La Chartreuse de Parme
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Voil… ce pauvre diable de Rassi pale comme la mort et sans perruque; tu
n'as pas d'id‚e de cette figur‚! Le peuple veut absolument le pendre;
ce serait un grand tort qu'on lui ferait, il m‚rite d'ˆtre ‚cartel‚. Il
se r‚fugiait … mon palais, et m'a couru aprŠs dans la rue; je ne sais
trop qu'en faire... je ne veux pas le conduire au palais du prince, ce
serait faire ‚clater la r‚volte de ce c“t‚. F... verra si je l'aime;
mon premier mot … Rassi a ‚t‚: Il me faut la sentence contre M. del
Dongo, et toutes les copies que vous pouvez en avoir, et dites … tous
ces juges iniques, qui sont cause de cette r‚volte, que je les ferai
tous pendre, ainsi que vous, mon cher ami, s'ils soufflent un mot de
cette sentence, qui n'a jamais exist‚. Au nom de Fabrice, j'envoie une
compagnie de grenadiers … l'archevˆque. Adieu, cher ange! mon palais va
ˆtre br–l‚, et je perdrai les charmants portraits que j'ai de toi. Je
cours au palais pour faire destituer cet infƒme g‚n‚ral P..., qui fait
des siennes; il flatte bassement le peuple, comme autrefois il flattait
le feu prince. Tous ces g‚n‚raux ont une peur du diable; je vais, je
crois, me faire nommer g‚n‚ral en chef.
La duchesse eut la malice de ne pas envoyer r‚veiller Fabrice; elle se
sentait pour le comte un accŠs d'admiration qui ressemblait fort … de
l'amour."Toute r‚flexion faite, se dit-elle, il faut que je
l'‚pouse."Elle le lui ‚crivit aussit“t, et fit partir un de ses gens.
Cette nuit, la duchesse n'eut pas le temps d'ˆtre malheureuse.
Le lendemain, sur le midi, elle vit une barque mont‚e par dix rameurs
et qui fendait rapidement les eaux du lac, Fabrice et elle reconnurent
bient“t un homme portant la livr‚e du prince de Parme: c'‚tait en effet
un de ses courriers qui, avant de descendre … terre, cria … la duchesse:
- La r‚volte est apais‚e!
Ce courrier lui remit plusieurs lettres du comte une lettre admirable
de la princesse et une ordonnance du prince Ranuce-Ernest V, sur
parchemin qui la nommait duchesse de San Giovanni et grande maŒtresse
de la princesse douairiŠre. Ce jeune prince, savant en min‚ralogie, et
qu'elle croyait un imb‚cile, avait eu l'esprit de lui ‚crire un petit
billet; mais il y avait de l'amour … la fin. Le billet commen‡ait ainsi:
Le comte dit, madame la duchesse, qu'il est content de moi; le fait est
que j'ai essay‚ quelques coups de fusil … ses c“t‚s et que mon cheval a
‚t‚ touch‚: … voir le bruit qu'on fait pour si peu de chose je d‚sire
vivement assister … une vraie bataille, mais que ce ne soit pas contre
mes sujets. Je dois tout au comte tous mes g‚n‚raux, qui n'ont pas fait
la guerre, se sont conduits comme des liŠvres, je crois que deux ou
trois se sont enfuis jusqu'… Bologne. Depuis qu'un grand et d‚plorable
‚v‚nement m'a donn‚ le pouvoir, je n'ai point sign‚ d'ordonnance qui
m'ait ‚t‚ aussi agr‚able que celle qui vous nomme grande maŒtresse de
ma mŠre. Ma mŠre et moi, nous nous sommes souvenus qu'un jour vous
admiriez la belle vue que l'on a du palazzeto de San Giovanni, qui
jadis appartint … P‚trarque, du moins on le dit; ma mŠre a voulu vous
donner cette petite terre; et moi, ne sachant que vous donner, et
n'osant vous offrir tout ce qui vous appartient, je vous ai faite
duchesse dans mon pays; je ne sais si vous ˆtes assez savante pour
savoir que Sanseverina est un titre romain. Je viens de donner le grand
cordon de mon ordre … notre digne archevˆque, qui a d‚ploy‚ une fermet‚
bien rare chez les hommes de soixante-dix ans. Vous ne m'en voudrez pas
d'avoir rappel‚ toutes les dames exil‚es. On me dit que je ne dois plus
signer, dor‚navant, qu'aprŠs avoir ‚crit les mots votre affectionn‚: je
suis fƒch‚ que l'on me fasse prodiguer une assurance qui n'est
complŠtement vraie que quand je vous ‚cris.
