La Chartreuse de Parme
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"Oui, il faut me brouiller trŠs ostensiblement avec le comte, car je ne
veux pas l'entraŒner dans ma perte, ce serait une infamie; le pauvre
homme m'a aim‚e avec tant de candeur! Ma sottise a ‚t‚ de croire qu'il
restait assez d'ƒme chez un courtisan v‚ritable pour ˆtre capable
d'amour. TrŠs probablement le prince trouvera quelque pr‚texte pour me
jeter en prison; il craindra que je ne pervertisse l'opinion publique
relativement … Fabrice. Le comte est plein d'honneur; … l'instant il
fera ce que les cuistres de cette cour, dans leur ‚tonnement profond,
appelleront une folie, il quittera la cour. J'ai brav‚ l'autorit‚ du
prince le soir du billet, je puis m'attendre … tout de la part de sa
vanit‚ bless‚e: un homme n‚ prince oublie-t-il jamais la sensation que
je lui ai donn‚e ce soir-l…? D'ailleurs le comte brouill‚ avec moi est
en meilleure position pour ˆtre utile … Fabrice. Mais si le comte, que
ma r‚solution va mettre au d‚sespoir, se vengeait?... Voil…, par
exemple, une id‚e qui ne lui viendra jamais; il n'a point l'ƒme
fonciŠrement basse du prince: le comte peut, en g‚missant, contresigner
un d‚cret infƒme, mais il a de l'honneur. Et puis, de quoi se venger?
de ce que, aprŠs l'avoir aim‚ cinq ans, sans faire la moindre offense …
son amour, je lui dis: "Cher comte! j'avais le bonheur de vous aimer:
eh bien! cette flamme s'‚teint; je ne vous aime plus! mais je connais
le fond de votre coeur, je garde pour vous une estime profonde, et vous
serez toujours le meilleur de mes amis."
"Que peut r‚pondre un galant homme … une d‚claration aussi sincŠre?
"Je prendrai un nouvel amant, du moins on le croira dans le monde. Je
dirai … cet amant: "Au fond le prince a raison de punir l'‚tourderie de
Fabrice; mais le jour de sa fˆte, sans doute notre gracieux souverain
lui rendra la libert‚."Ainsi je gagne six mois. Le nouvel amant d‚sign‚
par la prudence serait ce juge vendu, cet infƒme bourreau, ce Rassi...
il se trouverait anobli, et dans le fait, je lui donnerais l'entr‚e de
la bonne compagnie. Pardonne cher Fabrice! un tel effort est pour moi
au-del… du possible. Quoi! ce monstre, encore tout couvert du sang du
comte P. et de D.! il me ferait ‚vanouir d'horreur en s'approchant de
moi, ou plut“t je saisirais un couteau et le plongerais dans son infƒme
coeur. Ne me demande pas des choses impossibles!
"Oui, surtout oublier Fabrice! et pas l'ombre de colŠre contre le
prince, reprendre ma gaiet‚ ordinaire, qui paraŒtra aimable … ces ƒmes
fangeuses, premiŠrement, parce que j'aurai l'air de me soumettre de
bonne grƒce … leur souverain; en second lieu, parce que, bien loin de
me moquer d'eux, je serai attentive … faire ressortir leurs jolis
petits m‚rites; par exemple, je ferai compliment au comte Zurla sur la
beaut‚ de la plume blanche de son chapeau qu'il vient de faire venir de
Lyon par un courrier, et qui fait son bonheur.
