La Chartreuse de Parme
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Stendhal >> La Chartreuse de Parme
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Notre prisonnier remonta l‚gŠrement les six marches qui conduisaient …
sa cabane de bois; le bruit devenait tellement fort au pied de la tour
FarnŠse, et pr‚cis‚ment devant la porte, qu'il pensa que Grillo
pourrait bien se r‚veiller. Fabrice, charg‚ de toutes ses armes, prˆt …
agir, se croyait r‚serv‚, cette nuit-l…, aux grandes aventures, quand
tout … coup il entendit commencer la plus belle symphonie du monde:
c'‚tait une s‚r‚nade que l'on donnait au g‚n‚ral ou … sa fille. Il
tomba dans un accŠs de rire fou: "Et moi qui songeais d‚j… … donner des
coups de dague! comme si une s‚r‚nade n'‚tait pas une chose infiniment
plus ordinaire qu'un enlŠvement n‚cessitant la pr‚sence de
quatre-vingts personnes dans une prison ou qu'une r‚volte!"La musique
‚tait excellente et parut d‚licieuse … Fabrice, dont l'ƒme n'avait eu
aucune distraction depuis tant de semaines; elle lui fit verser de bien
douces larmes; dans son ravissement, il adressait les discours les plus
irr‚sistibles … la belle Cl‚lia. Mais le lendemain, … midi, il la
trouva d'une m‚lancolie tellement sombre, elle ‚tait si pƒle, elle
dirigeait sur lui des regards o— il lisait quelquefois tant de colŠre,
qu'il ne se sentait pas assez autoris‚ pour lui adresser une question
sur la s‚r‚nade; il craignit d'ˆtre impoli.
Cl‚lia avait grandement raison d'ˆtre triste c'‚tait une s‚r‚nade que
lui donnait le marquis Crescenzi: une d‚marche aussi publique ‚tait en
quelque sorte l'annonce officielle du mariage. Jusqu'au jour mˆme de la
s‚r‚nade, et jusqu'… neuf heures du soir, Cl‚lia avait fait la plus
belle r‚sistance, mais elle avait eu la faiblesse de c‚der … la menace
d'ˆtre envoy‚e imm‚diatement au couvent, qui lui avait ‚t‚ faite par
son pŠre.
"Quoi! je ne le verrais plus!"s'‚tait-elle dit en pleurant. C'est en
vain que sa raison avait ajout‚: "Je ne le verrais plus, cet ˆtre qui
fera mon malheur de toutes les fa‡ons, je ne verrais plus cet amant de
la duchesse, je ne verrais plus cet homme l‚ger qui a eu dix maŒtresses
connues … Naples, et les a toutes trahies; je ne verrais plus ce jeune
ambitieux qui, s'il survit … la sentence qui pŠse sur lui, va s'engager
dans les ordres sacr‚s! Ce serait un crime pour moi de le regarder
encore lorsqu'il sera hors de cette citadelle, et son inconstance
naturelle m'en ‚pargnera la tentation; car, que suis-je pour lui? un
pr‚texte pour passer moins ennuyeusement quelques heures de chacune de
ses journ‚es de prison."Au milieu de toutes ces injures, Cl‚lia vint …
se souvenir du sourire avec lequel il regardait les gendarmes qui
l'entouraient lorsqu'il sortait du bureau d'‚crou pour monter … la tour
FarnŠse. Les larmes inondŠrent ses yeux: "Cher ami, que ne ferais-je
pas pour toi! Tu me perdras, je le sais, tel est mon destin; je me
perds moi-mˆme d'une maniŠre atroce en assistant ce soir … cette
affreuse s‚r‚nade; mais demain, … midi, je reverrai tes yeux!"
