A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

S >> Stendhal >> La Chartreuse de Parme

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- Eh bien! je vous sauverai du m‚pris dit le comte, gu‚rissez-moi de
mon ignorance. Que comptez-vous faire de Fabrice?

- Ma foi, le prince est fort embarrass‚: il craint que, s‚duit par les
beaux yeux d'Armide, pardonnez … ce langage un peu vif, ce sont les
termes pr‚cis du souverain, il craint que, s‚duit par de fort beaux
yeux qui l'ont un peu touch‚ lui-mˆme, vous ne le plantiez l…, et il
n'y a que vous pour les affaires de Lombardie. Je vous dirai mˆme,
ajouta Rassi en baissant la voix, qu'il y a l… une fiŠre occasion pour
vous, et qui vaut bien la croix de Saint-Paul que vous me donnez. Le
prince vous accorderait, comme r‚compense nationale, une jolie terre
valant six cent mille francs qu'il distrairait de son domaine, ou une
gratification de trois cent mille francs ‚cus, si vous vouliez
consentir … ne pas vous mˆler du sort de Fabrice del Dongo, ou du moins
… ne lui en parler qu'en public.

- Je m'attendais … mieux que ‡a, dit le comte; ne pas me mˆler de
Fabrice, c'est me brouiller avec la duchesse.

- Eh bien! c'est encore ce que dit le prince: le fait est qu'il est
horriblement mont‚ contre Mme la duchesse, entre nous soit dit, et il
craint que, pour d‚dommagement de la brouille avec cette dame aimable,
maintenant que vous voil… veuf, vous ne lui demandiez la main de sa
cousine, la vieille princesse Isota, laquelle n'est ƒg‚e que de
cinquante ans.

- Il a devin‚ juste, s'‚cria le comte; notre maŒtre est l'homme le plus
fin de ses Etats.

Jamais le comte n'avait eu l'id‚e baroque d'‚pouser cette vieille
princesse, rien ne f–t all‚ plus mal … un homme que les c‚r‚monies de
cour ennuyaient … la mort.

Il se mit … jouer avec sa tabatiŠre sur le marbre d'une petite table
voisine de son fauteuil. Rassi vit dans ce geste d'embarras la
possibilit‚ d'une bonne aubaine; son oeil brilla.

- De grƒce, monsieur le comte, s'‚cria-t-il, si Votre Excellence veut
accepter, ou la terre de six cent mille francs, ou la gratification en
argent, je la prie de ne point choisir d'autre n‚gociateur que moi. Je
me ferais fort, ajouta-t-il en baissant la voix, de faire augmenter la
gratification en argent ou mˆme de faire joindre une forˆt assez
importante … la terre domaniale. Si Votre Excellence daignait mettre un
peu de douceur et de m‚nagement dans sa fa‡on de parler au prince de ce
morveux qu'on a coffr‚, on pourrait peut-ˆtre ‚riger en duch‚ la terre
que lui offrirait la reconnaissance nationale. Je le r‚pŠte … Votre
Excellence, le prince, pour le quart d'heure, exŠcre la duchesse, mais
il est fort embarrass‚, et mˆme au point que j'ai cru parfois qu'il y
avait quelque circonstance secrŠte qu'il n'osait pas m'avouer. Au fond
on peut trouver ici une mine d'or, moi vous vendant mes secrets les
plus intimes et fort librement, car on me croit votre ennemi jur‚. Au
fond, s'il est furieux contre la duchesse, il croit aussi, et comme
nous tous, que vous seul au monde pouvez conduire … bien toutes les
d‚marches secrŠtes relatives au Milanais. Votre Excellence me
permet-elle de lui r‚p‚ter textuellement les paroles du souverain? dit
le Rassi en s'‚chauffant, il y a souvent une physionomie dans la
position des mots, qu'aucune traduction ne saurait rendre, et vous
pourrez y voir plus que je n'y vois.

- Je permets tout, dit le comte en continuant d'un air distrait, …
frapper la table de marbre avec sa tabatiŠre d'or, je permets tout et
je serai reconnaissant.

