La Chartreuse de Parme
S >>
Stendhal >> La Chartreuse de Parme
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 | 32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42
- Mais je crains la timidit‚ de votre caractŠre; et d'ailleurs, ajouta
poliment la duchesse, quel int‚rˆt peut vous inspirer un inconnu?
- M. del Dongo est malheureux, et je vous promets que par moi il sera
sauv‚!
Mais la duchesse, ne comptant que fort m‚diocrement sur la pr‚sence
d'esprit d'une jeune personne de vingt ans, avait pris d'autres
pr‚cautions dont elle se garda bien de faire part … la fille du
gouverneur. Comme il ‚tait naturel de le supposer, ce gouverneur se
trouvait … la fˆte donn‚e pour le mariage de la soeur du marquis
Crescenzi. La duchesse se dit que, si elle lui faisait donner un fort
narcotique, on pourrait croire dans le premier moment qu'il s'agissait
d'une attaque d'apoplexie, et alors, au lieu de le placer dans sa
voiture pour le ramener … la citadelle, on pourrait, avec un peu
d'adresse, faire pr‚valoir l'avis de se servir d'une litiŠre, qui se
trouverait par hasard dans la maison o— se donnait la fˆte. L… se
rencontreraient aussi des hommes intelligents, vˆtus en ouvriers
employ‚s pour la fˆte, et qui, dans le trouble g‚n‚ral, s'offriraient
obligeamment pour transporter le malade jusqu'… son palais si ‚lev‚.
Ces hommes, dirig‚s par Ludovic, portaient une assez grande quantit‚ de
cordes, adroitement cach‚es sous leurs habits. On voit que la duchesse
avait r‚ellement l'esprit ‚gar‚ depuis qu'elle songeait s‚rieusement …
la fuite de Fabrice. Le p‚ril de cet ˆtre ch‚ri ‚tait trop fort pour
son ƒme, et surtout durait trop longtemps. Par excŠs de pr‚cautions,
elle faillit faire manquer cette fuite ainsi qu'on va le voir. Tout
s'ex‚cuta comme elle l'avait projet‚, avec cette seule diff‚rence que
le narcotique produisit un effet trop puissant; tout le monde crut, et
mˆme les gens de l'art, que le g‚n‚ral avait une attaque d'apoplexie.
Par bonheur, Cl‚lia, au d‚sespoir ne se douta en aucune fa‡on de la
tentative si criminelle de la duchesse. Le d‚sordre fut tel au moment
de l'entr‚e … la citadelle de la litiŠre o— le g‚n‚ral, … demi mort,
‚tait enferm‚, que Ludovic et ses gens passŠrent sans objection; ils ne
furent fouill‚s que pour la forme au pont de l'Esclave. Quand ils
eurent transport‚ le g‚n‚ral jusqu'… son lit, on les conduisit …
l'office, o— les domestiques les traitŠrent fort bien; mais aprŠs ce
repas qui ne finit que fort prŠs du matin, on leur expliqua que l'usage
de la prison exigeait que, pour le reste de la nuit, ils fussent
enferm‚s … clef dans les salles basses du palais; le lendemain au jour
ils seraient mis en libert‚ par le lieutenant du gouverneur.
Ces hommes avaient trouv‚ le moyen de remettre … Ludovic les cordes
dont ils s'‚taient charg‚s, mais Ludovic eut beaucoup de peine …
obtenir un instant d'attention de Cl‚lia. A la fin, dans un moment o—
elle passait d'une chambre … une autre, il lui fit voir qu'il d‚posait
des paquets de corde dans l'angle obscur d'un des salons du premier
‚tage. Cl‚lia fut profond‚ment frapp‚e de cette circonstance ‚trange:
aussit“t elle con‡ut d'atroces soup‡ons.
- Qui ˆtes-vous? dit-elle … Ludovic.