Ce fut pr‚cis‚ment le lendemain de ce jour o— Cl‚lia avait fait de si
grands sacrifices au jeune prisonnier, qu'elle aimait d'une passion si
vive; ce fut le lendemain de ce jour o—, voyant tous ses d‚fauts, elle
lui avait sacrifi‚ sa vie, que Fabrice fut d‚sesp‚r‚ de sa froideur. Si
mˆme en n'employant que le langage si imparfait des signes il e–t fait
la moindre violence … l'ƒme de Cl‚lia, probablement elle n'e–t pu
retenir ses larmes, et Fabrice e–t obtenu l'aveu de tout ce qu'elle
sentait pour lui; mais il manquait d'audace, il avait une trop mortelle
crainte d'offenser Cl‚lia, elle pouvait le punir d'une peine trop
s‚vŠre. En d'autres termes, Fabrice n'avait aucune exp‚rience du genre
d'‚motion que donne une femme que l'on aime; c'‚tait une sensation
qu'il n'avait jamais ‚prouv‚e, mˆme dans sa plus faible nuance. Il lui
fallut huit jours, aprŠs celui de la s‚r‚nade, pour se remettre avec
Cl‚lia sur le pied accoutum‚ de bonne amiti‚. La pauvre fille s'armait
de s‚v‚rit‚ mourant de crainte de se trahir, et il semblait … Fabrice
que chaque jour il ‚tait moins bien avec elle.
Un jour, il y avait alors prŠs de trois mois que Fabrice ‚tait en
prison sans avoir eu aucune communication quelconque avec le dehors, et
pourtant sans se trouver malheureux; Grillo ‚tait rest‚ fort tard le
matin dans sa chambre; Fabrice ne savait comment le renvoyer; il ‚tait
au d‚sespoir enfin midi et demi avait d‚j… sonn‚ lorsqu'il put ouvrir
les deux petites trappes d'un pied de haut qu'il avait pratiqu‚es …
l'abat-jour fatal.
Cl‚lia ‚tait debout … la fenˆtre de la voliŠre, les yeux fix‚s sur
celle de Fabrice; ses traits contract‚s exprimaient le plus violent
d‚sespoir. A peine vit-elle Fabrice, qu'elle lui fit signe que tout
‚tait perdu: elle se pr‚cipita … son piano et, feignant de chanter un
r‚citatif de l'op‚ra alors … la mode, elle lui dit, en phrases
interrompues par le d‚sespoir et la crainte d'ˆtre comprise par les
sentinelles qui se promenaient sous la fenˆtre:
- Grand Dieu! vous ˆtes encore en vie? Que ma reconnaissance est grande
envers le Ciel! Barbone, ce ge“lier dont vous punŒtes l'insolence le
jour de votre entr‚e ici, avait disparu, il n'‚tait plus dans la
citadelle: avant-hier soir il est rentr‚, et depuis hier j'ai lieu de
croire qu'il cherche … vous empoisonner. Il vient r“der dans la cuisine
particuliŠre du palais qui fournit vos repas. Je ne sais rien de s–r,
mais ma femme de chambre croit que cette figure atroce ne vient dans
les cuisines du palais que dans le dessein de vous “ter la vie. Je
mourais d'inqui‚tude ne vous voyant point paraŒtre, je vous croyais
mort. Abstenez-vous de tout aliment jusqu'… nouvel avis, je vais faire
l'impossible pour vous faire parvenir quelque peu de chocolat. Dans
tous les cas, ce soir … neuf heures, si la bont‚ du Ciel veut que vous
ayez un fil, ou que vous puissiez former un ruban avec votre linge,
laissez-le descendre de votre fenˆtre sur les orangers, j'y attacherai
une corde que vous retirerez … vous, et … l'aide de cette corde je vous
ferai passer du pain et du chocolat.
Fabrice avait conserv‚ comme un tr‚sor le morceau de charbon qu'il
avait trouv‚ dans le poˆle de sa chambre: il se hƒta de profiter de
l'‚motion de Cl‚lia, et d'‚crire sur sa main une suite de lettres dont
l'apparition successive formait ces mots:
- Je vous aime, et la vie ne m'est pr‚cieuse que parce que je vous
vois; surtout envoyez-moi du papier et un crayon.
Ainsi que Fabrice l'avait esp‚r‚, l'extrˆme terreur qu'il lisait dans
les traits de Cl‚lia empˆcha la jeune fille de rompre l'entretien aprŠs
ce mot si hardi, je vous aime; elle se contenta de t‚moigner beaucoup
d'humeur. Fabrice eut l'esprit d'ajouter:
- Par le grand vent qu'il fait aujourd'hui, je n'entends que fort
imparfaitement les avis que vous daignez me donner en chantant, le son
du piano couvre la voix. Qu'est-ce que c'est par exemple, que ce poison
dont vous me parlez?
