La Chartreuse de Parme
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Stendhal >> La Chartreuse de Parme
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- Ah! voil… donc o— Ferrante avait pris de l'argent pour son ‚meute!
dit le comte, un peu stup‚fait; et vous me racontez tout cela dans la
salle des gardes!
- C'est que je suis press‚e, et voici le Rassi sur les traces du crime.
Il est bien vrai que je n'ai jamais parl‚ d'insurrection, car j'abhorre
les jacobins. R‚fl‚chissez l…-dessus et dites-moi votre avis aprŠs la
piŠce.
- Je vous dirai tout de suite qu'il faut inspirer de l'amour au
prince... Mais en tout bien tout honneur, au moins!
On appelait la duchesse pour son entr‚e en scŠne, elle s'enfuit.
Quelques jours aprŠs, la duchesse re‡ut par la poste une grande lettre
ridicule, sign‚e du nom d'une ancienne femme de chambre … elle, cette
femme demandait … ˆtre employ‚e … la cour, mais la duchesse avait
reconnu du premier coup d'oeil que ce n'‚tait ni son ‚criture ni son
style. En ouvrant la feuille pour lire la seconde page, la duchesse vit
tomber … ses pieds une petite image miraculeuse de la Madone, pli‚e
dans une feuille imprim‚e d'un vieux livre'. AprŠs avoir jet‚ un coup
d'oeil sur l'image, la duchesse lut quelques lignes de la vieille
feuille imprim‚e. Ses yeux brillŠrent, et elle y trouvait ces mots:
Le tribun a pris cent francs par mois, non plus; avec le reste on
voulut ranimer le feu sacr‚ dans des ƒmes qui se trouvŠrent glac‚es par
l'‚go‹sme. Le renard est sur mes traces, c'est pourquoi je n'ai pas
cherch‚ … voir une derniŠre fois l'ˆtre ador‚. Je me suis dit, elle
n'aime pas la r‚publique, elle qui m'est sup‚rieure par l'esprit autant
que par les grƒces et la beaut‚. D'ailleurs, comment faire une
r‚publique sans r‚publicains? Est-ce que je me tromperais? Dans six
mois, je parcourrai, le microscope … la main, et … pied, les petites
villes d'Am‚rique, je verrai si je dois encore aimer la seule rivale
que vous ayez dans mon coeur. Si vous recevez cette lettre, madame la
baronne, et qu'aucun oeil profane ne l'ait lue avant vous, faites
briser un des jeunes frˆnes plant‚s … vingt pas de l'endroit o— j'osai
vous parler pour la premiŠre fois. Alors je ferai enterrer, sous le
grand buis du jardin que vous remarquƒtes une fois en mes jours
heureux, une boŒte o— se trouveront de ces choses qui font calomnier
les gens de mon opinion. Certes, je me fusse bien gard‚ d'‚crire si le
renard n'‚tait sur mes traces, et ne pouvait arriver … cet ˆtre
c‚leste; voir le bais dans quinze jours.
"Puisqu'il a une imprimerie … ses ordres, se dit la duchesse, bient“t
nous aurons un recueil de sonnets, Dieu sait le nom qu'il m'y donnera!"
La coquetterie de la duchesse voulut faire un essai; pendant huit jours
elle fut indispos‚e, et la cour n'eut plus de jolies soir‚es. La
princesse, fort scandalis‚e de tout ce que la peur qu'elle avait de son
fils l'obligeait de faire dŠs les premiers moments de son veuvage, alla
passer ces huit jours dans un couvent attenant … l'‚glise o— le feu
prince ‚tait inhum‚. Cette interruption des soir‚es jeta sur les bras
du prince une masse ‚norme de loisir, et porta un ‚chec notable au
cr‚dit du ministre de la justice. Ernest V comprit tout l'ennui qui le
mena‡ait si la duchesse quittait la cour ou seulement cessait dry
r‚pandre la joie. Les soir‚es recommencŠrent, et le prince se montra de
plus en plus int‚ress‚ par les com‚dies dell'arte. Il avait le projet
de prendre un r“le, mais n'osait avouer cette ambition. Un jour,
rougissant beaucoup, il dit … la duchesse:
- Pourquoi ne jouerais-je pas moi aussi?
