La Chartreuse de Parme
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Stendhal >> La Chartreuse de Parme
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"Vous allez faire appeler Fabrice et le consulter sur cette d‚marche
qui peut le conduire en prison. Pour tout pr‚voir, si, pendant qu'il
est sous les verrous, Rassi, trop impatient, me fait empoisonner,
Fabrice peut courir des dangers. Mais la chose est peu probable; vous
savez que j'ai fait venir un cuisinier fran‡ais, qui est le plus gai
des hommes, et qui fait des calembours; or, le calembour est
incompatible avec l'assassinat. J'ai d‚j… dit … notre ami Fabrice que
j'ai retrouv‚ tous les t‚moins de son action belle et courageuse; ce
fut ‚videmment ce Giletti qui voulut l'assassiner. Je ne vous ai pas
parl‚ de ces t‚moins, parce que je voulais vous faire une surprise,
mais ce plan a manqu‚; le prince n'a pas voulu signer. J'ai dit … notre
Fabrice que, certainement, je lui procurerai une grande place
eccl‚siastique; mais j'aurai bien de la peine si ses ennemis peuvent
objecter en cour de Rome une accusation d'assassinat.
"Sentez-vous madame que, s'il n'est pas jug‚ de la fa‡on la plus
solennelle, toute sa vie le nom de Giletti sera d‚sagr‚able pour lui?
Il y aurait une grande pusillanimit‚ … ne pas se faire juger, quand on
est s–r d'ˆtre innocent. D'ailleurs, f–t-il coupable, je le ferais
acquitter. Quand je lui ai parl‚, le bouillant jeune homme ne m'a pas
laiss‚ achever, il a pris l'almanach officiel, et nous avons choisi
ensemble les douze juges les plus intŠgres et les plus savants; la
liste est faite, nous avons effac‚ six noms, que nous avons remplac‚s
par six jurisconsultes, mes ennemis personnels, et, comme nous n'avons
pu trouver que deux ennemis, nous y avons suppl‚‚ par quatre coquins
d‚vou‚s … Rassi."
Cette proposition du comte inqui‚ta mortellement la duchesse, et non
sans cause, enfin, elle se rendit … la raison, et, sous la dict‚e du
ministre, ‚crivit l'ordonnance qui nommait les juges.
Le comte ne la quitta qu'… six heures du matin; elle essaya de dormir,
mais en vain. A neuf heures, elle d‚jeuna avec Fabrice, qu'elle trouva
br–lant d'envie d'ˆtre jug‚; … dix heures, elle ‚tait chez la
princesse, qui n'‚tait point visible; … onze heures elle vit le prince,
qui tenait son lever, et qui signa l'ordonnance sans la moindre
objection. La duchesse envoya l'ordonnance au comte, et se mit au lit.
Il serait peut-ˆtre plaisant de raconter la fureur de Rassi, quand le
comte l'obligea … contresigner, en pr‚sence du prince, l'ordonnance
sign‚e du matin par celui-ci; mais les ‚v‚nements nous pressent.
Le comte discuta le m‚rite de chaque juge, et offrit de changer les
noms. Mais le lecteur est peut-ˆtre un peu las de tous ces d‚tails de
proc‚dure, non moins que de toutes ces intrigues de cour. De tout ceci,
on peut tirer cette morale, que l'homme qui approche de la cour
compromet son bonheur, s'il est heureux, et, dans tous les cas, fait
d‚pendre son avenir des intrigues d'une femme de chambre.
D'un autre c“t‚, en Am‚rique, dans la r‚publique, il faut s'ennuyer
toute la journ‚e … faire une cour s‚rieuse aux boutiquiers de la rue,
et devenir aussi bˆte qu'eux; et l…, pas d'Op‚ra.
La duchesse, … son lever du soir, eut un moment de vive inqui‚tude: on
ne trouvait plus Fabrice; enfin, vers minuit, au spectacle de la cour,
elle re‡ut une lettre de lui. Au lieu de se constituer prisonnier … la
prison de la ville, o— le comte ‚tait le maŒtre, il ‚tait all‚
reprendre son ancienne chambre … la citadelle, trop heureux d'habiter …
quelques pas de Cl‚lia.