Et sur la r‚ponse fort ambigu‰ de celui-ci, elle ajouta:
- Je devrais vous faire arrˆter; vous ou les v“tres vous avez
empoisonn‚ mon pŠre!... Avouez … l'instant quelle est la nature du
poison dont vous avez fait usage, afin que le m‚decin de la citadelle
puisse administrer les remŠdes convenables; avouez … l'instant, ou
bien, vous et vos complices, jamais vous ne sortirez de cette citadelle!
- Mademoiselle a tort de s'alarmer, r‚pondit Ludovic, avec une grƒce et
une politesse parfaites; il ne s'agit nullement de poison; on a eu
l'imprudence d'administrer au g‚n‚ral une dose de laudanum, et il
paraŒt que le domestique charg‚ de ce crime a mis dans le verre
quelques gouttes de trop; nous en aurons un remords ‚ternel; mais
Mademoiselle peut croire que, grƒce au ciel, il n'existe aucune sorte
de danger: M. le gouverneur doit ˆtre trait‚ pour avoir pris, par
erreur, une trop forte dose de laudanum; mais, j'ai l'honneur de le
r‚p‚ter … Mademoiselle, le laquais charg‚ du crime ne faisait point
usage de poisons v‚ritables, comme Barbone, lorsqu'il voulut
empoisonner Mgr Fabrice. On n'a point pr‚tendu se venger du p‚ril qu'a
couru Mgr Fabrice; on n'a confi‚ … ce laquais maladroit qu'une fiole o—
il y avait du laudanum, j'en fais le serment … Mademoiselle! Mais il
est bien entendu que, si j'‚tais interrog‚ officiellement, je nierais
tout.
"D'ailleurs, si Mademoiselle parle … qui que ce soit de laudanum et de
poison, f–t-ce … l'excellent don Cesare, Fabrice est tu‚ de la main de
Mademoiselle. Elle rend … jamais impossibles tous les projets de fuite;
et Mademoiselle sait mieux que moi que ce n'est pas avec du simple
laudanum que l'on veut empoisonner Monseigneur; elle sait aussi que
quelqu'un n'a accord‚ qu'un mois de d‚lai pour ce crime, et qu'il y a
d‚j… plus d'une semaine que l'ordre fatal a ‚t‚ re‡u. Ainsi, si elle me
fait arrˆter, ou si seulement elle dit un mot … don Cesare ou … tout
autre, elle retarde toutes nos entreprises de bien plus d'un mois, et
j'ai raison de dire qu'elle tue de sa main Mgr Fabrice."
Cl‚lia ‚tait ‚pouvant‚e de l'‚trange tranquillit‚ de Ludovic.
"Ainsi, me voil… en dialogue r‚gl‚, se dit-elle, avec l'empoisonneur de
mon pŠre, et qui emploie des tournures polies pour me parler! Et c'est
l'amour qui m'a conduite … tous ces crimes!..."
Le remords lui laissait … peine la force de parler; elle dit … Ludovic:
- Je vais vous enfermer … clef dans ce salon. Je cours apprendre au
m‚decin qu'il ne s'agit que de laudanum; mais, grand Dieu! comment lui
dirai-je que je l'ai appris moi-mˆme? Je reviens ensuite vous d‚livrer.
"Mais, dit Cl‚lia, revenant en courant d'auprŠs de la porte, Fabrice
savait-il quelque chose du laudanum?"
- Mon Dieu non, Mademoiselle, il n'y e–t jamais consenti. Et puis, …
quoi bon faire une confidence inutile? nous agissons avec la prudence
la plus stricte. Il s'agit de sauver la vie de Monseigneur, qui sera
empoisonn‚ d'ici … trois semaines; l'ordre en a ‚t‚ donn‚ par quelqu'un
qui d'ordinaire ne trouve point d'obstacle … ses volont‚s; et, pour
tout dire … Mademoiselle, on pr‚tend que c'est le terrible fiscal
g‚n‚ral Rassi qui a re‡u cette commission.