- Donnez-moi des lettres de noblesse transmissible, ind‚pendamment de
la croix, et je serai plus que satisfait. Quand je parle
d'anoblissement au prince, il me r‚pond: "Un coquin tel que toi, noble!
il faudrait fermer boutique dŠs le lendemain; personne … Parme ne
voudrait plus se faire anoblir."Pour en revenir … l'affaire du
Milanais, le prince me disait, il n'y a pas trois jours: "Il n'y a que
ce fripon-l… pour suivre le fil de nos intrigues; si je le chasse ou
s'il suit la duchesse, il vaut autant que je renonce … l'espoir de me
voir un jour le chef lib‚ral et ador‚ de toute l'Italie."

A ce mot le comte respira: "Fabrice ne mourra pas", se dit-il.

De sa vie le Rassi n'avait pu arriver … une conversation intime avec le
premier ministre: il ‚tait hors de lui de bonheur; il se voyait … la
veille de pouvoir quitter ce nom de Rassi, devenu dans le pays synonyme
de tout ce qu'il y a de bas et de vil; le petit peuple donnait le nom
de Rassi aux chiens enrag‚s; depuis peu des soldats s'‚taient battus en
duel parce qu'un de leurs camarades les avait appel‚s Rassi. Enfin il
ne se passait pas de semaine sans que ce malheureux nom ne vŒnt
s'enchƒsser dans quelque sonnet atroce. Son fils, jeune et innocent
‚colier de seize ans, ‚tait chass‚ des caf‚s, sur son nom.

C'est le souvenir br–lant de tous ces agr‚ments de sa position qui lui
fit commettre une imprudence.

- J'ai une terre, dit-il au comte en rapprochant sa chaise du fauteuil
du ministre, elle s'appelle Riva, je voudrais ˆtre baron Riva.

- Pourquoi pas? dit le ministre.

Rassi ‚tait hors de lui.

- Eh bien! monsieur le comte, je me permettrai d'ˆtre indiscret,
j'oserai deviner le but de vos d‚sirs, vous aspirez … la main de la
princesse Isota, et c'est une noble ambition. Une fois parent vous ˆtes
… l'abri de la disgrƒce, vous bouclez notre homme. Je ne vous cacherai
pas qu'il a ce mariage avec la princesse Isota en horreur mais si vos
affaires ‚taient confi‚es …

quelqu'un d'adroit et de bien pay‚, on pourrait ne pas d‚sesp‚rer du
succŠs.

- Moi, mon cher baron, j'en d‚sesp‚rais; je d‚savoue d'avance toutes
les paroles que vous pourrez porter en mon nom; mais le jour o— cette
alliance illustre viendra enfin combler mes voux et me donner une si
haute position dans l'‚tat, je vous offrirai, moi, trois cent mille
francs de mon argent, ou bien je conseillerai au prince de vous
accorder une marque de

faveur que vous-mˆme vous pr‚f‚rerez … cette somme d'argent.

Le lecteur trouve cette conversation longue: pourtant nous lui faisons
grƒce de plus de la moiti‚; elle se prolongea encore deux heures. Le
Rassi sortit de chez le comte fou de bonheur; le comte resta avec de
grandes esp‚rances de sauver Fabrice, et plus r‚solu que jamais …
donner sa d‚mission. Il trouvait que son cr‚dit avait besoin d'ˆtre
renouvel‚ par la pr‚sence au

pouvoir de gens tels que Rassi et le g‚n‚ral Conti, il jouissait avec
d‚lices d'une possibilit‚ qu'il venait d'entrevoir de se venger du
prince: a Il peut faire partir la duchesse, s'‚criait-il, mais parbleu
il renoncera … l'espoir d'ˆtre roi constitutionnel de la
Lombardie."(Cette chimŠre ‚tait ridicule: le prince avait beaucoup
d'esprit, mais, … force d'y rˆver, il en ‚tait devenu amoureux fou.)