Votre affectionn‚,
Ranuce-Ernest.
Qui n'e–t dit, d'aprŠs ce langage, que la duchesse allait jouir de la
plus haute faveur? Toutefois elle trouva quelque chose de fort
singulier dans d'autres lettres du comte, qu'elle re‡ut deux
heures plus tard. Il ne s'expliquait point autrement, mais lui
conseillait de retarder de quelques jours son retour … Parme, et
d'‚crire … la princesse qu'elle ‚tait fort indispos‚e. La duchesse et
Fabrice n'en partirent pas moins pour Parme aussit“t aprŠs dŒner. Le
but de la duchesse, que toutefois elle ne s'avouait pas, ‚tait de
presser le mariage du marquis Crescenzi; Fabrice, de son c“t‚, fit la
route dans des transports de bonheur fous, et qui semblŠrent ridicules
… sa tante. Il avait l'espoir de revoir bient“t Cl‚lia; il comptait
bien l'enlever, mˆme malgr‚ elle, s'il n'y avait que ce moyen de rompre
son mariage.
Le voyage de la duchesse et de son neveu fut trŠs gai. A un poste avant
Parme, Fabrice s'arrˆta un instant pour reprendre l'habit
eccl‚siastique; d'ordinaire il ‚tait vˆtu comme un homme en deuil.
Quand il rentra dans la chambre de la duchesse:
- Je trouve quelque chose de louche et d'inexplicable, lui dit-elle,
dans les lettres du comte. Si tu m'en croyais, tu passerais ici
quelques heures; je t'enverrai un courrier dŠs que j'aurai parl‚ … ce
grand ministre.
Ce fut avec beaucoup de peine que Fabrice se rendit … cet avis
raisonnable. Des transports de joie dignes d'un enfant de quinze ans
marquŠrent la r‚ception que le comte fit … la duchesse, qu'il appelait
sa femme. Il fut longtemps sans vouloir parler politique, et, quand
enfin on en vint … la triste raison:
- Tu as fort bien fait d'empˆcher Fabrice d'arriver officiellement;
nous sommes ici en pleine r‚action. Devine un peu le collŠgue que le
prince m'a donn‚ comme ministre de justice! c'est Rassi, ma chŠre,
Rassi, que j'ai trait‚ comme un gueux qu'il est, le jour de nos grandes
affaires. A propos, je t'avertis qu'on a supprim‚ tout ce qui s'est
pass‚ ici. Si tu lis notre gazette, tu verras qu'un commis de la
citadelle, nomm‚ Barbone, est mort d'une chute de voiture. Quant aux
soixante et tant de coquins que j'ai fait tuer … coups de balles,
lorsqu'ils attaquaient la statue du prince dans les jardins, ils se
portent fort bien, seulement ils sont en voyage. Le comte Zurla,
ministre de l'Int‚rieur, est all‚ lui-mˆme … la demeure de chacun de
ces h‚ros malheureux, et a remis quinze sequins … leurs familles ou …
leurs amis, avec ordre de dire que le d‚funt ‚tait en voyage, et menace
trŠs expresse de la prison, si l'on s'avisait de faire entendre qu'il
avait ‚t‚ tu‚. Un homme de mon propre ministŠre, les Affaires
‚trangŠres, a ‚t‚ envoy‚ en mission auprŠs des journalistes de Milan et
de Turin, afin qu'on ne parle pas du malheureux ‚v‚nement, c'est le mot
consacr‚; cet homme doit pousser jusqu'… Paris et Londres, afin de
d‚mentir dans tous les journaux, et presque officiellement, tout ce
qu'on pourrait dire de nos troubles. Un autre agent s'est achemin‚ vers
Bologne et Florence. J'ai hauss‚ les ‚paules.
