La Chartreuse de Parme
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Ludovic eut l'id‚e excellente de placer dans une voiture un jeune
chirurgien attach‚ … la maison de la duchesse, et qui avait beaucoup de
la tournure de Fabrice.
- Prenez la fuite, lui dit-il, du c“t‚ de Bologne; soyez fort
maladroit, tƒchez de vous faire arrˆter alors coupez-vous dans vos
r‚ponses, et enfin avouez que vous ˆtes Fabrice del Dongo; surtout
gagnez du temps. Mettez de l'adresse … ˆtre maladroit, vous en serez
quitte pour un mois de prison, et Madame vous donnera cinquante sequins.
- Est-ce qu'on songe … l'argent quand on sert Madame?
Il partit et fut arrˆt‚ quelques heures plus tard, ce qui causa une
joie bien plaisante au g‚n‚ral Fabio Conti et … Rassi, qui, avec le
danger de Fabrice, voyait s'envoler sa baronnie.
L'‚vasion ne fut connue … la citadelle que sur les six heures du matin,
et ce ne fut qu'… dix qu'on osa en instruire le prince. La duchesse
avait ‚t‚ si bien servie que, malgr‚ le profond sommeil de Fabrice,
qu'elle prenait pour un ‚vanouissement mortel, ce qui fit que trois
fois elle fit arrˆter la voiture, elle passait le P“ dans une barque
comme quatre heures sonnaient. Il y avait des relais sur la rive
gauche; on fit encore deux lieues avec une extrˆme rapidit‚, puis on
fut arrˆt‚ plus d'une heure pour la v‚rification des passeports. La
duchesse en avait de toutes les sortes pour elle et pour Fabrice; mais
elle ‚tait folle ce jour-l…, elle s'avisa de donner dix napol‚ons au
commis de la police autrichienne, et de lui prendre la main en fondant
en larmes. Ce commis, fort effray‚, recommen‡a l'examen. On prit la
poste; la duchesse payait d'une fa‡on si extravagante, que partout elle
excitait les soup‡ons en ce pays o— tout ‚tranger est suspect. Ludovic
lui vint encore en aide; il dit que Mme la duchesse ‚tait folle de
douleur, … cause de la fiŠvre continue du jeune comte Mosca, fils du
premier ministre de Parme qu'elle emmenait avec elle consulter les
m‚decins de Pavie.
Ce ne fut qu'… dix lieues par-del… le P“ que le prisonnier se r‚veilla
tout … fait, il avait une ‚paule lux‚e et force ‚corchures. La duchesse
avait encore des fa‡ons si extraordinaires que le maŒtre d'une auberge
de village, o— l'on dŒna, crut avoir affaire … une princesse du sang
imp‚rial, et allait lui faire rendre les honneurs qu'il croyait lui
ˆtre dus, lorsque Ludovic dit … cet homme que la princesse le ferait
immanquablement mettre en prison s'il s'avisait de faire sonner les
cloches.
Enfin, sur les six heures du soir, on arriva au territoire pi‚montais.
L… seulement Fabrice ‚tait en toute s–ret‚; on le conduisit dans un
petit village ‚cart‚ de la grande route, on pansa ses mains, et il
dormit encore quelques heures.
Ce fut dans ce village que la duchesse se livra … une action non
seulement horrible aux yeux de la morale, mais qui fut encore bien
funeste … la tranquillit‚ du reste de sa vie. Quelques semaines avant
l'‚vasion de Fabrice, et un jour que tout Parme ‚tait … la porte de la
citadelle pour tƒcher de voir dans la cour l'‚chafaud qu'on dressait en
son honneur, la duchesse avait montr‚ … Ludovic devenu le factotum de
sa maison, le secret au moyen duquel on faisait sortir d'un petit cadre
de fer, fort bien cach‚, une des pierres formant le fond du fameux
r‚servoir d'eau du palais Sanseverina, ouvrage du XIIIe siŠcle, et dont
nous avons parl‚. Pendant que Fabrice dormait dans la trattoria de ce
petit village, la duchesse fit appeler Ludovic; il la crut devenue
folle, tant les regards qu'elle lui lan‡ait ‚taient singuliers.