A ce mot, la terreur de la jeune fille reparut tout entiŠre; elle se
mit … la hƒte … tracer de grandes lettres … l'encre sur les pages d'un
livre qu'elle d‚chira, et Fabrice fut transport‚ de joie en voyant
enfin ‚tabli, aprŠs trois mois de soins, ce moyen de correspondance
qu'il avait si vainement sollicit‚. Il n'eut garde d'abandonner la
petite ruse qui lui avait si bien r‚ussi, il aspirait … ‚crire des
lettres, et feignait … chaque instant de ne pas bien saisir les mots
dont Cl‚lia exposait successivement … ses yeux toutes les lettres.
Elle fut oblig‚e de quitter la voliŠre pour courir auprŠs de son pŠre;
elle craignait par-dessus tout qu'il ne vŒnt l'y chercher; son g‚nie
soup‡onneux n'e–t point ‚t‚ content du grand voisinage de la fenˆtre de
cette voliŠre et de l'abat-jour qui masquait celle du prisonnier.
Cl‚lia elle-mˆme avait eu l'id‚e quelques moments auparavant, lorsque
la non-apparition de Fabrice la plongeait dans une si mortelle
inqui‚tude, que l'on pourrait jeter une petite pierre envelopp‚e d'un
morceau de papier vers la partie sup‚rieure de cet abat-jour; si le
hasard voulait qu'en cet instant le ge“lier charg‚ de la garde de
Fabrice ne se trouvƒt pas dans sa chambre, c'‚tait un moyen de
correspondance certain.
Notre prisonnier se hƒta de construire une sorte de raban avec du
linge; et le soir, un peu aprŠs neuf heures, il entendit fort bien de
petits coups frapp‚s sur les caisses des orangers qui se trouvaient
sous sa fenˆtre; il laissa glisser son ruban qui lui ramena une petite
corde fort longue, … l'aide de laquelle il retira d'abord une provision
de chocolat, et ensuite, … son inexprimable satisfaction, un rouleau de
papier et un crayon. Ce fut en vain qu'il tendit la corde ensuite, il
ne re‡ut plus rien; apparemment que les sentinelles s'‚taient
rapproch‚es des orangers. Mais il ‚tait ivre de joie. Il se hƒta
d'‚crire une lettre infinie … Cl‚lia: … peine fut-elle termin‚e qu'il
l'attacha … sa corde et la descendit. Pendant plus de trois heures il
attendit vainement qu'on vŒnt la prendre, et plusieurs fois la retira
pour y faire des changements."Si Cl‚lia ne voit pas ma lettre ce soir,
se disait-il, tandis qu'elle est encore ‚mue par ses id‚es de poison
peut-ˆtre demain matin rejettera-t-elle bien loin ;'id‚e de recevoir
une lettre."
Le fait est que Cl‚lia n'avait pu se dispenser de descendre … la ville
avec son pŠre: Fabrice en eut presque l'id‚e en entendant, vers minuit
et demi, rentrer la voiture du g‚n‚ral; il connaissait le pas des
chevaux. Quelle ne fut pas sa joie lorsque, quelques minutes aprŠs
avoir entendu le g‚n‚ral traverser l'esplanade et les sentinelles lui
pr‚senter les armes, il sentit s'agiter la corde qu'il n'avait cess‚ de
tenir autour du bras! On attachait un grand poids … cette corde, deux
petites secousses lui donnŠrent le signal de la retirer. Il eut assez
de peine … faire passer au poids qu'il ramenait une corniche
extrˆmement saillante qui se trouvait sous sa fenˆtre.
Cet objet qu'il avait eu tant de peine … faire remonter, c'‚tait une
carafe remplie d'eau et envelopp‚e dans un chƒle. Ce fut avec d‚lices
que ce pauvre jeune homme, qui vivait depuis si longtemps dans une
solitude si complŠte, couvrit ce chƒle de ses baisers. Mais il faut
renoncer … peindre son ‚motion lorsque enfin, aprŠs tant de jours
d'esp‚rance vaine, il d‚couvrit un petit morceau de papier qui ‚tait
attach‚ au chƒle par une ‚pingle.
Ne buvez que de cette eau, vivez avec du chocolat; demain je ferai tout
au monde pour vous faire parvenir du pain, je le marquerai de tous les
c“t‚s avec de petites croix trac‚es … l'encre. C'est affreux … dire,
mais il faut que vous le sachiez, peut-ˆtre Barbone est-il charg‚ de
vous empoisonner. Comment n'avez-vous pas senti que le sujet que vous
traitez dans votre lettre au crayon est fait pour me d‚plaire? Aussi je
ne vous ‚crirais pas sans le danger extrˆme qui vous menace. Je viens
de voir la duchesse, elle se porte bien ainsi que le comte, mais elle
est fort maigrie; ne m'‚crivez plus sur ce sujet: voudriez-vous me
fƒcher?