- Nous sommes tous ici aux ordres de Votre Altesse; si elle daigne m'en
donner l'ordre, je ferai arranger le plan d'une com‚die, toutes les
scŠnes brillantes du r“le de Votre Altesse seront avec moi, et comme
les premiers jours tout le monde h‚site un peu, si Votre Altesse veut
me regarder avec quelque attention, je lui dirai les r‚ponses qu'elle
doit faire.
Tout fut arrang‚ et avec une adresse infinie. Le prince fort timide
avait honte d'ˆtre timide, les soins que se donna la duchesse pour ne
pas faire souffrir cette timidit‚ inn‚e firent une impression profonde
sur le jeune souverain.
Le jour de son d‚but, le spectacle commen‡a une demi-heure plus t“t
qu'… l'ordinaire, et il n'y avait dans le salon, au moment o— l'on
passa dans la salle de spectacle, que huit ou dix femmes ƒg‚es. Ces
figures-l… n'imposaient guŠre au prince, et d'ailleurs, ‚lev‚es …
Munich dans les vrais principes monarchiques, elles applaudissaient
toujours. Usant de son autorit‚ comme grande maŒtresse, la duchesse
ferma … clef la porte par laquelle le vulgaire des courtisans entrait
au spectacle. Le prince, qui avait de l'esprit litt‚raire et une belle
figure, se tira fort bien de ses premiŠres scŠnes; il r‚p‚tait avec
intelligence les phrases qu'il lisait dans les yeux de la duchesse, ou
qu'elle lui indiquait … demi-voix. Dans un moment o— les rares
spectateurs applaudissaient de toutes leurs forces, la duchesse fit un
signe, la porte d'honneur fut ouverte, et la salle de spectacle occup‚e
en un instant par toutes les jolies femmes de la cour, qui, trouvant au
prince une figure charmante et l'air fort heureux, se mirent …
applaudir, le prince rougit de bonheur. Il jouait le r“le d'un amoureux
de la duchesse. Bien loin d'avoir … lui sugg‚rer des paroles, bient“t
elle fut oblig‚e de l'engager … abr‚ger les scŠnes; il parlait d'amour
avec un enthousiasme qui souvent embarrassait l'actrice ses r‚pliques
duraient cinq minutes. La duchesse n'‚tait plus cette beaut‚
‚blouissante de l'ann‚e pr‚c‚dente; la prison de Fabrice, et, bien plus
encore, le s‚jour sur le lac Majeur avec Fabrice devenu morose et
silencieux, avaient donn‚ dix ans de plus … la belle Gina. Ses traits
s'‚taient marqu‚s, ils avaient plus d'esprit et moins de jeunesse.
Ils n'avaient plus que bien rarement l'enjouement du premier ƒge; mais
… la scŠne, avec du rouge et tous les secours que l'art fournit aux
actrices, elle ‚tait encore la plus jolie femme de la cour. Les tirades
passionn‚es, d‚bit‚es par le prince, donnŠrent l'‚veil aux courtisans;
tous se disaient ce soir-l…:
- Voici la Balbi de ce nouveau rŠgne.
Le comte se r‚volta int‚rieurement. La piŠce finie, la duchesse dit au
prince devant toute la cour:
- Votre Altesse joue trop bien; on va dire que vous ˆtes amoureux d'une
femme de trente-huit ans', ce qui fera manquer mon ‚tablissement avec
le comte. Ainsi, je ne jouerai plus avec Votre Altesse, … moins que le
prince ne me jure de m'adresser la parole comme il le ferait … une
femme d'un certain ƒge, … Mme la marquise Raversi, par exemple.
On r‚p‚ta trois fois la mˆme piŠce; le prince ‚tait fou de bonheur;
mais, un soir, il parut fort soucieux.
- Ou je me trompe fort, dit la grande maŒtresse … sa princesse, ou le
Rassi cherche … nous jouer quelque tour; je conseillerais … Votre
Altesse d'indiquer un spectacle pour demain; le prince jouera mal, et
dans son d‚sespoir, il vous dira quelque chose.
Le prince joua fort mal en effet; on l'entendait … peine, et il ne
savait plus terminer ses phrases. A la fin du premier acte, il avait
presque les larmes aux yeux; la duchesse se tenait auprŠs de lui, mais
froide et immobile. Le prince, se trouvant un instant seul avec elle,
dans le foyer des acteurs, alla fermer la porte.