Ce fut un ‚v‚nement d'une immense cons‚quence: en ce lieu il ‚tait
expos‚ au poison plus que jamais. Cette folie mit la duchesse au
d‚sespoir; elle en pardonna la cause, un fol amour pour Cl‚lia, parce
que d‚cid‚ment dans quelques jours elle allait ‚pouser le riche marquis
Crescenzi. Cette folie rendit … Fabrice toute l'influence qu'il avait
eue jadis sur l'ƒme de la duchesse.
"C'est ce maudit papier que je suis all‚e faire signer qui lui donnera
la mort! Que ces hommes sont fous avec leurs id‚es d'honneur! Comme
s'il fallait songer … l'honneur dans les gouvernements absolus, dans
les pays o— un Rassi est ministre de la justice! Il fallait bel et bien
accepter la grƒce que le prince e–t sign‚e tout aussi facilement que la
convocation de ce tribunal extraordinaire. Qu'importe, aprŠs tout,
qu'un homme de la naissance de Fabrice soit plus ou moins accus‚
d'avoir tu‚ lui-mˆme, et l'‚p‚e au poing, un histrion tel que Giletti!"
A peine le billet de Fabrice re‡u, la duchesse courut chez le comte,
qu'elle trouva tout pƒle.
- Grand Dieu! chŠre amie, j'ai la main malheureuse avec cet enfant, et
vous allez encore m'en vouloir. Je puis vous prouver que j'ai fait
venir hier soir le ge“lier de la prison de la ville tous les jours,
votre neveu serait venu prendre du th‚ chez vous. Ce qu'il y a
d'affreux, c'est qu'il est impossible … vous et … moi de dire au prince
que l'on craint le poison, et le poison administr‚ par Rassi; ce
soup‡on lui semblerait le comble de l'immoralit‚. Toutefois si vous
l'exigez, je suis prˆt … monter au palais; mais je suis s–r de la
r‚ponse. Je vais vous dire plus; je vous offre un moyen que je
n'emploierais pas pour moi. Depuis que j'ai le pouvoir en ce pays, je
n'ai pas fait p‚rir un seul homme, et vous savez que je suis tellement
nigaud de ce c“t‚-l…, que quelquefois, … la chute du jour, je pense
encore … ces deux espions que je fis fusiller un peu l‚gŠrement en
Espagne. Eh bien! voulez-vous que je vous d‚fasse de Rassi? Le danger
qu'il fait courir … Fabrice est sans bornes; il tient l… un moyen s–r
de me faire d‚guerpir.
Cette proposition plut extrˆmement … la duchesse; mais elle ne l'adopta
pas.
- Je ne veux pas, dit-elle au comte, que, dans notre retraite, sous ce
beau ciel de Naples, vous ayez des id‚es noires le soir.
- Mais, chŠre amie, il me semble que nous n'avons que le choix des
id‚es noires. Que devenez-vous, que deviens-je moi-mˆme, si Fabrice est
emport‚ par une maladie?
La discussion reprit de plus belle sur cette id‚e, et la duchesse la
termina par cette phrase:
- Rassi doit la vie … ce que je vous aime mieux que Fabrice; non, je ne
veux pas empoisonner toutes les soir‚es de la vieillesse que nous
allons passer ensemble.
La duchesse courut … la forteresse; le g‚n‚ral Fabio Conti fut enchant‚
d'avoir … lui opposer le texte formel des lois militaires: personne ne
peut p‚n‚trer dans une prison d'Etat sans un ordre sign‚ du prince.
- Mais le marquis Crescenzi et ses musiciens viennent chaque jour … la
citadelle?
- C'est que j'ai obtenu pour eux un ordre du prince.
La pauvre duchesse ne connaissait pas tous ses malheurs. Le g‚n‚ral
Fabio Conti s'‚tait regard‚ comme personnellement d‚shonor‚ par la
fuite de Fabrice: lorsqu'il le vit arriver … la citadelle, il n'e–t pas
d– le recevoir, car il n'avait aucun ordre pour cela."Mais, se dit-il,
c'est le Ciel qui me l'envoie pour r‚parer mon honneur et me sauver du
ridicule qui fl‚trirait ma carriŠre militaire. Il s'agit de ne pas
manquer … l'occasion: sans doute on va l'acquitter, et je n'ai que peu
de jours pour me venger."