Le comte ne se sentait pas de joie en courant chez la duchesse lui
rendre comte de sa conversation avec le fiscal. Il trouva la porte
ferm‚e pour lui, le portier n'osait presque pas lui avouer cet ordre
re‡u de la bouche mˆme de sa maŒtresse. Le comte regagna tristement le
palais du ministŠre, le malheur qu'il venait d'essayer ‚clipsait en
entier la joie que lui avait donn‚e sa conversation avec le confident
du prince. N'ayant plus le coeur de s'occuper de rien, le comte errait
tristement dans sa galerie de tableaux, quand, un quart d'heure aprŠs,
il re‡ut un billet ainsi con‡u:


Puisqu'il est vrai, cher et bon ami, que nous ne sommes plus qu'amis,
il faut ne venir me voir que trois fois par semaine. Dans quinze jours
nous r‚duirons ces visites, toujours si chŠres … mon coeur, … deux par
mois. Si vous voulez me plaire donnez de la publicit‚ … cette sorte de
rupture; si vous vouliez me rendre presque tout l'amour que jadis j'eus
pour vous, vous feriez choix d'une nouvelle amie. Quant … moi, j'ai de
grands projets de dissipation: je compte aller beaucoup dans le monde,
peut-ˆtre mˆme trouverai-je un homme d'esprit pour me faire oublier mes
malheurs. Sans doute en qualit‚ d'ami la premiŠre place dans mon coeur
vous sera toujours r‚serv‚e; mais je ne veux plus que l'on dise que mes
d‚marches ont ‚t‚ dict‚es par votre sagesse; je veux surtout que l'on
sache bien que j'ai perdu toute influence sur vos d‚terminations. En un
mot, cher comte, croyez que vous serez toujours mon ami le plus cher,
mais jamais autre chose. Ne gardez, je vous prie aucune id‚e de retour,
tout est bien fini. Comptez … jamais sur mon amiti‚.


Ce dernier trait fut trop fort pour le courage du comte: il fit une
belle lettre au prince pour donner sa d‚mission de tous ses emplois, et
il l'adressa … la duchesse avec priŠre de la faire parvenir au palais.
Un instant aprŠs, il re‡ut sa d‚mission, d‚chir‚e en quatre, et, sur un
des blancs du papier, la duchesse avait daign‚ ‚crire: "Non, mille fois
non!"

Il serait difficile de d‚crire le d‚sespoir du pauvre ministre."Elle a
raison, j'en conviens, se disait-il … chaque instant, mon omission du
mot proc‚dure injuste est un affreux malheur; elle entraŒnera peut-ˆtre
la mort de Fabrice, et celle-ci amŠnera la mienne."Ce fut avec la mort
dans l'ƒme que le comte, qui ne voulait pas paraŒtre au palais du
souverain avant d'y ˆtre appel‚, ‚crivit de sa main le motu proprio qui
nommait Rassi chevalier de l'ordre de Saint-Paul et lui conf‚rait la
noblesse transmissible; le comte y joignit un rapport d'une demi-page
qui exposait au prince les raisons d'Etat qui conseillaient cette
mesure. Il trouva une sorte de joie m‚lancolique … faire de ces piŠces
deux belles copies qu'il adressa … la duchesse.

Il se perdait en suppositions; il cherchait … deviner quel serait …
l'avenir le plan de conduite de la femme qu'il aimait."Elle n'en sait
rien elle-mˆme, se disait-il; une seule chose reste certaine, c'est
que, pour rien au monde, elle ne manquerait aux r‚solutions qu'elle
m'aurait une fois annonc‚es. >> Ce qui ajoutait encore … son malheur,
c'est qu'il ne pouvait parvenir … trouver la duchesse blƒmable."Elle
m'a fait une grƒce en m'aimant, elle cesse de m'aimer aprŠs une faute
involontaire, il est vrai, mais qui peut entraŒner une cons‚quence
horrible; je n'ai aucun droit de me plaindre."Le lendemain matin, le
comte sut que la duchesse avait recommenc‚ … aller dans le monde: elle
avait paru la veille au soir dans toutes les maisons qui
recevaient."Que f–t-il devenu s'il se f–t rencontr‚ avec elle dans le
mˆme salon? Comment lui parler? de quel ton adresser la parole? et
comment ne pas lui parler?"

Le lendemain fut un jour funŠbre; le bruit se r‚pandait g‚n‚ralement
que Fabrice allait ˆtre mis … mort, la ville fut ‚mue. On ajoutait que
le prince, ayant ‚gard … sa haute naissance, avait daign‚ d‚cider qu'il
aurait la tˆte tranch‚e.

