La Chartreuse de Parme
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Le comte Mosca ne manquait pas de se montrer profond‚ment scandalis‚ de
l'‚vasion de ce mauvais sujet de Fabrice, et r‚p‚tait dans l'occasion
la phrase invent‚e par Rassi sur le plat proc‚d‚ de ce jeune homme,
fort vulgaire d'ailleurs, qui s'‚tait soustrait … la cl‚mence du
prince. Cette phrase spirituelle, consacr‚e par la bonne compagnie, ne
prit point dans le peuple. Laiss‚ … son bon sens, et tout en croyant
Fabrice fort coupable, il admirait la r‚solution qu'il avait fallu pour
se lancer d'un mur si haut. Pas un ˆtre de la cour n'admira ce courage.
Quant … la police, fort humili‚e de cet ‚chec, elle avait d‚couvert
officiellement qu'une troupe de vingt soldats gagn‚s par les
distributions d'argent de la duchesse, cette femme si atrocement
ingrate, et dont on ne pronon‡ait plus le nom qu'avec un soupir,
avaient tendu … Fabrice quatre ‚chelles li‚es ensemble et de
quarante-cinq pieds de longueur chacune: Fabrice ayant tendu une corde
qu'on avait li‚e aux ‚chelles, n'avait eu que le m‚rite fort vulgaire
d'attirer ces ‚chelles … lui. Quelques lib‚raux connus par leur
imprudence, et entre autres le m‚decin C***, agent pay‚ directement par
le prince, ajoutaient, mais en se compromettant, que cette police
atroce avait eu la barbarie de faire fusiller huit des malheureux
soldats qui avaient facilit‚ la fuite de cet ingrat de Fabrice. Alors
il fut blƒm‚ mˆme des lib‚raux v‚ritables, comme ayant caus‚ par son
imprudence la mort de huit pauvres soldats. C'est ainsi que les petits
despotismes r‚duisent … rien la valeur de l'opinion.
CHAPITRE XXIII
Au milieu de ce d‚chaŒnement g‚n‚ral le seul archevˆque Landriani se
montra fidŠle … la cause de son jeune ami, il osait r‚p‚ter, mˆme … la
cour de la princesse, la maxime de droit suivant laquelle, dans tout
procŠs, il faut r‚server une oreille pure de tout pr‚jug‚ pour entendre
les justifications d'un absent.
DŠs le lendemain de l'‚vasion de Fabrice, plusieurs personnes avaient
re‡u un sonnet assez m‚diocre qui c‚l‚brait cette fuite comme une des
belles actions du siŠcle, et comparait Fabrice … un ange arrivant sur
la terre les ailes ‚tendues. Le surlendemain soir, tout Parme r‚p‚tait
un sonnet sublime. C'‚tait le monologue de Fabrice se laissant glisser
le long de la corde, et jugeant les divers incidents de sa vie. Ce
sonnet lui donna rang dans l'opinion par deux vers magnifiques, tous
les connaisseurs reconnurent le style de Ferrante Palla.
Mais ici il me faudrait chercher le style ‚pique: o— trouver des
couleurs pour peindre les torrents d'indignation qui tout … coup
submergŠrent tous les cours bien pensants, lorsqu'on apprit
l'effroyable insolence de cette illumination du chƒteau de Sacca? Il
n'y eut qu'un cri contre la duchesse; mˆme les lib‚raux v‚ritables
trouvŠrent que c'‚tait compromettre d'une fa‡on barbare les pauvres
suspects retenus dans les diverses prisons, et exasp‚rer inutilement le
coeur du souverain. Le comte Mosca d‚clara qu'il ne restait plus qu'une
ressource aux anciens amis de la duchesse, c'‚tait de l'oublier. Le
concert d'ex‚cration fut donc unanime: un ‚tranger passant par la ville
e–t ‚t‚ frapp‚ de l'‚nergie de l'opinion publique. Mais en ce pays o—
l'on sait appr‚cier le plaisir de la vengeance, l'illumination de Sacca
et la fˆte admirable donn‚e dans le parc … plus de six mille paysans
eurent un immense succŠs. Tout le monde r‚p‚tait … Parme que la
duchesse avait fait distribuer mille sequins … ses paysans; on
expliquait ainsi l'accueil un peu dur fait … une trentaine de gendarmes
que la police avait eu la nigauderie d'envoyer dans ce petit village,
trente-six heures aprŠs la soir‚e sublime et l'ivresse g‚n‚rale qui
l'avait suivie. Les gendarmes, accueillis … coups de pierres, avaient
pris la fuite, et deux d'entre eux, tomb‚s de cheval, avaient ‚t‚ jet‚s
dans le P“.