CHAPITRE XXV
L'arriv‚e de notre h‚ros mit Cl‚lia au d‚sespoir: la pauvre fille,
pieuse et sincŠre avec elle-mˆme, ne pouvait se dissimuler qu'il n'y
aurait jamais de bonheur pour elle loin de Fabrice, mais elle avait
fait voeu … la Madone, lors du demi-empoisonnement de son pŠre, de
faire … celui-ci le sacrifice d'‚pouser le marquis Crescenzi. Elle
avait fait le voeu de ne jamais revoir Fabrice, et d‚j… elle ‚tait en
proie aux remords les plus affreux, pour l'aveu auquel elle avait ‚t‚
entraŒn‚e dans la lettre qu'elle avait ‚crite … Fabrice la veille de sa
fuite. Comment peindre ce qui se passa dans ce triste coeur lorsque,
occup‚e m‚lancoliquement … voir voltiger ses oiseaux, et levant les
yeux par habitude et avec tendresse vers la fenˆtre de laquelle
autrefois Fabrice la regardait, elle l'y vit de nouveau qui la saluait
avec un tendre respect.
Elle crut … une vision que le ciel permettait pour la punir; puis
l'atroce r‚alit‚ apparut … sa raison."Ils l'ont repris, se dit-elle, et
il est perdu!"Elle se rappelait les propos tenus dans la forteresse
aprŠs la fuite; les derniers des ge“liers s'estimaient mortellement
offens‚s. Cl‚lia regarda Fabrice, et malgr‚ elle ce regard peignit en
entier la passion qui la mettait au d‚sespoir.
"Croyez-vous, semblait-elle dire … Fabrice, que je trouverai le bonheur
dans ce palais somptueux qu'on pr‚pare pour moi? Mon pŠre me r‚pŠte …
sati‚t‚ que vous ˆtes aussi pauvre que nous; mais, grand Dieu! avec
quel bonheur je partagerais cette pauvret‚! Mais, h‚las! nous ne devons
jamais nous revoir."
Cl‚lia n'eut pas la force d'employer les alphabets: en regardant
Fabrice elle se trouva mal et tomba sur une chaise … c“t‚ de la
fenˆtre. Sa figure reposait sur l'appui de cette fenˆtre; et, comme
elle avait voulu le voir jusqu'au dernier moment, son visage ‚tait
tourn‚ vers Fabrice, qui pouvait l'apercevoir en entier. Lorsque aprŠs
quelques instants elle rouvrit les yeux, son premier regard fut pour
Fabrice: elle vit des larmes dans ses yeux; mais ces larmes ‚taient
l'effet de l'extrˆme bonheur, il voyait que l'absence ne l'avait point
fait oublier. Les deux pauvres jeunes gens restŠrent quelque temps
comme enchant‚s dans la vue l'un de l'autre. Fabrice osa chanter, comme
s'il s'accompagnait de la guitare, quelques mots improvis‚s et qui
disaient: C'est pour vous revoir que je suis revenu en prison; on va me
juger.
Ces mots semblŠrent r‚veiller toute la vertu de Cl‚lia: elle se leva
rapidement, se cacha les yeux et, par les gestes les plus vifs, chercha
… lui exprimer qu'elle ne devait jamais le revoir; elle l'avait promis
… la Madone, et venait de le regarder par oubli. Fabrice osant encore
exprimer son amour, Cl‚lia s'enfuit indign‚e et se jurant … elle-mˆme
que jamais elle ne le reverrait, car tels ‚taient les termes pr‚cis de
son voeu … la Madone: Mes yeux ne le reverront jamais. Elle les avait
inscrits dans un petit papier que son oncle Cesare lui avait permis de
br–ler sur l'autel au moment de l'offrande tandis qu'il disait la messe.
Mais, malgr‚ tous les serments, la pr‚sence de Fabrice dans la tour
FarnŠse avait rendu … Cl‚lia toutes ses anciennes fa‡ons d'agir. Elle
passait ordinairement toutes ses journ‚es seule, dans sa chambre. A
peine remise du trouble impr‚vu o— l'avait jet‚e la vue de Fabrice,
elle se mit … parcourir le palais, et pour ainsi dire … renouveler
connaissance avec tous ses amis subalternes. Une vieille femme trŠs
bavarde employ‚e … la cuisine lui dit d'un air de mystŠre:
- Cette fois-ci, le seigneur Fabrice ne sortira pas de la citadelle.
- Il ne commettra plus la faute de passer pardessus les murs, dit
Cl‚lia; mais il sortira par la porte, s'il est acquitt‚.
- Je dis et je puis dire … Votre Excellence qu'il ne sortira que les
pieds les premiers de la citadelle.
