A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

S >> Stendhal >> La Chartreuse de Parme

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Le jour o— Fabrice fut conduit … la forteresse, la duchesse rencontra
Cl‚lia … la soir‚e du ministre de l'Int‚rieur, comte Zurla; tout le
monde faisait cercle autour d'elles: ce soir-l…, la beaut‚ de Cl‚lia
l'emportait sur celle de la duchesse. Les yeux de la jeune fille
avaient une expression si singuliŠre et si profonde qu'ils en ‚taient
presque indiscrets: il y avait de la piti‚, il y avait aussi de
l'indignation et de la colŠre dans ses regards. La gaiet‚ et les id‚es
brillantes de la duchesse semblaient jeter Cl‚lia dans des moments de
douleur allant jusqu'… l'horreur."Quels vont ˆtre les cris et les
g‚missements de la pauvre femme, se disait-elle, lorsqu'elle va savoir
que son amant, ce jeune homme d'un si grand coeur et d'une physionomie
si noble, vient d'ˆtre jet‚ en prison! Et ces regards du souverain qui
le condamnent … mort! O pouvoir absolu, quand cesseras-tu de peser sur
l'Italie'! O ƒmes v‚nales et basses! Et je suis fille d'un ge“lier! et
je n'ai point d‚menti ce noble caractŠre en ne daignant pas r‚pondre …
Fabrice! et autrefois il fut mon bienfaiteur! Que pense-t-il de moi …
cette heure, seul dans sa chambre et en tˆte-…-tˆte avec sa petite
lampe?"R‚volt‚e par cette id‚e, Cl‚lia jetait des regards d'horreur sur
la magnifique illumination des salons du ministre de l'Int‚rieur.

"Jamais, se disait-on dans le cercle de courtisans qui se formait
autour des deux beaut‚s … la mode, et qui cherchait … se mˆler … leur
conversation, jamais elles ne se sont parl‚ d'un air si anim‚ et en
mˆme temps si intime. La duchesse, toujours attentive … conjurer les
haines excit‚es par le premier ministre, aurait-elle song‚ … quelque
grand mariage en faveur de la Cl‚lia?"Cette conjecture ‚tait appuy‚e
sur une circonstance qui jusque-l… ne s'‚tait jamais pr‚sent‚e …
l'observation de la cour: les yeux de la jeune fille avaient plus de
feu, et mˆme, si l'on peut ainsi dire, plus de passion que ceux de la
belle duchesse. Celle-ci de son c“t‚ ‚tait ‚tonn‚e, et, l'on peut dire
… sa gloire, ravie des grƒces si nouvelles qu'elle d‚couvrait dans la
jeune solitaire; depuis une heure elle la regardait avec un plaisir
assez rarement senti … la vue d'une rivale."Mais que se passe-t-il
donc? se demandait la duchesse; jamais Cl‚lia n'a ‚t‚ aussi belle, et
l'on peut dire aussi touchante: son coeur aurait-il parl‚?... Mais en
ce cas-l…, certes, c'est de l'amour malheureux, il y a de la sombre
douleur au fond de cette animation si nouvelle... Mais l'amour
malheureux se tait! S'agirait-il de ramener un inconstant par un succŠs
dans le monde?"Et la duchesse regardait avec attention les jeunes gens
qui les environnaient. Elle ne voyait nulle part d'expression
singuliŠre, c'‚tait toujours de la fatuit‚ plus ou moins contente."Mais
il y a du miracle ici, se disait la duchesse, piqu‚e de ne pas deviner.
O— est le comte Mosca, cet ˆtre si fin? Non, je ne me trompe point,
Cl‚lia me regarde avec attention et comme si j'‚tais pour elle l'objet
d'un int‚rˆt tout nouveau. Est-ce l'effet de quelque ordre donn‚ par
son pŠre, ce vil courtisan? Je croyais cette ƒme noble et jeune
incapable de se ravaler … des int‚rˆts d'argent. Le g‚n‚ral Fabio Conti
aurait-il quelque demande d‚cisive … faire au comte?"