- Vous devez vous attendre, lui dit-elle, que je vais vous donner
quelques milliers de francs: eh bien! non; je vous connais, vous ˆtes
un poŠte, vous auriez bient“t mang‚ cet argent. Je vous donne la petite
terre de la Ricciarda … une lieue de Casal Maggiore.
Ludovic se jeta … ses pieds fou de joie, et protestant avec l'accent du
coeur que ce n'‚tait point pour gagner de l'argent qu'il avait
contribu‚ … sauver monsignore Fabrice; qu'il l'avait toujours aim‚
d'une affection particuliŠre depuis qu'il avait eu l'honneur de le
conduire une fois en sa qualit‚ de troisiŠme cocher de Madame. Quand
cet homme, qui r‚ellement avait du coeur, crut avoir assez occup‚ une
aussi grande dame, il prit cong‚; mais elle, avec des yeux ‚tincelants,
lui dit:
- Restez.
Elle se promenait sans mot dire dans cette chambre de cabaret,
regardant de temps … autre Ludovic avec des yeux incroyables. Enfin cet
homme, voyant que cette ‚trange promenade ne prenait point de fin, crut
devoir adresser la parole … sa maŒtresse.
- Madame m'a fait un don tellement exag‚r‚, tellement au-dessus de tout
ce qu'un pauvre homme tel que moi pouvait s'imaginer, tellement
sup‚rieur surtout aux faibles services que j'ai eu l'honneur de rendre,
que je crois en conscience ne pas pouvoir garder sa terre de la
Ricciarda. J'ai l'honneur de rendre cette terre … Madame, et de la
prier de m'accorder une pension de quatre cents francs.
- Combien de fois en votre vie, lui dit-elle avec la hauteur la plus
sombre, combien de fois avez-vous ou‹ dire que j'avais d‚sert‚ un
projet une fois ‚nonc‚ par moi?
AprŠs cette phrase, la duchesse se promena encore durant quelques
minutes; puis s'arrˆtant tout … coup, elle s'‚cria:
- C'est par hasard et parce qu'il a su plaire … cette petite fille, que
la vie de Fabrice a ‚t‚ sauv‚e! S'il n'avait ‚t‚ aimable il mourait.
Est-ce que vous pourrez me nier cela? dit-elle en marchant sur Ludovic
avec des yeux o— ‚clatait la plus sombre fureur.
Ludovic recula de quelques pas et la crut folle, ce qui lui donna de
vives inqui‚tudes pour la propri‚t‚ de sa terre de la Ricciarda.
- Eh bien? reprit la duchesse du ton le plus doux et le plus gai, et
chang‚e du tout au tout, je veux que mes bons habitants de Sacca aient
une journ‚e folle et de laquelle ils se souviennent longtemps. Vous
allez retourner … Sacca, avez-vous quelque objection? Pensez-vous
courir quelque danger?
- Peu de chose, Madame: aucun des habitants de Sacca ne dira jamais que
j'‚tais de la suite de monsignore Fabrice. D'ailleurs, si j'ose le dire
… Madame, je br–le de voir ma terre de la Ricciarda: il me semble si
dr“le d'ˆtre propri‚taire!