Quant … la rupture du grand r‚servoir d'eau du palais Sanseverina, elle
avait pass‚ … peu prŠs inaper‡ue: c'‚tait pendant la nuit que quelques
rues avaient ‚t‚ plus ou moins inond‚es, le lendemain on e–t dit qu'il
avait plu. Ludovic avait eu soin de briser les vitres d'une fenˆtre du
palais, de fa‡on que l'entr‚e des voleurs ‚tait expliqu‚e.
On avait mˆme trouv‚ une petite ‚chelle. Le seul comte Mosca reconnut
le g‚nie de son amie.
Fabrice ‚tait parfaitement d‚cid‚ … revenir … Parme aussit“t qu'il le
pourrait; il envoya Ludovic porter une longue lettre … l'archevˆque, et
ce fidŠle serviteur revint mettre … la poste au premier village du
Pi‚mont, … Sannazaro au couchant de Pavie, une ‚pŒtre latine que le
digne pr‚lat adressait … son jeune prot‚g‚. Nous ajouterons un d‚tail
qui, comme plusieurs autres sans doute, fera longueur dans les pays o—
l'on n'a plus besoin de pr‚cautions. Le nom de Fabrice del Dongo
n'‚tait jamais ‚crit; toutes les lettres qui lui ‚taient destin‚es
‚taient adress‚es … Ludovic San Micheli, … Locarno en Suisse, ou …
Belgirate en Pi‚mont. L'enveloppe ‚tait faite d'un papier grossier, le
cachet mal appliqu‚, l'adresse … peine lisible, et quelquefois orn‚e de
recommandations dignes d'une cuisiniŠre, toutes les lettres ‚taient
dat‚es de Naples six jours avant la date v‚ritable.
Du village pi‚montais de Sannazaro, prŠs de Pavie', Ludovic retourna en
toute hƒte … Parme: il ‚tait charg‚ d'une mission … laquelle Fabrice
mettait la plus grande importance; il ne s'agissait de rien moins que
de faire parvenir … Cl‚lia Conti un mouchoir de soie sur lequel ‚tait
imprim‚ un sonnet de P‚trarque. Il est vrai qu'un mot ‚tait chang‚ … ce
sonnet: Cl‚lia le trouva sur sa table deux jours aprŠs avoir re‡u les
remerciements du marquis Crescenzi qui se disait le plus heureux des
hommes, et il n'est pas besoin de dire quelle impression cette marque
d'un souvenir toujours croissant produisit sur son coeur.
