A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

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Il faut avouer qu'il y avait des journ‚es o— la comtesse n'adressait la
parole … personne; on la voyait se promener sous les hauts
chƒtaigniers, plong‚e dans de sombres rˆveries; elle avait trop
d'esprit pour ne pas sentir parfois l'ennui qu'il y a … ne pas ‚changer
ses id‚es. Mais le lendemain elle riait comme la veille: c'‚taient les
dol‚ances de la marquise, sa belle-soeur, qui produisaient ces
impressions sombres sur cette ƒme naturellement si agissante.

- Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
chƒteau! s'‚criait la marquise.

Avant l'arriv‚e de la comtesse, elle n'avait pas mˆme le courage
d'avoir de ces regrets.

L'on v‚cut ainsi pendant l'hiver de 1814 … 1815. Deux fois, malgr‚ sa
pauvret‚, la comtesse vint passer quelques jours … Milan; il s'agissait
de voir un ballet sublime de Vigano, donn‚ au th‚ƒtre de la Scala, et
le marquis ne d‚fendait point … sa femme d'accompagner sa belle-soeur.
On allait toucher les quartiers de la petite pension, et c'‚tait la
pauvre veuve du g‚n‚ral cisalpin qui prˆtait quelques sequins … la
richissime marquise del Dongo. Ces parties ‚taient charmantes; on
invitait … dŒner de vieux amis, et l'on se consolait en riant de tout,
comme de vrais enfants. Cette gaiet‚ italienne, pleine de brio et
d'impr‚vu, faisait oublier la tristesse sombre que les regards du
marquis et de son fils aŒn‚ r‚pandaient autour d'eux … Grianta.
Fabrice, … peine ƒg‚ de seize ans, repr‚sentait fort bien le chef de la
maison.

Le 7 mars 1815 les dames ‚taient de retour, depuis l'avant-veille, d'un
charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle
all‚e de platanes, r‚cemment prolong‚e sur l'extrˆme bord du lac. Une
barque parut, venant du c“t‚ de C“me, et fit des signes singuliers. Un
agent du marquis sauta sur la digue: Napol‚on venait de d‚barquer au
golfe de Juan. L'Europe eut la bonhomie d'ˆtre surprise de cet
‚v‚nement, qui ne surprit pont le marquis del Dongo, il ‚crivit … son
souverain une lettre pleine d'effusion de coeur; il lui offrait ses
talents et plusieurs millions, et lui r‚p‚tait que ses ministres
‚taient des jacobins d'accord avec les meneurs de Paris.

Le 8 mars, … six heures du matin, le marquis, revˆtu de ses insignes,
se faisait dicter, par son fils aŒn‚, le brouillon d'une troisiŠme
d‚pˆche politique il s'occupait avec gravit‚ … la transcrire de sa
belle ‚criture soign‚e, sur du papier portant en filigrane l'effigie du
souverain. Au mˆme instant Fabrice se faisait annoncer chez la comtes
se Pietranera.

- Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l'Empereur, qui est aussi roi
d'Italie; il avait tant d'amiti‚ pour ton mari! Je passe par la Suisse.
Cette nuit, … Menaggio, mon ami Vasi, le marchand de baromŠtres, m'a
donn‚ son passeport; maintenant donne-moi quelques napol‚ons, car je
n'en ai que deux … moi; mais s'il le faut, j'irai … pied.

La comtesse pleurait de joie et d'angoisse.

- Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette id‚e te soit venue!
s'‚criait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

Elle se leva et alla prendre dans l'armoire au linge, o— elle ‚tait
soigneusement cach‚e, une petite bourse orn‚e de perles; c'‚tait tout
ce qu'elle poss‚dait au monde.

- Prends, dit-elle … Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
Que restera-t-il … ta malheureuse mŠre et … moi. si tu nous manques?
Quant au succŠs de Napol‚on, il est impossible, mon pauvre ami; nos
messieurs sauront bien le faire p‚rir. N'as-tu pas entendu, il y a huit
jours, … Milan, l'histoire des vingt-trois projets d'assassinat tous si
bien combin‚s et auxquels il n'‚chappa que par miracle? et alors il
‚tait tout-puissant. Et tu as vu que ce n'est pas la volont‚ de le
perdre qui manque … nos ennemis la France n'‚tait plus rien depuis son
d‚part.

C'‚tait avec l'accent de l'‚motion la plus vive que la comtesse parlait
… Fabrice des futures destin‚es de Napol‚on.