Vers les dix heures, un ami de la duchesse s'approcha et lui dit deux
mots … voix basse, elle pƒlit excessivement; Cl‚lia lui prit la main et
osa la lui serrer.

- Je vous remercie et je vous comprends maintenant... vous avez une
belle ƒme! dit la duchesse faisant effort sur elle-mˆme.

Elle eut … peine la force de prononcer ce peu de mots. Elle adressa
beaucoup de sourires … la maŒtresse de la maison qui se leva pour
l'accompagner jusqu'… la porte du dernier salon: ces honneurs n'‚taient
dus qu'… des princesses du sang et faisaient pour la duchesse un cruel
contresens avec sa position pr‚sente. Aussi elle sourit beaucoup … la
comtesse Zurla, mais malgr‚ des efforts inou‹s ne put jamais lui
adresser un seul mot.

Les yeux de Cl‚lia se remplirent de larmes en voyant passer la duchesse
au milieu de ces salons peupl‚s alors de ce qu'il y avait de plus
brillant dans la soci‚t‚."Que va devenir cette pauvre femme, se
dit-elle, quand elle se trouvera seule dans sa voiture? Ce serait une
indiscr‚tion … moi de m'offrir pour l'accompagner! je n'ose... Combien
le pauvre prisonnier, assis dans quelque affreuse chambre, tˆte … tˆte
avec sa petite lampe serait consol‚ pourtant s'il savait qu'il est aim‚
… ce point! Quelle solitude affreuse que celle dans laquelle on l'a
plong‚! et nous, nous sommes ici dans ces salons si brillants! quelle
horreur! Y aurait-il un moyen de lui faire parvenir un mot? Grand Dieu!
ce serait trahir mon pŠre, sa situation est si d‚licate entre les deux
partis! Que devient-il s'il s'expose … la haine passionn‚e de la
duchesse qui dispose de la volont‚ du premier ministre, lequel est le
maŒtre dans les trois quarts des affaires! D'un autre c“t‚ le prince
s'occupe sans cesse de ce qui se passe … la forteresse , et il n'en
tend pas raillerie sur ce sujet la peur rend cruel... Dans tous les
cas, Fabrice (Cl‚lia ne disait plus M. del Dongo) est bien autrement …
plaindre!... il s'agit pour lui de bien autre chose que du danger de
perdre une place lucrative!... Et la duchesse!... Quelle terrible
passion que l'amour!... et cependant tous ces menteurs du monde en
parlent comme d'une source de bonheur! On plaint les femmes ƒg‚es parce
qu'elles ne peuvent plus ressentir ou inspirer de l'amour!... Jamais je
n'oublierai ce que je viens de voir; quel changement subit! Comme les
yeux de la duchesse si beaux, si radieux, sont devenus mornes, ‚teints,
aprŠs le mot fatal que le marquis N... est venu lui dire!... Il faut
que Fabrice soit bien digne d'ˆtre aim‚!..."

Au milieu de ces r‚flexions fort s‚rieuses et qui occupaient toute
l'ƒme de Cl‚lia, les propos complimenteurs qui l'entouraient toujours
lui semblŠrent plus d‚sagr‚ables encore que de coutume. Pour s'en
d‚livrer, elle s'approcha d'une fenˆtre ouverte et … demi voil‚e par un
rideau de taffetas; elle esp‚rait que personne n'aurait la hardiesse de
la suivre dans cette sorte de retraite. Cette fenˆtre donnait sur un
petit bois d'orangers en pleine terre: … la v‚rit‚, chaque hiver on
‚tait oblig‚ de les recouvrir d'un toit. Cl‚lia respirait avec d‚lices
le parfum de ces fleurs, et ce plaisir semblait rendre un peu de calme
… son ƒme..."Je lui ai trouv‚ l'air fort noble, pensa-t-elle; mais
inspirer une telle passion … une femme si distingu‚e!... Elle a eu la
gloire de refuser les hommages du prince, et si elle e–t daign‚ le
vouloir, elle e–t ‚t‚ la reine de ses Etats... Mon pŠre dit que la
passion du souverain allait jusqu'… l'‚pouser si jamais il f–t devenu
libre!... Et cet amour pour Fabrice dure depuis si longtemps! car il y
a bien cinq ans' que nous les rencontrƒmes prŠs du lac de C“me!... Oui,
il y a cinq ans, se dit-elle aprŠs un instant de r‚flexion. J'en fus
frapp‚e mˆme alors, o— tant de choses passaient inaper‡ues devant mes
yeux d'enfant! Comme ces deux dames semblaient admirer Fabrice!..."