- Ta gaiet‚ me plaŒt. Le fermier de la Ricciarda me doit, je pense,
trois ou quatre ann‚es de son fermage: je lui fais cadeau de la moiti‚
de ce qu'il me doit, et l'autre moiti‚ de tous ces arr‚rages, je te la
donne, mais … cette condition: tu vas aller … Sacca, tu diras
qu'aprŠs-demain est le jour de la fˆte d'une de mes patronnes, et, le
soir qui suivra ton arriv‚e, tu feras illuminer mon chƒteau de la fa‡on
la plus splendide. N'‚pargne ni argent ni peine: songe qu'il s'agit du
plus grand bonheur de ma vie. De longue main j'ai pr‚par‚ cette
illumination; depuis plus de trois mois j'ai r‚uni dans les caves du
chƒteau tout ce qui peut servir … cette noble fˆte; j'ai donn‚ en d‚p“t
au jardinier toutes les piŠces d'artifice n‚cessaires pour un feu
magnifique: tu le feras tirer sur la terrasse qui regarde le P“. J'ai
quatre-vingt-neuf fontaines de vin dans mon parc. Si le lendemain il me
reste une bouteille de vin qui ne soit pas bue, je dirai que tu n'aimes
pas Fabrice. Quand les fontaines de vin, l'illumination et le feu
d'artifice seront bien en train tu t'esquiveras prudemment, car il est
possible, et c'est mon espoir, qu'… Parme toutes ces belles choses-l…
paraissent une insolence.
- C'est ce qui n'est pas possible seulement, c'est s–r; comme il est
certain aussi que le fiscal Rassi, qui a sign‚ la sentence de
monsignore, en crŠvera de rage. Et mˆme... ajouta Ludovic avec
timidit‚, si Madame voulait faire plus de plaisir … son pauvre
serviteur que de lui donner la moiti‚ des arr‚rages de la Ricciarda,
elle me permettrait de faire une plaisanterie … ce Rassi...
- Tu es un brave homme! s'‚cria la duchesse avec transport, mais je te
d‚fends absolument de rien faire … Rassi; j'ai le projet de le faire
pendre en public, plus tard. Quant … toi, tƒche de ne pas te faire
arrˆter … Sacca, tout serait gƒt‚ si je te perdais.
- Moi, Madame! Quand j'aurai dit que je fˆte une des patronnes de
madame, si la police envoyait trente gendarmes pour d‚ranger quelque
chose, soyez s–re qu'avant d'ˆtre arriv‚s … la croix rouge qui est au
milieu du village, pas un d'eux ne serait … cheval. Ils ne se mouchent
pas du coude, non, les habitants de Sacca; tous contrebandiers finis et
qui adorent Madame.
- Enfin, reprit la duchesse d'un air singuliŠrement d‚gag‚, si je donne
du vin … mes braves gens de Sacca, je veux inonder les habitants de
Parme le mˆme soir o— mon chƒteau sera illumin‚, prends le meilleur
cheval de mon ‚curie, cours … mon palais, … Parme, et ouvre le
r‚servoir.
- Ah! l'excellente id‚e qu'a Madame! s'‚cria Ludovic, riant comme un
fou, du vin aux braves gens de Sacca, de l'eau aux bourgeois de Parme
qui ‚taient si s–rs, les mis‚rables, que monsignore Fabrice allait ˆtre
empoisonn‚ comme le pauvre L...
La joie de Ludovic n'en finissait point; la duchesse regardait avec
complaisance ses rires fous; il r‚p‚tait sans cesse:
- Du vin aux gens de Sacca et de l'eau … ceux de Parme! Madame sait
sans doute mieux que moi que lorsqu'on vida imprudemment le r‚servoir,
il y a une vingtaine d'ann‚es, il y eut jusqu'… un pied d'eau dans
plusieurs des rues de Parme.
- Et de l'eau aux gens de Parme, r‚pliqua la duchesse en riant. La
promenade devant la citadelle e–t ‚t‚ remplie de monde si l'on e–t
coup‚ le cou … Fabrice... Tout le monde l'appelle le grand coupable...
Mais, surtout, fais cela avec adresse, que jamais personne vivante ne
sache que cette inondation a ‚t‚ faite par toi, ni ordonn‚e par moi.
Fabrice, le comte lui-mˆme, doivent ignorer cette folle plaisanterie...