Cl‚lia pƒlit extrˆmement, ce qui fut remarqu‚ de la vieille femme, et
arrˆta tout court son ‚loquence. Elle se dit qu'elle avait commis une
imprudence en parlant ainsi devant la fille du gouverneur, dont le
devoir allait ˆtre de dire … tout le monde que Fabrice ‚tait mort de
maladie. En remontant chez elle, Cl‚lia rencontra le m‚decin de la
prison, sorte d'honnˆte homme timide qui lui dit d'un air tout effar‚
que Fabrice ‚tait bien malade. Cl‚lia pouvait … peine se soutenir; elle
chercha partout son oncle, le bon abb‚ don Cesare, et enfin le trouva …
la chapelle, o— il priait avec ferveur; il avait la figure renvers‚e.
Le dŒner sonna. A table, il n'y eut pas une parole d'‚chang‚e entre les
deux frŠres; seulement, vers la fin du repas, le g‚n‚ral adressa
quelques mots fort aigres … son frŠre. Celui-ci regarda les
domestiques, qui sortirent.
- Mon g‚n‚ral, dit don Cesare au gouverneur, j'ai l'honneur de vous
pr‚venir que je vais quitter la citadelle: je donne ma d‚mission.
- Bravo! bravissimo! pour me rendre suspect!... Et la raison, s'il vous
plaŒt?
- Ma conscience.
- Allez, vous n'ˆtes qu'un calotin! vous ne connaissez rien … l'honneur.
"Fabrice est mort, se dit Cl‚lia; on l'a empoisonn‚ … dŒner ou c'est
pour demain."Elle courut … la voliŠre, r‚solue de chanter en
s'accompagnant avec le piano."Je me confesserai, se dit-elle, et l'on
me pardonnera d'avoir viol‚ mon voeu pour sauver la vie d'un
homme."Quelle ne fut pas sa consternation lorsque, arriv‚e … la
voliŠre, elle vit que les abat-jour venaient d'ˆtre remplac‚s par des
planches attach‚es aux barreaux de fer! Eperdue, elle essaya de donner
un avis au prisonnier par quelques mots plut“t cri‚s que chant‚s. Il
n'y eut de r‚ponse d'aucune sorte; un silence de mort r‚gnait d‚j… dans
la tour FarnŠse."Tout est consomm‚", se dit-elle. Elle descendit hors
d'elle-mˆme, puis remonta afin de se munir du peu d'argent qu'elle
avait et de petites boucles d'oreilles en diamants; elle prit aussi, en
passant, le pain qui restait du dŒner, et qui avait ‚t‚ plac‚ dans un
buffet."S'il vit encore, mon devoir est de le sauver."Elle s'avan‡a
d'un air hautain vers la petite porte de la tour; cette porte ‚tait
ouverte, et l'on venait seulement de placer huit soldats dans la piŠce
aux colonnes du rez-de-chauss‚e. Elle regarda hardiment ces soldats;
Cl‚lia comptait adresser la parole au sergent qui devait les commander:
cet homme ‚tait absent. Cl‚lia s'‚lan‡a sur le petit escalier de fer
qui tournait en spirale autour d'une colonne; les soldats la
regardŠrent d'un air fort ‚bahi, mais, apparemment … cause de son chƒle
de dentelle et de son chapeau, n'osŠrent rien lui dire. Au premier
‚tage il n'y avait personne; mais, en arrivant au second, … l'entr‚e du
corridor qui, si le lecteur s'en souvient, ‚tait ferm‚ par trois portes
en barreaux de fer et conduisait … la chambre de Fabrice, elle trouva
un guichetier … elle inconnu, et qui lui dit d'un air effar‚:
- Il n'a pas encore dŒn‚.
- Je le sais bien, dit Cl‚lia avec hauteur.
Cet homme n'osa l'arrˆter. Vingt pas plus loin, Cl‚lia trouva assis sur
la premiŠre des six marches en bois qui conduisaient … la chambre de
Fabrice un autre guichetier fort ƒg‚ et fort rouge qui lui dit
r‚solument:
- Mademoiselle, avez-vous un ordre du gouverneur?
- Est-ce que vous ne me connaissez pas?
Cl‚lia, en ce moment, ‚tait anim‚e d'une force surnaturelle, elle ‚tait
hors d'elle-mˆme."Je vais sauver mon mari", se disait-elle.