Cl‚lia remarqua avec joie qu'aucun des jeunes gens qui lui parlaient
avec tant d'empressement n'avait os‚ se rapprocher du balcon. L'un
d'eux, le marquis Crescenzi, avait fait quelques pas dans ce sens, puis
s'‚tait arrˆt‚ auprŠs d'une table de jeu."Si au moins, se disait-elle,
sous ma petite fenˆtre du palais de la forteresse, la seule qui ait de
l'ombre, j'avais la vue de jolis orangers, tels que ceux-ci, mes id‚es
seraient moins tristes! mais pour toute perspective les ‚normes pierres
de taille de la tour FarnŠse... Ah! s'‚cria-t-elle en faisant un
mouvement, c'est peut-ˆtre l… qu'on l'aura plac‚! Qu'il me tarde de
pouvoir parler … don Cesare! il sera moins s‚vŠre que le g‚n‚ral. Mon
pŠre ne me dira rien certainement en rentrant … la forteresse, mais je
saurai tout par don Cesare... J'ai de l'argent; je pourrais acheter
quelques orangers qui, plac‚s sous la fenˆtre de ma voliŠre,
m'empˆcheraient de voir ce gros mur de la tour FarnŠse. Combien il va
m'ˆtre plus odieux encore maintenant que je connais l'une des personnes
qu'il cache … la lumiŠre!... Oui c'est bien la troisiŠme fois que je
l'ai vu; une fois … la cour, au bal du jour de naissance de la
princesse; aujourd'hui, entour‚ de trois gendarmes, pendant que cet
horrible Barbone sollicitait les menottes contre lui, et enfin prŠs du
lac de C“me... Il y a bien cinq ans de cela; quel air de mauvais
garnement il avait alors! quels yeux il faisait aux gendarmes, et quels
regards singuliers sa mŠre et sa tante lui adressaient! Certainement il
y avait ce jour-l… quelque secret, quelque chose de particulier entre
eux; dans le temps, j'eus l'id‚e que lui aussi avait peur des
gendarmes..."Cl‚lia tressaillit."Mais que j'‚tais ignorante! Sans
doute, d‚j… dans ce temps, la duchesse avait de l'int‚rˆt pour lui...
Comme il nous fit rire au bout de quelques moments, quand ces dames,
malgr‚ leur pr‚occupation ‚vidente, se furent un peu accoutum‚es … la
pr‚sence d'une ‚trangŠre!... et ce soir j'ai pu ne pas r‚pondre au mot
qu'il m'a adress‚!... _ ignorance et timidit‚! combien souvent vous
ressemblez … ce qu'il y a de plus noir! Et je suis ainsi … vingt ans
pass‚s!... J'avais bien raison de songer au cloŒtre; r‚ellement je ne
suis faite que pour la retraite!"Digne fille d'un ge“lier!"se sera-t-il
dit. Il me m‚prise, et, dŠs qu'il pourra ‚crire … la duchesse, il
parlera de mon manque d'‚gard, et la duchesse me croira une petite
fille bien fausse; car enfin ce soir elle a pu me croire remplie de
sensibilit‚ pour son malheur."