Mais j'oubliais les pauvres de Sacca; va-t'en ‚crire une lettre … mon
homme d'affaires, que je signerai; tu lui diras que pour la fˆte de ma
sainte patronne il distribue cent sequins aux pauvres de Sacca et qu'il
t'ob‚isse en tout pour l'illumination, le feu d'artifice et le vin; que
le lendemain surtout il ne reste pas une bouteille pleine dans mes
caves.
- L'homme d'affaires de Madame ne se trouvera embarrass‚ qu'en un
point: depuis cinq ans que Madame a le chƒteau, elle n'a pas laiss‚ dix
pauvres dans Sacca.
- Et de l'eau pour les gens de Parme! reprit la duchesse en chantant.
Comment ex‚cuteras-tu cette plaisanterie?
- Mon plan est tout fait: je pars de Sacca sur les neuf heures, … dix
et demie mon cheval est … l'Auberge des Trois-Ganaches, sur la route de
Casal Maggiore et de ma terre de la Ricciarda, … onze heures je suis
dans ma chambre au palais, et … onze heures et un quart de l'eau pour
les gens de Parme, et plus qu'ils n'en voudront, pour boire … la sant‚
du grand coupable. Dix minutes plus tard je sors de la ville par la
route de Bologne. Je fais, en passant, un profond salut … la citadelle,
que le courage de monsignore et l'esprit de madame viennent de
d‚shonorer; je prends un sentier dans la campagne, de moi bien connu,
et je fais mon entr‚e … la Ricciarda.
Ludovic jeta les yeux sur la duchesse et fut effray‚: elle regardait
fixement la muraille nue … six pas d'elle, et, il faut en convenir, son
regard ‚tait atroce."Ah! ma pauvre terre! pensa Ludovic; le fait est
qu'elle est folle!"La duchesse le regarda et devina sa pens‚e.
- Ah! monsieur Ludovic le grand poŠte, vous voulez une donation par
‚crit: courez me chercher une feuille de papier.
Ludovic ne se fit pas r‚p‚ter cet ordre, et la duchesse ‚crivit de sa
main une longue reconnaissance antidat‚e d'un an, et par laquelle elle
d‚clarait avoir re‡u, de Ludovic San Micheli, la somme de 80000 francs,
et lui avoir donn‚ en gage la terre de la Ricciarda. Si aprŠs douze
mois r‚volus la duchesse n'avait pas rendu lesdits 80000 francs …
Ludovic, la terre de la Ricciarda resterait sa propri‚t‚.
"Il est beau, se disait la duchesse, de donner … un serviteur fidŠle le
tiers … peu prŠs de ce qui me reste pour moi-mˆme."
- Ah ‡…! dit la duchesse … Ludovic, aprŠs la plaisanterie du r‚servoir,
je ne te donne que deux jours pour te r‚jouir … Casal Maggiore. Pour
que la vente soit valable, dis que c'est une affaire qui remonte … plus
d'un an. Reviens me rejoindre … Belgirate, et cela sans le moindre
d‚lai, Fabrice ira peut-ˆtre en Angleterre o— tu le suivras.
Le lendemain de bonne heure la duchesse et Fabrice ‚taient … Belgirate.
On s'‚tablit dans ce village enchanteur, mais un chagrin mortel
attendait la duchesse sur ce beau lac. Fabrice ‚tait entiŠrement
chang‚; dŠs les premiers moments o— il s'‚tait r‚veill‚ de son sommeil,
la duchesse s'‚tait aper‡u qu'il se passait en lui quelque chose
d'extraordinaire. Le sentiment profond par lui cach‚ avec beaucoup de
soin ‚tait assez bizarre, ce n'‚tait rien moins que ceci: il ‚tait au
d‚sespoir d'ˆtre hors de prison. Il se gardait bien d'avouer cette
cause de sa tristesse, elle . e–t amen‚ des questions auxquelles il ne
voulait pas r‚pondre.