Ce fut un grand effort de vertu chez Cl‚lia que d'‚crire
l'avant-derniŠre ligne de ce billet. Tout le monde pr‚tendait, dans la
soci‚t‚ de la cour, que Mme Sanseverina prenait beaucoup d'amiti‚ pour
le comte Baldi, ce si bel homme, l'ancien ami de la marquise Raversi.
Ce qu'il y avait de s–r, c'est qu'il s'‚tait brouill‚ de la fa‡on la
plus scandaleuse avec cette marquise qui, pendant six ans, lui avait
servi de mŠre et l'avait ‚tabli dans le monde.
Cl‚lia avait ‚t‚ oblig‚e de recommencer ce petit mot ‚crit … la hƒte,
parce que dans la premiŠre r‚daction il per‡ait quelque chose des
nouvelles amours que la malignit‚ publique supposait … la duchesse.
- Quelle bassesse … moi! s'‚tait-elle ‚cri‚e: dire du mal … Fabrice de
la femme qu'il aime!...
Le lendemain matin, longtemps avant le jour, Grillo entra dans la
chambre de Fabrice, y d‚posa un assez lourd paquet, et disparut sans
mot dire. Ce paquet contenait un pain assez gros, garni de tous les
c“t‚s de petites croix trac‚es … la plume: Fabrice les couvrit de
baisers; il ‚tait amoureux. A c“t‚ du pain se trouvait un rouleau
recouvert d'un grand nombre de doubles de papier; il renfermait six
mille francs en sequins; enfin, Fabrice trouva un beau br‚viaire tout
neuf: une main qu'il commen‡ait … connaŒtre avait trac‚ ces mots … la
marge:
Le poison! Prendre garde … l'eau, au vin, … tout; vivre de chocolat,
tƒcher de faire manger par le chien le dŒner auquel on ne touchera pas;
il ne faut pas paraŒtre m‚fiant, l'ennemi chercherait un autre moyen.
Pas d'‚tourderie, au nom de Dieu! pas de l‚gŠret‚!
Fabrice se hƒta d'enlever ces caractŠres ch‚ris qui pouvaient
compromettre Cl‚lia et de d‚chirer un grand nombre de feuillets du
br‚viaire, … l'aide desquels il fit plusieurs alphabets; chaque lettre
‚tait proprement trac‚e avec du charbon ‚cras‚ d‚lay‚ dans du vin. Ces
alphabets se trouvŠrent secs lorsque … onze heures trois quarts Cl‚lia
parut … deux pas en arriŠre de la fenˆtre de la voliŠre."La grande
affaire maintenant, se dit Fabrice, c'est qu'elle consente … en faire
usage."Mais, par bonheur, il se trouva qu'elle avait beaucoup de choses
… dire au jeune prisonnier sur la tentative d'empoisonnement: un chien
des filles de service ‚tait mort pour avoir mang‚ un plat qui lui ‚tait
destin‚. Cl‚lia, bien loin de faire des objections contre l'usage des
alphabets, en avait pr‚par‚ un magnifique avec de l'encre. La
conversation suivie par ce moyen, assez incommode dans les premiers
moments, ne dura pas moins d'une heure et demie, c'est-…-dire tout le
temps que Cl‚lia put rester … la voliŠre. Deux ou trois fois, Fabrice
se permettant des choses d‚fendues, elle ne r‚pondit pas, et alla
pendant un instant donner … ses oiseaux les soins n‚cessaires.
Fabrice avait obtenu que, le soir en lui envoyant de l'eau, elle lui
ferait parvenir un des alphabets trac‚s par elle avec de l'encre, et
qui se voyait beaucoup mieux. Il ne manqua pas d'‚crire une fort longue
lettre dans laquelle il eut soin de ne point placer de choses tendres,
du moins d'une fa‡on qui p–t offenser. Ce moyen lui r‚ussit; sa lettre
fut accept‚e.