Cl‚lia s'aper‡ut que quelqu'un s'approchait et apparemment dans le
dessein de se placer … c“t‚ d elle au balcon de fer de cette fenˆtre;
elle en fut contrari‚e, quoiqu'elle se fŒt des reproches; les rˆveries
auxquelles on l'arrachait n'‚taient point sans quelque douceur."Voil…
un importun que je vais joliment recevoir!"pensa-t-elle. Elle tournait
la tˆte avec un regard altier, lorsqu'elle aper‡ut la figure timide de
l'archevˆque qui s'approchait du balcon par de petits mouvements
insensibles."Ce saint homme n'a point d'usage, pensa Cl‚lia; pourquoi
venir troubler une pauvre fille telle que moi? Ma tranquillit‚ est tout
ce que je possŠde."Elle le saluait avec respect, mais aussi d'un air
hautain, lorsque le pr‚lat lui dit:

- Mademoiselle, savez-vous l'horrible nouvelle?

Les yeux de la jeune fille avaient d‚j… pris une tout autre expression;
mais, suivant les instructions cent fois r‚p‚t‚es de son pŠre, elle
r‚pondit avec un air d'ignorance que le langage de ses yeux
contredisait hautement:

- Je n'ai rien appris, monseigneur.

- Mon premier grand vicaire, le pauvre Fabrice del Dongo, qui est
coupable comme moi de la mort de ce brigand de Giletti, a ‚t‚ enlev‚ …
Bologne o— il vivait sous le nom suppos‚ de Joseph Bossi; on l'a
renferm‚ dans votre citadelle il y est arriv‚ enchaŒn‚ … la voiture
mˆme qui l‚ portait. Une sorte de ge“lier nomm‚ Barbone, qui jadis eut
sa grƒce aprŠs avoir assassin‚ un de ses frŠres, a voulu faire ‚prouver
une violence personnelle … Fabrice; mais mon jeune ami n'est point
homme … souffrir une insulte. Il a jet‚ … ses pieds son infƒme
adversaire, sur quoi on l'a descendu dans un cachot … vingt pieds sous
terre, aprŠs lui avoir mis les menottes.

- Les menottes, non.

- Ah! vous savez quelque chose! s'‚cria l'archevˆque, et les traits du
vieillard perdirent de leur profonde expression de d‚couragement; mais,
avant tout, on peut approcher de ce balcon et nous interrompre:
seriez-vous assez charitable pour remettre vous-mˆme … don Cesare mon
anneau pastoral que voici?

La jeune fille avait pris l'anneau, mais ne savait o— le placer pour ne
pas courir la chance de le perdre.

- Mettez-le au pouce, dit l'archevˆque; et il le pla‡a lui-mˆme.
Puis-je compter que vous remettrez cet anneau?

- Oui, monseigneur.

- Voulez-vous me promettre le secret sur ce que je vais ajouter, mˆme
dans le cas o— vous ne trouveriez pas convenable d'acc‚der … ma demande?

- Mais oui, monseigneur, r‚pondit la jeune fille toute tremblante en
voyant l'air sombre et s‚rieux que le vieillard avait pris tout …
coup... Notre respectable archevˆque, ajouta-t-elle, ne peut que me
donner des ordres dignes de lui et de moi.

- Dites … don Cesare que je lui recommande mon fils adoptif: je sais
que les sbires qui l'ont enlev‚ ne lui ont pas donn‚ le temps de
prendre son br‚viaire, je prie don Cesare de lui faire tenir le sien,
et si M. votre oncle veut l'envoyer demain … l'archevˆch‚, je me charge
de remplacer le livre par lui donn‚ … Fabrice. Je prie don Cesare de
faire tenir ‚galement l'anneau que porte cette jolie main, … M. del
Dongo.