Ludovic devait chercher … se procurer tous les d‚tails possibles sur ce
qui se passait … la citadelle. Ce fut lui qui apprit … Fabrice la
triste nouvelle que le mariage du marquis Crescenzi semblait d‚sormais
une chose d‚cid‚e; il ne se passait presque pas de journ‚e sans qu'il
donnƒt une fˆte … Cl‚lia, dans l'int‚rieur de la citadelle. Une preuve
d‚cisive du mariage, c'est que le marquis immens‚ment riche et par
cons‚quent fort avare, comme c'est l'usage parmi les gens opulents du
nord de l'Italie, faisait des pr‚paratifs immenses, et pourtant il
‚pousait une fille sans dot. Il est vrai que la vanit‚ du g‚n‚ral Fabio
Conti, fort choqu‚e de cette remarque, la premiŠre qui se f–t pr‚sent‚e
… l'esprit de tous ses compatriotes, venait d'acheter une terre de plus
de 300000 francs, et cette terre, lui qui n'avait rien, il l'avait
pay‚e comptant, apparemment des deniers du marquis. Aussi le g‚n‚ral
avait-il d‚clar‚ qu'il donnait cette terre en mariage … sa fille. Mais
les frais d'acte et autres, montant … plus de 12000 francs, semblŠrent
une d‚pense fort ridicule au marquis Crescenzi, ˆtre ‚minemment
logique. De son c“t‚ il faisait fabriquer … Lyon des tentures
magnifiques de couleurs, fort bien agenc‚es et calcul‚es pour
l'agr‚ment de l'oeil, par le c‚lŠbre Pallagi, peintre de Bologne. Ces
tentures, dont chacune contenait une partie prise dans les armes de la
famille Crescenzi, qui comme l'univers le sait, descend du fameux
Crescentius, consul de Rome en 985, devaient meubler les dix-sept
salons qui formaient le rez-de-chauss‚e du palais du marquis. Les
tentures, les pendules et les lustres rendus … Parme co–tŠrent plus de
350000 francs; le prix des glaces nouvelles, ajout‚es … celles que la
maison poss‚dait d‚j…, s'‚leva … 200000 francs. A l'exception de deux
salons ouvrages c‚lŠbres du Parmesan, le grand peintre du pays aprŠs le
divin CorrŠge, toutes les piŠces du premier et du second ‚tage ‚taient
maintenant occup‚es par les peintres c‚lŠbres de Florence, de Rome et
de Milan, qui les ornaient de peintures … fresque. Fokelberg, le grand
sculpteur su‚dois, Tenerani de Rome, et Marchesi de Milan,
travaillaient depuis un an … dix bas-reliefs repr‚sentant autant de
belles actions de Crescentius, ce v‚ritable grand homme. La plupart des
plafonds, peints … fresque, offraient aussi quelque allusion … sa vie.
On admirait g‚n‚ralement le plafond o— Hayez, de Milan, avait
repr‚sent‚ Crescentius re‡u dans les Champs-Elys‚es par Fran‡ois
Sforce, Laurent le Magnifique, le roi Robert, le tribun Cola di Rienzi,
Machiavel, le Dante et les autres grands hommes du Moyen Age'.
L'admiration pour ces ƒmes d'‚lite est suppos‚e faire ‚pigramme contre
les gens au pouvoir.
Tous ces d‚tails magnifiques occupaient exclusivement l'attention de la
noblesse et des bourgeois de Parme, et percŠrent le coeur de notre
h‚ros lorsqu'il les lut racont‚s avec une admiration na‹ve, dans une
longue lettre de plus de vingt pages que Ludovic avait dict‚e … un
douanier de Casal Maggiore.
"Et moi je suis si pauvre! se disait Fabrice, quatre mille livres de
rente en tout et pour tout! c'est vraiment une insolence … moi d'oser
ˆtre amoureux de Cl‚lia Conti, pour qui se font tous ces miracles."
Un seul article de la longue lettre de Ludovic mais celui-l… ‚crit de
sa mauvaise ‚criture, annon‡ait … son maŒtre qu'il avait rencontr‚ le
soir, et dans l'‚tat d'un homme qui se cache, le pauvre Grillo son
ancien ge“lier, qui avait ‚t‚ mis en prison, puis relƒch‚. Cet homme
lui avait demand‚ un sequin par charit‚, et Ludovic lui en avait donn‚
quatre au nom de la duchesse. Les anciens ge“liers r‚cemment mis en
libert‚, au nombre de douze, se pr‚paraient … donner une fˆte … coups
de couteau (un trattamento di coltellate) aux nouveaux ge“liers leurs
successeurs, si jamais ils parvenaient … les rencontrer hors de la
citadelle. Grillo avait dit que presque tous les jours il y avait
s‚r‚nade … la forteresse, que Mlle Cl‚lia Conti ‚tait fort pƒle,
souvent malade, et autres choses semblables. Ce mot ridicule fit que
Ludovic re‡ut, courrier par courrier, l'ordre de revenir … Locarno. Il
revint, et les d‚tails qu'il donna de vive voix furent encore plus
tristes pour Fabrice.