Pendant que le vieux guichetier s'‚criait: a Mais mon devoir ne me
permet pas..."Cl‚lia montait rapidement les six marches; elle se
pr‚cipita contre la porte: une clef ‚norme ‚tait dans la serrure, elle
eut besoin de toutes ses forces pour la faire tourner. A ce moment, le
vieux guichetier … demi ivre saisissait le bas de sa robe; elle entra
vivement dans la chambre, referma la porte en d‚chirant sa robe, et,
comme le guichetier la poussait pour entrer aprŠs elle, elle la ferma
avec un verrou qui se trouvait sous sa main. Elle regarda dans la
chambre et vit Fabrice assis devant une fort petite table o— ‚tait son
dŒner. Elle se pr‚cipita sur la table, la renversa, et, saisissant le
bras de Fabrice. lui dit:
- As-tu mang‚?
Ce tutoiement ravit Fabrice. Dans son trouble, Cl‚lia oubliait pour la
premiŠre fois la retenue f‚minine, et laissait voir son amour.
Fabrice allait commencer ce fatal repas: il la prit dans ses bras et la
couvrit de baisers."Ce dŒner ‚tait empoisonn‚, pensa-t-il: si je lui
dis que je n'y ai pas touch‚, la religion reprend ses droits et Cl‚lia
s'enfuit. Si elle me regarde au contraire comme un mourant,
j'obtiendrai d'elle qu'elle ne me quitte point. Elle d‚sire trouver un
moyen de rompre son ex‚crable mariage, le hasard nous le pr‚sente: les
ge“liers vont s'assembler, ils enfonceront la porte, et voici un
esclandre tel que peut-ˆtre le marquis Crescenzi en sera effray‚, et le
mariage rompu."
Pendant l'instant de silence occup‚ par ces r‚flexions, Fabrice sentit
que d‚j… Cl‚lia cherchait … se d‚gager de ses embrassements.
- Je ne sens point encore de douleurs, lui dit-il, mais bient“t elles
me renverseront … tes pieds; aide-moi … mourir.
- O mon unique ami! lui dit-elle, je mourrai avec toi.
Elle le serrait dans ses bras, comme par un mouvement convulsif.
Elle ‚tait si belle, … demi vˆtue et dans cet ‚tat d'extrˆme passion,
que Fabrice ne put r‚sister … un mouvement presque involontaire. Aucune
r‚sistance ne fut oppos‚e'.
Dans l'enthousiasme de passion et de g‚n‚rosit‚ qui suit un bonheur
extrˆme, il lui dit ‚tourdiment:
- Il ne faut pas qu'un indigne mensonge vienne souiller les premiers
instants de notre bonheur: sans ton courage je ne serais plus qu'un
cadavre, ou je me d‚battrais contre d'atroces douleurs; mais j'allais
commencer … dŒner lorsque tu es entr‚e, et je n'ai point touch‚ … ces
plats.
Fabrice s'‚tendait sur ces images atroces pour conjurer l'indignation
qu'il lisait d‚j… dans les yeux de Cl‚lia. Elle le regarda quelques
instants, combattue par deux sentiments violents et oppos‚s, puis elle
se jeta dans ses bras. On entendit un grand bruit dans le corridor, on
ouvrait et on fermait avec violence les trois portes de fer, on parlait
en criant.
- Ah! si j'avais des armes! s'‚cria Fabrice; on me les a fait rendre
pour me permettre d'entrer. Sans doute ils viennent pour m'achever!
Adieu ma Cl‚lia, je b‚nis ma mort puisqu'elle a ‚t‚ l'occasion de mon
bonheur.
Cl‚lia l'embrassa et lui donna un petit poignard … manche d'ivoire,
dont la lame n'‚tait guŠre plus longue que celle d'un canif.
- Ne te laisse pas tuer, lui dit-elle, et d‚fends-toi jusqu'au dernier
moment; si mon oncle l'abb‚ entend le bruit, il a du courage et de la
vertu, il te sauvera; je vais leur parler.
En disant ces mots elle se pr‚cipita vers la porte.
- Si tu n'es pas tu‚, dit-elle avec exaltation, en tenant le verrou de
la porte, et tournant la tˆte de son c“t‚, laisse-toi mourir de faim
plut“t que de toucher … quoi que ce soit. Porte ce pain toujours sur
toi.
