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La Chartreuse de Parme

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L'Excellence fut trŠs flatt‚e: elle connaissait les ressources dont la
duchesse disposait, et avait grand-peur d'ˆtre mystifi‚e. Dans sa joie,
le g‚n‚ral alla pr‚senter cette lettre au prince, qui fut ravi.

- Ainsi, la fermet‚ de mon administration est parvenue … me venger!
Cette femme hautaine souffre depuis cinq mois! Mais l'un de ces jours
nous allons faire pr‚parer un ‚chafaud, et sa folle imagination ne
manquera pas de croire qu'il est destin‚ au petit del Dongo.



CHAPITRE XX


Une nuit, vers une heure du matin, Fabrice, couch‚ sur sa fenˆtre,
avait pass‚ la tˆte par le guichet pratiqu‚ dans l'abat-jour, et
contemplait les ‚toiles et l'immense horizon dont on jouit du haut de
la tour FarnŠse. Ses yeux, errant dans la campagne du c“t‚ du bas P“ et
de Ferrare, remarquŠrent par hasard une lumiŠre excessivement petite
mais assez vive, qui semblait partir du haut d'une tour."Cette lumiŠre
ne doit pas ˆtre aper‡ue de la plaine, se dit Fabrice, l'‚paisseur de
la tour l'empˆche d'ˆtre vue d'en bas, ce sera quelque signal pour un
point ‚loign‚."Tout … coup il remarqua que cette lueur paraissait et
disparaissait … des intervalles fort rapproch‚s."C'est quelque jeune
fille qui parle … son amant du village voisin."Il compta neuf
apparitions successives: "Ceci est un I", dit-il. En effet, l'I est la
neuviŠme lettre de l'alphabet. Il y eut ensuite, aprŠs un repos,
quatorze apparitions: "Ceci est un N"; puis, encore aprŠs un repos, une
seule apparition: "C'est un A; le mot est Ina."

Quelle ne fut pas sa joie et son ‚tonnement quand les apparitions
successives, toujours s‚par‚es par de petits repos, vinrent compl‚ter
les mots suivants:


Ina pensa a te.


Evidemment: Gina pense … toi!

Il r‚pondit … l'instant par des apparitions successives de sa lampe au
vasistas par lui pratiqu‚:


Fabrice t'aime!


La correspondance continua jusqu'au jour. Cette nuit ‚tait la cent
soixante-treiziŠme de sa captivit‚, et on lui apprit que depuis quatre
mois on faisait ces signaux toutes les nuits. Mais tout le monde
pouvait les voir et les comprendre; on commen‡a dŠs cette premiŠre nuit
… ‚tablir des abr‚viations: trois apparitions se suivant trŠs
rapidement indiquaient la duchesse; quatre, le prince; deux, le comte
Mosca; deux apparitions rapides suivies de deux lentes voulaient dire
‚vasion. On convint de suivre … l'avenir l'ancien alphabet alla monaca,
qui, afin de n'ˆtre pas devin‚ par des indiscrets, change le num‚ro
ordinaire des lettres, et leur en donne d'arbitraires; A, par exemple,
porte le num‚ro 10; le B, le num‚ro 3; c'est-…-dire que trois ‚clipses
successives de la lampe veulent dire B, dix ‚clipses successives, l'A,
etc.; un moment d'obscurit‚ fait la s‚paration des mots. On prit
rendez-vous pour le lendemain … une heure aprŠs minuit, et le lendemain
la duchesse vint … cette tour qui ‚tait … un quart de lieue de la
ville. Ses yeux se remplirent de larmes en voyant les signaux faits par
ce Fabrice qu'elle avait cru mort si souvent. Elle lui dit elle-mˆme
par des apparitions de lampe: Je t'aime, bon courage, sant‚, bon
espoir! Exerce tes forces dans ta chambre. tu auras besoin de la force
de tes bras."Je ne l'ai pas vu, se disait la duchesse, depuis le
concert de la Fausta, lorsqu'il parut … la porte de mon salon habill‚
en chasseur. Qui m'e–t dit alors le sort qui nous attendait!"