Le lendemain, dans la conversation par les alphabets, Cl‚lia ne lui fit
pas de reproches; elle lui apprit que le danger du poison diminuait; le
Barbone avait ‚t‚ attaqu‚ et presque assomm‚ par les gens qui faisaient
la cour aux filles de cuisine du palais du gouverneur; probablement il
n'oserait plus reparaŒtre dans les cuisines. Cl‚lia lui avoua que, pour
lui, elle avait os‚ voler du contre-poison … son pŠre, elle le lui
envoyait: l'essentiel ‚tait de repousser … l'instant tout aliment
auquel on trouverait une saveur extraordinaire. Cl‚lia avait fait
beaucoup de questions … don Cesare, sans pouvoir d‚couvrir d'o—
provenaient les six cents sequins re‡us par Fabrice; dans tous les cas,
c'‚tait un signe excellent; la s‚v‚rit‚ diminuait.
Cet ‚pisode du poison avan‡a infiniment les affaires de notre
prisonnier; toutefois jamais il ne put obtenir le moindre aveu qui
ressemblƒt … de l'amour, mais il avait le bonheur de vivre de la
maniŠre la plus intime avec Cl‚lia. Tous les matins, et souvent les
soirs, il y avait une longue conversation avec les alphabets; chaque
soir, … neuf heures, Cl‚lia acceptait une longue lettre, et quelquefois
y r‚pondait par quelques mots; elle lui envoyait le journal et quelques
livres; enfin, Grillo avait ‚t‚ amadou‚ au point d'apporter … Fabrice
du pain et du vin, qui lui ‚taient remis journellement par la femme de
chambre de Cl‚lia. Le ge“lier Grillo en avait conclu que le gouverneur
n'‚tait pas d'accord avec les gens qui avaient charg‚ Barbone
d'empoisonner le jeune Monsignore, et il en ‚tait fort aise, ainsi que
tous ses camarades, car un proverbe s'‚tait ‚tabli dans la prison: il
suffit de regarder en face monsignore del Dongo pour qu'il vous donne
de l'argent.
Fabrice ‚tait devenu fort pƒle; le manque absolu d'exercice nuisait …
sa sant‚; … cela prŠs, jamais il n'avait ‚t‚ aussi heureux. Le ton de
la conversation ‚tait intime, et quelquefois fort gai, entre Cl‚lia et
lui. Les seuls moments de la vie de Cl‚lia qui ne fussent pas assi‚g‚s
de pr‚visions funestes et de remords ‚taient ceux qu'elle passait …
s'entretenir avec lui. Un jour elle eut l'imprudence de lui dire:
- J'admire votre d‚licatesse; comme je suis la fille du gouverneur,
vous ne me parlez jamais du d‚sir de recouvrer la libert‚!
- C'est que je me garde bien d'avoir un d‚sir aussi absurde, lui
r‚pondit Fabrice; une fois de retour … Parme, comment vous
reverrais-je? et la vie me serait d‚sormais insupportable si je ne
pouvais vous dire tout ce que je pense... non, pas pr‚cis‚ment tout ce
que je pense, vous y mettez bon ordre; mais enfin, malgr‚ votre
m‚chancet‚, vivre sans vous voir tous les jours serait pour moi un bien
autre supplice que cette prison! de la vie je ne fus aussi heureux!...
N'est-il pas plaisant de voir que le bonheur m'attendait en prison?
- Il y a bien des choses … dire sur cet article, r‚pondit Cl‚lia d'un
air qui devint tout … coup excessivement s‚rieux et presque sinistre.
- Comment! s'‚cria Fabrice fort alarm‚, serais-je expos‚ … perdre cette
place si petite que j'ai pu gagner dans votre coeur, et qui fait ma
seule joie en ce monde?
- Oui, lui dit-elle, j'ai tout lieu de croire que vous manquez de
probit‚ envers moi, quoique passant d'ailleurs dans le monde pour fort
galant homme; mais je ne veux pas traiter ce sujet aujourd'hui.
Cette ouverture singuliŠre jeta beaucoup d'embarras dans leur
conversation, et souvent l'un et l'autre eurent les larmes aux yeux.
Le fiscal g‚n‚ral Rassi aspirait toujours … changer de nom: il ‚tait
bien las de celui qu'il s'‚tait fait, et voulait devenir baron Riva. Le
comte Mosca, de son c“t‚, travaillait, avec toute l'habilet‚ dont il
‚tait capable, … fortifier chez ce juge vendu la passion de la
baronnie, comme il cherchait … redoubler chez le prince la folle
esp‚rance de se faire roi constitutionnel de la Lombardie. C'‚taient
les seuls moyens qu'il e–t pu inventer de retarder la mort de Fabrice.