- Jamais, lui dit-il, je ne pourrai jouer le second et le troisiŠme
acte, je ne veux pas absolument ˆtre applaudi par complaisance; les
applaudissements qu'on me donnait ce soir me fendaient le coeur.
Donnez-moi un conseil, que faut-il faire?
- Je vais m'avancer sur la scŠne, faire une profonde r‚v‚rence … Son
Altesse, une autre au public, comme un v‚ritable directeur de com‚die,
et dire que l'acteur qui jouait le r“le de L‚lio, se trouvant
subitement indispos‚, le spectacle se terminera par quelques morceaux
de musique. Le comte Rusca et la petite Ghisolfi seront ravis de
pouvoir montrer … une aussi brillante assembl‚e leurs petites voix
aigrelettes.
Le prince prit la main de la duchesse, et la baisa avec transport.
- Que n'ˆtes-vous un homme, lui dit-il, vous me donneriez un bon
conseil: Rassi vient de d‚poser sur mon bureau cent quatre-vingt-deux
d‚positions contre les pr‚tendus assassins de mon pŠre. Outre les
d‚positions, il y a un acte d'accusation de plus de deux cents pages;
il me faut lire tout cela, et, de plus, j'ai donn‚ ma parole de n'en
rien dire au comte. Ceci mŠne tout droit … des supplices; d‚j… il veut
que je fasse enlever en France, prŠs d'Antibes, Ferrante Palla, ce
grand poŠte que j'admire tant. Il est l… sous le nom de Poncet.
- Le jour o— vous ferez pendre un lib‚ral Rassi sera li‚ au ministŠre
par des chaŒnes de fer et c'est ce qu'il veut avant tout; mais Votre
Altesse ne pourra plus annoncer une promenade deux heures … l'avance.
Je ne parlerai ni … la princesse, ni au comte du cri de douleur qui
vient de vous ‚chapper; mais, comme d'aprŠs mon serment je ne dois
avoir aucun secret pour la princesse, je serais heureuse si Votre
Altesse voulait dire … sa mŠre les mˆmes choses qui lui sont ‚chapp‚es
avec moi.
Cette id‚e fit diversion … la douleur d'acteur chut‚ qui accablait le
souverain.
- Eh bien! allez avertir ma mŠre, je me rends dans son grand cabinet.
Le prince quitta les coulisses, traversa un salon par lequel on
arrivait au th‚ƒtre, renvoya d'un air dur le grand chambellan et l'aide
de camp de service qui le suivaient; de son c“t‚ la princesse quitta
pr‚cipitamment le spectacle; arriv‚e dans le grand cabinet, la grande
maŒtresse fit une profonde r‚v‚rence … la mŠre et au fils, et les
laissa seuls. On peut juger de l'agitation de la cour, ce sont l… les
choses qui la rendent si amusante. Au bout d'une heure le prince
lui-mˆme se pr‚senta … la porte du cabinet et appela la duchesse; la
princesse ‚tait en larmes, son fils avait une physionomie tout alt‚r‚e.
"Voici des gens faibles qui ont de l'humeur, se dit la grande
maŒtresse, et qui cherchent un pr‚texte pour se fƒcher contre
quelqu'un. >> D'abord la mŠre et le fils se disputŠrent la parole pour
raconter les d‚tails … la duchesse, qui dans ses r‚ponses eut grand
soin de ne mettre en avant aucune id‚e. Pendant deux mortelles heures
les trois acteurs de cette scŠne ennuyeuse ne sortirent pas des r“les
que nous venons d'indiquer. Le prince alla chercher lui-mˆme les deux
‚normes portefeuilles que Rassi avait d‚pos‚s sur son bureau; en
sortant du grand cabinet de sa mŠre, il trouva toute la cour qui
attendait.
- Allez-vous-en, laissez-moi tranquille! s'‚cria-t-il, d'un ton fort
impoli et qu'on ne lui avait Jamais vu.
Le prince ne voulait pas ˆtre aper‡u portant lui-mˆme les deux
portefeuilles, un prince ne doit rien porter. Les courtisans
disparurent en un clin d'oeil. En repassant, le prince ne trouva plus
que les valets de chambre qui ‚teignaient les bougies; il les renvoya
avec fureur, ainsi que le pauvre Fontana, aide de camp de service, qui
avait eu la gaucherie de rester, par zŠle.
- Tout le monde prend … tƒche de m'impatienter ce soir, dit-il avec
humeur … la duchesse, comme il rentrait dans le cabinet.