La duchesse fit faire des signaux qui annon‡aient … Fabrice que bient“t
il serait d‚livr‚, grƒce … la bon t‚ du prince (ces signaux pouvaient
ˆtre compris); puis elle revint … lui dire des tendresses; elle ne
pouvait s'arracher d'auprŠs de lui! Les seules repr‚sentations de
Ludovic, qui, parce qu'il avait ‚t‚ utile … Fabrice, ‚tait devenu son
factotum, purent l'engager, lorsque le jour allait d‚j… paraŒtre, …
discontinuer des signaux qui pouvaient attirer les regards de quelque
m‚chant. Cette annonce plusieurs fois r‚p‚t‚e d'une d‚livrance
prochaine jeta Fabrice dans une profonde tristesse: Cl‚lia, la
remarquant le lendemain, commit l'imprudence de lui en demander la
cause.

- Je me vois sur le point de donner un grave sujet de m‚contentement …
la duchesse.

- Et que peut-elle exiger de vous que vous lui refusiez? s'‚cria Cl‚lia
transport‚e de la curiosit‚ la plus vive.

- Elle veut que je sorte d'ici, lui r‚pondit-il, et c'est … quoi je ne
consentirai jamais.

Cl‚lia ne put r‚pondre, elle le regarda et fondit en larmes. S'il e–t
pu lui adresser la parole de prŠs, peut-ˆtre alors e–t-il obtenu l'aveu
de sentiments dont l'incertitude le plongeait souvent dans un profond
d‚couragement; il sentait vivement que la vie, sans l'amour de Cl‚lia,
ne pouvait ˆtre pour lui qu'une suite de chagrins amers ou d'ennuis
insupportables. Il lui semblait que ce n'‚tait plus la peine de vivre
pour retrouver ces mˆmes bonheurs qui lui semblaient int‚ressants avant
d'avoir connu l'amour, et quoique le suicide ne soit pas encore … la
mode en Italie, il y avait song‚ comme … une ressource, si le destin le
s‚parait de Cl‚lia.

Le lendemain il re‡ut d'elle une fort longue lettre.


Il faut, mon ami, que vous sachiez la v‚rit‚: bien souvent, depuis que
vous ˆtes ici, l'on a cru … Parme que votre dernier jour ‚tait arriv‚.
Il est vrai que vous n'ˆtes condamn‚ qu'… douze ann‚es de forteresse;
mais il est, par malheur, impossible de douter qu'une haine
toute-puissante ne s'attache … vous poursuivre, et vingt fois j'ai
trembl‚ que le poison ne vŒnt mettre fin … vos jours: saisissez donc
tous les moyens possibles de sortir d'ici. Vous voyez que pour vous je
manque aux devoirs les plus saints; jugez de l'imminence du danger par
les choses que je me hasarde … vous dire et qui sont si d‚plac‚es dans
ma bouche. S'il le faut absolument, s'il n'est aucun autre moyen de
salut, fuyez. Chaque instant que vous passez dans cette forteresse peut
mettre votre vie dans le plus grand p‚ril; songez qu'il est un parti …
la cour que la perspective du crime n'arrˆtera jamais dans ses
desseins. Et ne voyez-vous pas tous les projets de ce parti sans cesse
d‚jou‚s par l'habilet‚ sup‚rieure du comte Mosca? Or, on a trouv‚ un
moyen certain de l'exiler de Parme, c'est le d‚sespoir de la duchesse;
et n'est-on pas trop certain d'amener ce d‚sespoir par la mort d'un
jeune prisonnier? Ce mot seul, qui est sans r‚ponse, doit vous faire
juger de votre situation. Vous dites que vous avez de l'amiti‚ pour
moi: songez d'abord que des obstacles insurmontables s'opposent … ce
que ce sentiment prenne jamais une certaine fixit‚ entre nous. Nous
nous serons rencontr‚s dans notre jeunesse, nous nous serons tendu une
main secourable dans une p‚riode malheureuse; le destin m'aura plac‚e
en ce lieu de s‚v‚rit‚ pour adoucir vos peines, mais je me ferais des
reproches ‚ternels si des illusions, que rien n'autorise et
n'autorisera jamais, vous portaient … ne pas saisir toutes les
occasions possibles de soustraire votre vie … un si affreux p‚ril. J'ai
perdu la paix de l'ƒme par la cruelle imprudence que j'ai commise en
‚changeant avec vous quelques signes de bonne amiti‚: Si nos jeux
d'enfant, avec des alphabets vous conduisent … des illusions si peu
fond‚es et qui peuvent vous ˆtre si fatales, ce serait en vain que pour
me justifier je me rappellerais la tentative de Barbone. Je vous aurais
jet‚ moi-mˆme dans un p‚ril bien plus affreux, bien plus certain, en
croyant vous soustraire … un danger du moment; et mes imprudences sont
… jamais impardonnables si elles ont fait naŒtre des sentiments qui
puissent vous porter … r‚sister aux conseils de la duchesse. Voyez ce
que vous m'obligez … vous r‚p‚ter; sauvez-vous, je vous l'ordonne...