- En te permettant d'aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j'ai de
plus cher au monde, disait-elle.

Les yeux de Fabrice se mouillŠrent, il r‚pandit des larmes en
embrassant la comtesse, mais sa r‚solution de partir ne fut pas un
instant ‚branl‚e. Il expliquait avec effusion … cette amie si chŠre
toutes les raisons qui le d‚terminaient, et que nous prenons la libert‚
de trouver bien plaisantes.

- Hier soir, il ‚tait six heures moins sept minutes, nous nous
promenions, comme tu sais sur le bord du lac dans l'all‚e de platanes,
au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. L…,
pour la premiŠre fois, j'ai remarqu‚ au loin le bateau qui venait de
C“me, porteur d'une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
sans songer … l'Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
peuvent voyager, tout … coup j'ai ‚t‚ saisi d'une ‚motion profonde. Le
bateau a pris terre, l'agent a parl‚ bas … mon pŠre, qui a chang‚ de
couleur, et nous a pris … part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
joie dont mes yeux ‚taient inond‚s. Tout … coup, … une hauteur immense
et … ma droite j'ai vu un aigle, l'oiseau de Napol‚on; il volait
majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par cons‚quent vers
Paris. Et moi aussi, me suis-je dit … l'instant, je traverserai la
Suisse avec la rapidit‚ de l'aigle, et j'irai offrir … ce grand homme
bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
A l'instant, quand je voyais encore l'aigle, par un effet singulier mes
larmes se sont taries; et la preuve que cette id‚e vient d'en haut,
c'est qu'au mˆme moment, sans discuter, j'ai pris ma r‚solution et j'ai
vu les moyens d'ex‚cuter ce voyage. En un clin d'oeil toutes les
tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
dimanches, ont ‚t‚ comme enlev‚es par un souffle divin. J'ai vu cette
grande image de l'Italie se relever de la fange o— les Allemands la
retiennent plong‚e'; elle ‚tendait ses bras meurtris et encore … demi
charg‚s de chaŒnes vers son roi et son lib‚rateur. Et moi, me suis-je
dit, fils encore inconnu de cette mŠre malheureuse, je partirai, j'irai
mourir ou vaincre avec cet homme marqu‚ par le destin, et qui voulut
nous laver du m‚pris que nous jettent mˆme les plus esclaves et les
plus vils parmi les habitants de l'Europe.

"Tu sais, ajouta-t-il … voix basse en se rapprochant de la comtesse, et
fixant sur elle ses yeux d'o— jaillissaient des flammes, tu sais ce
jeune marronnier que ma mŠre, l'hiver de ma naissance, planta elle-mˆme
au bord de la grande fontaine dans notre forˆt, … deux lieues d'ici:
avant de rien faire, j'ai voulu l'aller visiter. Le printemps n'est pas
trop avanc‚, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce
sera un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l'‚tat de torpeur
o— je languis dans ce triste et froid chƒteau. Ne trouves-tu pas que
ces vieux murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du
despotisme, sont une v‚ritable image du triste hiver? ils sont pour moi
ce que l'hiver est pour mon arbre.

"Le croirais-tu, Gina? hier soir … sept heures et demie j'arrivais …
mon marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles d‚j…
assez grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J'ai bˆch‚ la
terre avec respect … l'entour de l'arbre ch‚ri. Aussit“t, rempli d'un
transport nouveau, j'ai travers‚ la montagne; je suis arriv‚ … Menagio:
il me fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait vol‚,
il ‚tait d‚j… une heure du matin quand je me suis vu … la porte de
Vasi. Je pensais devoir frapper longtemps pour le r‚veiller; mais il
‚tait debout avec trois de ses amis. A mon premier mot,"Tu vas
rejoindre Napol‚on!"s'est-il ‚cri‚; et il m'a saut‚ au cou. Les autres
aussi m'ont embrass‚ avec transport."Pourquoi suis-je mari‚!"disait
l'un d'eux."

Mme Pietranera ‚tait devenue pensive, elle crut devoir pr‚senter
quelques objections. Si Fabrice e–t eu la moindre exp‚rience, il e–t
bien vu que la comtesse elle-mˆme ne croyait pas aux bonnes raisons
qu'elle se hƒtait de lui donner. Mais, … d‚faut d'exp‚rience, il avait
de la r‚solution; il ne daigna pas mˆme ‚couter ces raisons. La
comtesse se r‚duisit bient“t … obtenir de lui que du moins il fŒt part
de son projet … sa mŠre.