Il lui croyait beaucoup d'esprit et il ‚tait furieux de ce qu'elle
s'obstinait ‚videmment … ne pas ouvrir un avis. Elle, de son c“t‚,
‚tait r‚solue … ne rien dire qu'autant qu'on lui demanderait son avis
bien express‚ment. Il s'‚coula encore une grosse demi-heure avant que
le prince, qui avait le sentiment de sa dignit‚, se d‚terminƒt … lui
dire:
- Mais madame, vous ne dites rien.
- Je suis ici pour servir la princesse, et oublier bien vite ce qu'on
dit devant moi.
- Eh bien! madame, dit le prince en rougissant beaucoup, je vous
ordonne de me donner votre avis.
- On punit les crimes pour empˆcher qu'ils ne se renouvellent. Le feu
prince a-t-il ‚t‚ empoisonn‚? c'est ce qui est fort douteux; a-t-il ‚t‚
empoisonn‚ par les jacobins? c'est ce que Rassi voudrait bien prouver,
car alors il devient pour Votre Altesse un instrument n‚cessaire … tout
jamais. Dans ce cas, Votre Altesse, qui commence son rŠgne, peut se
promettre bien des soir‚es comme celle-ci. Vos sujets disent
g‚n‚ralement, ce qui est de toute v‚rit‚, que Votre Altesse a de la
bont‚ dans le caractŠre; tant qu'elle n'aura pas fait pendre quelque
lib‚ral, elle jouira de cette r‚putation, et bien certainement personne
ne songera … lui pr‚parer du poison.
- Votre conclusion est ‚vidente, s'‚cria la princesse avec humeur; vous
ne voulez pas que l'on punisse les assassins de mon mari!
- C'est qu'apparemment, madame, je suis li‚e … eux par une tendre
amiti‚.
La duchesse voyait dans les yeux du prince qu'il la croyait
parfaitement d'accord avec sa mŠre pour lui dicter un plan de conduite.
Il y eut entre les deux femmes une succession assez rapide d'aigres
reparties, … la suite desquelles la duchesse protesta qu'elle ne dirait
plus une seule parole, et elle fut fidŠle … sa r‚solution; mais le
prince, aprŠs une longue discussion avec sa mŠre, lui ordonna de
nouveau de dire son avis.
- C'est ce que je jure … Vos Altesses de ne point faire!
- Mais c'est un v‚ritable enfantillage! s'‚cria le prince.
- Je vous prie de parler, madame la duchesse dit la princesse d'un air
digne.
- C'est ce dont je vous supplie de me dispenser, madame; mais Votre
Altesse, ajouta la duchesse en s'adressant au prince, lit parfaitement
le fran‡ais; pour calmer nos esprits agit‚s, voudrait-elle nous lire
une fable de La Fontaine?
La princesse trouva ce nous fort insolent, mais elle eut l'air … la
fois ‚tonn‚ et amus‚, quand la grande maŒtresse, qui ‚tait all‚e du
plus grand sang-froid ouvrir la bibliothŠque, revint avec un volume des
Fables de La Fontaine t; elle le feuilleta quelques instants, puis dit
au prince, en le lui pr‚sentant:
- Je supplie Votre Altesse de lire toute la fable.
LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR
Un amateur de jardinage
Demi-bourgeois, demi-manant,
Poss‚dait en certain village
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
Il avait de plant vif ferm‚ cette ‚tendue:
L… croissaient … plaisir l'oseille et la laitue,
De quoi faire … Margot pour sa fˆte un bouquet,
Peu de jasmin d'Espagne et force serpolet.
Cette f‚licit‚ par un liŠvre troubl‚e
Fit qu'au seigneur du bourg notre homme se plaignit.
Ce maudit animal vient prendre sa goul‚e
Soir et matin, dit-il, et des piŠges se rit;
Les pierres les bƒtons y perdent leur cr‚dit:
Il est sorcier, je crois - Sorcier! je l'en d‚fie,
Repartit le seigneur: f–t-il diable, Miraut,
En d‚pit de ses tours, l'attrapera bient“t.
Je vous en d‚ferai, bonhomme, sur ma vie.
- Et quand?- Et dŠs demain, sans tarder plus longtemps.
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
- €…, d‚jeunons, dit-il: vos poulets sont-ils tendres?