Cl‚lia s'enfuit ‚pouvant‚e: elle comptait tellement sur la parfaite
probit‚ de don Cesare, qu'en employant certaine pr‚caution, elle osa
lui dire qu'on avait administr‚ au g‚n‚ral du laudanum, et pas autre
chose. Sans r‚pondre, sans questionner, don Cesare courut au m‚decin.
Cl‚lia revint au salon, o— elle avait enferm‚ Ludovic dans l'intention
de le presser de questions sur le laudanum. Elle ne l'y trouva plus: il
avait r‚ussi … s'‚chapper. Elle vit sur une table une bourse remplie de
sequins, et une petite boŒte renfermant diverses sortes de poisons. La
vue de ces poisons la fit fr‚mir."Qui me dit, pensa-t-elle, que l'on
n'a donn‚ que du laudanum … mon pŠre et que la duchesse n'a pas voulu
se venger de l… tentative de Barbone?
"Grand Dieu! s'‚cria-t-elle, me voici en rapport avec les empoisonneurs
de mon pŠre! Et je les laisse s'‚chapper! Et peut-ˆtre cet homme, mis …
la question, e–t avou‚ autre chose que du laudanum!"
Aussit“t Cl‚lia tomba … genoux, fondant en larmes, et pria la Madone
avec ferveur.
Pendant ce temps, le m‚decin de la citadelle, fort ‚tonn‚ de l'avis
qu'il recevait de don Cesare, et d'aprŠs lequel il n'avait affaire qu'…
du laudanum, donna les remŠdes convenables qui bient“t firent
disparaŒtre les sympt“mes les plus alarmants. Le g‚n‚ral revint un peu
… lui comme le jour commen‡ait … paraŒtre. Sa premiŠre action marquant
de la connaissance fut de charger d'injures le colonel commandant en
second la citadelle, et qui s'‚tait avis‚ de donner quelques ordres les
plus simples du monde pendant que le g‚n‚ral n'avait pas sa
connaissance.
Le gouverneur se mit ensuite dans une fort grande colŠre contre une
fille de cuisine qui, en lui apportant un bouillon, s'avisa de
prononcer le mot d'apoplexie.
- Est-ce que je suis d'ƒge, s'‚cria-t-il, … avoir des apoplexies? Il
n'y a que mes ennemis acharn‚s qui puissent se plaire … r‚pandre de
tels bruits. Et d'ailleurs, est-ce que j'ai ‚t‚ saign‚, pour que la
calomnie elle-mˆme ose parler d'apoplexie?
Fabrice, tout occup‚ des pr‚paratifs de sa faite, ne put concevoir les
bruits ‚tranges qui remplissaient la citadelle au moment o— l'on y
rapportait le gouverneur … demi mort. D'abord il eut quelque id‚e que
sa sentence ‚tait chang‚e, et qu'on venait le mettre … mort. Voyant
ensuite que personne ne se pr‚sentait dans sa chambre, il pensa que
Cl‚lia avait ‚t‚ trahie, qu'… sa rentr‚e dans la forteresse on lui
avait enlev‚ les cordes que probablement elle rapportait, et qu'enfin
ses projets de fuite ‚taient d‚sormais impossibles. Le lendemain, …
l'aube du jour, il vit entrer dans sa chambre un homme … lui inconnu,
qui, sans mot dire, v d‚posa un panier de fruits: sous les fruits ‚tait
cach‚e la lettre suivante:
P‚n‚tr‚e des remords les plus vifs par ce qui a ‚t‚ fait, non pas,
grƒce au ciel, de mon consentement, mais … l'occasion d'une id‚e que
j'avais eue, j'ai fait voeu … la trŠs sainte Vierge que si, par l'effet
de sa sainte intercession, mon pŠre est sauv‚, jamais je n'opposerai un
refus … ses ordres; j'‚pouserai le marquis aussit“t que j 'en serai
requise par lui, et jamais je ne vous reverrai. Toutefois, je crois
qu'il est de mon devoir d'achever ce qui a ‚t‚ commenc‚. Dimanche
prochain, au retour de la messe o— l'on vous conduira … ma demande
(songez … pr‚parer votre ƒme, vous pourrez vous tuer dans la difficile
entreprise), au retour de la messe, dis-je, retardez le plus possible