"C'est moi qui le tue, se dit le comte; je ne puis plus pr‚tendre …
revoir jamais la duchesse."Malgr‚ ce raisonnement assez simple, il ne
put s'empˆcher de passer trois fois … sa porte; … la v‚rit‚, pour
n'ˆtre pas remarqu‚, il alla chez elle … pied. Dans son d‚sespoir, il
eut mˆme le courage de lui ‚crire. Il avait fait appeler Rassi deux
fois, le fiscal ne s'‚tait point pr‚sent‚."Le coquin me trahit", se dit
le comte.

Le lendemain, trois grandes nouvelles agitaient la haute soci‚t‚ de
Parme, et mˆme la bourgeoisie. La mise … mort de Fabrice ‚tait plus que
jamais certaine; et, compl‚ment bien ‚trange de cette nouvelle, la
duchesse ne paraissait point trop au d‚sespoir. Selon les apparences,
elle n'accordait que des regrets assez mod‚r‚s … son jeune amant,
toutefois elle profitait avec un art infini de la pƒleur que venait de
lui donner une indisposition assez grave, qui ‚tait survenue en mˆme
temps que l'arrestation de Fabrice. Les bourgeois reconnaissaient bien
… ces d‚tails le coeur sec d'une grande dame de la cour. Par d‚cence
cependant, et comme sacrifice aux mƒnes du jeune Fabrice, elle avait
rompu avec le comte Mosca.

- Quelle immoralit‚! s'‚criaient les jans‚nistes de Parme.

Mais d‚j… la duchesse, chose incroyable! paraissait dispos‚e … ‚couter
les cajoleries des plus beaux jeunes gens de la cour. On remarquait,
entre autres singularit‚s, qu'elle avait ‚t‚ fort gaie dans une
conversation avec le comte Baldi, l'amant actuel de la Raversi, et
l'avait beaucoup plaisant‚ sur ses courses fr‚quentes au chƒteau de
Velleja. La petite bourgeoisie et le peuple ‚taient indign‚s de la mort
de Fabrice, que ces bonnes gens attribuaient … la jalousie du comte
Mosca. La soci‚t‚ de la cour s'occupait aussi beaucoup du comte, mais
c'‚tait pour s'en moquer. La troisiŠme des grandes nouvelles que nous
avons annonc‚es n'‚tait autre en effet que la d‚mission du comte; tout
le monde se moquait d'un amant ridicule qui, … l'ƒge de cinquante-six
ans', sacrifiait une position magnifique au chagrin d'ˆtre quitt‚ par
une femme sans coeur et qui, depuis longtemps, lui pr‚f‚rait un jeune
homme. Le seul archevˆque eut l'esprit, ou plut“t le coeur, de deviner
que l'honneur d‚fendait au comte de rester premier ministre dans un
pays o— l'on allait couper la tˆte, et sans le consulter, … un jeune
homme, son prot‚g‚. La nouvelle de la d‚mission du comte eut l'effet de
gu‚rir de sa goutte le g‚n‚ral Fabio Conti, comme nous le dirons en son
lieu, lorsque nous parlerons de la fa‡on dont le pauvre Fabrice passait
son temps … la citadelle, pendant que toute la ville s'enqu‚rait de
l'heure de son supplice.

Le jour suivant, le comte revit Bruno, cet agent fidŠle qu'il avait
exp‚di‚ sur Bologne; le comte s'attendrit au moment o— cet homme
entrait dans son cabinet; sa vue lui rappelait l'‚tat heureux o— il se
trouvait lorsqu'il l'avait envoy‚ … Bologne, presque d'accord avec la
duchesse. Brano arrivait de Bologne o— il n'avait rien d‚couvert; il
n'avait pu trouver Ludovic, que le podestat de Castelnovo avait gard‚
dans la prison de son village.

- Je vais vous renvoyer … Bologne, dit le comte … Bruno: la duchesse
tiendra au triste plaisir de connaŒtre les d‚tails du malheur de
Fabrice. Adressez-vous au brigadier de gendarmerie qui commande le
poste de Castelnovo...

"Mais non! s'‚cria le comte en s'interrompant partez … l'instant mˆme
pour la Lombardie, et distribuez de l'argent et en grande quantit‚ …
tous nos correspondants. Mon but est d'obtenir de tous ces gens-l… des
rapports de la nature la plus encourageante."