Le bruit s'approchait, Fabrice la saisit … bras le corps, prit sa place
auprŠs de la porte, et ouvrant cette porte avec fureur, il se pr‚cipita
sur l'escalier de bois de six marches. Il avait … la main le petit
poignard … manche d'ivoire, et fut sur le point d'en percer le gilet du
g‚n‚ral Fontana, aide de camp du prince, qui recula bien vite, en
s'‚criant tout effray‚:
- Mais je viens vous sauver, monsieur del Dongo.
Fabrice remonta les six marches, dit dans la chambre:
- Fontana vient me sauver.
Puis, revenant prŠs du g‚n‚ral sur les marches de bois, s'expliqua
froidement avec lui. Il le pria fort longuement de lui pardonner un
premier mouvement de colŠre.
- On voulait m'empoisonner; ce dŒner qui est l… devant moi, est
empoisonn‚; j'ai eu l'esprit de ne pas y toucher, mais je vous avouerai
que ce proc‚d‚ m'a choqu‚. En vous entendant monter j'ai cru qu'on
venait m'achever … coups de dague... Monsieur le g‚n‚ral, je vous
requiers d ordonner que personne n'entre dans ma chambre: on “terait le
poison et notre bon prince doit tout savoir.
Le g‚n‚ral, fort pƒle et tout interdit, transmit les ordres indiqu‚s
par Fabrice aux ge“liers d'‚lite qui le suivaient: ces gens, tout
penauds de voir le poison d‚couvert, se hƒtŠrent de descendre; ils
prenaient les devants, en apparence pour ne pas arrˆter dans l'escalier
si ‚troit l'aide de camp du prince, et en effet pour se sauver et
disparaŒtre. Au grand ‚tonnement du g‚n‚ral Fontana, Fabrice s'arrˆta
un gros quart d'heure au petit escalier de fer au tour de la colon ne
du rez-de-chauss‚e; il voulait donner le temps … Cl‚lia de se cacher au
premier ‚tage.
C'‚tait la duchesse qui, aprŠs plusieurs d‚marches folles, ‚tait
parvenue … faire envoyer le g‚n‚ral Fontana … la citadelle; elle y
r‚ussit par hasard. En quittant le comte Mosca aussi alarm‚ qu'elle,
elle avait couru au palais. La princesse, qui avait une r‚pugnance
marqu‚e pour l'‚nergie, qui lui semblait vulgaire, la crut folle, et ne
parut pas du tout dispos‚e … tenter en sa faveur quelque d‚marche
insolite. La duchesse, hors d'elle-mˆme, pleurait … chaudes larmes,
elle ne savait que r‚p‚ter … chaque instant:
- Mais, madame, dans un quart d'heure Fabrice sera mort par le poison!
En voyant le sang-froid parfait de la princesse, la duchesse devint
folle de douleur. Elle ne fit point cette r‚flexion morale, qui n'e–t
pas ‚chapp‚ … une femme ‚lev‚e dans une de ces religions du Nord qui
admettent l'examen personnel: "J'ai employ‚ le poison la premiŠre, et
je p‚ris par le poison."En Italie, ces sortes de r‚flexions, dans les
moments passionn‚s, paraissent de l'esprit fort plat, comme ferait …
Paris un calembour en pareille circonstance.
La duchesse, au d‚sespoir, hasarda d'aller dans le salon o— se tenait
le marquis Crescenzi, de service ce jour-l…. Au retour de la duchesse …
Parme il l'avait remerci‚e avec effusion de la place d‚ chevalier
d'honneur … laquelle, sans elle, il n'e–t jamais pu pr‚tendre. Les
protestations de d‚vouement sans bornes n'avaient pas manqu‚ de sa
part. La duchesse l'aborda par ces mots:
- Rassi va faire empoisonner Fabrice qui est … la citadelle. Prenez
dans votre poche du chocolat et une bouteille d'eau que je vais vous
donner. Montez … la citadelle, et donnez-moi la vie en disant au
g‚n‚ral Fabio Conti que vous rompez avec sa fille s'il ne vous permet
pas de remettre vous-mˆme … Fabrice cette eau et ce chocolat.
Le marquis pƒlit, et sa physionomie, loin d'ˆtre anim‚e par ces mots,
peignit l'embarras le plus plat; il ne pouvait croire … un crime si
‚pouvantable dans une ville aussi morale que Parme, et o— r‚gnait un si
grand prince, etc.; et encore, ces platitudes, il les disait lentement.