votre rentr‚e dans votre chambre; vous y trouverez ce qui vous est
n‚cessaire pour l'entreprise m‚dit‚e. Si vous p‚rissez, j'aurai l'ƒme
navr‚e! Pourrez-vous m'accuser d'avoir contribu‚ … votre mort? La
duchesse elle-mˆme ne m'a-t-elle pas r‚p‚t‚ … diverses reprises que la
faction Raversi l'emporte? On veut lier le prince par une cruaut‚ qui
le s‚pare … jamais du comte Mosca. La duchesse, fondant en larmes, m'a
jur‚ qu'il ne reste que cette ressource: vous p‚rissez si vous ne
tentez rien. Je ne puis plus vous regarder, j 'en ai fait le voeu; mais
si dimanche, vers le soir, vous me voyez entiŠrement vˆtue de noir, …
la fenˆtre accoutum‚e, ce sera le signal que la nuit suivante tout sera
dispos‚ autant qu'il est possible … mes faibles moyens. AprŠs onze
heures, peut-ˆtre seulement … minuit ou une heure, une petite lampe
paraŒtra … ma fenˆtre, ce sera l'instant d‚cisif; recommandez-vous …
votre saint patron, prenez en hƒte les habits de prˆtre dont vous ˆtes
pourvu, et marchez.
Adieu, Fabrice, je serai en priŠre, et r‚pandant les larmes les plus
amŠres, vous pouvez le croire, pendant que vous courrez de si grands
dangers. Si vous p‚rissez, Je ne vous survivrai point; grand Dieu!
qu'est-ce que je dis? mais si vous r‚ussissez, je ne vous reverrai
jamais. -Dimanche, aprŠs la messe, vous trouverez dans votre prison
l'argent, les poisons, les cordes, envoy‚s par cette femme terrible qui
vous aime avec passion, et qui m'a r‚p‚t‚ jusqu'… trois fois qu'il
fallait prendre ce parti. Dieu vous sauve et la sainte Madone!
Fabio Conti ‚tait un ge“lier toujours inquiet, toujours malheureux,
voyant toujours en songe quelqu'un de ses prisonniers lui ‚chapper: il
‚tait abhorr‚ de tout ce qui ‚tait dans la citadelle; mais le malheur
inspirant les mˆmes r‚solutions … tous les hommes, les pauvres
prisonniers, ceux-l… mˆme qui ‚taient enchaŒn‚s dans des cachots hauts
de trois pieds, larges de trois pieds et de huit pieds de longueur et
o— ils ne pouvaient se tenir debout ou assis, tous les prisonniers,
mˆme ceux-l…, dis-je, eurent l'id‚e de faire chanter … leurs frais un
Te Deum lorsqu'ils surent que leur gouverneur ‚tait hors de danger.
Deux ou trois de ces malheureux firent des sonnets en l'honneur de
Fabio Conti. O effet du malheur sur ces hommes! Que celui qui les blƒme
soit conduit par sa destin‚e … passer un an dans un cachot haut de
trois pieds, avec huit onces de pain par jour et je–nant les vendredis.
Cl‚lia, qui ne quittait la chambre de son pŠre que pour aller prier
dans la chapelle, dit que le gouverneur avait d‚cid‚ que les
r‚jouissances n'auraient lieu que le dimanche. Le matin de ce dimanche,
Fabrice assista … la messe et au Te Deum; le soir il y eut feu
d'artifice, et dans les salles basses du chƒteau l'on distribua aux
soldats une quantit‚ de vin quadruple de celle que le gouverneur avait
accord‚e; une main inconnue avait mˆme envoy‚ plusieurs tonneaux
d'eau-de-vie que les soldats d‚foncŠrent. La g‚n‚rosit‚ des soldats qui
s'enivrŠrent ne voulut pas que les cinq soldats qui faisaient faction
comme sentinelles autour du palais souffrissent de leur position; …
mesure qu'ils arrivaient … leurs gu‚rites, un domestique affid‚ leur
donnait du vin, et l'on ne sait par quelle main ceux qui furent plac‚s
en sentinelle … minuit et pendant le reste de la nuit re‡urent aussi un
verre d'eau-de-vie, et l'on oubliait … chaque fois la bouteille auprŠs
de la gu‚rite (comme il a ‚t‚ prouv‚ au procŠs qui suivit).