L'embarras des chasseurs succŠde au d‚jeuner.
Chacun s'anime et se pr‚pare;
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
Que le bonhomme est ‚tonn‚.
Le pis fut que l'on mit en piteux ‚quipage
Le pauvre potager. Adieu planches, carreaux;
Adieu chicor‚e et poireaux;
Adieu de quoi mettre au potage.
Le bonhomme disait: Ce sont l… jeux de prince.
Mais on le laissait dire; et les chiens et les gens
Firent plus de d‚gƒt en une heure de temps
Que n'en auraient fait en cent ans
Tous les liŠvres de la province.
Petits princes, videz vos d‚bats entre vous;
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
Ni les faire entrer sur vos terres.
Cette lecture fut suivie d'un long silence. Le prince se promenait dans
le cabinet, aprŠs ˆtre all‚ lui-mˆme remettre le volume … sa place.
- Eh bien! madame, dit la princesse, daignerez-vous parler?
- Non pas, certes, madame! tant que Son Altesse ne m'aura pas nomm‚e
ministre; en parlant ici, je courrais risque de perdre ma place de
grande maŒtresse.
Nouveau silence d'un gros quart d'heure, enfin la princesse songea au
r“le que joua jadis Marie de M‚dicis, mŠre de Louis XIII: tous les
jours pr‚c‚dents, la grande maŒtresse avait fait lire par la lectrice
l'excellente Histoire de Louis XIII, de M. Bazin. La princesse, quoique
fort piqu‚e, pensa que la duchesse pourrait fort bien quitter le pays
et alors Rassi, qui lui faisait une peur affreuse pourrait bien imiter
Richelieu et la faire exiler par son fils. Dans ce moment, la princesse
e–t donn‚ tout au monde pour humilier sa grande maŒtresse mais elle ne
pouvait: elle se leva, et vint, avec un sourire un peu exag‚r‚, prendre
la main de la duchesse et lui dire:
- Allons, madame, prouvez-moi votre amiti‚ en parlant.
- Eh bien! deux mots sans plus: br–ler, dans la chemin‚e que voil…,
tous les papiers r‚unis par cette vipŠre de Rassi, et ne jamais lui
avouer qu'on les a br–l‚s.
Elle ajouta tout bas, et d'un air familier, … l'oreille de la princesse
- Rassi peut ˆtre Richelieu!
- Mais, diable! ces papiers me co–tent plus de quatre-vingt mille
francs! s'‚cria le prince fƒch‚.
- Mon prince r‚pliqua la duchesse avec ‚nergie, voil… ce qu'il en co–te
d'employer des sc‚l‚rats de basse naissance. Pl–t … Dieu que vous
puissiez perdre un million, et ne jamais prˆter cr‚ance aux bas coquins
qui ont empˆch‚ votre pŠre de dormir pendant les six derniŠres ann‚es
de son rŠgne.
Le mot basse naissance avait plu extrˆmement … la princesse, qui
trouvait que le comte et son amie avaient une estime trop exclusive
pour l'esprit, toujours un peu cousin germain du jacobinisme.
Durant le court moment de profond silence, rempli par les r‚flexions de
la princesse, l'horloge du chƒteau sonna trois heures. La princesse se
leva, fit une profonde r‚v‚rence … son fils, et lui dit:
- Ma sant‚ ne me permet pas de prolonger davantage la discussion.
Jamais de ministre de basse naissance; vous ne m'“terez pas de l'id‚e
que votre Rassi vous a vol‚ la moiti‚ de l'argent qu'il vous a fait
d‚penser en espionnage.
La princesse prit deux bougies dans les flambeaux et les pla‡a dans la
chemin‚e, de fa‡on … ne pas les ‚teindre; puis, s'approchant de son
fils, elle ajouta:
- La fable de La Fontaine l'emporte dans mon esprit, sur le juste d‚sir
de venger un ‚poux. Votre Altesse veut-elle me permettre de br–ler ces
‚critures?
Le prince restait immobile.
"Sa physionomie est vraiment stupide, se dit la duchesse, le comte a
raison: le feu prince ne nous e–t pas fait veiller jusqu'… trois heures
du matin avant de prendre un parti. >>
La princesse, toujours debout, ajouta:
- Ce petit procureur serait bien fier, s'il savait que ses paperasses,
remplies de mensonges, et arrang‚es pour procurer son avancement, ont
fait passer la nuit aux deux plus grands personnages de l'Etat.