On peut juger de l'amabilit‚ dont celui-ci ‚tait pour la pauvre
duchesse, il e–t souffert mille morts plut“t que de prononcer devant
elle le nom de Cl‚lia Conti. La duchesse abhorrait Parme; et, pour
Fabrice, tout ce qui rappelait cette ville ‚tait … la fois sublime et
attendrissant.
La duchesse avait moins que jamais oubli‚ sa vengeance; elle ‚tait si
heureuse avant l'incident de la mort de Giletti! et maintenant, quel
‚tait son sort! elle vivait dans l'attente d'un ‚v‚nement affreux dont
elle se serait bien gard‚e de dire un mot … Fabrice, elle qui
autrefois, lors de son arrangement avec Ferrante, croyait tant r‚jouir
Fabrice en lui apprenant qu'un jour il serait venge.
On peut se faire quelque id‚e maintenant de l'agr‚ment des entretiens
de Fabrice avec la duchesse: un silence morne r‚gnait presque toujours
entre eux. Pour augmenter les agr‚ments de leurs relations, la duchesse
avait c‚d‚ … la tentation de jouer un mauvais tour … ce neveu trop
ch‚ri. Le comte lui ‚crivait presque tous les jours; apparemment il
envoyait des courriers comme du temps de leurs amours, car ses lettres
portaient toujours le timbre de quelque petite ville de la Suisse. Le
pauvre homme se torturait l'esprit pour ne pas parler trop ouvertement
de sa tendresse, et pour construire des lettres amusantes; … peine si
on les parcourait d'un oeil distrait. Que fait, h‚las! la fid‚lit‚ d'un
amant estim‚, quand on a le coeur perc‚ par la froideur de celui qu'on
lui pr‚fŠre?
En deux mois de temps la duchesse ne lui r‚pondit qu'une fois et ce fut
pour l'engager … sonder le terrain auprŠs de la princesse, et … voir
si, malgr‚ l'insolence du feu d'artifice, on recevrait avec plaisir une
lettre de la duchesse. La lettre qu'il devait pr‚senter, s'il le
jugeait … propos, demandait la place de chevalier d'honneur de la
princesse, devenue vacante depuis peu, pour le marquis Crescenzi, et
d‚sirait qu'elle lui f–t accord‚e en consid‚ration de son mariage. La
lettre de la duchesse ‚tait un chef-d'oeuvre: c'‚tait le respect le
plus tendre et le mieux exprim‚; on n'avait pas admis dans ce style
courtisanesque le moindre mot dont les cons‚quences, mˆme les plus
‚loign‚es, passent n'ˆtre pas agr‚ables … la princesse. Aussi la
r‚ponse respirait-elle une amiti‚ tendre et que l'absence met … la
torture.
Mon fils et moi, lui disait la princesse, n'avons pas eu une soir‚e un
peu passable depuis votre d‚part si brusque. Ma chŠre duchesse ne se
souvient donc plus que c'est elle qui m'a fait rendre une voix
consultative dans la nomination des officiers de ma maison? Elle se
croit donc oblig‚e de me donner des motifs pour la place du marquis,
comme si son d‚sir exprim‚ n'‚tait pas pour moi le premier des motifs?
Le marquis aura la place, si je puis quelque chose; et il y en aura
toujours une dans mon coeur, et la premiŠre, pour mon aimable duchesse.