L'archevˆque fut interrompu par le g‚n‚ral Fabio Conti qui venait
prendre sa fille pour la conduire … sa voiture; il y eut l… un petit
moment de conversation qui ne fut pas d‚pourvu d'adresse de la part du
pr‚lat. Sans parler en aucune fa‡on du nouveau prisonnier, il
s'arrangea de fa‡on … ce que le courant du discours p–t amener
convenablement dans sa bouche certaines maximes morales et politiques;
par exemple: Il y a des moments de crise dans la vie des cours qui
d‚cident pour longtemps de l'existence des plus grands personnages; il
y aurait une imprudence notable … changer en haine personnelle l'‚tat
d'‚loignement politique qui est souvent le r‚sultat fort simple de
positions oppos‚es. L'archevˆque, se laissant un peu emporter par le
profond chagrin que lui causait une arrestation si impr‚vue, alla
jusqu'… dire qu'il fallait assur‚ment conserver les positions dont on
jouissait, mais qu'il y aurait une imprudence bien gratuite … s'attirer
pour la suite des haines furibondes en se prˆtant … de certaines choses
que l'on n'oublie point.

Quand le g‚n‚ral fut dans son carrosse avec sa fille:

- Ceci peut s'appeler des menaces, lui dit-il... des menaces … un homme
de ma sorte!

Il n'y eut pas d'autres paroles ‚chang‚es entre le pŠre et la fille
pendant vingt minutes.

En recevant l'anneau pastoral de l'archevˆque, Cl‚lia s'‚tait bien
promis de parler … son pŠre, lorsqu'elle serait en voiture, du petit
service que le pr‚lat lui demandait. Mais aprŠs le mot menaces prononc‚
avec colŠre, elle se tint pour assur‚e que son pŠre intercepterait la
commission; elle recouvrait cet anneau de la main gauche et le serrait
avec passion. Durant tout le temps que l'on mit pour aller du ministŠre
de l'Int‚rieur … la citadelle, elle se demanda s'il serait criminel …
elle de ne pas parler … son pŠre. Elle ‚tait fort pieuse, fort timor‚e,
et son coeur, si tranquille d'ordinaire, battait 'avec une violence
inaccoutum‚e mais enfin le qui vive de la sentinelle plac‚e sur le
rempart au-dessus de la porte retentit … l'approche de la voiture,
avant que Cl‚lia e–t trouv‚ les termes convenables pour disposer son
pŠre … ne pas refuser, tant elle avait peur d'ˆtre refus‚e! En montant
les trois cent soixante marches qui conduisaient au palais du
gouverneur, Cl‚lia ne trouva rien.

Elle se hƒta de parler … son oncle, qui la gronda et refusa de se
prˆter … rien.



CHAPITRE XVI


- Eh bien! s'‚cria le g‚n‚ral, en apercevant son frŠre don Cesare,
voil… la duchesse qui va d‚penser cent mille ‚cus pour se moquer de moi
et faire sauver le prisonnier!

Mais pour le moment, nous sommes oblig‚s de laisser Fabrice dans sa
prison, tout au faŒte de la citadelle de Parme; on le garde bien, et
nous l'y retrouverons peut-ˆtre un peu chang‚. Nous allons nous occuper
avant tout de la cour, o— des intrigues fort compliqu‚es, et surtout
les passions d'une femme malheureuse vont d‚cider de son sort. En
montant les trois cent quatre-vingt-dix marches' de sa prison … la tour
FarnŠse, sous les yeux du gouverneur, Fabrice, qui avait tant redout‚
ce moment, trouva qu'il n'avait pas le temps de songer au malheur.

En rentrant chez elle aprŠs la soir‚e du comte Zurla, la duchesse
renvoya ses femmes d'un geste puis, se laissant tomber tout habill‚e
sur son lit

- Fabrice, s'‚cria-t-elle … haute voix, est au pouvoir de ses ennemis,
et peut-ˆtre … cause de moi ils lui donneront du poison!