"Mais le plaisant, … mon ƒge, c'est que j'ai eu un moment
d'enthousiasme en parlant aux soldats de la garde et arrachant les
‚paulettes de ce pleutre de g‚n‚ral P... En cet instant j'aurais donn‚
ma vie, sans balancer, pour le prince; j'avoue maintenant que c'e–t ‚t‚
une fa‡on bien bˆte de finir. Aujourd'hui, le prince, tout bon jeune
homme qu'il est, donnerait cent ‚cus pour que je mourusse de maladie;
il n'ose pas encore me demander ma d‚mission, mais nous nous parlons le
plus rarement possible, et je lui envoie une quantit‚ de petits
rapports par ‚crit, comme je le pratiquais avec le feu prince, aprŠs la
prison de Fabrice. A propos, je n'ai point fait des papillotes avec la
sentence sign‚e contre lui, par la grande raison que ce coquin de Rassi
ne me l'a point remise. Vous avez donc fort bien fait d'empˆcher
Fabrice d'arriver ici officiellement. La sentence est toujours
ex‚cutoire; je ne crois pas pourtant que le Rassi osƒt faire arrˆter
votre neveu aujourd'hui, mais il est possible qu'il l'ose dans quinze
jours. Si Fabrice veut absolument rentrer en ville, qu'il vienne loger
chez moi.
- Mais la cause de tout ceci? s'‚cria la duchesse ‚tonn‚e.
- On a persuad‚ au prince que je me donne des airs de dictateur et de
sauveur de la patrie, et que je veux le mener comme un enfant; qui plus
est, en parlant de lui, j'aurais prononc‚ le mot fatal: cet enfant. Le
fait peut ˆtre vrai, j'‚tais exalt‚ ce jour-l…: par exemple, je le
voyais un grand homme, parce qu'il n'avait point trop de peur au milieu
des premiers coups de fusil qu'il entendŒt de sa vie. Il ne manque
point d'esprit, il a mˆme un meilleur ton que son pŠre: enfin, je ne
saurais trop le r‚p‚ter, le fond du coeur est honnˆte et bon; mais ce
coeur sincŠre et jeune se crispe quand on lui raconte un tour de
fripon, et croit qu'il faut avoir l'ƒme bien noire soi-mˆme pour
apercevoir de telles choses: songez … l'‚ducation qu'il a re‡ue!...
- Votre Excellence devait songer qu'un jour il serait le maŒtre, et
placer un homme d'esprit auprŠs de lui.
- D'abord, nous avons l'exemple de l'abb‚ de Condillac, qui, appel‚ par
le marquis de Felino, mon pr‚d‚cesseur, ne fit de son ‚lŠve que le roi
des nigauds. Il allait … la procession, et, en 1796, il ne sut pas
traiter avec le g‚n‚ral Bonaparte, qui e–t tripl‚ l'‚tendue de ses
Etats. En second lieu, je n'ai jamais cru rester ministre dix ans de
suite Maintenant que je suis d‚sabus‚ de tout, et cela depuis un mois,
je veux r‚unir un million, avant de laisser … elle-mˆme cette
p‚taudiŠre que j'ai sauv‚e. Sans moi, Parme e–t ‚t‚ r‚publique pendant
deux mois, avec le poŠte Ferrante Palla pour dictateur.
Ce qui fit rougir la duchesse. Le comte ignorait tout.
- Nous allons retomber dans la monarchie ordinaire du XVIIIe siŠcle: le
confesseur et la maŒtresse. Au fond, le prince n'aime que la
min‚ralogie, et peut-ˆtre vous, madame. Depuis qu'il rŠgne son valet de
chambre dont je viens de faire le frŠre capitaine, ce frŠre a neuf mois
de service, ce valet de chambre, dis-je, est all‚ lui fourrer dans la
tˆte qu'il doit ˆtre plus heureux qu'un autre parce que son profil va
se trouver sur les ‚cus. A la suite de cette belle id‚e est arriv‚
l'ennui.
"Maintenant il lui faut un aide de camp remŠde … l'ennui. Eh bien!
quand il m'offrirait ce fameux million qui nous est n‚cessaire pour
bien vivre … Naples ou … Paris, je ne voudrais pas ˆtre son remŠde …
l'ennui, et passer chaque jour quatre ou cinq heures avec Son Altesse.
D'ailleurs, comme j'ai plus d'esprit que lui, au bout d'un mois il me
prendrait pour un monstre.