Mon fils se sert absolument des mˆmes expressions, un peu fortes
pourtant dans la bouche d'un grand gar‡on de vingt et un ans, et vous
demande des ‚chantillons de min‚raux de la vall‚e d'Orta, voisine de
Belgirate. Vous pouvez adresser vos lettres, que j'espŠre fr‚quentes,
au comte, qui vous d‚teste toujours et que j'aime surtout … cause de
ces sentiments. L'archevˆque aussi vous est rest‚ fidŠle. Nous esp‚rons
tous vous revoir un jour: rappelez-vous qu'il le faut. La marquise
Ghisleri, ma grande maŒtresse, se dispose … quitter ce monde pour un
meilleur: la pauvre femme m'a fait bien du mal; elle me d‚plaŒt encore
en s'en allant mal … propos; sa maladie me fait penser au nom que
j'eusse mis autrefois avec tant de plaisir … la place du sien, si
toutefois j'eusse pu obtenir ce sacrifice de l'ind‚pendance de cette
femme unique qui, en nous fuyant, a emport‚ avec elle toute la joie de
ma petite cour, etc.
C'‚tait donc avec la conscience d'avoir cherch‚ … hƒter, autant qu'il
‚tait en elle, le mariage qui mettait Fabrice au d‚sespoir, que la
duchesse le voyait tous les jours. Aussi passaient-ils quelquefois
quatre ou cinq heures … voguer ensemble sur le lac, sans se dire un
seul mot. La bienveillance ‚tait entiŠre et parfaite du c“t‚ de
Fabrice; mais il pensait … d'autres choses, et son ƒme na‹ve et simple
ne lui fournissait rien … dire. La duchesse le voyait, et c'‚tait son
supplice.
Nous avons oubli‚ de raconter en son lieu que la duchesse avait pris
une maison … Belgirate, village charmant, et qui tient tout ce que son
nom promet (voir un beau tournant du lac). De la porte-fenˆtre de son
salon, la duchesse pouvait mettre le pied dans sa barque. Elle en avait
pris une fort ordinaire, et pour laquelle quatre rameurs eussent suffi;
elle en engagea douze, et s'arrangea de fa‡on … avoir un homme de
chacun des villages situ‚s aux environs de Belgirate. La troisiŠme ou
quatriŠme fois qu'elle se trouva au milieu du lac avec tous ses hommes
bien choisis, elle fit arrˆter le mouvement des rames.
- Je vous considŠre tous comme des amis, leur dit-elle, et je veux
vous confier un secret. Mon neveu Fabrice s'est sauv‚ de prison; et
peut-ˆtre, par trahison, on cherchera … le reprendre, quoiqu'il soit
sur votre lac, pays de franchise. Ayez l'oreille au guet, et
pr‚venez-moi de tout ce que vous apprendrez. Je vous autorise … entrer
dans ma chambre le jour et la nuit.
Les rameurs r‚pondirent avec enthousiasme; elle savait se faire aimer.
Mais elle ne pensait pas qu'il f–t question de reprendre Fabrice:
c'‚tait pour elle qu'‚taient tous ces soins, et, avant l'ordre fatal
d'ouvrir le r‚servoir du palais Sanseverina, elle n'y e–t pas song‚.
Sa prudence l'avait aussi engag‚e … prendre un appartement au port de
Locarno pour Fabrice; tous les jours il venait la voir, ou elle-mˆme
allait en Suisse. On peut juger de l'agr‚ment de leurs perp‚tuels
tˆte-…-tˆte par ce d‚tail: La marquise et ses filles vinrent les voir
deux fois, et la pr‚sence de ces ‚trangŠres leur fit plaisir; car,
malgr‚ les liens du sang, on peut appeler ‚trangŠre une personne qui ne
sait rien de nos int‚rˆts les plus chers, et que l'on ne voit qu'une
fois par an.