- Mais quoi! lui disait la duchesse ‚tonn‚e cette horrible sensation
lorsque la faim te for‡ait … te nourrir, pour ne pas tomber, d'un de
ces mets d‚testables fournis par la cuisine de la prison, cette
sensation, y a-t-il ici quelque go–t singulier, est-ce que je
m'empoisonne en cet instant, cette sensation ne te fait pas horreur?
- Je pensais … la mort, r‚pondait Fabrice, comme je suppose qu'y
pensent les soldats: c'‚tait une chose possible que je pensais bien
‚viter par mon adresse.
Ainsi quelle inqui‚tude, quelle douleur pour la duchesse! Cet ˆtre
ador‚, singulier, vif, original, ‚tait d‚sormais sous ses yeux en proie
… une rˆverie profonde; il pr‚f‚rait la solitude mˆme au plaisir de
parler de toutes choses, et … coeur ouvert, … la meilleure amie qu'il
e–t au monde. Toujours il ‚tait bon, empress‚, reconnaissant auprŠs de
la duchesse, il e–t comme jadis donn‚ cent fois sa vie pour elle; mais
son ƒme ‚tait ailleurs. On faisait souvent quatre ou cinq lieues sur ce
lac sublime sans se dire une parole. La conversation, l'‚change de
pens‚es froides d‚sormais possible entre eux, e–t peut-ˆtre sembl‚
agr‚able … d'autres; mais eux se souvenaient encore, la duchesse
surtout, de ce qu'‚tait leur conversation avant ce fatal combat avec
Giletti qui les avait s‚par‚s. Fabrice devait … la duchesse l'histoire
des neuf mois pass‚s dans une horrible prison, et il se trouvait que
sur ce s‚jour il n'avait … dire que des paroles brŠves et incomplŠtes.
"Voil… ce qui devait arriver t“t ou tard, se disait la duchesse avec
une tristesse sombre. Le chagrin m'a vieillie, ou bien il aime
r‚ellement, et je n'ai plus que la seconde place dans son
coeur."Avilie, atterr‚e par ce plus grand des chagrins possibles, la
duchesse se disait quelquefois: "Si le ciel voulait que Ferrante f–t
devenu tout … fait fou ou manquƒt de courage, il me semble que je
serais moins malheureuse."DŠs ce moment ce demi-remords empoisonna
l'estime que la duchesse avait pour son propre caractŠre."Ainsi, se
disait-elle avec amertume, je me repens d'une r‚solution prise: Je ne
suis donc plus une del Dongo!
"Le ciel l'a voulu, reprenait-elle: Fabrice est amoureux, et de quel
droit voudrais-je qu'il ne f–t pas amoureux? Une seule parole d'amour
v‚ritable a-t-elle jamais ‚t‚ ‚chang‚e entre nous?"
Cette id‚e si raisonnable lui “ta le sommeil, et enfin ce qui montrait
que la vieillesse et l'affaiblissement de l'ƒme ‚taient arriv‚s pour
elle avec la perspective d'une illustre vengeance, elle ‚tait cent fois
plus malheureuse … Belgirate qu'… Parme. Quant … la personne qui
pouvait causer l'‚trange rˆverie de Fabrice, il n'‚tait guŠre possible
d'avoir des doutes raisonnables: Cl‚lia Conti, cette fille si pieuse,
avait trahi son pŠre puisqu'elle avait consenti … enivrer la garnison,
et jamais Fabrice ne parlait de Cl‚lia! a Mais, ajoutait la duchesse se
frappant la poitrine avec d‚sespoir, si la garnison n'e–t pas ‚t‚
enivr‚e, toutes mes inventions, tous mes soins devenaient inutiles;
ainsi c'est elle qui l'a sauv‚!"
C'‚tait avec une extrˆme difficult‚ que la duchesse obtenait de Fabrice
des d‚tails sur les ‚v‚nements de cette nuit,"qui, se disait la
duchesse, autrefois e–t form‚ entre nous le sujet d'un entretien sans
cesse renaissant! Dans ces temps fortun‚s, il e–t parl‚ tout un jour et
avec une verve et une gaiet‚ sans cesse renaissantes sur la moindre
bagatelle que je m'avisais de mettre en avant."