Le d‚sordre dura plus longtemps que Cl‚lia ne l'avait pens‚, et ce ne
fut que vers une heure que Fabrice, qui, depuis plus de huit jours,
avait sci‚ deux barreaux de sa fenˆtre, celle qui ne donnait pas vers
la voliŠre, commen‡a … d‚monter l'abat-jour; il travaillait presque sur
la tˆte des sentinelles qui gardaient le palais du gouverneur, ils
n'entendirent rien. Il avait fait quelques nouveaux noeuds seulement …
l'immense corde n‚cessaire pour descendre de cette terrible hauteur de
cent quatre-vingts pieds. Il arrangea cette corde en bandouliŠre autour
de son corps: elle le gˆnait beaucoup, son volume ‚tant ‚norme; les
noeuds l'empˆchaient de former masse, et elle s'‚cartait … plus de
dix-huit pouces du corps."Voil… le grand obstacle", se dit Fabrice.
Cette corde arrang‚e tant bien que mal, Fabrice prit celle avec
laquelle il comptait descendre les trente-cinq pieds qui s‚paraient sa
fenˆtre de l'esplanade o— ‚tait le palais du gouverneur. Mais comme
pourtant, quelque enivr‚es que fussent les sentinelles, il ne pouvait
pas descendre exactement sur leurs tˆtes, il sortit, comme nous l'avons
dit, par la seconde fenˆtre de sa chambre, celle qui avait jour sur le
toit d'une sorte de vaste corps de garde. Par une bizarrerie de malade,
dŠs que le g‚n‚ral Fabio Conti avait pu parler, il avait fait monter
deux cents soldats dans cet ancien corps de garde abandonn‚ depuis un
siŠcle. Il disait qu'aprŠs l'avoir empoisonn‚ on voulait l'assassiner
dans son lit, et ces deux cents soldats devaient le garder. On peut
juger de l'effet que cette mesure impr‚vue produisit sur le coeur de
Cl‚lia: cette fille pieuse sentait fort bien jusqu'… quel point elle
trahissait son pŠre, et un pŠre qui venait d'ˆtre presque empoisonn‚
dans l'int‚rˆt du prisonnier qu'elle aimait. Elle vit presque dans
l'arriv‚e impr‚vue de ces deux cents hommes un arrˆt de la Providence
qui lui d‚fendait d'aller plus avant et de rendre la libert‚ … Fabrice.
Mais tout le monde dans Parme parlait de la mort prochaine du
prisonnier. On avait encore trait‚ ce triste sujet … la fˆte mˆme
donn‚e … l'occasion du mariage de la signora Giulia Crescenzi. Puisque
pour une pareille v‚tille, un coup d'‚p‚e maladroit donn‚ … un
com‚dien, un homme de la naissance de Fabrice n'‚tait pas mis en
libert‚ au bout de neuf mois de prison et avec la protection du premier
ministre, c'est qu'il y avait de la politique dans son affaire. Alors,
inutile de s'occuper davantage de lui, avait-on dit; s'il ne convenait
pas au pouvoir de le faire mourir en place publique, il mourrait
bient“t de maladie. Un ouvrier serrurier qui avait ‚t‚ appel‚ au palais
du g‚n‚ral Fabio Conti parla de Fabrice comme d'un prisonnier exp‚di‚
depuis longtemps et dont on taisait la mort par politique. Le mot de
cet homme d‚cida Cl‚lia.