- Elle le dira … mes soeurs, et ces femmes me trahiront … leur insu!
s'‚cria Fabrice avec une sorte de hauteur h‚ro‹que.

- Parlez donc avec plus de respect. dit la comtesse souriant au milieu
de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous d‚plairez
toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les ƒmes prosa‹ques.

La marquise fondit en larmes en apprenant l'‚trange projet de son fils;
elle n'en sentait pas l'h‚ro‹sme, et fit tout son possible pour le
retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, except‚ les murs
d'une prison, ne pourrait l'empˆcher de partir, elle lui remit le peu
d'argent qu'elle poss‚dait; puis elle se souvint qu'elle avait depuis
la veille huit ou dix petits diamants valant peut-ˆtre dix mille
francs, que le marquis lui avait confi‚s pour les faire monter … Milan.
Les soeurs de Fabrice entrŠrent chez leur mŠre tandis que la comtesse
cousait ces diamants dans l'habit de voyage de notre h‚ros; il rendait
… ces pauvres femmes leurs ch‚tifs napol‚ons. Ses soeurs furent
tellement enthousiasm‚es de son projet, elles l'embrassaient avec une
joie si broyante qu'il prit … la main quelques diamants qui restaient
encore … cacher, et voulut partir sur-le-champ.

- Vous me trahiriez … votre insu, dit-il … ses soeurs. Puisque j'ai
tant d'argent, il est inutile d'emporter des hardes; on en trouve
partout.

Il embrassa ces personnes qui lui ‚taient si chŠres, et partit …
l'instant mˆme sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si vite,
craignant toujours d'ˆtre poursuivi par des gens … cheval, que le soir
mˆme il entrait … Lugano. Grƒce … Dieu, il ‚tait dans une ville suisse,
et ne craignait plus d'ˆtre violent‚ sur la route solitaire par des
gendarmes pay‚s par son pŠre. De ce lieu, il lui ‚crivit une belle
lettre, faiblesse d'enfant qui donna de la consistance … la colŠre du
marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage fut
rapide, et il entra en France par Pontarlier. L'Empereur ‚tait … Paris.
L… commencŠrent les malheurs de Fabrice, il ‚tait parti dans la ferme
intention de parler … l'Empereur: jamais il ne lui ‚tait venu …
l'esprit que ce f–t chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
voyait le prince EugŠne et e–t pu lui adresser la parole. A Paris, tous
les matins, il allait dans la cour du chƒteau des Tuileries assister
aux revues pass‚es par Napol‚on; mais jamais il ne put approcher de
l'Empereur. Notre h‚ros croyait tous les Fran‡ais profond‚ment ‚mus
comme lui de l'extrˆme danger que courait la patrie. A la table de
l'h“tel o— il ‚tait descendu, il ne fit point mystŠre de ses projets et
de son d‚vouement; il trouva des jeunes gens d'une douceur aimable,
encore plus enthousiastes que lui, et qui en peu de jours, ne
manquŠrent pas de lui voler tout l'argent qu'il poss‚dait.
Heureusement, par pure modestie, il n'avait pas parl‚ des diamants
donn‚s par sa mŠre. Le matin o—, … la suite d'une orgie, il se trouva
d‚cid‚ment vol‚, il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un
ancien soldat palefrenier du maquignon, et, dans son m‚pris pour les
jeunes Parisiens beaux parleurs, partit pour l'arm‚e. Il ne savait
rien, sinon qu'elle se rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arriv‚
sur la frontiŠre, qu'il trouva ridicule de se tenir dans une maison,
occup‚ … se chauffer devant une bonne chemin‚e, tandis que des soldats
bivouaquaient. Quoi que p–t lui dire son domestique, qui ne manquait
pas de bon sens, il courut se mˆler imprudemment aux bivouacs de l'extrˆ