Comme il fallait tout pr‚voir, la duchesse avait ‚tabli Fabrice au port
de Locarno, ville suisse … l'extr‚mit‚ du lac Majeur. Tous les jours
elle allait le prendre en bateau pour de longues promenades sur le lac.
Eh bien! une fois qu'elle s'avisa de monter chez lui, elle trouva sa
chambre tapiss‚e d'une quantit‚ de vues de la ville de Parme qu'il
avait fait venir de Milan ou de Parme mˆme, pays qu'il aurait d– tenir
en abomination. Son petit salon, chang‚ en atelier, ‚tait encombr‚ de
tout l'appareil d'un peintre … l'aquarelle, et elle le trouva finissant
une troisiŠme vue de la tour FarnŠse et du palais du gouverneur.
- Il ne te manque plus, lui dit-elle d'un air piqu‚, que de faire de
souvenir le portrait de cet aimable gouverneur qui voulait seulement
t'empoisonner. Mais j'y songe, continua la duchesse, tu devrais lui
‚crire une lettre d'excuses d'avoir pris la libert‚ de te sauver et de
donner un ridicule … sa citadelle.
La pauvre femme ne croyait pas dire si vrai: … peine arriv‚ en lieu de
s–ret‚, le premier soin de Fabrice avait ‚t‚ d'‚crire au g‚n‚ral Fabio
Conti une lettre parfaitement polie et dans un certain sens bien
ridicule; il lui demandait pardon de s'ˆtre sauv‚, all‚guant pour
excuse qu'il avait pu croire que certain subalterne de la prison avait
‚t‚ charg‚ de lui administrer du poison. Peu lui importait ce qu'il
‚crivait, Fabrice esp‚rait que les yeux de Cl‚lia verraient cette
lettre, et sa figure ‚tait couverte de larmes en l'‚crivant. Il la
termina par une phrase bien plaisante: il osait dire que, se trouvant
en libert‚, souvent il lui arrivait de regretter sa petite chambre de
la tour FarnŠse. C'‚tait l… la pens‚e capitale de sa lettre, il
esp‚rait que Cl‚lia la comprendrait. Dans son humeur ‚crivante, et
toujours dans l'espoir d'ˆtre lu par quelqu'un, Fabrice adressa des
remerciements … don Cesare, ce bon aum“nier qui lui avait prˆt‚ des
livres de th‚ologie. Quelques jours plus tard, Fabrice engagea le petit
libraire de Locarno … faire le voyage de Milan, o— ce libraire, ami du
c‚lŠbre bibliomane Reina, acheta les plus magnifiques ‚ditions qu'il
put trouver des ouvrages prˆt‚s par don Cesare. Le bon aum“nier re‡ut
ces livres et une belle lettre qui lui disait que, dans des moments
d'impatience, peut-ˆtre pardonnables … un pauvre prisonnier, on avait
charg‚ les marges de ses livres de notes ridicules. On le suppliait en
cons‚quence de les remplacer dans sa bibliothŠque par les volumes que
la plus vive reconnaissance se permettait de lui pr‚senter.