La duchesse se trouvait un soir … Locarno, chez Fabrice, avec la
marquise et ses deux filles. L'archiprˆtre du pays et le cur‚ ‚taient
venus pr‚senter leurs respects … ces dames: l'archiprˆtre, qui ‚tait
int‚ress‚ dans une maison de commerce, et se tenait fort au courant des
nouvelles, s'avisa de dire:
- Le prince de Parme est mort!
La duchesse pƒlit extrˆmement; elle eut … peine le courage de dire:
- Donne-t-on des d‚tails?
- Non, r‚pondit l'archiprˆtre; la nouvelle se borne … dire la mort, qui
est certaine.
La duchesse regarda Fabrice."J'ai fait cela pour lui, se dit-elle;
j'aurais fait mille fois pis, et le voil… qui est l… devant moi
indiff‚rent et songeant … une autre!"Il ‚tait au-dessus des forces de
la duchesse de supporter cette affreuse pens‚e; elle tomba dans un
profond ‚vanouissement. Tout le monde s'empressa pour la secourir, mais
en revenant … elle, elle remarqua que Fabrice se donnait moins de
mouvement que l'archiprˆtre et le cur‚; il rˆvait comme … l'ordinaire.
"Il pense … retourner … Parme, se dit la duchesse, et peut-ˆtre …
rompre le mariage de Cl‚lia avec le marquis; mais je saurai
l'empˆcher."Puis, se souvenant de la pr‚sence des deux prˆtres, elle se
hƒta d'ajouter:
- C'‚tait un grand prince, et qui a ‚t‚ bien calomni‚! C'est une perte
immense pour nous!
Les deux prˆtres prirent cong‚, et la duchesse, pour ˆtre seule,
annon‡a qu'elle allait se mettre au lit.
"Sans doute, se disait-elle, la prudence m'ordonne d'attendre un mois
ou deux avant de retourner … Parme; mais je sens que je n'aurai jamais
cette patience; je souffre trop ici. Cette rˆverie continuelle, ce
silence de Fabrice, sont pour mon coeur un spectacle intol‚rable. Qui
me l'e–t dit que je m'ennuierais en me promenant sur ce lac charmant,
en tˆte-…-tˆte avec lui, et au moment o— j'ai fait pour le venger plus
que je ne puis lui dire! AprŠs un tel spectacle, la mort n'est rien.
C'est maintenant que je paie les transports de bonheur et de joie
enfantine que je trouvais dans mon palais … Parme lorsque j'y re‡us
Fabrice revenant de Naples. Si j'eusse dit un mot, tout ‚tait fini, et
peut-ˆtre que, li‚ avec moi, il n'e–t pas song‚ … cette petite Cl‚lia;
mais ce mot me faisait une r‚pugnance horrible. Maintenant elle
l'emporte sur moi. Quoi de plus simple? elle a vingt ans; et moi,
chang‚e par les soucis, malade, j'ai le double de son ƒge!... Il faut
mourir, il faut finir! Une femme de quarante ans n'est plus quelque
chose que pour les hommes qui l'ont aim‚e dans sa jeunesse! Maintenant
je ne trouverai plus que des jouissances de vanit‚; et cela vaut-il la
peine de vivre? Raison de plus pour aller … Parme, et pour m'amuser. Si
les choses tournaient d'une certaine fa‡on, on m'“terait la vie. Eh
bien! o— est le mal? Je ferai une mort magnifique, et, avant de finir,
mais seulement alors, je dirai … Fabrice: Ingrat! c'est pour toi!...