En un mot la duchesse trouva un homme honnˆte, mais faible au possible
et ne pouvant se d‚terminer … agir. AprŠs vingt phrases semblables
interrompues par les cris d'impatience de Mme Sanseverina, il tomba sur
une id‚e excellente: le serment qu'il avait prˆt‚ comme chevalier
d'honneur lui d‚fendait de se mˆler de manoeuvres contre le
gouvernement.
Qui pourrait se figurer l'anxi‚t‚ et le d‚sespoir de la duchesse, qui
sentait que le temps volait?
- Mais, du moins, voyez le gouverneur, dites-lui que je poursuivrai
jusqu'aux enfers les assassins de Fabrice!...
Le d‚sespoir augmentait l'‚loquence naturelle de la duchesse, mais tout
ce feu ne faisait qu'effrayer davantage le marquis et redoubler son
irr‚solution; au bout d'une heure, il ‚tait moins dispos‚ … agir qu'au
premier moment.
Cette femme malheureuse, parvenue aux derniŠres limites du d‚sespoir,
et sentant bien que le gouverneur ne refuserait rien … un gendre aussi
riche, alla jusqu'… se jeter … ses genoux: alors la pusillanimit‚ du
marquis Crescenzi sembla augmenter encore; lui-mˆme, … la vue de ce
spectacle ‚trange, craignit d'ˆtre compromis sans le savoir; mais il
arriva une chose singuliŠre: le marquis, bon homme au fond, fut touch‚
des larmes et de la position, … ses pieds, d'une femme aussi belle et
surtout puissante.
"Moi-mˆme, si noble et si riche, se dit-il, peut-ˆtre un jour je serai
aussi aux genoux de quelque r‚publicain!"Le marquis se mit … pleurer,
et enfin il fut convenu que la duchesse, en sa qualit‚ de grande
maŒtresse, le pr‚senterait … la princesse, qui lui donnerait la
permission de remettre … Fabrice un petit panier dont il d‚clarerait
ignorer le contenu.
La veille au soir, avant que la duchesse s–t la folie faite par Fabrice
d'aller … la citadelle, on avait jou‚ … la cour une com‚die dell'arte;
et le prince, qui se r‚servait toujours les r“les d'amoureux … jouer
avec la duchesse, avait ‚t‚ tellement passionn‚ en lui parlant de sa
tendresse, qu'il e–t ‚t‚ ridicule, si, en Italie, un homme passionn‚ ou
un prince pouvait l'ˆtre!
Le prince, fort timide, mais toujours prenant fort au s‚rieux les
choses d'amour, rencontra dans l'un des corridors du chƒteau la
duchesse qui entraŒnait le marquis Crescenzi, tout troubl‚, chez la
princesse. Il fut tellement surpris et ‚bloui par la beaut‚ pleine
d'‚motion que le d‚sespoir donnait … la grande maŒtresse, que, pour la
premiŠre fois de sa vie, il eut du caractŠre. D'un geste plus
qu'imp‚rieux il renvoya le marquis et se mit … faire une d‚claration
d'amour dans toutes les rŠgles … la duchesse. Le prince l'avait sans
doute arrang‚e longtemps … l'avance, car il y avait des choses assez
raisonnables.
- Puisque les convenances de mon rang me d‚fendent de me donner le
suprˆme bonheur de vous ‚pouser, je vous jurerai sur la sainte hostie
consacr‚e, de ne jamais me marier sans votre permission par ‚crit. Je
sens bien, ajoutait-il, que je vous fais perdre la main d'un premier
ministre, homme d'esprit et fort aimable; mais enfin il a cinquante-six
ans, et moi je n'en ai pas encore vingt-deux. Je croirais vous faire
injure et m‚riter vos refus si je vous parlais des avantages ‚trangers
… l'amour; mais tout ce qui tient … l'argent dans ma cour parle avec
admiration de la preuve d'amour que le comte vous donne, en vous
laissant la d‚positaire de tout ce qui lui appartient. Je serai trop
heureux de l'imiter en ce point. Vous ferez un meilleur usage de ma
fortune que moi-mˆme, et vous aurez l'entiŠre disposition de la somme
annuelle que mes ministres remettent … l'intendant g‚n‚ral de ma
couronne; de fa‡on que ce sera vous, madame la duchesse, qui d‚ciderez
des sommes que je pourrai d‚penser chaque mois.
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