Comment peindre le moment de d‚sespoir qui suivit cet expos‚ de la
situation, chez une femme aussi peu raisonnable, aussi esclave de la
sensation pr‚sente, et, sans se l'avouer, ‚perdument amoureuse du Jeune
prisonnier? Ce furent des cris inarticul‚s des transports de rage, des
mouvements convulsifs, mais pas une larme. Elle renvoyait ses femmes
pour les cacher, elle pensait qu'elle allait ‚clater en sanglots dŠs
qu'elle se trouverait seule; mais les larmes, ce premier soulagement
des grandes douleurs, lui manquŠrent tout … fait. La colŠre,
l'indignation, le sentiment de son inf‚riorit‚ vis-…-vis du prince,
dominaient trop cette ƒme altiŠre.

"Suis-je assez humili‚e! s'‚criait-elle … chaque instant; on m'outrage,
et, bien plus, on expose la vie de Fabrice! et je ne me vengerai pas!
Halte-l…, mon prince! vous me tuez, soit, vous en avez le pouvoir; mais
ensuite moi j'aurai votre vie. H‚las! pauvre Fabrice, … quoi cela te
servirait-il? Quelle diff‚rence avec ce jour o— je voulus quitter
Parme! et pourtant alors je me croyais malheureuse... quel aveuglement!
J'allais briser toutes les habitudes d'une vie agr‚able : h‚las! sans
le savoir, je touchais … un ‚v‚nement qui allait … jamais d‚cider de
mon sort. Si, par ses infƒmes habitudes de plate courtisanerie, le
comte n'e–t supprim‚ le mot proc‚dure injuste de ce fatal billet que
m'accordait la vanit‚ du prince, nous ‚tions sauv‚s. J'avais eu le
bonheur plus que l'adresse, il faut en convenir, de mettre en jeu son
amour-propre au sujet de sa chŠre ville de Parme . Alors je mena‡ais de
partir, alors j'‚tais libre! Grand Dieu! suis-je assez esclave!
Maintenant me voici clou‚e dans ce cloaque infƒme, et Fabrice enchaŒn‚
dans la citadelle, dans cette citadelle qui pour tant de gens
distingu‚s a ‚t‚ l'antichambre de la mort! et je ne puis plus tenir ce
tigre en respect par la crainte de me voir quitter son repaire!

"Il a trop d'esprit pour ne pas sentir que je ne m'‚loignerai jamais de
la tour infƒme o— mon coeur est enchaŒn‚. Maintenant la vanit‚ piqu‚e
de cet homme peut lui sugg‚rer les id‚es les plus singuliŠres; leur
cruaut‚ bizarre ne ferait que piquer au jeu son ‚tonnante vanit‚. S'il
revient … ses anciens propos de fade galanterie, s'il me dit: Agr‚ez
les hommages de votre esclave, ou Fabrice p‚rit: eh bien! la vieille
histoire de Judith... Oui, mais si ce n'est qu'un suicide pour moi,
c'est un assassinat pour Fabrice; le benˆt de successeur, notre prince
royal, et l'infƒme bourreau Rassi font pendre Fabrice comme mon
complice."