"Choisir un amant dans le parti de la Raversi... Si le comte s'en va,
ce sera le parti minist‚riel; l… sera le pouvoir. Ce sera un ami de la
Raversi qui r‚gnera sur la citadelle, car le Fabio Conti arrivera au
ministŠre. Comment le prince, homme de bonne compagnie, homme d'esprit,
accoutum‚ au travail charmant du comte, pourra-t-il traiter d'affaires
avec ce boeuf, avec ce roi des sots qui toute sa vie s'est occup‚ de ce
problŠme capital: les soldats de Son Altesse doivent-ils porter sur
leur habit, … la poitrine, sept boutons ou bien neuf? Ce sont ces bˆtes
brutes fort jalouses de moi, et voil… ce qui fait ton danger, cher
Fabrice! ce sont ces bˆtes brutes qui vont d‚cider de mon sort et du
tien! Donc, ne pas souffrir que le comte donne sa d‚mission! qu'il
reste, d–t-il subir des humiliations! il s'imagine toujours que donner
sa d‚mission est le plus grand sacrifice que puisse faire un premier
ministre; et toutes les fois que son miroir lui dit qu'il vieillit, il
m'offre ce sacrifice: donc brouillerie complŠte, oui, et r‚conciliation
seulement dans le cas o— il n'y aurait que ce moyen de l'empˆcher de
s'en aller. Assur‚ment, je mettrai … son cong‚ toute la bonne amiti‚
possible, mais aprŠs l'omission courtisanesque des mots proc‚dure
injuste dans le billet du prince, je sens que pour ne pas le ha‹r j'ai
besoin de passer quelques mois sans le voir. Dans cette soir‚e
d‚cisive, je n'avais pas besoin de son esprit; il fallait seulement
qu'il ‚crivŒt sous ma dict‚e, il n'avait qu'… ‚crire ce mot, que
j'avais obtenu par mon caractŠre: ses habitudes de bas courtisan l'ont
emport‚. Il me disait le lendemain qu'il n'avait pu faire signer une
absurdit‚ par son prince, qu'il aurait fallu des lettres de grƒce: eh!
bon Dieu! avec de telles gens, avec ces monstres de vanit‚ et de
rancune qu'on appelle des FarnŠse, on prend ce qu'on peut."
A cette id‚e, toute la colŠre de la duchesse se ranima."Le prince m'a
tromp‚e, se disait-elle, et avec quelle lƒchet‚!... Cet homme est sans
excuse: il a de l'esprit, de la finesse, du raisonnement; il n'y a de
bas en lui que ses passions. Vingt fois le comte et moi nous l'avons
remarqu‚, son esprit ne devient vulgaire que lorsqu'il s'imagine qu'on
a voulu l'offenser. Eh bien! le crime de Fabrice est ‚tranger … la
politique, c'est un petit assassinat comme on en compte cent par an
dans ces heureux Etats, et le comte m'a jur‚ qu'il a fait prendre les
renseignements les plus exacts, et que Fabrice est innocent. Ce Giletti
n'‚tait point sans courage: se voyant … deux pas de la frontiŠre, il
eut tout … coup la tentation de se d‚faire d'un rival qui plaisait."
La duchesse s'arrˆta longtemps pour examiner s'il ‚tait possible de
croire … la culpabilit‚ de Fabrice: non pas qu'elle trouvƒt que ce f–t
un bien gros p‚ch‚, chez un gentilhomme du rang de son neveu, de se
d‚faire de l'impertinence d'un histrion; mais, dans son d‚sespoir, elle
commen‡ait … sentir vaguement qu'elle allait ˆtre oblig‚e de se battre
pour prouver cette innocence de Fabrice."Non, se dit-elle enfin, voici
une preuve d‚cisive; il est comme le pauvre Pietranera, il a toujours
des armes dans toutes ses poches, et, ce jour-l…, il ne portait qu'un
mauvais fusil … un coup, et encore, emprunt‚ … l'un des ouvriers.
"Je hais le prince parce qu'il m'a tromp‚e, et tromp‚e de la fa‡on la
plus lƒche; aprŠs son billet de pardon, il a fait enlever le pauvre
gar‡on … Bologne, etc. Mais ce compte se r‚glera."Vers les cinq heures
du matin, la duchesse, an‚antie par ce long accŠs de d‚sespoir, sonna
ses femmes; celles-ci jetŠrent un cri. En l'apercevant sur son lit tout
habill‚e, avec ses diamants, pƒle comme ses draps et les yeux ferm‚s,
il leur sembla la voir expos‚e sur un lit de parade aprŠs sa mort.
Elles l'eussent crue tout … fait ‚vanouie, si elles ne se fussent
rappel‚ qu'elle venait de les sonner. Quelques larmes fort rares
coulaient de temps … autre sur ses joues insensibles; ses femmes
comprirent par un signe qu'elle voulait ˆtre mise au lit.
Deux fois aprŠs la soir‚e du ministre Zurla, le comte s'‚tait pr‚sent‚
chez la duchesse: toujours refus‚, il lui ‚crivit qu'il avait un
conseil … lui demander pour lui-mˆme: "Devait-il garder sa position
aprŠs l'affront qu'on osait lui faire?"Le comte ajoutait: "Le jeune
homme est innocent mais, f–t-il coupable, devait-on l'arrˆter sans m'en
pr‚venir, moi, son protecteur d‚clar‚?"La duchesse ne vit cette lettre
que le lendemain.