Cette lettre ‚tait fort longue; certains passages, tels que le je vous
l'ordonne, que nous venons de transcrire, donnŠrent des moments
d'espoir d‚licieux … l'amour de Fabrice. Il lui semblait que le fond
des sentiments ‚tait assez tendre, si les expressions ‚taient
remarquablement prudentes. Dans d'autres instants, il payait la peine
de sa complŠte ignorance en ce genre de guerre; il ne voyait que de la
simple amiti‚, ou mˆme de l'humanit‚ fort ordinaire, dans cette lettre
de Cl‚lia.

Au reste, tout ce qu'elle lui apprenait ne lui fit pas changer un
instant de dessein: en supposant que les p‚rils qu'elle lui peignait
fussent bien r‚els, ‚tait-ce trop que d'acheter, par quelques dangers
du moment, le bonheur de la voir tous les jours? Quelle vie mŠnerait-il
quand il serait de nouveau r‚fugi‚ … Bologne ou … Florence? car en se
sauvant de la citadelle, il ne pouvait pas mˆme esp‚rer la permission
de vivre … Parme. Et mˆme, quand le prince changerait au point de le
mettre en libert‚ (ce qui ‚tait si peu probable, puisque lui, Fabrice,
‚tait devenu, pour une faction puissante, un moyen de renverser le
comte Mosca), quelle vie mŠnerait-il … Parme, s‚par‚ de Cl‚lia par
toute la haine qui divisait les deux partis? Une ou deux fois par mois,
peut-ˆtre, le hasard les placerait dans les mˆmes salons; mais, mˆme
alors quelle sorte de conversation pourrait-il avoir avec elle? Comment
retrouver cette intimit‚ parfaite dont chaque jour maintenant il
jouissait pendant plusieurs heures? que serait la conversation de
salon, compar‚e … celle qu'ils faisaient avec des alphabets?"Et, quand
je devrais acheter cette vie de d‚lices et cette chance unique de
bonheur par quelques petits dangers, o— serait le mal? Et ne serait-ce
pas encore un bonheur que de trouver ainsi une faible occasion de lui
donner une preuve de mon amour?"

Fabrice ne vit dans la lettre de Cl‚lia que l'occasion de lui demander
une entrevue: c'‚tait l'unique et constant objet de tous ses d‚sirs; il
ne lui avait parl‚ qu'une fois, et encore un instant, au moment de son
entr‚e en prison, et il y avait de cela plus de deux cents jours.

Il se pr‚sentait un moyen facile de rencontrer Cl‚lia: l'excellent abb‚
don Cesare accordait … Fabrice une demi-heure de promenade sur la
terrasse de la tour FarnŠse tous les jeudis, pendant le jour, mais les
autres jours de la semaine, cette promenade, qui pouvait ˆtre remarqu‚e
par tous les habitants de Parme et des environs et compromettre
gravement le gouverneur, n'avait lieu qu'… la tomb‚e de la nuit. Pour
monter sur la terrasse de la tour FarnŠse il n'y avait d'autre escalier
que celui du petit clocher d‚pendant de la chapelle si lugubrement
d‚cor‚e en marbre noir et blanc, et dont le lecteur se souvient
peut-ˆtre. Grillo conduisait Fabrice … cette chapelle, il lui ouvrait
le petit escalier du clocher: son devoir e–t ‚t‚ de l'y suivre, mais,
comme les soir‚es commen‡aient … ˆtre fraŒches, le ge“lier le laissait
monter seul, l'enfermait … clef dans ce clocher qui communiquait … la
terrasse, et retournait se chauffer dans sa chambre. Eh bien! un soir,
Cl‚lia ne pourrait-elle pas se trouver, escort‚e par sa femme de
chambre, dans la chapelle de marbre noir?