Oui, je ne puis trouver d'occupation pour ce peu de vie qui me reste
qu'… Parme; j'y ferai la grande dame. Quel bonheur si je pouvais ˆtre
sensible maintenant … toutes ces distinctions qui autrefois faisaient
le malheur de la Raversi! Alors, pour voir mon bonheur, j'avais besoin
de regarder dans les yeux de l'envie... Ma vanit‚ a un bonheur; …
l'exception du comte peut-ˆtre, personne n'aura pu deviner quel a ‚t‚
l'‚v‚nement qui a mis fin … la vie de mon coeur... J'aimerai Fabrice,
je serai d‚vou‚e … sa fortune; mais il ne faut pas qu'il rompe le
mariage de la Cl‚lia et qu'il finisse par l'‚pouser... Non, cela ne
sera pas!"
La duchesse en ‚tait l… de son triste monologue, lorsqu'elle entendit
un grand bruit dans la maison.
"Bon! se dit-elle, voil… qu'on vient m'arrˆter; Ferrante se sera laiss‚
prendre, il aura parl‚. Eh bien! tant mieux! je vais avoir une
occupation; je vais leur disputer ma tˆte. Mais primo, il ne faut pas
se laisser prendre."
La duchesse, … demi vˆtue, s'enfuit au fond de son jardin: elle
songeait d‚j… … passer par-dessus un petit mur et … se sauver dans la
campagne; mais elle vit qu'on entrait dans sa chambre. Elle reconnut
Bruno, l'homme de confiance du comte: il ‚tait seul avec sa femme de
chambre. Elle s'approcha de la porte-fenˆtre. Cet homme parlait … la
femme de chambre des blessures qu'il avait re‡ues. La duchesse rentra
chez elle, Bruno se jeta presque … ses pieds, la conjurant de ne pas
dire au comte l'heure ridicule … laquelle il arrivait.
- Aussit“t la mort du prince, ajouta-t-il, M. le comte a donn‚ l'ordre,
… toutes les postes, de ne pas fournir de chevaux aux sujets des Etats
de Parme. En cons‚quence, je suis all‚ jusqu'au P“ avec les chevaux de
la maison; mais au sortir de la barque, ma voiture a ‚t‚ renvers‚e,
bris‚e, abŒm‚e, et j'ai eu des contusions si graves que je n'ai pu
monter … cheval, comme c'‚tait mon devoir.
- Eh bien! dit la duchesse, il est trois heures du matin: je dirai que
vous ˆtes arriv‚ … midi; vous n'allez pas me contredire.
- Je reconnais bien les bont‚s de Madame.
La politique dans une ouvre litt‚raire c'est un coup de pistolet au
milieu d'un concert' quelque chose de grossier et auquel pourtant il
n'est pas possible de refuser son attention.
Nous allons parler de fort vilaines choses, et que, pour plus d'une
raison, nous voudrions taire; mais nous sommes forc‚s d'en venir … des
‚v‚nements qui sont de notre domaine, puisqu'ils ont pour th‚ƒtre le
coeur des personnages.
- Mais, grand Dieu! comment est mort ce grand prince? dit la duchesse …
Bruno.