Le comte n'avait pas de vertu; l'on peut mˆme ajouter que ce que les
lib‚raux entendent par vertu (chercher le bonheur du plus grand nombre)
lui semblait une duperie; il se croyait oblig‚ … chercher avant tout le
bonheur du comte Mosca della Rovere; mais il ‚tait plein d'honneur et
parfaitement sincŠre lorsqu'il parlait de sa d‚mission. De la vie il
n'avait dit un mensonge … la duchesse; celle-ci du reste ne fit pas la
moindre attention … cette lettre; son parti, et un parti bien p‚nible,
‚tait pris, feindre d'oublier Fabrice; aprŠs cet effort, tout lui ‚tait
indiff‚rent.
Le lendemain, sur le midi, le comte, qui avait pass‚ dix fois au palais
Sanseverina, enfin fut admis; il fut atterr‚ … la vue de la
duchesse..."Elle a quarante ans! se dit-il, et hier si brillante! si
jeune!... Tout le monde me dit que, durant sa longue conversation avec
la Cl‚lia Conti, elle avait l'air aussi jeune et bien autrement
s‚duisante."
La voix, le ton de la duchesse ‚taient aussi ‚tranges que l'aspect de
sa personne. Ce ton, d‚pouill‚ de toute passion, de tout int‚rˆt
humain, de toute colŠre, fit pƒlir le comte; il lui rappela la fa‡on
d'ˆtre d'un de ses amis qui, peu de mois auparavant, sur le point de
mourir, et ayant d‚j… re‡u les sacrements, avait voulu l'entretenir.
AprŠs quelques minutes, la duchesse put lui parler. Elle le regarda, et
ses yeux restŠrent ‚teints:
- S‚parons-nous, mon cher comte, lui dit-elle d'une voix faible, mais
bien articul‚e, et quelle s'effor‡ait de rendre aimable, s‚parons-nous,
il le faut! Le ciel m'est t‚moin que, depuis cinq ans, ma conduite
envers vous a ‚t‚ irr‚prochable. Vous m'avez donn‚ une existence
brillante, au lieu de l'ennui qui aurait ‚t‚ mon triste partage au
chƒteau de Grianta, sans vous j'aurais rencontr‚ la vieillesse quelques
ann‚es plus t“t... De mon c“t‚ ma seule occupation a ‚t‚ de chercher …
vous faire trouver le bonheur. C'est parce que je vous aime que je vous
propose cette s‚paration … l'amiable, comme on dirait en France.
Le comte ne comprenait pas; elle fut oblig‚e de r‚p‚ter plusieurs fois.
Il devint d'une pƒleur mortelle, et, se jetant … genoux auprŠs de son
lit, il dit tout ce que l'‚tonnement profond, et en suite le d‚sespoir
le plus vif, peuvent inspirer … un homme d'esprit passionn‚ment
amoureux. A chaque moment il offrait de donner sa d‚mission et de
suivre son amie dans quelque retraite … mille lieues de Parme.
- Vous osez me parler de d‚part, et Fabrice est ici! s'‚cria-t-elle en
se soulevant … demi.
Mais comme elle aper‡ut que ce nom de Fabrice faisait une impression
p‚nible, elle ajouta aprŠs un moment de repos et en serrant l‚gŠrement
la main du comte:
- Non, cher ami, je ne vous dirai pas que je vous ai aim‚ avec cette
passion et ces transports que l'on n'‚prouve plus, ce me semble, aprŠs
trente ans, et je suis d‚j… bien loin de cet ƒge. On vous aura dit que
j'aimais Fabrice, car je sais que le bruit en a couru dans cette cour
m‚chante. (Ses yeux brillŠrent pour la premiŠre fois dans cette
conversation, en pronon‡ant ce mot m‚chante.) Je vous jure devant Dieu,
et sur la vie de Fabrice que jamais il ne s'est pass‚ entre lui et moi
la plus petite chose que n'e–t pas pu souffrir l'oeil d'une tierce
personne. Je ne vous dirai pas non plus que je l'aime exactement comme
ferait une soeur, je l'aime d'instinct, pour parler ainsi. J'aime en
lui son courage si simple et si parfait, que l'on peut dire qu'il ne
s'en aper‡oit pas lui-mˆme, je me souviens que ce genre d'admiration
commen‡a … son retour de Waterloo. Il ‚tait encore enfant, malgr‚ ses
dix-sept ans; sa grande inqui‚tude ‚tait de savoir si r‚ellement il
avait assist‚ … la bataille et dans le cas du oui, s'il pouvait dire
s'ˆtre battu lui qui n'avait march‚ … l'attaque d'aucune batte rie ni
d'aucune colonne ennemie. Ce fut pendant les graves discussions que
nous avions ensemble sur ce sujet important, que je commen‡ai … voir en
lui une grƒce parfaite. Sa grande ƒme se r‚v‚lait … moi; que de savants
mensonges e–t ‚tal‚s, … sa place, un jeune homme bien ‚lev‚! Enfin s'il
n'est heureux je ne puis ˆtre heureuse. Tenez, voil… un mot qui peint
bien l'‚tat de mon coeur; si ce n'est la v‚rit‚, c'est au moins tout ce
que j'en vois.