Toute la longue lettre par laquelle Fabrice r‚pondait … celle de Cl‚lia
‚tait calcul‚e pour obtenir cette entrevue. Du reste, il lui faisait
confidence avec une sinc‚rit‚ parfaite, et comme s'il se f–t agi d'une
autre personne, de toutes les raisons qui le d‚cidaient … ne pas
quitter la citadelle.

"Je m'exposerais chaque jour … la perspective de mille morts pour avoir
le bonheur de vous parler … l'aide de nos alphabets, qui maintenant ne
nous arrˆtent pas un instant, et vous voulez que je fasse la duperie de
m'exiler … Parme, ou peut-ˆtre … Bologne, ou mˆme … Florence! Vous
voulez que je marche pour m'‚loigner de vous! Sachez qu'un tel effort
m'est impossible; c'est en vain que je vous donnerais ma parole, je ne
pourrais la tenir."

Le r‚sultat de cette demande de rendez-vous fut une absence de Cl‚lia,
qui ne dura pas moins de cinq jours; pendant cinq jours elle ne vint …
la voliŠre que dans les instants o— elle savait que Fabrice ne pouvait
pas faire usage de la petite ouverture pratiqu‚e … l'abat-jour. Fabrice
fut au d‚sespoir; il conclut de cette absence que, malgr‚ certains
regards qui lui avaient fait concevoir de folles esp‚rances, jamais il
n'avait inspir‚ … Cl‚lia d'autres sentiments que ceux d'une simple
amiti‚."En ce cas, se disait-il, que m'importe la vie? que le prince me
la fasse perdre, il sera le bienvenu; raison de plus pour ne pas
quitter la forteresse."Et c'‚tait avec un profond sentiment de d‚go–t
que, toutes les nuits, il r‚pondait aux signaux de la petite lampe. La
duchesse le crut tout … fait fou quand elle lut, sur le bulletin des
signaux que Ludovic lui apportait tous les matins, ces mots ‚tranges:
je ne veux pas me sauver; je veux mourir ici!

Pendant ces cinq journ‚es, si cruelles pour Fabrice, Cl‚lia ‚tait plus
malheureuse que lui; elle avait eu cette id‚e, si poignante pour une
ƒme g‚n‚reuse: "Mon devoir est de m'enfuir dans un couvent, loin de la
citadelle; quand Fabrice saura que je ne suis plus ici, et je le lui
ferai dire par Grillo et par tous les ge“liers, alors il se d‚terminera
… une tentative d'‚vasion."Mais aller au couvent, c'‚tait renoncer …
jamais … revoir Fabrice; et renoncer … le voir quand il donnait une
preuve si ‚vidente que les sentiments qui avaient pu autrefois le lier
… la duchesse n'existaient plus maintenant! Quelle preuve d'amour plus
touchante un jeune homme pouvait-il donner? AprŠs sept longs mois de
prison, qui avaient gravement alt‚r‚ sa sant‚, il refusait de reprendre
sa libert‚. Un ˆtre l‚ger, tel que les discours des courtisans avaient
d‚peint Fabrice aux yeux de Cl‚lia, e–t sacrifi‚ vingt maŒtresses pour
sortir un jour plus t“t de la citadelle; et que n'e–t-il pas fait pour
sortir d une prison o— chaque jour le poison pouvait mettre fin … sa
vie!

Cl‚lia manqua de courage, elle commit la faute insigne de ne pas
chercher un refuge dans un couvent, ce qui en mˆme temps lui e–t donn‚
un moyen tout naturel de rompre avec le marquis Crescenzi. Une fois
cette faute commise, comment r‚sister … ce jeune homme si aimable si
naturel, si tendre, qui exposait sa vie … des p‚rils affreux pour
obtenir le simple bonheur de l'apercevoir d'une fenˆtre … l'autre?
AprŠs cinq jours de combats affreux, entremˆl‚s de moments de m‚pris
pour elle-mˆme, Cl‚lia se d‚termina … r‚pondre … la lettre par laquelle
Fabrice sollicitait le bonheur de lui parler dans la chapelle de marbre
noir. A la v‚rit‚ elle refusait, et en termes assez durs; mais de ce
moment toute tranquillit‚ fut perdue pour elle, … chaque instant son
imagination lui peignait Fabrice succombant aux atteintes du poison,
elle venait six ou huit fois par jour … la voliŠre, elle ‚prouvait le
besoin passionn‚ de s'assurer par ses yeux que Fabrice vivait.