"Le feu prince ‚tait m‚chant et envieux, mais il avait fait la guerre
et command‚ des corps d'arm‚e, ce qui lui avait donn‚ de la tenue, on
trouvait en lui l'‚toffe d'un prince, et je pouvais ˆtre ministre bon
ou mauvais. Avec cet honnˆte homme de fils candide et vraiment bon, je
suis forc‚ d'ˆtre un intrigant. Me voici le rival de la derniŠre
femmelette du chƒteau, et rival fort inf‚rieur, car je m‚priserai cent
d‚tails n‚cessaires. Par exemple, il y a trois jours, une de ces femmes
qui distribuent les serviettes blanches tous les matins dans les
appartements a eu l'id‚e de faire perdre au prince la clef de ses
bureaux anglais. Sur quoi Son Altesse a refus‚ de s'occuper de toutes
les affaires dont les papiers se trouvent dans ce bureau; … la v‚rit‚
pour vingt francs on peut faire d‚tacher les planches qui en forment le
fond, ou employer de fausses clefs; mais Ranuce-Ernest V m'a dit que ce
serait donner de mauvaises habitudes au serrurier de la cour.
"Jusqu'ici il lui a ‚t‚ absolument impossible de garder trois jours de
suite la mˆme volont‚. S'il f–t n‚ monsieur le marquis un tel, avec de
la fortune, ce jeune prince e–t ‚t‚ un des hommes les plus estimables
de sa cour, une sorte de Louis XVI, mais comment, avec sa na‹vet‚
pieuse, va-t-il r‚sister … toutes les savantes emb–ches dont il est
entour‚? Aussi le salon de votre ennemie la Raversi est plus puissant
que jamais; on y a d‚couvert que moi, qui ai fait tirer sur le peuple,
et qui ‚tais r‚solu … tuer trois mille hommes s'il le fallait, plut“t
que de laisser outrager la statue du prince qui avait ‚t‚ mon maŒtre,
je suis un lib‚ral enrag‚, je voulais faire signer une constitution, et
cent absurdit‚s pareilles. Avec ces propos de r‚publique, les fous nous
empˆcheraient de jouir de la meilleure des monarchies'... Enfin,
madame, vous ˆtes la seule personne du parti lib‚ral actuel dont mes
ennemis me font le chef, sur le compte de qui le prince ne se soit pas
expliqu‚ en termes d‚sobligeants; l'archevˆque, toujours parfaitement
honnˆte homme, pour avoir parl‚ en termes raisonnables de ce que j'ai
fait le jour malheureux, est en pleine disgrƒce.
"Le lendemain du jour qui ne s'appelait pas encore malheureux, quand il
‚tait encore vrai que la r‚volte avait exist‚, le prince dit …
l'archevˆque que, pour que vous n'eussiez pas a prendre un titre
inf‚rieur en m'‚pousant, il me ferait duc. Aujourd'hui je crois que
c'est Rassi, anobli par moi lorsqu'il me vendait les secrets du feu
prince, qui va ˆtre fait comte. En pr‚sence d'un tel avancement je
jouerai le r“le d'un nigaud.
- Et le pauvre prince se mettra dans la crotte.
- Sans doute: mais au fond il est le maŒtre, qualit‚ qui, en moins de
quinze jours, fait disparaŒtre le ridicule. Ainsi, chŠre duchesse,
faisons comme au jeu de tric-trac, allons-nous-en.
- Mais nous ne serons guŠre riches.
- Au fond, ni vous ni moi n'avons besoin de luxe. Si vous me donnez …
Naples une place dans une loge … San Carlo et un cheval, je suis plus
que satisfait; ce ne sera jamais le plus ou moins de luxe qui nous
donnera un rang … vous et … moi, c'est le plaisir que les gens d'esprit
du pays pourront trouver peut-ˆtre … venir prendre une tasse de th‚
chez vous.
- Mais, reprit la duchesse, que serait-il arriv‚, le jour malheureux,
si vous vous ‚tiez tenu … l'‚cart comme j'espŠre que vous le ferez …
l'avenir?
- Les troupes fraternisaient avec le peuple, il y avait trois jours de
massacre et d'incendie (car il faut cent ans … ce pays pour que la
r‚publique n'y soit par une absurdit‚), puis quinze jours de pillage,
jusqu'… ce que deux ou trois r‚giments fournis par l'‚tranger fussent
venus mettre le hol…. Ferrante Palla ‚tait au milieu du peuple, plein
de courage et furibond comme … l'ordinaire; il avait sans doute une
douzaine d'amis qui agissaient de concert avec lui, ce dont Rassi fera
une superbe conspiration. Ce qu'il y a de s–r, c'est que, porteur d'un
habit d'un d‚labrement incroyable, il distribuait l'or … pleines mains.
La duchesse, ‚merveill‚e de toutes ces nouvelles, se hƒta d'aller
remercier la princesse.
