vraiment lombarde rappelait le sourire voluptueux et la tendre
m‚lancolie des belles H‚rodiades de L‚onard de Vinci. Autant la
duchesse ‚tait s‚millante, p‚tillante d'esprit et de malice,
s'attachant avec passion, si l'on peut parler ainsi, … tous les sujets
que le courant de la conversation amenait devant les yeux de son ƒme,
autant Cl‚lia se montrait calme et lente … s'‚mouvoir, soit par m‚pris
de ce qui l'entourait, soit par regret de quelque chimŠre absente.
Longtemps on avait cru qu'elle finirait par embrasser la vie
religieuse. A vingt ans on lui voyait de la r‚pugnance … aller au bal,
et si elle y suivait son pŠre, ce n'‚tait que par ob‚issance et pour ne
pas nuire aux int‚rˆts de son ambition.
"Il me sera donc impossible, r‚p‚tait trop souvent l'ƒme vulgaire du
g‚n‚ral, le ciel m'ayant donn‚ pour fille la plus belle personne des
Etats de notre souverain, et la plus vertueuse, d'en tirer quelque
parti pour l'avancement de ma fortune! Ma vie est trop isol‚e, je n'ai
qu'elle au monde, et il me faut de toute n‚cessit‚ une famille qui
m'‚taie dans le monde, et qui me donne un certain nombre de salons, o—
mon m‚rite et surtout mon aptitude au ministŠre soient pos‚s comme
bases inattaquables de tout raisonnement politique. Eh bien! ma fille
si belle, si sage, si pieuse, prend de l'humeur dŠs qu'un jeune homme
bien ‚tabli … la cour entreprend de lui faire agr‚er ses hommages. Ce
pr‚tendant est-il ‚conduit, son caractŠre devient moins sombre, et je
la vois presque gaie, jusqu'… ce qu'un autre ‚pouseur se mette sur les
rangs. Le plus bel homme de la cour, le comte Baldi, s'est pr‚sent‚ et
a d‚plu: l'homme le plus riche des Etats de Son Altesse, le marquis
Crescenzi, lui a succ‚d‚, elle pr‚tend qu'il ferait son malheur.
"D‚cid‚ment, disait d'autres fois le g‚n‚ral, les yeux de ma fille sont
plus beaux que ceux de la duchesse, en cela surtout qu'en de rares
occasions ils sont susceptibles d'une expression plus profonde; mais
cette expression magnifique, quand est-ce qu'on la lui voit? Jamais
dans un salon o— elle pourrait lui faire honneur, mais bien … la
promenade, seule avec moi, o— elle se laissera attendrir, par exemple,
par le malheur de quelque manant hideux."Conserve quelque souvenir de
ce regard sublime, lui dis-je quelquefois, pour les salons o— nous
paraŒtrons ce soir."Point: daigne-t-elle me suivre dans le monde, sa
figure noble et pure offre l'expression assez hautaine et peu
encourageante de l'ob‚issance passive."
Le g‚n‚ral n'‚pargnait aucune d‚marche? comme on voit, pour se trouver
un gendre convenable, mais il disait vrai.
Les courtisans, qui n'ont rien … regarder dans leur ƒme, sont attentifs
… tout: ils avaient remarqu‚ que c'‚tait surtout dans ces jours o—
Cl‚lia ne pouvait prendre sur elle de s'‚lancer hors de ses chŠres
rˆveries et de feindre de l'int‚rˆt pour quelque chose que la duchesse
aimait … s'arrˆter auprŠs d'elle et cherchait … la faire parler. Cl‚lia
avait des cheveux blond cendr‚, se d‚tachant, par un effet trŠs doux,
sur des joues d'un coloris fin mais en g‚n‚ral un peu trop pƒle. La
forme seule du front e–t pu annoncer … un observateur attentif que cet
air si noble, cette d‚marche tellement au-dessus des grƒces vulgaires,
tenaient … une profonde incurie pour tout ce qui est vulgaire. C'‚tait
l'absence et non pas l'impossibilit‚ de l'int‚rˆt pour quelque chose.
Depuis que son pŠre ‚tait gouverneur de la citadelle, Cl‚lia se
trouvait heureuse, ou du moins exempte de chagrins, dans son
appartement si ‚lev‚. Le nombre effroyable de marches qu'il fallait
monter pour arriver … ce palais du gouverneur, situ‚ sur l'esplanade de
la grosse tour, ‚loignait les visites ennuyeuses, et Cl‚lia, par cette
raison mat‚rielle, jouissait de la libert‚ du couvent, c'‚tait presque
l… tout l'id‚al de bonheur que, dans un temps, elle avait song‚ …
demander … la vie religieuse. Elle ‚tait saisie d'une sorte d'honneur …
la seule pens‚e de mettre sa chŠre solitude et ses pens‚es intimes … la
disposition d'un jeune homme, que le titre de mari autoriserait …
troubler toute cette vie int‚rieure. Si par la solitude elle
n'atteignait pas au bonheur, du moins elle ‚tait parvenue … ‚viter les
sensations trop douloureuses.
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