Le prince se jeta sur un des portefeuilles comme un furieux, et en vida
tout le contenu dans la chemin‚e. La masse des papiers fut sur le point
d'‚touffer les deux bougies; l'appartement se remplit de fum‚e. La
princesse vit dans les yeux de son fils qu'il ‚tait tent‚ de saisir une
carafe et de sauver ces papiers, qui lui co–taient quatre-vingt mille
francs.
- Ouvrez donc la fenˆtre! cria-t-elle … la duchesse avec humeur.
La duchesse se hƒta d'ob‚ir; aussit“t tous les papiers s'enflammŠrent …
la fois, il se fit un grand bruit dans la chemin‚e, et bient“t il fut
‚vident qu'elle avait pris feu.
Le prince avait l'ƒme petite pour toutes les choses d'argent; il crut
voir son palais en flammes, et toutes les richesses qu'il contenait
d‚truites; il courut … la fenˆtre et appela la garde d'une voix toute
chang‚e. Les soldats en tumulte ‚tant accourus dans la cour … la voix
du prince, il revint prŠs de la chemin‚e qui attirait l'air de la
fenˆtre ouverte avec un bruit r‚ellement effrayant; il s'impatienta,
jura, fit deux ou trois tours dans le cabinet comme un homme hors de
lui, et, enfin, sortit en courant.
La princesse et sa grande maŒtresse restŠrent debout, l'une vis-…-vis
de l'autre, et gardant un profond silence.
"La colŠre va-t-elle recommencer? se dit la duchesse; ma foi, mon
procŠs est gagn‚."Et elle se disposait … ˆtre fort impertinente dans
ses r‚pliques, quand une pens‚e l'illumina; elle vit le second
portefeuille intact."Non, mon procŠs n'est gagn‚ qu'… moiti‚!"Elle dit
… la princesse, d'un air assez froid:
- Madame m'ordonne-t-elle de br–ler le reste de ces papiers?
- Et o— les br–lerez-vous? dit la princesse avec humeur.
- Dans la chemin‚e du salon; en les y jetant l'un aprŠs l'autre, il n'y
a pas de danger.
La duchesse pla‡a sous son bras le portefeuille regorgeant de papiers,
prit une bougie et passa dans le salon voisin. Elle prit le temps de
voir que ce portefeuille ‚tait celui des d‚positions, mit dans son
chƒle cinq ou six liasses de papier, br–la le reste avec beaucoup de
soin, puis disparut sans prendre cong‚ de la princesse.
"Voici une bonne impertinence, se dit-elle en riant; mais elle a
failli, par ses affectations de veuve inconsolable, me faire perdre la
tˆte sur un ‚chafaud."
En entendant le bruit de la voiture de la duchesse, la princesse fut
outr‚e de colŠre contre sa grande maŒtresse.
Malgr‚ l'heure indue, la duchesse fit appeler le comte; il ‚tait au feu
du chƒteau, mais parut bient“t avec la nouvelle que tout ‚tait fini.
- Ce petit prince a r‚ellement montr‚ beaucoup de courage, et je lui en
ai fait mon compliment avec effusion.
- Examinez bien vite ces d‚positions, et br–lons-les au plus t“t.
Le comte lut et pƒlit.
- Ma foi, ils arrivaient bien prŠs de la v‚rit‚; cette proc‚dure est
fort adroitement faite, ils sont tout … fait sur les traces de Ferrante
Palla; et, s'il parle, nous avons un r“le difficile.
- Mais il ne parlera pas, s'‚cria la duchesse c'est un homme d'honneur,
celui-l…: br–lons, br–lons.
- Pas encore. Permettez-moi de prendre les noms de douze ou quinze
t‚moins dangereux, et que je me permettrai de faire enlever, si jamais
le Rassi veut recommencer.
- Je rappellerai … Votre Excellence que le prince a donn‚ sa parole de
ne rien dire … son ministre de la justice de notre exp‚dition nocturne.
- Par pusillanimit‚, et de peur d'une scŠne, il la tiendra.
- Maintenant, mon ami, voici une nuit qui avance beaucoup notre
mariage; je n'aurais pas voulu vous apporter en dot un procŠs criminel,
et encore pour un p‚ch‚ que me fit commettre mon int‚rˆt pour un autre.