Au moment de son entr‚e dans la chambre, la dame d'atours lui remit la
petite clef d'or que l'on porte … la ceinture, et qui est la marque de
l'autorit‚ suprˆme dans la partie du palais qui d‚pend de la princesse.
Clara Paolina se hƒta de faire sortir tout le monde; et, une fois seule
avec son amie, persista pendant quelques instants … ne s'expliquer qu'…
demi. La duchesse ne comprenait pas trop ce que tout cela voulait dire,
et ne r‚pondait qu'avec beaucoup de r‚serve. Enfin, la princesse fondit
en larmes, et, se jetant dans les bras de la duchesse, s'‚cria:
- Les temps de mon malheur vont recommencer: mon fils me traitera plus
mal que ne l'a fait son pŠre!
- C'est ce que j'empˆcherai, r‚pliqua vivement la duchesse. Mais
d'abord j'ai besoin, continua-t-elle, que Votre Altesse S‚r‚nissime
daigne accepter ici l'hommage de toute ma reconnaissance et de mon
profond respect.
- Que voulez-vous dire? s'‚cria la princesse remplie d'inqui‚tude, et
craignant une d‚mission.
- C'est que toutes les fois que Votre Altesse S‚r‚nissime me permettra
de tourner … droite le menton tremblant de ce magot qui est sur sa
chemin‚e, elle me permettra aussi d'appeler les choses par leur vrai
nom'.
- N'est-ce que ‡a, ma chŠre duchesse? s'‚cria Clara Paolina en se
levant, et courant elle-mˆme mettre le magot en bonne position; parlez
donc en toute libert‚, madame la grande maŒtresse, dit-elle avec un ton
de voix charmant.
- Madame, reprit celle-ci, Votre Altesse a parfaitement vu la position;
nous courons, vous et moi, les plus grands dangers; la sentence contre
Fabrice n'est point r‚voqu‚e, par cons‚quent, le jour o— l'on voudra se
d‚faire de moi et vous outrager, on le remet en prison. Notre position
est aussi mauvaise que jamais. Quant … moi personnellement, j'‚pouse le
comte, et nous allons nous ‚tablir … Naples ou … Paris. Le dernier
trait d'ingratitude dont le comte est victime en ce moment, l'a
entiŠrement d‚go–t‚ des affaires, et, sauf l'int‚rˆt de Votre Altesse
S‚r‚nissime, je ne lui conseillerais de rester dans ce gƒchis qu'autant
que le prince lui donnerait une somme ‚norme. Je demanderai … Votre
Altesse la permission de lui expliquer que le comte, qui avait 130000
francs en arrivant aux Affaires, possŠde … peine aujourd'hui 20000
livres de rente. C'est en vain que depuis longtemps je le pressais de
songer … sa fortune. Pendant mon absence, il a cherch‚ querelle aux
fermiers g‚n‚raux du prince, qui ‚taient des fripons; le comte les a
remplac‚s par d'autres fripons qui lui ont donn‚ 800000 francs.
- Comment! s'‚cria la duchesse ‚tonn‚e, mon Dieu! que je suis fƒch‚e de
cela!
- Madame, r‚pliqua la duchesse d'un trŠs grand sang-froid, faut-il
retourner le nez du magot … gauche?
- Mon Dieu, non, s'‚cria la princesse, mais je suis fƒch‚e qu'un homme
du caractŠre du comte ait song‚ … ce genre de gain.
- Sans ce vol, il ‚tait m‚pris‚ de tous les honnˆtes gens.
- Grand Dieu! est-il possible?
- Madame, reprit la duchesse, excepte mon ami, le marquis Crescenzi,
qui a 3 ou 400000 livres de rente, tout le monde vole ici; et comment
ne volerait-on pas dans un pays o— la reconnaissance des plus grands
services ne dure pas tout … fait un mois? Il n'y a donc de r‚el et de
survivant … la disgrƒce que l'argent. Je vais me permettre, madame, des
v‚rit‚s terribles.
- Je vous les permets, moi, dit la princesse avec un profond soupir, et
pourtant elles me sont cruellement d‚sagr‚ables.