Le comte, encourag‚ par ce ton de franchise et d'intimit‚, voulut lui
baiser la main: elle la retira avec une sorte d'horreur.
- Les temps sont finis, lui dit-elle; je suis une femme de trente-sept
ans, je me trouve … la porte de la vieillesse, j'en ressens d‚j… tous
les d‚couragements, et peut-ˆtre mˆme suis-je voisine de la tombe. Ce
moment est terrible, … ce qu'on dit, et pourtant il me semble que je le
d‚sire. J'‚prouve le pire sympt“me de la vieillesse: mon coeur est
‚teint par cet affreux malheur, je ne puis plus aimer. Je ne vois plus
en vous, cher comte, que l'ombre de quelqu'un qui me fut cher. Je dirai
plus, c'est la reconnaissance toute seule qui me fait vous tenir ce
langage.
- Que vais-je devenir? lui r‚p‚tait le comte moi qui sens que je vous
suis attach‚ avec plus d‚ passion que les premiers jours, quand je vous
voyais … la Scala!
- Vous avouerai-je une chose, cher ami, parler d'amour m'ennuie, et me
semble ind‚cent. Allons, dit-elle en essayant de sourire, mais en vain,
courage! soyez homme d'esprit, homme judicieux, homme … ressources dans
les occurrences. Soyez avec moi ce que vous ˆtes r‚ellement aux yeux
des indiff‚rents, l'homme le plus habile et le plus grand politique que
l'Italie ait produit depuis des siŠcles.
Le comte se leva et se promena en silence pendant quelques instants.
- Impossible, chŠre amie, lui dit-il enfin: je suis en proie aux
d‚chirements de la passion la plus violente, et vous me demandez
d'interroger ma raison! Il n'y a plus de raison pour moi!
- Ne parlons pas de passion, je vous prie, dit-elle d'un ton sec.
Et ce fut pour la premiŠre fois, aprŠs deux heures d'entretien, que sa
voix prit une expression quelconque.
Le comte, au d‚sespoir lui-mˆme, chercha … la consoler.
- Il m'a tromp‚e, s'‚criait-elle sans r‚pondre en aucune fa‡on aux
raisons d'esp‚rer que lui exposait le comte, il m'a tromp‚e de la fa‡on
la plus lƒche!
Et sa pƒleur mortelle cessa pour un instant; mais, mˆme dans un moment
d'excitation violente, le comte remarqua qu'elle n'avait pas la force
de soulever les bras.
"Grand Dieu! serait-il possible, pensa-t-il, qu'elle ne f–t que malade?
en ce cas pourtant ce serait le d‚but de quelque maladie fort
grave."Alors, rempli d'inqui‚tude, il proposa de faire appeler le
c‚lŠbre Razori, le premier m‚decin du pays et de l'Italie'.
- Vous voulez donc donner … un ‚tranger le plaisir de connaŒtre toute
l'‚tendue de mon d‚sespoir?... Est-ce l… le conseil d'un traŒtre ou
d'un ami?
Et elle le regarda avec des yeux ‚tranges.
"C'en est fait, se dit-il avec d‚sespoir, elle n'a plus d'amour pour
moi! et bien plus, elle ne me place plus mˆme au rang des hommes
d'honneur vulgaires."