Bruno ayant bien compris le but de sa mission, se mit … ‚crire ses
lettres de cr‚ance, comme le comte lui donnait ses derniŠres
instructions, il re‡ut une lettre parfaitement fausse, mais fort bien
‚crite; on e–t dit un ami ‚crivant … son ami pour lui demander un
service. L'ami qui ‚crivait n'‚tait autre que le prince. Ayant ou‹
parler de certains projets de retraite, il suppliait son ami, le comte
Mosca, de garder le ministŠre, il le lui demandait au nom de l'amiti‚
et des dangers de la patrie; et le lui ordonnait comme son maŒtre. Il
ajoutait que le roi de*** venant de mettre … sa disposition deux
cordons de son ordre, il en gardait un pour lui, et envoyait l'autre …
son cher comte Mosca.

- Cet animal-l… fait mon malheur! s'‚cria le comte furieux, devant
Bruno stup‚fait, et croit me s‚duire par ces mˆmes phrases hypocrites
que tant de fois nous avons arrang‚es ensemble pour prendre … la glu
quelque sot.

Il refusa l'ordre qu'on lui offrait, et dans sa r‚ponse parla de l'‚tat
de sa sant‚ comme ne lui laissant que bien peu d'esp‚rance de pouvoir
s'acquitter encore des p‚nibles travaux du ministŠre. Le comte ‚tait
furieux. Un instant aprŠs, on annon‡a le fiscal Rassi, qu'il traita
comme un nŠgre.

- Eh bien! parce que je vous ai fait noble, vous commencez … faire
l'insolent! Pourquoi n'ˆtre pas venu hier pour me remercier, comme
c'‚tait votre devoir ‚troit, monsieur le cuistre?

Le Rassi ‚tait bien au-dessus des injures; c'‚tait sur ce ton-l… qu'il
‚tait journellement re‡u par le prince; mais il voulait ˆtre baron et
se justifia avec esprit. Rien n'‚tait plus facile.

- Le prince m'a tenu clou‚ … une table hier toute la journ‚e; je n'ai
pu sortir du palais. Son Altesse m'a fait copier de ma mauvaise
‚criture de procureur une quantit‚ de piŠces diplomatiques tellement
niaises et tellement bavardes que je crois, en v‚rit‚, que son but
unique ‚tait de me retenir prisonnier. Quand enfin j'ai pu prendre
cong‚, vers les cinq heures, mourant de faim, il m'a donn‚ l'ordre
d'aller chez moi directement, et de n'en pas sortir de la soir‚e. En
effet, j'ai vu deux de ses espions particuliers, de moi bien connus, se
promener dans ma rue jusque sur le minuit. Ce matin, dŠs que je l'ai
pu, j'ai fait venir une voiture qui m'a conduit jusqu'… la porte de la
cath‚drale. Je suis descendu de voiture trŠs lentement, puis, prenant
le pas de course, j'ai travers‚ l'‚glise et me voici. Votre Excellence
est dans ce moment-ci l'homme du monde auquel je d‚sire plaire avec le
plus de passion.

- Et moi, monsieur le dr“le, je ne suis point dupe de tous ces contes
plus ou moins bien bƒtis! Vous avez refus‚ de me parler de Fabrice
avant-hier; j'ai respect‚ vos scrupules, et vos serments touchant le
secret, quoique les serments pour un ˆtre tel que vous ne soient tout
au plus que des moyens de d‚faite. Aujourd'hui, je veux la v‚rit‚:
Qu'est-ce que ces bruits ridicules qui font condamner … mort ce jeune
homme comme assassin du com‚dien Giletti?

- Personne ne peut mieux rendre compte … Votre Excellence de ces
bruits, puisque c'est moi-mˆme qui les ai fait courir par ordre du
souverain; et, j'y pense! c'est peut-ˆtre pour m'empˆcher de vous faire
part de cet incident qu'hier, toute la journ‚e, il m'a retenu
prisonnier. Le prince, qui ne me croit pas un fou, ne pouvait pas
douter que je ne vinsse vous apporter ma croix et vous supplier de
l'attacher … ma boutonniŠre.

- Au fait! s'‚cria le ministre, et pas de phrases.

- Sans doute le prince voudrait bien tenir une sentence de mort contre
M. del Dongo, mais il n'a, comme vous le savez sans doute, qu'une
condamnation en vingt ann‚es de fers, commu‚e par lui, le lendemain
mˆme de la sentence, en douze ann‚es de forteresse avec je–ne au pain
et … l'eau tous les vendredis, et autres bamboches religieuses.