- Eh bien! madame, le prince votre fils, parfaitement honnˆte homme,
peut vous rendre bien plus malheureuse que ne fit son pŠre; le feu
prince avait du caractŠre … peu prŠs comme tout le monde. Notre
souverain actuel n'est pas s–r de vouloir la mˆme chose trois jours de
suite; par cons‚quent, pour qu'on puisse ˆtre s–r de lui, il faut vivre
continuellement avec lui et ne le laisser parler … personne. Comme
cette v‚rit‚ n'est pas bien difficile … deviner, le nouveau parti ultra
dirig‚ par ces deux bonnes tˆtes, Rassi et la marquise Raversi, va
chercher … donner une maŒtresse au prince. Cette maŒtresse aura la
permission de faire sa fortune et de distribuer quelques places
subalternes, mais elle devra r‚pondre au parti de la constante volont‚
du maŒtre.
"Moi, pour ˆtre bien ‚tablie … la cour de Votre Altesse, j'ai besoin
que le Rassi soit exil‚ et conspu‚; je veux, de plus, que Fabrice soit
jug‚ par les juges les plus honnˆtes que l'on pourra trouver: si ces
messieurs reconnaissent, comme je l'espŠre qu'il est innocent, il sera
naturel d'accorder … M. l'archevˆque que Fabrice soit son coadjuteur
avec future succession. Si j'‚choue, le comte et moi nous nous
retirons; alors je laisse en partant ce conseil … Votre Altesse
S‚r‚nissime: elle ne doit jamais pardonner … Rassi, et jamais non plus
sortir des Etats de son fils. De prŠs, ce bon fils ne lui fera pas de
mal s‚rieux."
- J'ai suivi vos raisonnements avec toute l'attention requise, r‚pondit
la princesse en souriant; faudra-t-il donc que je me charge du soin de
donner une maŒtresse … mon fils?
- Non pas, madame, mais faites d'abord que votre salon soit le seul o—
il s'amuse.
La conversation fut finie dans ce sens, les ‚cailles tombaient des yeux
de l'innocente et spirituelle princesse.
Un courrier de la duchesse alla dire … Fabrice qu'il pouvait entrer en
ville, mais en se cachant. On l'aper‡ut … peine: il passait sa vie
d‚guis‚ en paysan dans la baraque en bois d'un marchand de marrons,
‚tabli vis-…-vis de la porte de la citadelle, sous les arbres de la
promenade.
CHAPITRE XXIV
La duchesse organisa des soir‚es charmantes au palais qui n'avait
jamais vu tant de gaiet‚; jamais elle n‚ fut plus aimable que cet
hiver, et pourtant elle v‚cut au milieu des plus grands dangers; mais
aussi, pendant cette saison critique, il ne lui arriva pas deux fois de
songer avec un certain degr‚ de malheur … l'‚trange changement de
Fabrice. Le jeune prince venait de fort bonne heure aux soir‚es
aimables de sa mŠre, qui lui disait toujours:
- Allez-vous-en donc gouverner; je parie qu'il y a sur votre bureau
plus de vingt rapports qui attendent un oui ou un non, et je ne veux
pas que l'Europe m'accuse de faire de vous un roi fain‚ant pour r‚gner
… votre place.
Ces avis avaient le d‚savantage de se pr‚senter toujours dans les
moments les plus inopportuns, c'est-…-dire quand Son Altesse, ayant
vaincu sa timidit‚, prenait part … quelque charade en action qui
l'amusait fort. Deux fois la semaine il y avait des parties de campagne
o—, sous pr‚texte de conqu‚rir au nouveau souverain l'affection de son
peuple la princesse admettait les plus jolies femmes d‚ la bourgeoisie.
La duchesse, qui ‚tait l'ƒme de cette cour joyeuse, esp‚rait que ces
belles bourgeoises, qui toutes voyaient avec une envie mortelle la
haute fortune du bourgeois Rassi raconteraient au prince quelqu'une des
friponneries sans nombre de ce ministre. Or, entre autres id‚es
enfantines, le prince pr‚tendait avoir un ministŠre moral.
Rassi avait trop de sens pour ne pas sentir combien ces soir‚es
brillantes de la cour de la princesse, dirig‚es par son ennemie,
‚taient dangereuses pour lui. Il n'avait pas voulu remettre au comte
Mosca la sentence fort l‚gale rendue contre Fabrice; il fallait donc
que la duchesse ou lui disparussent de la cour.