Je vous dirai, ajouta le comte en parlant avec empressement, que j'ai
voulu avant tout avoir des d‚tails sur l'arrestation qui nous met au
d‚sespoir, et, chose ‚trange! je ne sais encore rien de positif; j'ai
fait interroger les gendarmes de la station voisine, ils ont vu arriver
le prisonnier par la route de Castelnovo, et ont re‡u l'ordre de suivre
sa sediola. J'ai r‚exp‚di‚ aussit“t Bruno, dont vous connaissez le zŠle
non moins que le d‚vouement; il a ordre de remonter de station en
station pour savoir o— et comment Fabrice a ‚t‚ arrˆt‚.
En entendant prononcer le nom de Fabrice, la duchesse fut saisie d'une
l‚gŠre convulsion. `
- Pardonnez, mon ami, dit-elle au comte dŠs qu'elle put parler; ces
d‚tails m'int‚ressent fort, donnez-les-moi tous, faites-moi bien
comprendre les plus petites circonstances.
- Eh bien! madame, reprit le comte en essayant un petit air de l‚gŠret‚
pour tenter de la distraire un peu, j'ai envie d'envoyer un commis de
confiance … Bruno et d'ordonner … celui-ci de pousser jusqu'… Bologne;
c'est l…, peut-ˆtre, qu'on aura enlev‚ notre jeune ami. De quelle date
est sa derniŠre lettre?
- De mardi, il y a cinq jours.
- Avait-elle ‚t‚ ouverte … la poste?
- Aucune trace d'ouverture. Il faut vous dire qu'elle ‚tait ‚crite sur
du papier horrible; l'adresse est d'une main de femme, et cette adresse
porte le nom d'une vieille blanchisseuse parente de ma femme de
chambre. La blanchisseuse croit qu'il s'agit d'une affaire d'amour, et
la Ch‚kina lui rembourse les ports de lettres sans y rien ajouter.
Le comte, qui avait pris tout … fait le ton d'un homme d'affaires,
essaya de d‚couvrir, en discutant avec la duchesse, quel pouvait avoir
‚t‚ le jour de l'enlŠvement … Bologne. Il s'aper‡ut alors seulement,
lui qui avait ordinairement tant de tact, que c'‚tait l… le ton qu'il
fallait prendre. Ces d‚tails int‚ressaient la malheureuse femme et
semblaient la distraire un peu. Si le comte n'e–t pas ‚t‚ amoureux, il
e–t eu cette id‚e si simple dŠs son entr‚e dans la chambre. La duchesse
le renvoya pour qu'il p–t sans d‚lai exp‚dier de nouveaux ordres au
fidŠle Brano. Comme on s'occupait en passant de la question de savoir
s'il y avait eu sentence avant le moment o— le prince avait sign‚ le
billet adress‚ … la duchesse, celle-ci saisit avec une sorte
d'empressement l'occasion de dire au comte:
- Je ne vous reprocherai point d'avoir omis les mots injuste proc‚dure
dans le billet que vous ‚crivŒtes et qu'il signa, c'‚tait l'instinct de
courtisan qui vous prenait … la gorge; sans vous en douter, vous
pr‚f‚riez l'int‚rˆt de votre maŒtre … celui de votre amie. Vous avez
mis vos actions … mes ordres, cher comte, et cela depuis longtemps,
mais il n'est pas en votre pouvoir de changer votre nature, vous avez
de grands talents pour ˆtre ministre, mais vous avez aussi l'instinct
de ce m‚tier. La suppression du mot injuste me perd mais loin de moi de
vous la reprocher en aucune fa‡on, ce fut la faute de l'instinct et non
pas celle de la volont‚.
"Rappelez-vous, ajouta-t-elle en changeant de ton et de l'air le plus
imp‚rieux, que je ne suis point trop afflig‚e de l'enlŠvement de
Fabrice, que je n'ai pas eu la moindre vell‚it‚ de m'‚loigner de ce
pays-ci, que je suis remplie de respect pour le prince. Voil… ce que
vous avez … dire, et voici, moi, ce que je veux vous dire: Comme je
compte seule diriger ma conduite … l'avenir, je veux me s‚parer de vous
… l'amiable, c'est-…-dire en bonne et vieille amie. Comptez que j'ai
soixante ans; la jeune femme est morte en moi, je ne puis plus
m'exag‚rer rien au monde, je ne puis plus aimer. Mais je serais encore
plus malheureuse que je ne le suis s'il m'arrivait de compromettre
votre destin‚e. Il peut entrer dans mes projets de me donner
l'apparence d'avoir un jeune amant, et je ne voudrais pas vous voir
afflig‚. Je puis vous jurer sur le bonheur de Fabrice, elle s'arrˆta
une demi-minute aprŠs ce mot, que jamais je ne vous ai fait une
infid‚lit‚, et cela en cinq ann‚es de temps. C'est bien long, dit-elle;
elle essaya de sourire; ses joues si pƒles s'agitŠrent, mais ses lŠvres
ne purent se s‚parer. Je vous jure mˆme que jamais je n'en ai eu le
projet ni l'envie. Cela bien entendu, laissez-moi.