- C'est parce que je savais cette condamnation … la prison seulement,
que j'‚tais effray‚ des bruits d'ex‚cution prochaine qui se r‚pandent
par la ville; je me souviens de la mort du comte Palanza, si bien
escamot‚e par vous.

- C'est alors que j'aurais d– avoir la croix! s'‚cria Rassi sans se
d‚concerter; il fallait serrer le bouton tandis que je le tenais, et
que l'homme avait envie de cette mort. Je fus un nigaud alors, et c'est
arm‚ de cette exp‚rience que j'ose vous conseiller de ne pas m'imiter
aujourd'hui. (Cette comparaison parut du plus mauvais go–t …
l'interlocuteur, qui fut oblig‚ de se retenir pour ne pas donner des
coups de pied … Rassi.)

- D'abord, reprit celui-ci avec la logique d'un jurisconsulte et
l'assurance parfaite d'un homme qu'aucune insulte ne peut offenser,
d'abord il ne peut ˆtre question de l'ex‚cution dudit del Dongo; le
prince n'oserait! les temps sont bien chang‚s! et enfin, moi, noble et
esp‚rant par vous de devenir baron, je n'y donnerais pas les mains. Or,
ce n'est que de moi, comme le sait Votre Excellence, que l'ex‚cuteur
des hautes ouvres peut recevoir des ordres, et, je vous le jure, le
chevalier Rassi n'en donnera jamais contre le sieur del Dongo.

- Et vous ferez sagement, dit le comte en le toisant d'un air s‚vŠre.

- Distinguons! reprit le Rassi avec un sourire. Moi je ne suis que pour
les morts officielles, et si M. del Dongo vient … mourir d'une colique,
n'allez pas me l'attribuer! Le prince est outr‚, et je ne sais
pourquoi, contre la Sanseverina (trois jours auparavant le Rassi e–t
dit la duchesse, mais, comme toute la ville, il savait la rupture avec
le premier ministre).

Le comte fut frapp‚ de la suppression du titre dans une telle bouche,
et l'on peut juger du plaisir qu'elle lui fit; il lan‡a au Rassi un
regard charge de la plus vive haine."Mon cher ange! se dit-il ensuite,
je ne puis te montrer mon amour qu'en ob‚issant aveugl‚ment … tes
ordres."

- Je vous avouerai, dit-il au fiscal, que je ne prends pas un int‚rˆt
bien passionn‚ aux divers caprices de Mme la duchesse; toutefois, comme
elle m'avait pr‚sent‚ ce mauvais sujet de Fabrice, qui aurait bien d–
rester … Naples, et ne pas venir ici embrouiller nos affaires, je tiens
… ce qu'il ne soit pas mis … mort de mon temps, et je veux bien vous
donner ma parole que vous serez baron dans les huit jours qui suivront
sa sortie de prison.

- En ce cas, monsieur le comte, je ne serai baron que dans douze ann‚es
r‚volues, car le prince est furieux, et sa haine contre la duchesse est
tellement vive, qu'il cherche … la cacher.

- Son Altesse est bien bonne! qu'a-t-elle besoin de cacher sa haine,
puisque son premier ministre ne protŠge plus la duchesse? Seulement je
ne veux pas qu'on puisse m'accuser de vilenie ni surtout de jalousie:
c'est moi qui ai fait venir la duchesse en ce pays, et si Fabrice meurt
en prison, vous ne serez pas baron, mais vous serez peut-ˆtre
poignard‚. Mais laissons cette bagatelle: le fait est que j'ai fait le
compte de ma fortune; … peine si j'ai trouv‚ vingt mille livres de
rente, sur quoi j'ai le projet d'adresser trŠs humblement ma d‚mission
au souverain. J'ai quelque espoir d'ˆtre employ‚ par le roi de Naples:
cette grande ville m'offrira des distractions dont j'ai besoin en ce
moment, et que je ne puis trouver dans un trou tel que Parme; je ne
resterais qu'autant que vous me feriez obtenir la main de la princesse
Isota, etc.