Fabrice ‚tait bien bon de donner le simple nom de notes aux
griffonnages infinis dont il avait charg‚ les marges d'un exemplaire
in-folio des ouvres de saint J‚r“me. Dans l'espoir qu'il pourrait
renvoyer ce livre au bon aum“nier, et l'‚changer contre un autre, il
avait ‚crit jour par jour sur les marges un journal fort exact de tout
ce qui lui arrivait en prison; les grands ‚v‚nements n'‚taient autre
chose que des extases d'amour divin (ce mot divin en rempla‡ait un
autre qu'on n'osait ‚crire). Tant“t cet amour divin conduisait le
prisonnier … un profond d‚sespoir, d'autres fois une voix entendue …
travers les airs rendait quelque esp‚rance et causait des transports de
bonheur. Tout cela, heureusement, ‚tait ‚crit avec une encre de prison,
form‚e de vin, de chocolat et de suie, et don Cesare n'avait fait qu'y
jeter un coup d'oeil en repla‡ant dans sa bibliothŠque le volume de
saint J‚r“me. S'il en avait suivi les marges, il aurait vu qu'un jour
le prisonnier, se croyant empoisonn‚, se f‚licitait de mourir … moins
de quarante pas de distance de ce qu'il avait aim‚ le mieux dans ce
monde. Mais un autre oeil que celui du bon aum“nier avait lu cette page
depuis la fuite. Cette belle id‚e: Mourir prŠs de ce qu'on aime!
exprim‚e de cent fa‡ons diff‚rentes, ‚tait suivie d'un sonnet o— l'on
voyait que l'ƒme s‚par‚e, aprŠs des tourments atroces, de ce corps
fragile qu'elle avait habit‚ pendant vingt-trois ans, pouss‚e par cet
instinct de bonheur naturel … tout ce qui exista une fois, ne
remonterait pas au ciel se mˆler aux choeurs des anges aussit“t qu'elle
serait libre et dans le cas o— le jugement terrible lui accorderait le
pardon de ses p‚ch‚s; mais que, plus heureuse aprŠs la mort qu'elle
n'avait ‚t‚ durant la vie, elle irait … quelques pas de la prison, o—
si longtemps elle avait g‚mi, se r‚unir … tout ce qu'elle avait aim‚ au
monde. Et ainsi, disait le dernier vers du sonnet, j'aurai trouv‚ mon
paradis sur la terre.
Quoiqu'on ne parlƒt de Fabrice … la citadelle de Parme que comme d'un
traŒtre infƒme qui avait viol‚ les devoirs les plus sacr‚s, toutefois
le bon prˆtre don Cesare fut ravi par la vue des beaux livres qu'un
inconnu lui faisait parvenir; car Fabrice avait eu l'attention de
n'‚crire que quelques jours aprŠs l'envoi, de peur que son nom ne fŒt
renvoyer tout le paquet avec indignation. Don Cesare ne parla point de
cette attention … son frŠre, qui entrait en fureur au seul nom de
Fabrice; mais depuis la fuite de ce dernier, il avait repris toute son
ancienne intimit‚ avec son aimable niŠce; et comme il lui avait
enseign‚ jadis quelques mots de latin, il lui fit voir les beaux
ouvrages qu'il recevait. Tel avait ‚t‚ l'espoir du voyageur. Tout …
coup Cl‚lia rougit extrˆmement, elle venait de reconnaŒtre l'‚criture
de Fabrice. De grands morceaux fort ‚troits de papier jaune ‚taient
plac‚s en guise de signets en divers endroits du volume. Et comme il
est vrai de dire qu'au milieu des plats int‚rˆts d'argent, et de la
froideur d‚color‚e des pens‚es vulgaires qui remplissent notre vie, les
d‚marches inspir‚es par une vraie passion manquent rarement de produire
leur effet, comme si une divinit‚ propice prenait le soin de les
conduire par la main, Cl‚lia, guid‚e par cet instinct et par la pens‚e
d'une seule chose au monde, demanda … son oncle de comparer l'ancien
exemplaire de saint J‚r“me avec celui qu'il venait de recevoir. Comment
dire son ravissement au milieu de la sombre tristesse o— l'absence de
Fabrice l'avait plong‚e, lorsqu'elle trouva sur les marges de l'ancien
Saint-J‚r“me le sonnet dont nous avons parl‚, et les m‚moires, jour par
jour, de l'amour qu'on avait senti pour elle!
DŠs le premier jour, elle sut le sonnet par coeur; elle le chantait,
appuy‚e sur sa fenˆtre, devant la fenˆtre d‚sormais solitaire, o— elle
avait vu si souvent une petite ouverture se d‚masquer dans l'abat-jour.