Le comte ‚tait amoureux, lui prit la main, s'exclama; il avait les
larmes aux yeux.
- Avant de partir, donnez-moi des conseils sur la conduite que je dois
tenir avec la princesse; je suis exc‚d‚e de fatigue, j'ai jou‚ une
heure la com‚die sur le th‚ƒtre, et cinq heures dans le cabinet.
- Vous vous ˆtes assez veng‚e des propos aigrelets de la princesse, qui
n'‚taient que de la faiblesse, par l'impertinence de votre sortie.
Reprenez demain avec elle sur le ton que vous aviez ce matin; le Rassi
n'est pas encore en prison ou exil‚, nous n'avons pas encore d‚chir‚ la
sentence de Fabrice.
"Vous demandiez … la princesse de prendre une d‚cision, ce qui donne
toujours de l'humeur aux princes et mˆme aux premiers ministres; enfin
vous ˆtes sa grande maŒtresse, c'est-…-dire sa petite servante. Par un
retour, qui est immanquable chez les gens faibles, dans trois jours le
Rassi sera plus en faveur que jamais; il va chercher … faire pendre
quelqu'un: tant qu'il n'a pas compromis le prince, il n'est s–r de rien.
"Il y a eu un homme bless‚ … l'incendie de cette nuit; c'est un
tailleur, qui a, ma foi, montr‚ une intr‚pidit‚ extraordinaire. Demain,
je vais engager le prince … s'appuyer sur mon bras, et … venir avec moi
faire une visite au tailleur, je serai arm‚ jusqu'aux dents et j'aurai
l'oeil au guet; d'ailleurs ce jeune prince n'est point encore ha‹. Moi
je veux l'accoutumer … se promener dans les rues c'est un tour que je
joue au Rassi, qui certainement va me succ‚der, et ne pourra plus
permettre de telles imprudences. En revenant de chez le tailleur, je
ferai passer le prince devant la statue de son pŠre; il remarquera les
coups de pierre qui ont cass‚ le jupon … la romaine dont le nigaud de
statuaire l'a affubl‚; et, enfin, le prince aura bien peu d'esprit si
de lui-mˆme il ne fait pas cette r‚flexion: "Voil… ce qu'on gagne …
faire pendre des jacobins."A quoi je r‚pliquerai: "Il faut en pendre
dix mille ou pas un: la Saint-Barth‚lemy a d‚truit les protestants en
France."
"Demain, chŠre amie, avant ma promenade, faites-vous annoncer chez le
prince, et dites-lui: "Hier soir, j'ai fait auprŠs de vous le service
de ministre, je vous ai donn‚ des conseils, et, par vos ordres, j'ai
encouru le d‚plaisir de la princesse, il faut que vous me payiez."Il
s'attendra … une demande d'argent, et froncera le sourcil, vous le
laisserez plong‚ dans cette id‚e malheureuse le plus longtemps que vous
pourrez, puis vous direz: "Je prie Votre Altesse d'ordonner que Fabrice
soit jug‚ contradictoirement (ce qui veut dire lui pr‚sent) par les
douze juges les plus respect‚s de vos Etats."Et, sans perdre de temps,
vous lui pr‚senterez … signer une petite ordonnance ‚crite de votre
belle main, et que je vais vous dicter; je vais mettre. bien entendu,
la clause que la premiŠre sentence est annul‚e. A cela, il n'y a qu'une
objection; mais, si vous menez l'affaire chaudement, elle ne viendra
pas … l'esprit du prince. Il peut vous dire: "Il faut que Fabrice se
constitue prisonnier … la citadelle."A quoi vous r‚pondrez: "Il se
constituera prisonnier … la prison de la ville (vous savez que j'y suis
le maŒtre, tous les soirs, votre neveu viendra vous voir)."Si le prince
vous r‚pond: "Non, sa fuite a ‚corn‚ l'honneur de ma citadelle, et je
veux, pour la forme, qu'il rentre dans la chambre o— il ‚tait"vous
r‚pondrez … votre tour: "Non, car l… il serait … la disposition de mon
ennemi Rassi."Et, par une de ces phrases de femme que vous savez si
bien lancer, vous lui ferez entendre que, pour fl‚chir Rassi, vous
pourrez bien lui raconter l'auto-da-f‚ de cette nuit; s'il insiste,
vous annoncerez que vous allez passer quinze jours … votre chƒteau de
Sacca.
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