La duchesse jeta des cris: cette alternative dont elle ne voyait aucun
moyen de sortir torturait ce coeur malheureux. Sa tˆte troubl‚e ne
voyait aucune autre probabilit‚ dans l'avenir. Pendant dix minutes elle
s'agita comme une insens‚e enfin un sommeil d'accablement rempla‡a pour
quelques instants cet ‚tat horrible, la vie ‚tait ‚puis‚e. Quelques
minutes aprŠs, elle se r‚veilla en sursaut, et se trouva assise sur son
lit; il lui semblait qu'en sa pr‚sence le prince voulait faire couper
la tˆte de Fabrice. Quels yeux ‚gar‚s la duchesse ne jeta-t-elle pas
autour d'elle! Quand enfin elle se fut convaincue qu'elle n'avait sous
les yeux ni le prince ni Fabrice, elle retomba sur son lit et fut sur
le point de s'‚vanouir. Sa faiblesse physique ‚tait telle qu'elle ne se
sentait pas la force de changer de position."Grand Dieu! si je pouvais
mourir! se dit-elle... Mais quelle lƒchet‚! moi abandonner Fabrice dans
le malheur' Je m'‚gare... Voyons, revenons au vrai; envisageons de
sang-froid l'ex‚crable position o— je me suis plong‚e comme … plaisir.
Quelle funeste ‚tourderie! venir habiter la cour d'un prince absolu! un
tyran qui connaŒt toutes ses victimes! chacun de leurs regards lui
semble une bravade pour son pouvoir. H‚las! c'est ce que ni le comte ni
moi nous ne vŒmes lorsque je quittai Milan: je pensais aux grƒces d'une
cour aimable, quelque chose d'inf‚rieur, il est vrai, mais quelque
chose dans le genre des beaux jours du Prince EugŠne!

"De loin nous ne nous faisons pas d'id‚e de ce que c'est que l'autorit‚
d'un despote qui connaŒt de vue tous ses sujets. La forme ext‚rieure du
despotisme est la mˆme que celle des autres gouvernements: il y a des
juges, par exemple, mais ce sont des Rassi; le monstre, il ne
trouverait rien d'extraordinaire … faire pendre son pŠre si le prince
le lui ordonnait... il appellerait cela son devoir... S‚duire Rassi!
malheureuse que je suis! je n'en possŠde aucun moyen. Que puis-je lui
offrir? cent mille francs peut-ˆtre! et l'on pr‚tend que, lors du
dernier coup de poignard auquel la colŠre du ciel envers ce malheureux
pays l'a fait ‚chapper, le prince lui a envoy‚ dix mille sequins d'or
dans une cassette! D'ailleurs quelle somme d'argent pourrait le
s‚duire? Cette ƒme de boue qui n'a jamais vu que du m‚pris dans les
regards des hommes, a le plaisir ici d'y voir maintenant de la crainte,
et mˆme du respect; il peut devenir ministre de la police, et pourquoi
pas? Alors les trois quarts des habitants du pays seront ses bas
courtisans, et trembleront devant lui, aussi servilement que lui-mˆme
tremble devant le souverain.

"Puisque je ne peux fuir ce lieu d‚test‚, il faut que j'y sois utile …
Fabrice: vivre seule, solitaire, d‚sesp‚r‚e! que puis-je alors pour
Fabrice? Allons, marche, malheureuse femme; fais ton devoir, va dans le
monde, feins de ne plus penser … Fabrice... Feindre de t'oublier, cher
ange!"

A ce mot, la duchesse fondit en larmes; enfin, elle pouvait pleurer.
AprŠs une heure accord‚e … la faiblesse humaine, elle vit avec un peu
de consolation que ses id‚es commen‡aient … s'‚claircir."Avoir le tapis
magique, se dit-elle, enlever Fabrice de la citadelle, et me r‚fugier
avec lui dans quelque pays heureux, o— nous ne puissions ˆtre
poursuivis, Paris, par exemple. Nous y vivrions d'abord avec les douze
cents francs que l'homme d'affaires de son pŠre me fait passer avec une
exactitude si plaisante. Je pourrais bien ramasser cent mille francs
des d‚bris de ma fortune!"L'imagination de la duchesse passait en revue
avec des moments d'inexprimables d‚lices tous les d‚tails de la vie
qu'elle rnŠnerait … trois cents lieues de Parme."L…, se disait-elle, il
pourrait entrer au service sous un nom suppos‚... Plac‚ dans un
r‚giment de ces braves Fran‡ais, bient“t le jeune Valserra aurait une
r‚putation; enfin il serait heureux."