CHAPITRE XXII
Dans la journ‚e Fabrice fut attaqu‚ par quelques r‚flexions s‚rieuses
et d‚sagr‚ables, mais … mesure qu'il entendait sonner les heures qui le
rapprochaient du moment de l'action, il se sentait allŠgre et dispos.
La duchesse lui avait ‚crit qu'il serait surpris par le grand air, et
qu'… peine hors de sa prison il se trouverait dans l'impossibilit‚ de
marcher; dans ce cas il valait mieux pourtant s'exposer … ˆtre repris
que se pr‚cipiter du haut d'un mur de cent quatre-vingts pieds."Si ce
malheur m'arrive, disait Fabrice, je me coucherai contre le parapet, je
dormirai une heure, puis je recommencerai; puisque je l'ai jur‚ …
Cl‚lia, j'aime mieux tomber du haut d'un rempart, si ‚lev‚ qu'il soit
que d'ˆtre toujours … faire des r‚flexions sur l‚ go–t du pain que je
mange. Quelles horribles douleurs ne doit-on pas ‚prouver avant la fin,
quand on meurt empoisonn‚! Fabio Conti n'y cherchera pas de fa‡ons, il
me fera donner de l'arsenic avec lequel il tue les rats de sa
citadelle."
Vers le minuit un de ces brouillards ‚pais et blancs que le P“ jette
quelquefois sur ses rives s'‚tendit d'abord sur la ville, et en sui te
gagna l'esplanade et les bastions au milieu desquels s'‚lŠve la grosse
tour de la citadelle. Fabrice crut voir que du parapet de la
plate-forme, on n'apercevait plus les petits acacias qui environnaient
les jardins ‚tablis par les soldats au pied du mur de cent
quatre-vingts pieds."Voil… qui est excellent", pensat-il.
Un peu aprŠs que minuit et demi eut sonn‚, le signal de la petite lampe
parut … la fenˆtre de la voliŠre. Fabrice ‚tait prˆt … agir; il fit un
signe de croix, puis attacha … son lit la petite corde destin‚e … lui
faire descendre les trente-cinq pieds qui le s‚paraient de la
plate-forme o— ‚tait le palais. Il arriva sans encombre sur le toit du
corps de garde occup‚ depuis la veille par les deux cents hommes de
renfort dont nous avons parl‚. Par malheur les soldats, … minuit trois
quarts qu'il ‚tait alors, n'‚taient pas encore endormis; pendant qu'il
marchait … pas de loup sur le toit de grosses tuiles creuses, Fabrice
les entendait qui disaient que le diable ‚tait sur le toit, et qu'il
fallait essayer de le tuer d'un coup de fusil. Quelques voix
pr‚tendaient que ce souhait ‚tait d'une grande impi‚t‚, d'autres
disaient que si l'on tirait un coup de fusil sans tuer quelque chose,
le gouverneur les mettrait tous en prison pour avoir alarm‚ la garnison
inutilement. Toute cette belle discussion faisait que Fabrice se hƒtait
le plus possible en marchant sur le toit et qu'il faisait beaucoup plus
de bruit. Le fait est qu'au moment o—, pendu … sa corde, il passa
devant les fenˆtres, par bonheur … quatre ou cinq pieds de distance …
cause de l'avance du toit elles ‚taient h‚riss‚es de ba‹onnettes.
Quelques-uns ont pr‚tendu que Fabrice toujours fou eut l'id‚e de jouer
le r“le du diable, et qu'il jeta … ces soldats une poign‚e de sequins.
Ce qui est s–r, c'est qu'il avait sem‚ des sequins sur le plancher de
sa chambre, et il en sema aussi sur la plate-forme dans son trajet de
la tour FarnŠse au parapet, afin de se donner la chance de distraire
les soldats qui auraient pu se mettre … le poursuivre.
Arriv‚ sur la plate-forme et entour‚ de sentinelles qui ordinairement
criaient tous les quarts d'heure une phrase entiŠre: Tout est bien
autour de mon poste, il dirigea ses pas vers le parapet du couchant et
chercha la pierre neuve.