- Il ‚tait … la chasse des oiseaux de passage, dans les marais, le long
du P“, … deux lieues de Sacca. Il est tomb‚ dans un trou cach‚ par une
touffe d'herbe: il ‚tait tout en sueur et le froid l'a saisi; on l'a
transport‚ dans une maison isol‚e, o— il est mort au bout de quelques
heures. D'autres pr‚tendent que MM. Catena et Borone sont morts aussi,
et que tout l'accident provient des casseroles de cuivre du paysan chez
lequel on est entr‚, qui ‚taient remplies de vert-de-gris. On a d‚jeun‚
chez cet homme. Enfin, les tˆtes exalt‚es, les jacobins, qui racontent
ce qu'ils d‚sirent, parlent de poison. Je sais que mon ami Toto,
fourrier de la cour, aurait p‚ri sans les soins g‚n‚reux d'un manant
qui paraissait avoir de grandes connaissances en m‚decine, et lui a
fait faire des remŠdes fort singuliers. Mais on ne parle d‚j… plus de
cette mort du prince: au fait, c'‚tait un homme cruel. Lorsque je suis
parti, le peuple se rassemblait pour massacrer le fiscal g‚n‚ral Rassi:
on voulait aussi aller mettre le feu aux portes de la citadelle, pour
tƒcher de faire sauver les prisonniers. Mais on pr‚tendait que Fabio
Conti tirerait ses canons. D'autres assuraient que les canonniers de la
citadelle avaient jet‚ de l'eau sur leur poudre et ne voulaient pas
massacrer leurs concitoyens. Mais voici qui est bien plus int‚ressant
tandis que le chirurgien de Sandolaro arrangeait mon pauvre bras, un
homme est arriv‚ de Parme, qui a dit que le peuple ayant trouv‚ dans
les rues Barbone, ce fameux commis de la citadelle, l'a assomm‚, et
ensuite on est all‚ le pendre … l'arbre de la promenade qui est le plus
voisin de la citadelle. Le peuple ‚tait en marche pour aller briser
cette belle statue du prince qui est dans les jardins de la cour. Mais
M. le comte a pris un bataillon de la garde, l'a rang‚ devant la
statue, et a fait dire au peuple qu'aucun de ceux qui entreraient dans
les jardins n'en sortirait vivant, et le peuple avait peur. Mais ce qui
est bien singulier, et que cet homme arrivant de Parme, et qui est un
ancien gendarme, m'a r‚p‚t‚ plusieurs fois, c'est que M. le comte a
donn‚ des coups de pied au g‚n‚ral P..., commandant la garde du prince,
et l'a fait conduire hors du jardin par deux fusiliers, aprŠs lui avoir
arrach‚ ses ‚paulettes.
- Je reconnais bien l… le comte, s'‚cria la duchesse avec un transport
de joie qu'elle n'e–t pas pr‚vu une minute auparavant: il ne souffrira
jamais qu'on outrage notre princesse; et quant au g‚n‚ral P..., par
d‚vouement pour ses maŒtres l‚gitimes, il n'a jamais voulu servir
l'usurpateur, tandis que le comte, moins d‚licat, a fait toutes les
campagnes d'Espagne, ce qu'on lui a souvent reproch‚ … la cour.
La duchesse avait ouvert la lettre du comte, mais en interrompait la
lecture pour faire cent questions … Bruno.
La lettre ‚tait bien plaisante; le comte employait les termes les plus
lugubres, et cependant la joie la plus vive ‚clatait … chaque mot; il
‚vitait les d‚tails sur le genre de mort du prince, et finissait sa
lettre par ces mots:
Tu vas revenir sans doute, mon cher ange! mais je te conseille
d'attendre un jour ou deux le courrier que la princesse t'enverra, … ce
que j'espŠre aujourd'hui ou demain; il faut que ton retour soit
magnifique comme ton d‚part a ‚t‚ hardi. Quant au grand criminel qui
est auprŠs de toi, je compte bien le faire juger par douze juges
appel‚s de toutes les parties de cet Etat. Mais, pour faire punir ce
monstre-l… comme il le m‚rite, il faut d'abord que je puisse faire des
papillotes avec la premiŠre sentence, si elle existe.
Le comte avait rouvert sa lettre:
Voici bien une autre affaire: je viens de faire distribuer des
cartouches aux deux bataillons de la garde; je vais me battre et
m‚riter de mon mieux ce surnom de Cruel dont les lib‚raux m'ont
gratifi‚ depuis si longtemps. Cette vieille momie de g‚n‚ral P... a os‚
parler dans la caserne d'entrer en pourparlers avec le peuple … demi
r‚volt‚. Je t'‚cris du milieu de la rue je vais au palais, o— l'on ne
p‚n‚trera que sur mon cadavre. Adieu! Si je meurs, ce sera en t'adorant
quand mˆme, ainsi que j'ai v‚cu! N'oublie pas de faire prendre 300000
francs d‚pos‚s en ton nom chez D..., … Lyon.
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