frontiŠre, sur la route de Belgique. A peine fut-il arriv‚ au premier
bataillon plac‚ … c“t‚ de la route, que les soldats se mirent …
regarder ce jeune bourgeois, dont la mise n'avait rien qui rappelƒt
l'uniforme. La nuit tombait, il faisait un vent froid. Fabrice
s'approcha d'un feu, et demanda l'hospitalit‚ en payant. Les soldats se
regardŠrent ‚tonn‚s surtout de l'id‚e de payer, et lui accordŠrent avec
bont‚ une place au feu, son domestique lui fit un abri. Mais, une heure
aprŠs, l'adjudant du r‚giment passant … port‚e du bivouac, les soldats
allŠrent lui raconter l'arriv‚e de cet ‚tranger parlant mal fran‡ais.
L'adjudant interrogea Fabrice, qui lui parla de son enthousiasme pour
l'Empereur avec un accent fort suspect; sur quoi ce sous-officier le
pria de le suivre jusque chez le colonel, ‚tabli dans une ferme
voisine. Le domestique de Fabrice s'approcha avec les deux chevaux.
Leur vue parut frapper si vivement l'adjudant sous-officier,
qu'aussit“t il changea de pens‚e, et se mit … interroger aussi le
domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d'abord le plan de
campagne de son interlocuteur parla des grandes protections qu'avait
son maŒtre, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux
chevaux. Aussit“t un soldat appel‚ par l'adjudant lui mit la main sur
le collet; un autre soldat prit soin des chevaux, et, d'un air s‚vŠre,
l'adjudant ordonna … Fabrice de le suivre sans r‚pliquer.

AprŠs lui avoir fait faire une bonne lieue, … pied, dans l'obscurit‚
rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
parts ‚clairaient l'horizon, l'adjudant remit Fabrice … un officier de
gendarmerie qui, d'un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromŠtres portant
sa marchandise.

- Sont-ils bˆtes, s'‚cria l'officier, c'est aussi trop fort!

Il fit des questions … notre h‚ros qui parla de l'Empereur et de la
libert‚ dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l'officier
de gendarmerie fut saisi d'un rire fou.

- Parbleu! tu n'es pas trop adroit! s'‚cria-t-il. Il est un peu fort de
caf‚ que l'on ose nous exp‚dier des blancs-becs de ton espŠce!

Et quoi que p–t dire Fabrice, qui se tuait … expliquer qu'en effet il
n'‚tait pas marchand de baromŠtres, l'officier l'envoya … la prison de
B..., petite ville du voisinage o— notre h‚ros arriva sur les trois
heures du matin, outr‚ de fureur et mort de fatigue.

Fabrice, d'abord ‚tonn‚, puis furieux, ne comprenant absolument rien …
ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journ‚es dans cette
mis‚rable prison, il ‚crivait lettres sur lettres au commandant de la
place, et c'‚tait la femme du ge“lier, belle Flamande de trente-six
ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n'avait
nulle envie de faire fusiller un aussi joli gar‡on, et que d'ailleurs
il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
lettres. Le soir fort tard, elle daignait venir ‚couter les dol‚ances
du prisonnier; elle avait dit … son mari que le blanc-bec avait de
l'argent, sur quoi le prudent ge“lier lui avait donn‚ carte blanche.
Elle usa de la permission et re‡ut quelques napol‚ons d'or, car
l'adjudant n'avait enlev‚ que les chevaux, et l'officier de gendarmerie
n'avait rien confisqu‚ du tout. Une aprŠs-midi du mois de juin, Fabrice
entendit une forte canonnade assez ‚loign‚e. On se battait donc enfin!
son coeur bondissait d'impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
dans la ville; en effet un grand mouvement s'op‚rait, trois divisions
traversaient B... Quand, sur les onze heurcs du soir, la femme du
ge“lier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que
de coutume; puis, lui prenant les mains:

- Faites-moi sortir d'ici, je jurerai sur l'honneur de revenir dans la
prison dŠs qu'on aura cess‚ de se battre.

- Balivernes que tout cela! As-tu du quibus?

Il parut inquiet, il ne comprenait pas le mot quibus. La ge“liŠre,
voyant ce mouvement, jugea que les eaux ‚taient basses, et, au lieu de
parler de napol‚ons d'or comme elle l'avait r‚solu, elle ne parla plus
que de francs.

- Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
mettrai un double napol‚on sur chacun des yeux du caporal qui va venir
relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de
prison, et si son r‚giment doit filer dans la journ‚e, il acceptera.

Le march‚ fut bient“t conclu. La ge“liŠre consentit mˆme … cacher
Fabrice dans sa chambre, d'o— il pourrait plus facilement s'‚vader le
lendemain matin.

Le lendemain, avant l'aube, cette femme tout attendrie dit … Fabrice:

- Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain m‚tier:
crois-moi, n'y reviens plus.

- Mais quoi! r‚p‚tait Fabrice, il est donc criminel de vouloir d‚fendre
la patrie?