Le comte sortit, au d‚sespoir, du palais Sanseverina: il voyait chez la
duchesse l'intention bien arrˆt‚e de se s‚parer de lui, et jamais il
n'avait ‚t‚ aussi ‚perdument amoureux. C'est l… une de ces choses sur
lesquelles je suis oblig‚ de revenir souvent, parce qu'elles sont
improbables hors de l'Italie. En rentrant chez lui il exp‚dia jusqu'…
six personnes diff‚rentes sur la route de Castelnovo et de Bologne, et
les chargea de lettres."Mais ce n'est pas tout, se dit le malheureux
comte, le prince peut avoir la fantaisie de faire ex‚cuter ce
malheureux enfant, et cela pour se venger du ton que la duchesse prit
avec lui le jour de ce fatal billet. Je sentais que la duchesse passait
une limite que l'on ne doit jamais franchir, et c'est pour raccommoder
les choses que j'ai eu la sottise incroyable de supprimer le mot
proc‚dure injuste, le seul qui liƒt le souverain... Mais bah! ces
gens-l… sont-ils li‚s par quelque chose? C'est l… sans doute la plus
grande faute de ma vie, j'ai mis au hasard tout ce qui peut en faire le
prix pour moi: il s'agit de r‚parer cette ‚tourderie … force d'activit‚
et d'adresse; mais enfin si je ne puis rien obtenir, mˆme en sacrifiant
un peu de ma dignit‚, je plante l… cet homme; avec ses rˆves de haute
politique, avec ses id‚es de se faire roi constitutionnel de la
Lombardie, nous verrons comment il me remplacera... Fabio Conti n'est
qu'un sot, le talent de Rassi se r‚duit … faire pendre l‚galement un
homme qui d‚plaŒt au pouvoir."
Une fois cette r‚solution bien arrˆt‚e de renoncer au ministŠre si les
rigueurs … l'‚gard de Fabrice d‚passaient celles d'une simple
d‚tention, le comte se dit: "Si un caprice de la vanit‚ de cet homme
imprudemment brav‚e me co–te le bonheur, du moins l'honneur me
restera... A propos, puisque je me moque de mon portefeuille, je puis
me permettre cent actions qui, ce matin encore, m'eussent sembl‚ hors
du possible. Par exemple, je vais tenter tout ce qui est humainement
faisable pour faire ‚vader Fabrice... Grand Dieu! s'‚cria le comte en
s'interrompant et ses yeux s'ouvrant … l'excŠs comme … la vue d'un
bonheur impr‚vu, la duchesse ne m'a pas parl‚ d'‚vasion, aurait-elle
manqu‚ de sinc‚rit‚ une fois en sa vie, et la brouille ne serait-elle
que le d‚sir que je trahisse le prince? Ma foi, c'est fait!"
L'oeil du comte avait repris toute sa finesse satirique."Cet aimable
fiscal Rassi est pay‚ par le maŒtre pour toutes les sentences qui nous
d‚shonorent en Europe, mais il n'est pas homme … refuser d'ˆtre pay‚
par moi pour trahir les secrets du maŒtre. Cet animal-l… a une
maŒtresse et un confesseur mais la maŒtresse est d'une trop vile espŠce
pour que je puisse lui parler, le lendemain elle raconterait l'entrevue
… toutes les fruitiŠres du voisinage."Le comte, ressuscit‚ par cette
lueur d'espoir, ‚tait d‚j… sur le chemin de la cath‚drale; ‚tonn‚ de la
l‚gŠret‚ de sa d‚marche, il sourit malgr‚ son chagrin: "Ce que c'est,
dit-il que de n'ˆtre plus ministre!"Cette cath‚drale, comme beaucoup
d'‚glises en Italie, sert de passage d'une rue … l'autre, le comte vit
de loin un des grands vicaires de l'archevˆque qui traversait la nef.