Ce qui paraŒt incroyable et pourrait faire douter du fait si le
r‚sultat n'avait pas eu pour t‚moin une ville entiŠre, c'est que les
sentinelles plac‚es le long du parapet n'aient pas vu et arrˆt‚
Fabrice, … la v‚rit‚, le brouillard dont nous avons parl‚ commen‡ait …
monter, et Fabrice a dit que lorsqu'il ‚tait sur la plate-forme, le
brouillard lui semblait arriv‚ d‚j… jusqu'… la moiti‚ de la tour
FarnŠse. Mais ce brouillard n'‚tait point ‚pais, et il apercevait fort
bien les sentinelles dont quelques-unes se promenaient. Il ajoutait
que, pouss‚ comme par une force surnaturelle, il alla se placer
hardiment entre deux sentinelles assez voisines. Il d‚fit
tranquillement la grande corde qu'il avait autour du corps et qui
s'embrouilla deux fois il lui fallut beaucoup de temps pour la
d‚brouiller et l'‚tendre sur le parapet. Il entendait les soldats
parler de tous les c“t‚s, bien r‚solu … poignarder le premier qui
s'avancerait vers lui."Je n'‚tais nullement troubl‚, ajoutait-il, il me
semblait que j'accomplissais une c‚r‚monie."
Il attacha sa corde enfin d‚brouill‚e … une ouverture pratiqu‚e dans le
parapet pour l'‚coulement des eaux, il monta sur ce mˆme parapet, et
pria Dieu avec ferveur, puis, comme un h‚ros des temps de chevalerie,
il pensa un instant … Cl‚lia."Combien je suis diff‚rent, se dit-il. du
Fabrice l‚ger et libertin qui entra ici il y a neuf mois!"Enfin il se
mit … descendre cette ‚tonnante hauteur. Il agissait m‚caniquement,
dit-il, et comme il e–t fait en plein jour, descendant devant des amis,
pour gagner un pari. Vers le milieu de la hauteur, il sentit tout …
coup ses bras perdre leur force; il croit mˆme qu'il lƒcha la corde un
instant; mais bient“t il la reprit; peut-ˆtre, dit-il, il se retint aux
broussailles sur lesquelles il glissait et qui l'‚corchaient. Il
‚prouvait de temps … autre une douleur atroce entre les ‚paules, elle
allait jusqu'… lui “ter la respiration. Il y avait un mouvement
d'ondulation fort incommode; il ‚tait renvoy‚ sans cesse de la corde
aux broussailles. Il fut touch‚ par plusieurs oiseaux assez gros qu'il
r‚veillait et qui se jetaient sur lui en s'envolant. Les premiŠres fois
il crut ˆtre atteint par des gens descendant de la citadelle par la
mˆme voie que lui pour le poursuivre, et il s'apprˆtait … se d‚fendre.
Enfin il arriva au bas de la grosse tour sans autre inconv‚nient que
d'avoir les mains en sang. Il raconte que depuis le milieu de la tour,
le talus qu'elle forme lui fut fort utile; il frottait le mur en
descendant, et les plantes qui croissaient entre les pierres le
retenaient beaucoup. En arrivant en bas dans les jardins des soldats,
il tomba sur un acacia qui, vu d'en haut, lui semblait avoir quatre ou
cinq pieds de hauteur, et qui en avait r‚ellement quinze ou vingt. Un
ivrogne qui se trouvait l… endormi le prit pour un voleur. En tombant
de cet arbre, Fabrice se d‚mit presque le bras gauche. Il se mit … fuir
vers le rempart, mais, … ce qu'il dit, ses jambes lui semblaient comme
du coton, il n'avait plus aucune force. Malgr‚ le p‚ril, il s'assit et
but un peu d'eau-de-vie qui lui restait. Il s'endormit quelques minutes
au point de ne plus savoir o— il ‚tait; en se r‚veillant il ne pouvait
comprendre comment, se trouvant dans sa chambre, il voyait des arbres.