"S'il est encore … la forteresse, se disait-elle, s'il est expos‚ …
toutes les horreurs que la faction Raversi trame peut-ˆtre contre lui
dans le but de chasser le comte Mosca, c est uniquement parce que j'ai
eu la lƒchet‚ de ne pas m'enfuir au couvent! Quel pr‚texte pour rester
ici une fois qu'il e–t ‚t‚ certain que je m'en ‚tais ‚loign‚e … jamais?"

Cette fille si timide … la fois et si hautaine en vint … courir la
chance d'un refus de la part du ge“lier Grillo; bien plus, elle
s'exposa … tous les commentaires que cet homme pourrait se permettre
sur la singularit‚ de sa conduite. Elle descendit … ce degr‚
d'humiliation de le faire appeler, et de lui dire d'une voix tremblante
et qui trahissait tout son secret, que sous peu de jours Fabrice allait
obtenir sa libert‚, que la duchesse Sanseverina se livrait dans cet
espoir aux d‚marches les plus actives, que souvent il ‚tait n‚cessaire
d'avoir … l'instant mˆme la r‚ponse du prisonnier … de certaines
propositions qui ‚taient faites, et qu'elle l'engageait, lui Grillo, …
permettre … Fabrice de pratiquer une ouverture dans l'abat-jour qui
masquait sa fenˆtre, afin qu'elle p–t lui communiquer par signes les
avis qu'elle recevait plusieurs fois la journ‚e de Mme Sanseverina.

Grillo sourit et lui donna l'assurance de son respect et de son
ob‚issance. Cl‚lia lui sut un gr‚ infini de ce qu'il n'ajoutait aucune
parole; il ‚tait ‚vident qu'il savait fort bien tout ce qui se passait
depuis plusieurs mois.

A peine ce ge“lier fut-il hors de chez elle que Cl‚lia fit le signal
dont elle ‚tait convenue pour appeler Fabrice dans les grandes
occasions; elle lui avoua tout ce qu'elle venait de faire.

- Vous voulez mourir par le poison, ajouta-t-elle: j'espŠre avoir le
courage un de ces jours de quitter mon pŠre, et de m'enfuir dans
quelque couvent lointain; voil… l'obligation que je vous aurai; alors
J'espŠre que vous ne r‚sisterez plus aux plans qui peuvent vous ˆtre
propos‚s pour vous tirer d'ici; tant que vous y ˆtes, j'ai des moments
affreux et d‚raisonnables; de la vie je n'ai contribu‚ au malheur de
personne, et il me semble que je suis cause que vous mourrez. Une
pareille id‚e que j'aurais au sujet d'un parfait inconnu me mettrait au
d‚sespoir, jugez de ce que j'‚prouve quand je viens … me figurer qu'un
ami, dont la d‚raison me donne de graves sujets de plaintes, mais
qu'enfin je vois tous les jours depuis si longtemps, est en proie dans
ce moment mˆme aux douleurs de la mort. Quelquefois je sens le besoin
de savoir de vous-mˆme que vous vivez.

"C'est pour me soustraire … cette affreuse douleur que je viens de
m'abaisser jusqu'… demander une grƒce … un subalterne qui pouvait me la
refuser, et qui peut encore me trahir. Au reste, je serais peut-ˆtre
heureuse qu'il vŒnt me d‚noncer … mon pŠre, … l'instant je partirais
pour le couvent, je ne serais plus la complice bien involontaire de vos
cruelles folies. Mais, croyez-moi, ceci ne peut durer longtemps, vous
ob‚irez aux ordres de la duchesse. Etes-vous satisfait, ami cruel?
c'est moi qui vous sollicite de trahir mon pŠre! Appelez Grillo, et
faites-lui un cadeau."

Fabrice ‚tait tellement amoureux, la plus simple expression de la
volont‚ de Cl‚lia le plongeait dans une telle crainte, que mˆme cette
‚trange communication ne fut point pour lui la certitude d'ˆtre aim‚.
Il appela Grillo auquel il paya g‚n‚reusement les complaisances`
pass‚es, et quant … l'avenir, il lui dit que pour chaque jour qu'il lui
permettrait de faire usage de l'ouverture pratiqu‚e dans l'abat-jour,
il recevrait un sequin. Grillo fut enchant‚ de ces conditions.