Le prince disait … Rassi:
- Quinze jours de d‚sespoir et quinze jours d'esp‚rance, c'est par ce
r‚gime patiemment suivi que nous parviendrons … vaincre le caractŠre de
cette femme altiŠre, c'est par ces alternatives de douceur et de duret‚
que l'on arrive … dompter les chevaux les plus f‚roces. Appliquez le
caustique ferme.
En effet, tous les quinze jours on voyait renaŒtre dans Parme un
nouveau bruit annon‡ant la mort prochaine de Fabrice. Ces propos
plongeaient la malheureuse duchesse dans le dernier d‚sespoir. FidŠle …
la r‚solution de ne pas entraŒner le comte dans sa ruine, elle ne le
voyait que deux fois par mois; mais elle ‚tait punie de sa cruaut‚
envers ce pauvre homme par les alternatives continuelles de sombre
d‚sespoir o— elle passait sa vie. En vain le comte Mosca, surmontant la
jalousie cruelle que lui inspiraient les assiduit‚s du comte Baldi, ce
si bel homme, ‚crivait … la duchesse quand il ne pouvait la voir, et
lui donnait connaissance de tous les renseignements qu'il devait au
zŠle du futur baron Riva, la duchesse aurait eu besoin, pour pouvoir
r‚sister aux bruits atroces qui couraient sans cesse sur Fabrice, de
passer sa vie avec un homme d'esprit et de coeur tel que Mosca; la
nullit‚ du Baldi, la laissant … ses pens‚es, lui donnait une fa‡on
d'exister affreuse et le comte ne pouvait parvenir … lui communiquer
ses raisons d'esp‚rer.
Au moyen de divers pr‚textes assez ing‚nieux, ce ministre ‚tait parvenu
… faire consentir le prince … ce que l'on d‚posƒt dans un chƒteau ami,
au centre mˆme de la Lombardie, dans les environs de Sarono, les
archives de toutes les intrigues fort compliqu‚es au moyen desquelles
Ranuce-Ernest IV nourrissait l'esp‚rance archifolle de se faire roi
constitutionnel de ce beau pays.
Plus de vingt de ces piŠces fort compromettantes ‚taient de la main du
prince ou sign‚es par lui, et dans le cas o— la vie de Fabrice serait
s‚rieusement menac‚e, le comte avait le projet d'annoncer … Son Altesse
qu'il allait livrer ces piŠces … une grande puissance qui d'un mot
pouvait l'an‚antir.
Le comte Mosca se croyait s–r du futur baron Riva, il ne craignait que
le poison; la tentative de Barbone l'avait profond‚ment alarm‚, et …
tel point qu'il s'‚tait d‚termin‚ … hasarder une d‚marche folle en
apparence. Un matin il passa … la porte de la citadelle, et fit appeler
le g‚n‚ral Fabio Conti qui descendit jusque sur le bastion au-dessus de
la porte; l…, se promenant amicalement avec lui, il n'h‚sita pas … lui
dire, aprŠs une petite pr‚face aigre-douce et convenable:
- Si Fabrice p‚rit d'une fa‡on suspecte, cette mort pourra m'ˆtre
attribu‚e, je passerai pour un jaloux, ce serait pour moi un ridicule
abominable et que je suis r‚solu de ne pas accepter. Donc, et pour m'en
laver, s'il p‚rit de maladie, je vous tuerai de ma main; comptez
l…-dessus.
Le g‚n‚ral Fabio Conti fit une r‚ponse magnifique et parla de sa
bravoure, mais le regard du comte resta pr‚sent … sa pens‚e.