La conversation fut infinie dans ce sens. Comme Rassi se levait, le
comte lui dit d'un air fort indiff‚rent:

- Vous savez qu'on a dit que Fabrice me trompait, en ce sens qu'il
‚tait un des amants de la duchesse; je n'accepte point ce bruit, et
pour le d‚mentir, je veux que vous fassiez passer cette bourse …
Fabrice.

- Mais, monsieur le comte, dit Rassi effray‚, et regardant la bourse,
il y a l… une somme ‚norme, et les rŠglements...

- Pour vous, mon cher, elle peut ˆtre ‚norme reprit le comte de l'air
du plus souverain m‚pris un bourgeois tel que vous, envoyant de
l'argent … son ami en prison, croit se ruiner en lui donnant dix
sequins: moi, je veux que Fabrice re‡oive ces six mille francs, et
surtout que le chƒteau ne sache rien de cet envoi.

Comme le Rassi effray‚ voulait r‚pliquer, le comte ferma la porte sur
lui avec impatience."Ces gens-l…, se dit-il, ne voient le pouvoir que
derriŠre l'insolence."Cela dit, ce grand ministre se livra … une action
tellement ridicule, que nous avons quelque peine … la rapporter; il
courut prendre dans son bureau un portrait en miniature de la duchesse,
et le couvrit de baisers passionn‚s."Pardon, mon cher ange,
s'‚criait-il, si je n'ai pas jet‚ par la fenˆtre et de mes propres
mains ce cuistre qui ose parler de toi avec une nuance de familiarit‚,
mais, si j'agis avec cet excŠs de patience, c'est pour t'ob‚ir! et il
ne perdra rien pour attendre!"

AprŠs une longue conversation avec le portrait, le comte, qui se
sentait le coeur mort dans la poitrine, eut l'id‚e d'une action
ridicule et s'y livra avec un empressement d'enfant. Il se fit donner
un habit avec des plaques, et fut faire une visite … la vieille
princesse Isota; de la vie il ne s'‚tait pr‚sent‚ chez elle qu'…
l'occasion du jour de l'an. Il la trouva entour‚e d'une quantit‚ de
chiens, et par‚e de tous ses atours, et mˆme avec des diamants comme si
elle allait … la cour. Le comte, ayant t‚moign‚ quelque crainte de
d‚ranger les projets de Son Altesse, qui probablement allait sortir,
l'Altesse r‚pondit au ministre qu'une princesse de Parme se devait …
elle-mˆme d'ˆtre toujours ainsi. Pour la premiŠre fois depuis son
malheur le comte eut un mouvement de gaiet‚."J'ai bien fait de paraŒtre
ici, se dit-il, et dŠs aujourd'hui il faut faire ma d‚claration."La
princesse avait ‚t‚ ravie de voir arriver chez elle un homme aussi
renomm‚ par son esprit et un premier ministre; la pauvre vieille fille
n'‚tait guŠre accoutum‚e … de semblables visites. Le comte commen‡a par
une pr‚face adroite, relative … l'immense distance qui s‚parera
toujours d'un simple gentilhomme les membres d'une famille r‚gnante.

- Il faut faire une distinction, dit la princesse: la fille d'un roi de
France, par exemple, n'a aucun espoir d'arriver jamais … la couronne;
mais les choses ne vont point ainsi dans la famille de Parme. C'est
pourquoi nous autres FarnŠse nous devons toujours conserver une
certaine dignit‚ dans notre ext‚rieur; et moi, pauvre princesse telle
que vous me voyez, je ne puis pas dire qu'il soit absolument impossible
qu'un jour vous soyez mon premier ministre.

Cette id‚e par son impr‚vu baroque donna au pauvre comte un second
instant de gaiet‚ parfaite.

Au sortir de chez la princesse Isota, qui avait grandement rougi en
recevant l'aveu de la passion du premier ministre, celui-ci rencontra
un des fourriers du palais: le prince le faisait demander en toute hƒte.

- Je suis malade, r‚pondit le ministre, ravi de pouvoir faire une
malhonnˆtet‚ … son prince.

"Ah! ah! vous me poussez … bout, s'‚cria-t-il avec fureur, et puis vous
voulez que je vous serve! mais sachez, mon prince, qu'avoir re‡u le
pouvoir de la Providence ne suffit plus en ce siŠcle-ci, il faut
beaucoup d'esprit et un grand caractŠre pour r‚ussir … ˆtre despote."

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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.