Le jour de ce mouvement populaire, dont maintenant il ‚tait de bon ton
de nier l'existence, on avait distribu‚ de l'argent au peuple. Rassi
partit de l…: plus mal mis encore que de coutume, il monta dans les
maisons les plus mis‚rables de la ville, et passa des heures entiŠres
en conversation r‚gl‚e avec leurs pauvres habitants. Il fut bien
r‚compens‚ de tant de soins: aprŠs quinze jours de ce genre de vie il
eut la certitude que Ferrante Palla avait ‚t‚ le chef secret de
l'insurrection, et bien plus, que cet ˆtre, pauvre toute sa vie comme
un grand poŠte, avait fait vendre huit ou dix diamants … Gˆnes.
On citait entre autres cinq pierres de prix qui valaient r‚ellement
plus de 40000 francs, et que dix jours avant la mort du prince on avait
laiss‚es pour 35000 francs, parce que, disait-on, on avait besoin
d'argent.
Comment peindre les transports de joie du ministre de la justice …
cette d‚couverte? Il s'apercevait que tous les jours on lui donnait des
ridicules … la cour de la princesse douairiŠre, et plusieurs fois le
prince, parlant d'affaires avec lui, lui avait ri au nez avec toute la
na‹vet‚ de la jeunesse. Il faut avouer que le Rassi avait des habitudes
singuliŠrement pl‚b‚iennes: par exemple, dŠs qu'une discussion
l'int‚ressait, il croisait les jambes et prenait son soulier dans la
main, si l'int‚rˆt croissait, il ‚talait son mouchoir de coton rouge
sur sa jambe, etc. Le prince avait beaucoup ri de la plaisanterie d'une
des plus jolies femmes de la bourgeoisie, qui, sachant d'ailleurs
qu'elle avait la jambe fort bien faite, s'‚tait mise … imiter ce geste
‚l‚gant du ministre de la justice.
Rassi sollicita une audience extraordinaire et dit au prince:
- Votre Altesse voudrait-elle donner cent mille francs pour savoir au
juste quel a ‚t‚ le genre de mort de son auguste pŠre? avec cette
somme, la justice serait mise … mˆme de saisir les coupables s'il y en
a.
La r‚ponse du prince ne pouvait ˆtre douteuse.
A quelque temps de l…, la Ch‚kina avertit la duchesse qu'on lui avait
offert une grosse somme pour laisser examiner les diamants de sa
maŒtresse par un orfŠvre, elle avait refus‚ avec indignation. La
duchesse la gronda d'avoir refus‚; et, … huit jours de l…, la Ch‚kina
eut des diamants … montrer. Le jour pris pour cette exhibition des
diamants, le comte Mosca pla‡a deux hommes s–rs auprŠs de chacun des
orfŠvres de Parme, et sur le minuit il vint dire … la duchesse que
l'orfŠvre curieux n'‚tait autre que le frŠre de Rassi. La duchesse, qui
‚tait fort gaie ce soir-l… (on jouait au palais une com‚die dell'arte,
c'est-…-dire o— chaque personnage invente le dialogue … mesure qu'il le
dit, le plan seul de la com‚die est affich‚ dans la coulisse), la
duchesse, qui jouait un r“le avait pour amoureux dans la piŠce le comte
Baldi, l'ancien ami de la marquise Raversi, qui ‚tait pr‚sente. Le
prince, l'homme le plus timide de ses Etats, mais fort joli gar‡on et
dou‚ du coeur le plus tendre, ‚tudiait le r“le du comte Baldi, et
voulait le jouer … la seconde repr‚sentation.
- J'ai bien peu de temps, dit la duchesse au comte, je parais … la
premiŠre scŠne du second acte; passons dans la salle des gardes.
L… au milieu de vingt gardes du corps, tous fort ‚veill‚s et fort
attentifs aux discours du premier ministre et de la grande maŒtresse,
la duchesse dit en riant a son ami:
- Vous me grondez toujours quand je dis des secrets inutilement.
C'est par moi que fut appel‚ au tr“ne Ernest V; il s'agissait de venger
Fabrice, que j'aimais alors bien plus qu'aujourd'hui, quoique toujours
fort innocemment. Je sais bien que vous ne croyez guŠre … cette
innocence, mais peu importe, puisque vous m'aimez malgr‚ mes crimes. Eh
bien! voici un crime v‚ritable: j'ai donn‚ tous mes diamants … une
espŠce de fou fort int‚ressant, nomm‚ Ferrante Palla, je l'ai mˆme
embrass‚ pour qu'il fŒt p‚rir l'homme qui voulait faire empoisonner
Fabrice. O— est le mal?
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