- Puisque je vous rencontre, lui dit-il, vous serez assez bon pour
‚pargner … ma goutte la fatigue mortelle de monter jusque chez Mgr
l'archevˆque. Je lui aurais toutes les obligations du monde s'il
voulait bien descendre jusqu'… la sacristie.
L'archevˆque fut ravi de ce message, il avait mille choses … dire au
ministre au sujet de -Fabrice. Mais le ministre devina que ces choses
n'‚taient que des phrases et ne voulut rien ‚couter.
- Quel homme est-ce que Dugnani, vicaire de Saint-Paul?
- Un petit esprit et une grande ambition r‚pondit l'archevˆque, peu de
scrupules et une extrˆme pauvret‚, car nous en avons des vices!
- Tudieu, monseigneur! s'‚cria le ministre, vous peignez comme Tacite.
Et il prit cong‚ de lui en riant.
A peine de retour au ministŠre, il fit appeler l'abb‚ Dugnani.
- Vous dirigez la conscience de mon excellent ami le fiscal g‚n‚ral
Rassi, n'aurait-il rien … me dire?
Et, sans autres paroles ou plus de c‚r‚monie, il renvoya le Dugnani.
CHAPITRE XVII
LE comte se regardait comme hors du ministŠre."Voyons un peu, se
dit-il, combien nous pourrons avoir de chevaux aprŠs ma disgrƒce, car
c'est ainsi qu'on appellera ma retraite."Le comte fit l'‚tat de sa
fortune: il ‚tait entr‚ au ministŠre avec quatre-vingt mille francs de
bien; … son grand ‚tonnement, il trouva que, tout compt‚ son avoir
actuel ne s'‚levait pas … cinq cent mille francs: "C'est vingt mille
livres de rente tout au plus, se dit-il. Il faut convenir que je suis
un grand ‚tourdi! Il n'y a pas un bourgeois … Parme qui ne me croie
cent cinquante mille livres de rente, et le prince, sur ce sujet, est
plus bourgeois qu'un autre. Quand ils me verront dans la crotte, ils
diront que je sais bien cacher ma fortune. Pardieu, s'‚cria-t-il, si je
suis encore ministre trois mois, nous la verrons doubl‚e, cette
fortune."Il trouva dans cette id‚e l'occasion d'‚crire … la duchesse,
et la saisit avec avidit‚; mais pour se faire pardonner une lettre,
dans les termes o— ils en ‚taient, il remplit celle-ci de chiffres et
de calculs."Nous n'aurons que vingt mille livres de rente, lui dit-il,
pour vivre tous trois … Naples Fabrice, vous et moi. Fabrice et moi
nous aurons un cheval de selle … nous deux."Le ministre venait … peine
d'envoyer sa lettre, lorsqu'on annon‡a le fiscal g‚n‚ral Rassi; il le
re‡ut avec une hauteur qui frisait l'impertinence.
- Comment, monsieur, lui dit-il, vous faites enlever … Bologne un
conspirateur que je protŠge, de plus vous voulez lui couper le cou, et
vous ne me dites rien! Savez-vous au moins le nom de mon successeur?
est-ce le g‚n‚ral Conti, ou vous-mˆme?
Le Rassi fut atterr‚; il avait trop peu d'habitude de la bonne
compagnie pour deviner si le comte parlait s‚rieusement: il rougit
beaucoup, ƒnonna quelques mots peu intelligibles; le comte le regardait
et jouissait de son embarras. Tout … coup le Rassi se secoua et s'‚cria
avec une aisance parfaite et de l'air de Figaro pris en flagrant d‚lit
par Almaviva:
- Ma foi, monsieur le comte, je n'irai point par quatre chemins avec
Votre Excellence: que me donnerez-vous pour r‚pondre … toutes vos
questions comme je ferais … celles de mon confesseur?
- La croix de Saint-Paul (c'est l'ordre de Parme), ou de l'argent, si
vous pouvez me fournir un pr‚texte pour vous en accorder.
- J'aime mieux la croix de Saint-Paul, parce qu'elle m'anoblit.
- Comment, cher fiscal, vous faites encore quelque cas de notre pauvre
noblesse?
- Si j'‚tais n‚ noble, r‚pondit le Rassi avec toute l'impudence de son
m‚tier, les parents des gens que j'ai fait pendre me ha‹raient, mais
ils ne me m‚priseraient pas.
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