Peu de jours aprŠs, et comme s'il se f–t concert‚ avec le comte, le
fiscal Rassi se permit une imprudence bien singuliŠre chez un tel
homme. Le m‚pris public attach‚ … son nom qui servait de proverbe … la
canaille, le rendait malade depuis qu'il avait l'espoir fond‚ de
pouvoir y ‚chapper. Il adressa au g‚n‚ral Fabio Conti une copie
officielle de la sentence qui condamnait Fabrice … douze ann‚es de
citadelle. D'aprŠs la loi, c'est ce qui aurait d– ˆtre fait dŠs le
lendemain mˆme de l'entr‚e de Fabrice en prison; mais ce qui ‚tait
inou‹ … Parme, dans ce pays de mesures secrŠtes, c'est que la justice
se permŒt une telle d‚marche sans l'ordre exprŠs du souverain. En
effet, comment nourrir l'espoir de redoubler tous les quinze jours
l'effroi de la duchesse, et de dompter ce caractŠre altier, selon le
mot du prince, une fois qu'une copie officielle de la sentence ‚tait
sortie de la chancellerie de justice? La veille du jour o— le g‚n‚ral
Fabio Conti re‡ut le pli officiel du fiscal Rassi, il apprit que le
commis Barbone avait ‚t‚ rou‚ de coups en rentrant un peu tard … la
citadelle; il en conclut qu'il n'‚tait plus question en certain lieu de
se d‚faire de Fabrice; et, par un trait de prudence qui sauva Rassi des
suites imm‚diates de sa folie, il ne parla point au prince, … la
premiŠre audience qu'il en obtint, de la copie officielle de la
sentence du prisonnier … lui transmise. Le comte avait d‚couvert,
heureusement pour la tranquillit‚ de la pauvre duchesse, que la
tentative gauche de Barbone n'avait ‚t‚ qu'une vell‚it‚ de vengeance
particuliŠre, et il avait fait donner … ce commis l'avis dont on a
parl‚.
Fabrice fut bien agr‚ablement surpris quand, aprŠs cent trente-cinq
jours de prison dans une cage assez ‚troite, le bon aum“nier don Cesare
vint le chercher un jeudi pour le faire promener sur le donjon de la
tour FarnŠse: Fabrice n'y eut pas ‚t‚ dix minutes que, surpris par le
grand air, il se trouva mal.
Don Cesare prit pr‚texte de cet accident pour lui accorder une
promenade d'une demi-heure tous les jours. Ce fut une sottise, ces
promenades fr‚quentes eurent bient“t rendu … notre h‚ros des forces
dont il abusa.
Il y eut plusieurs s‚r‚nades; le ponctuel gouverneur ne les souffrait
que parce qu'elles engageaient avec le marquis Crescenzi sa fille
Cl‚lia, dont le caractŠre lui faisait peur: il sentait vaguement qu'il
n'y avait nul point de contact entre elle et lui, et craignait toujours
de sa part quelque coup de tˆte. Elle pouvait s'enfuir au couvent, et
il restait d‚sarm‚. Du reste, le g‚n‚ral craignait que toute cette
musique dont les sons pouvaient p‚n‚trer jusque dans l‚s cachots les
plus profonds, r‚serv‚s aux plus noirs lib‚raux, ne contŒnt des
signaux. Les musiciens aussi lui donnaient de la jalousie par
eux-mˆmes; aussi, … peine la s‚r‚nade termin‚e, on les enfermait … clef
dans les grandes salles basses du palais du gouverneur, qui de jour
servaient de bureaux pour l'‚tat-major, et on ne leur ouvrait la porte
que le lendemain matin au grand jour. C'‚tait le gouverneur lui-mˆme
qui, plac‚ sur le pont de l'esclave, les faisait fouiller en sa
pr‚sence et leur rendait la libert‚, non sans leur r‚p‚ter plusieurs
fois qu'il ferait pendre … l'instant celui d'entre eux qui aurait
l'audace de se charger de la moindre commission pour quelque
prisonnier. Et l'on savait que dans sa peur de d‚plaire il ‚tait homme
… tenir parole, de fa‡on que le marquis Crescenzi ‚tait oblig‚ de payer
triple ses musiciens fort choqu‚s de cette nuit … passer en prison.
Tout ce que la duchesse put obtenir et … grand-peine de la
pusillanimit‚ de l'un de ces hommes ce fut qu'il se chargerait d'une
lettre pour l… remettre au gouverneur. La lettre ‚tait adress‚e …
Fabrice; on y d‚plorait la fatalit‚ qui faisait que depuis plus de cinq
mois qu'il ‚tait en prison, ses amis du dehors n'avaient pu ‚tablir
avec lui la moindre correspondance.
En entrant … la citadelle, le musicien gagn‚ se jeta aux genoux du
g‚n‚ral Fabio Conti, et lui avoua qu'un prˆtre, … lui inconnu, avait
tellement insist‚ pour le charger d'une lettre adress‚e au sieur del
Dongo, qu'il n'avait os‚ refuser; mais, fidŠle … son devoir, il se
hƒtait de la remettre entre les mains de Son Excellence.
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