Ces images fortun‚es rappelŠrent une seconde fois les larmes, mais
celles-ci ‚taient de douces larmes. Le bonheur existait donc encore
quelque part! Cet ‚tat dura longtemps, la pauvre femme avait horreur de
revenir … la contemplation de l'affreuse r‚alit‚. Enfin, comme l'aube
du jour commen‡ait … marquer d'une ligne blanche le sommet des arbres
de son jardin, elle se fit violence."Dans quelques heures, se dit-elle,
je serai sur le champ de bataille; il sera question d'agir, et s'il
m'arrive quelque chose d'irritant, si le prince s'avise de m'adresser
quelque mot relatif … Fabrice, je ne suis pas assur‚e de pouvoir garder
tout mon sang-froid. Il faut donc ici et sans d‚lai prendre des
r‚solutions.

"Si je suis d‚clar‚e criminelle d'Etat Rassi fait saisir tout ce qui se
trouve dans ce palais; le 1er de ce mois, le comte et moi avons br–l‚,
suivant l'usage, tous les papiers dont la police pourrait abuser, et il
est le ministre de la police, voil… le plaisant. J'ai trois diamants de
quelque prix: demain, Fulgence, mon ancien batelier de Grianta, partira
pour GenŠve o— il les mettra en s–ret‚. Si jamais Fabrice s'‚chappe
(grand Dieu! soyez-moi propice! et elle fit un signe de croix),
l'incommensurable lƒchet‚ du marquis del Dongo trouvera qu'il y a du
p‚ch‚ … envoyer du pain … un homme poursuivi par un prince l‚gitime,
alors il trouvera du moins mes diamants, il aura du pain.

"Renvoyer le comte... me trouver seule avec lui, aprŠs ce qui vient
d'arriver, c'est ce qui m'est impossible. Le pauvre homme! il n'est
point m‚chant, au contraire; il n'est que faible. Cette ƒme vulgaire
n'est point … la hauteur des n“tres. Pauvre Fabrice! que ne peux-tu
ˆtre ici un instant avec moi, pour tenir conseil sur nos p‚rils!

"La prudence m‚ticuleuse du comte gˆnerait tous mes projets, et
d'ailleurs il ne faut point l'entraŒner dans ma perte... Car pourquoi
la vanit‚ de ce tyran ne me jetterait-elle pas en prison? J'aurai
conspir‚... quoi de plus facile … prouver? Si c'‚tait … sa citadelle
qu'il m'envoyƒt et que je passe … force d'or parler … Fabrice, ne
f–t-ce qu'un instant, avec quel courage nous marcherions ensemble … la
mort! Mais laissons ces folies, son Rassi lui conseillerait de finir
avec moi par le poison; ma pr‚sence dans les rues, plac‚e sur une
charrette pourrait ‚mouvoir la sensibilit‚ de ses chers Parmesans...
Mais quoi! toujours le roman! H‚las! l'on doit pardonner ces folies …
une pauvre femme dont le sort r‚el est si triste! Le vrai de tout ceci,
c'est que le prince ne m'enverra point … la mort; mais rien de plus
facile que de me jeter en prison et de m'y retenir; il fera cacher dans
un coin de mon palais toutes sortes de papiers suspects comme on a fait
pour ce pauvre L... Alors trois juges pas trop coquins, car il y aura
ce qu'ils appellent des piŠces probantes, et une douzaine de faux
t‚moins suffisent. Je puis donc ˆtre condamn‚e … mort comme ayant
conspir‚; et le prince, dans sa cl‚mence infinie, consid‚rant
qu'autrefois j'ai eu l'honneur d'ˆtre admise … sa cour, commuera ma
peine en dix ans de forteresse. Mais moi, pour ne point d‚choir de ce
caractŠre violent qui a fait dire tant de sottises … la marquise
Raversi et … mes autres ennemis, je m'empoisonnerai bravement. Du moins
le public aura la bont‚ de le croire; mais je gage que le Rassi
paraŒtra dans mon cachot pour m'apporter galamment, de la part du
prince, un petit flacon de strychnine ou de l'opium de P‚rouse.

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