Enfin la terrible v‚rit‚ revint … sa m‚moire. Aussit“t il marcha vers
le rempart; il y monta par un grand escalier. La sentinelle, qui ‚tait
plac‚e tout prŠs, ronflait dans sa gu‚rite. Il trouva une piŠce de
canon gisant dans l'herbe; il y attacha sa troisiŠme corde; elle se
trouva un peu trop courte, et il tomba dans un foss‚ bourbeux o— il
pouvait y avoir un pied d'eau. Pendant qu'il se relevait et cherchait …
se reconnaŒtre, il se sentit saisi par deux hommes: il eut peur un
instant; mais bient“t il entendit prononcer prŠs de son oreille et …
voix basse:
- Ah! monsignore! monsignore!
Il comprit vaguement que ces hommes appartenaient … la duchesse;
aussit“t il s'‚vanouit profond‚ment. Quelque temps aprŠs il sentit
qu'il ‚tait port‚ par des hommes qui marchaient en silence et fort
vite; puis on s'arrˆta, ce qui lui donna beaucoup d'inqui‚tude. Mais il
n'avait ni la force de parler ni celle d'ouvrir les yeux; il sentit
qu'on le serrait; tout … coup il reconnut le parfum des vˆtements de la
duchesse. Ce parfum le ranima; il ouvrit les yeux; il put prononcer les
mots:
- Ah! chŠre amie!
Puis il s'‚vanouit de nouveau profond‚ment.
Le fidŠle Bruno, avec une escouade de gens de police d‚vou‚s au comte,
‚tait en r‚serve … deux cents pas; le comte lui-mˆme ‚tait cach‚ dans
une petite maison tout prŠs du lieu o— la duchesse attendait. Il n'e–t
pas h‚sit‚, s'il l'e–t fallu, … mettre l'‚p‚e … la main avec quelques
officiers … demi-solde, ses amis intimes; il se regardait comme oblig‚
de sauver la vie … Fabrice, qui lui semblait grandement expos‚, et qui
jadis e–t sa grƒce sign‚e du prince, si lui Mosca n'e–t eu la sottise
de vouloir ‚viter une sottise ‚crite au souverain.
Depuis minuit la duchesse, entour‚e d'hommes arm‚s jusqu'aux dents,
errait dans un profond silence devant les remparts de la citadelle;
elle ne pouvait rester en place, elle pensait qu'elle aurait …
combattre pour enlever Fabrice … des gens qui le poursuivraient. Cette
imagination ardente avait pris cent pr‚cautions, trop longues …
d‚tailler ici, et d'une imprudence incroyable. On a calcul‚ que plus de
quatre-vingts agents ‚taient sur pied cette nuit-l…, s'attendant … se
battre pour quelque chose d'extraordinaire. Par bonheur Ferrante et
Ludovic ‚taient … la tˆte de tout cela, et le ministre de la police
n'‚tait pas hostile; mais le comte lui-mˆme remarqua que la duchesse ne
fut trahie par personne, et qu'il ne sut rien comme ministre.
La duchesse perdit la tˆte absolument en revoyant Fabrice; elle le
serrait convulsivement dans ses bras, puis fut au d‚sespoir en se
voyant couverte de sang: c'‚tait celui des mains de Fabrice; elle le
crut dangereusement bless‚. Aid‚e d'un de ses gens, elle lui “tait son
habit pour le panser, lorsque Ludovic qui, par bonheur, se trouvait l…,
mit d'autorit‚ la duchesse et Fabrice dans une des petites voitures qui
‚taient cach‚es dans un jardin prŠs de la porte de la ville et l'on
partit ventre … terre pour aller passer l‚ P“ prŠs de Sacca. Ferrante,
avec vingt hommes bien arm‚s faisait l'arriŠre-garde, et avait promis
sur sa tˆte d'arrˆter la poursuite. Le comte seul et … pied, ne quitta
les environs de la citadelle que deux heures plus tard, quand il vit
que rien ne bougeait."Me voici en haute trahison!"se disait-il ivre de
joie.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 | 32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41 |
42