- Je vais vous parler le coeur sur la main monseigneur: voulez-vous
vous soumettre … manger votre dŒner froid tous les jours? il est un
moyen bien simple d'‚viter le poison. Mais je vous demande la plus
profonde discr‚tion, un ge“lier doit tout voir et ne rien deviner, etc.
Au lieu d'un chien j'en aurai plusieurs, et vous-mˆme vous leur ferez
go–ter de tous les plats dont vous aurez le projet de manger; quant au
vin, je vous donnerai du mien, et vous ne toucherez qu'aux bouteilles
dont j'aurai bu. Mais si Votre Excellence veut me perdre … jamais, il
suffit qu'elle fasse confidence de ces d‚tails mˆmes … Mlle Cl‚lia, les
femmes sont toujours femmes; si demain elle se brouille avec vous,
aprŠs-demain, pour se venger, elle raconte toute cette invention … son
pŠre, dont la plus douce joie serait d'avoir de quoi faire pendre un
ge“lier. AprŠs Barbone, c'est peut-ˆtre l'ˆtre le plus m‚chant de la
forteresse, et c'est l… ce qui fait le vrai danger de votre position,
il sait manier le poison, soyez-en s–r, et il ne me pardonnerait pas
cette id‚e d'avoir trois ou quatre petits chiens.

Il y eut une nouvelle s‚r‚nade. Maintenant Grillo r‚pondait … toutes
les questions de Fabrice; il s'‚tait bien promis toutefois d'ˆtre
prudent, et de ne point trahir Mlle Cl‚lia, qui selon lui, tout en
‚tant sur le point d'‚pouser l‚ marquis Crescenzi, l'homme le plus
riche des Etats de Parme n'en faisait pas moins l'amour, autant que les
murs de la prison le permettaient avec l'aimable monsignore del Dongo.
Il r‚pondait aux derniŠres questions de celui-ci sur la s‚r‚nade,
lorsqu'il eut l'‚tourderie d'ajouter

- On pense qu'il l'‚pousera bient“t.

On peut juger de l'effet de ce simple mot sur Fabrice. La nuit il ne
r‚pondit aux signaux de la lampe que pour annoncer qu'il ‚tait malade.
Le lendemain matin, dŠs les dix heures, Cl‚lia ayant paru … la voliŠre,
il lui demanda, avec un ton de politesse c‚r‚monieuse bien nouveau
entre eux, pourquoi elle ne lui avait pas dit tout simplement qu'elle
aimait le marquis Crescenzi, et qu'elle ‚tait sur le point de l'‚pouser.

- C'est que rien de tout cela n'est vrai, r‚pondit Cl‚lia avec
impatience.

Il est v‚ritable aussi que le reste de sa r‚ponse fut moins net:
Fabrice le lui fit remarquer et profita de l'occasion pour renouveler
la demande d'une entrevue. Cl‚lia, qui voyait sa bonne foi mise en
doute, l'accorda presque aussit“t, tout en lui faisant observer qu'elle
se d‚shonorerait … jamais aux yeux de Grillo. Le soir, quand la nuit
fut faite, elle parut, accompagn‚e de sa femme de chambre, dans la
chapelle de marbre noir; elle s'arrˆta au milieu, … c“t‚ de la lampe de
veille; la femme de chambre et Grillo retournŠrent … trente pas auprŠs
de la porte. Cl‚lia, toute tremblante, avait pr‚par‚ un beau discours,
son but ‚tait de ne point faire d'aveu compromettant, mais la logique
de la passion est pressante; le profond int‚rˆt qu'elle met … savoir la
v‚rit‚ ne lui permet point de garder de vains m‚nagements, en mˆme
temps que l'extrˆme d‚vouement qu'elle sent pour ce qu'elle aime lui
“te la crainte d'offenser. Fabrice fut d'abord ‚bloui de la beaut‚ de
Cl‚lia, depuis prŠs de huit mois il n'avait vu d'aussi prŠs que des
ge“liers. Mais le nom du marquis Crescenzi lui rendit toute sa fureur,
elle augmenta quand il vit clairement que Cl‚lia ne r‚pondait qu'avec
des m‚nagements prudents; Cl‚lia elle-mˆme comprit qu'elle augmentait
les soup‡ons au lieu de les dissiper. Cette sensation fut trop cruelle
pour elle.