- Suffit. Rappelle-toi toujours que je t'ai sauv‚ la vie; ton cas ‚tait
net, tu aurais ‚t‚ fusill‚; mais ne le dis … personne, car tu nous
ferais perdre notre place … mon mari et … moi; surtout ne r‚pŠte jamais
ton mauvais conte d'un gentilhomme de Milan d‚guis‚ en marchand de
baromŠtres, c'est trop bˆte. Ecoute-moi bien, je vais te donner les
habits d'un hussard mort avant-hier dans la prison: n'ouvre la bouche
que le moins possible, mais enfin, si un mar‚chal des logis ou un
officier t'interroge de fa‡on … te forcer de r‚pondre, dis que tu es
rest‚ malade chez un paysan qui t'a recueilli par charit‚ comme tu
tremblais la fiŠvre dans un foss‚ de la route. Si l'on n'est pas
satisfait de cette r‚ponse, ajoute que tu vas rejoindre ton r‚giment.
On t'arrˆtera peut-ˆtre … cause de ton accent: alors dis que tu es n‚
en Pi‚mont', que tu es un conscrit rest‚ en France l'ann‚e pass‚e, etc.

Pour la premiŠre fois, aprŠs trente-trois jours de fureur, Fabrice
comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
espion. Il raisonna avec la ge“liŠre, qui, ce matin-l…, ‚tait fort
tendre, et enfin, tandis qu'arm‚e d'une aiguille elle r‚tr‚cissait les
habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement … cette
femme ‚tonn‚e. Elle y crut un instant, il avait l'air si na‹f, et il
‚tait si joli habill‚ en hussard!

- Puisque tu as tant de bonne volont‚ pour te battre, lui dit-elle
enfin … demi persuad‚e, il fallait donc en arrivant … Paris t'engager
dans un r‚giment. En payant … boire … un mar‚chal des logis ton affaire
‚tait faite!

La ge“liŠre ajouta beaucoup de bons avis pour l'avenir, et enfin, … la
petite pointe du jour mit Fabrice hors de chez elle, aprŠs lui avoir
fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait son nom,
quoi qu'il p–t arriver. DŠs que Fabrice fut sorti de la petite ville,
marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui vint un
scrupule."Me voici, se dit-il, avec l'habit et la feuille de route d'un
hussard mort en prison o— l'avait conduit, dit-on, le vol d'une vache
et d‚ quelques couverts d'argent! j'ai pour ainsi dire succ‚d‚ … son
ˆtre... et cela sans le vouloir ni le pr‚voir en aucune maniŠre! Gare
la prison!... Le pr‚sage est clair, j'aurai beaucoup … souffrir de la
prison!"

Il n'y avait pas une heure que Fabrice avait quitt‚ sa bienfaitrice,
lorsque la pluie commen‡a … tomber avec une telle force qu'… peine le
nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrass‚ par des bottes grossiŠres
qui n'‚taient pas faites pour lui. Il fit rencontre d'un paysan mont‚
sur un m‚chant cheval, il acheta le cheval en s'expliquant par signes;
la ge“liŠre lui avait recommand‚ de parler le moins possible, … cause
de son accent.

Ce jour-l… l'arm‚e, qui venait de gagner la bataille de Ligny, ‚tait en
pleine marche sur Bruxelles, on ‚tait … la veille de la bataille de
Waterloo. Sur le midi, la pluie … verse continuant toujours, Fabrice
entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout … fait les
affreux moments de d‚sespoir que venait de lui donner cette prison si
injuste. Il marcha jusqu'… la nuit trŠs avanc‚e, et comme il commen‡ait
… avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
de paysan fort ‚loign‚e de la route. Ce paysan pleurait et pr‚tendait
qu'on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un ‚cu, et il trouva de
l'avoine."Mon cheval n'est pas beau, se dit Fabrice, mais n'importe! il
pourrait bien se trouver du go–t de quelque adjudant", et il alla
coucher … l'‚curie … ses c“t‚s. Une heure avant le jour le lendemain,
Fabrice ‚tait sur la route, et, … forc‚ de caresses, il ‚tait parvenu …
faire prendre le trot … son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
canonnade: c'‚taient les pr‚liminaires de Waterloo.



CHAPITRE III


Fabrice trouva bient“t des vivandiŠres, et l'extrˆme reconnaissance
qu'il avait pour la ge“liŠre de B... le porta … leur adresser la
parole; il demanda … l'une d'elles o— ‚tait le 4c r‚giment de hussards,
auquel il appartenait.

- Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser, mon petit
soldat, dit la cantiniŠre touch‚e par la pƒleur et les beaux yeux de
Fabrice. Tu n'as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de
sabre qui vont se donner aujourd'hui. Encore si tu avais un fusil, je
ne dis pas, tu pourrais lƒcher ta balle tout comme un autre.

Ce conseil d‚plut … Fabrice, mais il avait beau pousser son cheval, il
ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantiniŠre. De temps
… autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empˆchait de
s'entendre, car Fabrice ‚tait tellement hors de lui d'enthousiasme et
de bonheur, qu'il avait renou‚ la conversation. Chaque mot de la
cantiniŠre redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A
l'exception de son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout
dire … cette femme qui semblait si bonne. Elle ‚tait fort ‚tonn‚e et ne
comprenait rien du tout … ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

- Je vois le fin mot, s'‚cria-t-elle enfin d'un air de triomphe: vous
ˆtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du
4'` de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l'uniforme
que vous portez et vous courez aprŠs elle. Vrai, comme Dieu est
l…-haut, vous n'avez jamais ‚t‚ soldat; mais, comme un brave gar‡on que
vous ˆtes, puisque votre r‚giment est au feu, vous voulez y paraŒtre,
et ne pas passer pour un capon.

Fabrice convint de tout: c'‚tait le seul moyen qu'il e–t de recevoir de
bons conseils."J'ignore toutes les fa‡ons d'agir de ces Fran‡ais, se
disait-il, et, si je ne suis pas guid‚ par quelqu'un, je parviendrai
encore … me faire jeter en prison, et l'on me volera mon cheval."

- D'abord, mon petit, lui dit la cantiniŠre, qui devenait de plus en
plus son amie, conviens que tu n'as pas vingt et un ans: c'est tout le
bout du monde si tu en as dix-sept.

C'‚tait la v‚rit‚, et Fabrice l'avoua de bonne grƒce.

- Ainsi, tu n'es pas mˆme conscrit, c'est uniquement … cause des beaux
yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n'est
pas d‚go–t‚e. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu'elle t'a
remis, il faut primo que tu achŠtes un autre cheval; vois comme ta
rosse dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d'un peu prŠs;
c'est l… un cheval de paysan qui te fera tuer dŠs que tu seras en
ligne. Cette fum‚e blanche, que tu vois l…-bas par-dessus la haie, ce
sont des feux de peloton, mon petit! Ainsi, pr‚pare-toi … avoir une
fameuse venette, quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais
aussi bien de manger un morceau tandis que tu en as encore le temps.

Fabrice suivit ce conseil, et, pr‚sentant un napol‚on … la vivandiŠre,
la pria de se payer.

- C'est piti‚ de le voir! s'‚cria cette femme; le pauvre petit ne sait
pas seulement d‚penser son argent! Tu m‚riterais bien qu'aprŠs avoir
empoign‚ ton napol‚on je fisse prendre son grand trot … Cocotte, du
diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
voyant d‚taler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
jamais d'or. Tiens, lui dit-elle, voil… dix-huit francs cinquante
centimes, et ton d‚jeuner te co–te trente sous. Maintenant, nous allons
bient“t avoir des chevaux … revendre. Si la bˆte est petite, tu en
donneras dix francs, et, dans tous les cas jamais plus de vingt francs,
quand ce serait l‚ cheval des quatre fils Aymon.

Le d‚jeuner fini, la vivandiŠre, qui p‚rorait toujours, fut interrompue
par une femme qui s'avan‡ait … travers champs, et qui passa sur la
route.

- Hol…, h‚! lui cria cette femme; hol…! Margot! ton 6c l‚ger est sur la
droite.

- Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandiŠre … notre h‚ros,
mais en v‚rit‚ tu me fais piti‚; j'ai de l'amiti‚ pour toi, sacr‚di‚!
Tu ne sais rien de rien tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
Vi‚ns-t'en au 6c l‚ger avec moi.

- Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
me battre et suis r‚solu d'aller l…-bas vers cette fum‚e blanche.

- Regarde comme ton cheval remue les oreilles! DŠs qu'il sera l…-bas,
quelque peu de vigueur qu'il ait, il te forcera la main il se mettra …
galoper, et Dieu sait o— il te mŠnera. Veux-tu m'en croire? DŠs que tu
seras avec les petits soldats ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
… c“t‚ des soldats et fais comme eux. exactement. Mais, mon Dieu, je
parie que tu ne sais pas seulement d‚chirer une cartouche.

Fabrice, fort piqu‚, avoua cependant … sa nouvelle amie qu'elle avait
devin‚ juste.

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