Cet abat-jour avait ‚t‚ d‚mont‚ pour ˆtre plac‚ sur le bureau du
tribunal et servir de piŠce … conviction dans un procŠs ridicule que
Rassi instruisait contre Fabrice, accus‚ du crime de s'ˆtre sauv‚, ou,
comme disait le fiscal en en riant lui-mˆme, de s'ˆtre d‚rob‚ … la
d‚mence d'un prince magnanime!
Chacune des d‚marches de Cl‚lia ‚tait pour elle l'objet d'un vif
remords, et depuis qu'elle ‚tait malheureuse les remords ‚taient plus
vifs. Elle cherchait … apaiser un peu les reproches qu'elle
s'adressait, en se rappelant le voeu de ne jamais revoir Fabrice, fait
par elle … la Madone lors du demi-empoisonnement du g‚n‚ral, et depuis
chaque jour renouvel‚.
Son pŠre avait ‚t‚ malade de l'‚vasion de Fabrice, et, de plus, il
avait ‚t‚ sur le point de perdre sa place, lorsque le prince, dans sa
colŠre, destitua tous les ge“liers de la tour FarnŠse, et les fit
passer comme prisonniers dans la prison de la ville. Le g‚n‚ral avait
‚t‚ sauv‚ en partie par l'intercession du comte Mosca, qui aimait mieux
le voir enferm‚ au sommet de sa citadelle, que rival actif et intrigant
dans les cercles de la cour.
Ce fut pendant les quinze jours que dura l'incertitude relativement …
la disgrƒce du g‚n‚ral Fabio Conti, r‚ellement malade, que Cl‚lia eut
le courage d'ex‚cuter le sacrifice qu'elle avait annonc‚ … Fabrice.
Elle avait eu l'esprit d'ˆtre malade le jour des r‚jouissances
g‚n‚rales, qui fut aussi celui de la fuite du prisonnier, comme le
lecteur s'en souvient peut-ˆtre, elle fut malade aussi le lendemain,
et, en un mot, sut si bien se conduire, qu'… l'exception du ge“lier
Grillo, charg‚ sp‚cialement de la garde de Fabrice, personne n'eut de
soup‡ons sur sa complicit‚, et Grillo se tut.
Mais aussit“t que Cl‚lia n'eut plus d'inqui‚tudes de ce c“t‚ , elle fut
plus cruellement agit‚e encore par ses justes remords: "Quelle raison
au monde, se disait-elle, peut diminuer le crime d'une fille qui trahit
son pŠre?"
Un soir, aprŠs une journ‚e pass‚e presque tout entiŠre … la chapelle et
dans les larmes, elle pria son oncle, don Cesare, de l'accompagner chez
le g‚n‚ral, dont les accŠs de fureur l'effrayaient d'autant plus, qu'…
tout propos il y mˆlait des impr‚cations contre Fabrice, cet abominable
traŒtre.
Arriv‚ en pr‚sence de son pŠre, elle eut le courage de lui dire que si
toujours elle avait refus‚ de donner la main au marquis Crescenzi,
c'est qu'elle ne sentait aucune inclination pour lui, et qu'elle ‚tait
assur‚e de ne point trouver le bonheur dans cette union. A ces mots, le
g‚n‚ral entra en fureur; et Cl‚lia eut assez de peine … reprendre la
parole. Elle ajouta que si son pŠre, s‚duit par la grande fortune du
marquis, croyait devoir lui donner l'ordre pr‚cis de l'‚pouser, elle
‚tait prˆte … ob‚ir. Le g‚n‚ral fut tout ‚tonn‚ de cette conclusion, …
laquelle il ‚tait loin de s'attendre, il finit pourtant par s'en
r‚jouir."Ainsi, dit-il … son frŠre, je ne serai pas r‚duit … loger dans
un second ‚tage, si ce polisson de Fabrice me fait perdre ma place par
son mauvais proc‚d‚."
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