- Serez-vous bien heureux, lui dit-elle avec une sorte de colŠre et les
larmes aux yeux, de m'avoir fait passer par-dessus tout ce que je me
dois … moi-mˆme? Jusqu'au 3 ao–t de l'ann‚e pass‚e, je n'avais ‚prouv‚
que de l'‚loignement pour les hommes qui avaient cherch‚ … me plaire.
J'avais un m‚pris sans borne et probablement exag‚r‚ pour le caractŠre
des courtisans, tout ce qui ‚tait heureux … cette cour me d‚plaisait.
Je trouvai au contraire des qualit‚s singuliŠres … un prisonnier qui le
3 ao–t fut amen‚ dans cette citadelle. J'‚prouvai, d'abord sans m'en
rendre compte, tous les tourments de la jalousie. Les grƒces d'une
femme charmante, et de moi bien connue, ‚taient des coups de poignard
pour mon coeur, parce que je croyais, et je crois encore un peu`, que
ce prisonnier lui ‚tait attach‚. Bient“t les pers‚cutions du marquis
Crescenzi, qui avait demand‚ ma main, redoublŠrent; il est fort riche
et nous n'avons aucune fortune; je les repoussais avec une grande
libert‚ d'esprit, lorsque mon pŠre pronon‡a le mot fatal de couvent; je
compris que si je quittais la citadelle je ne pourrais plus veiller sur
la vie du prisonnier dont le sort m'int‚ressait. Le chef-d'oeuvre de
mes pr‚cautions avait ‚t‚ que jusqu'… ce moment il ne se doutƒt en
aucune fa‡on des affreux dangers qui mena‡aient sa vie. Je m'‚tais bien
promis de ne jamais trahir ni mon pŠre ni mon secret, mais cette femme
d'une activit‚ admirable, d'un esprit sup‚rieur, d'une volont‚
terrible, qui protŠge ce prisonnier, lui offrit, … ce que je suppose,
des moyens d'‚vasion, il les repoussa et voulut me persuader qu'il se
refusait … quitter la citadelle pour ne pas s'‚loigner de moi. Alors je
fis une grande faute, je combattis pendant cinq jours, j'aurais d– …
l'instant me r‚fugier au couvent et quitter la forteresse: cette
d‚marche m'offrait un moyen bien simple de rompre avec le marquis
Crescenzi. Je n'eus point le courage de quitter la forteresse et je
suis une fille perdue; je me suis attach‚e … un homme l‚ger: je sais
quelle a ‚t‚ sa conduite … Naples; et quelle raison aurais-je de croire
qu'il aura chang‚ de caractŠre? Enferm‚ dans une prison s‚vŠre, il a
fait la cour … la seule femme qu'il p–t voir, elle a ‚t‚ une
distraction pour son ennui. Comme il ne pouvait lui parler qu'avec
certaines difficult‚s, cet amusement a pris la fausse apparence d'une
passion. Ce prisonnier s'‚tant fait un nom dans le monde par son
courage, il s'imagine prouver que son amour est mieux qu'un simple go–t
passager, en s'exposant … d'assez grands p‚rils pour continuer … voir
la personne qu'il croit aimer. Mais dŠs qu'il sera dans une grande
ville, entour‚ de nouveau des s‚ductions de la soci‚t‚, il sera de
nouveau ce qu'il a toujours ‚t‚, un homme du monde adonn‚ aux
dissipations, … la galanterie, et sa pauvre compagne de prison finira
ses jours dans un couvent, oubli‚e de cet ˆtre l‚ger, et avec le mortel
regret de lui avoir fait un aveu.

Ce discours historique, dont nous ne donnons que les principaux traits,
fut, comme on le pense bien, vingt fois interrompu par Fabrice. Il
‚tait ‚perdument amoureux, aussi il ‚tait parfaitement convaincu qu'il
n'avait jamais aim‚ avant d'avoir vu Cl‚lia, et que la destin‚e de sa
vie ‚tait de ne vivre que pour elle.

Le lecteur se figure sans doute les belles choses qu'il disait, lorsque
la femme de chambre avertit sa maŒtresse que onze heures et demie
venaient de sonner, et que le g‚n‚ral pouvait rentrer … tout moment; la
s‚paration fut cruelle.

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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.