A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

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- Pauvre petit! il va ˆtre tu‚ tout de suite; vrai comme Dieu! ‡a ne
sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
cantiniŠre d'un air d'autorit‚.

- Mais je veux me battre.

- Tu te battras aussi; va, le 6‚ l‚ger est un fameux, et aujourd'hui il
y en a pour tout le monde.

- Mais serons-nous bient“t … votre r‚giment?

- Dans un quart d'heure tout au plus.

"Recommand‚ par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
battre."A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n'attendait
pas l'autre.

- C'est comme un chapelet, dit Fabrice.

- On commence … distinguer les feux de peloton, dit la vivandiŠre en
donnant un coup de fouet … son petit cheval qui semblait tout anim‚ par
le feu.

La cantiniŠre tourna … droite et prit un chemin de traverse au milieu
des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
le point d'y rester: Fabrice poussa … la roue. Son cheval tomba deux
fois bient“t le chemin, moins rempli d'eau, ne fut plus qu'un sentier
au milieu du gazon. Fabrice n'avait pas fait cinq cents pas que sa
rosse s'arrˆta tout court: c'‚tait un cadavre, pos‚ en travers du
sentier, qui faisait horreur au cheval et au cavalier.

La figure de Fabrice, trŠs pƒle naturellement, prit une teinte verte
fort prononc‚e; la cantiniŠre aprŠs avoir regard‚ le mort, dit, comme
en se parlant … elle-mˆme:

- €a n'est pas de notre division.

Puis, levant les yeux sur notre h‚ros, elle ‚clata de rire.

- Ah! Ah! mon petit! s'‚cria-t-elle, en voil… du nanan!

Fabrice restait glac‚. Ce qui le frappait surtout, c'‚tait la salet‚
des pieds de ce cadavre qui d‚j… ‚tait d‚pouill‚ de ses souliers, et
auquel on n'avait laiss‚ qu'un mauvais pantalon tout souill‚ de sang.

- Approche, lui dit la cantiniŠre; descends de cheval; il faut que tu
t'y accoutumes; tiens, s'‚cria-t-elle, il en a eu par la tˆte.

Une balle, entr‚e … c“t‚ du nez, ‚tait sortie par la tempe oppos‚e, et
d‚figurait ce cadavre d'une fa‡on hideuse; il ‚tait rest‚ avec un oeil
ouvert.

- Descends donc de cheval, petit, dit la cantiniŠre, et donne-lui une
poign‚e de main pour voir s'il te la rendra.

Sans h‚siter, quoique prˆt … rendre l'ƒme de d‚go–t, Fabrice se jeta …
bas de cheval et prit la main du cadavre qu'il secoua ferme; puis il
resta comme an‚anti, il sentait qu'il n'avait pas la force de remonter
… cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout, c'‚tait cet oeil ouvert.

"La vivandiŠre va me croire un lƒche", se disait-il avec amertume, mais
il sentait l'impossibilit‚ de faire un mouvement: il serait tomb‚. Ce
moment fut affreux, Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout …
fait. La vivandiŠre s'en aper‡ut, sauta lestement … bas de sa petite
voiture, et lui pr‚senta, sans mot dire, un verre d'eau-de-vie qu'il
avala d'un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
sans dire une parole. La vivandiŠre le regardait de temps … autre du
coin de l'oeil.

- Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd'hui tu
resteras avec moi. Tu vois bien qu'il faut que tu apprennes le m‚tier
de soldat.

- Au contraire, je veux me battre tout de suite s'‚cria notre h‚ros
d'un air sombre, qui sembla de bon augure … la vivandiŠre.

Le bruit du canon redoublait et semblait s'approcher. Les coups
commen‡aient … former comme une basse continue; un coup n'‚tait s‚par‚
du coup voisin par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui
rappelait le bruit d'un torrent lointain, on distinguait fort bien les
feux de peloton.

Dans ce moment la route s'enfon‡ait au milieu d'un bouquet de bois: la
vivandiŠre vit trois ou quatre soldats des n“tres qui venaient … elle
courant … toutes jambes; elle sauta lestement … bas de sa voiture et
courut se cacher … quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
un trou qui ‚tait rest‚ au lieu o— l'on venait d'arracher un grand
arbre."Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lƒche!"Il
s'arrˆta auprŠs de la petite voiture abandonn‚e par la cantiniŠre et
tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention … lui et passŠrent
en courant le long du bois, … gauche de la route.

- Ce sont des n“tres, dit tranquillement la vivandiŠre en revenant tout
essouffl‚e vers sa petite voiture... Si ton cheval ‚tait capable de
galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu'au bout du bois, vois s'il
y a quelqu'un dans la plaine.

Fabrice ne se le fit pas dire deux fois, il arracha une branche … un
peuplier, l'effeuilla et se mit … battre son cheval … tour de bras; la
rosse prit le galop un instant puis revint … son petit trot accoutum‚.
La vivandiŠre avait mis son cheval au galop:

- Arrˆte-toi donc, arrˆte! criait-elle … Fabrice.

Bient“t tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de la
plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
mousqueterie tonnaient de tous les c“t‚s, … droite, … gauche, derriŠre.
Et comme le bouquet de bois d'o— ils sortaient occupait un tertre ‚lev‚
de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aper‡urent assez bien
un coin de la bataille; mais enfin il n'y avait personne dans le pr‚
au-del… du bois. Ce pr‚ ‚tait bord‚, … mille pas de distance, par une
longue rang‚‚ de saules, trŠs touffus; au-dessus des saules paraissait
une fum‚e blanche qui quelquefois s'‚levait dans le ciel en tournoyant.

- Si je savais seulement o— est le r‚giment! disait la cantiniŠre
embarrass‚e. Il ne faut pas traverser ce grand pr‚ tout droit. A
propos, toi, dit-elle … Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le
avec la pointe de ton sabre, ne va pas t'amuser … le sabrer.

A ce moment, la cantiniŠre aper‡ut les quatre soldats dont nous venons
de parler, ils d‚bouchaient du bois dans la plaine … gauche de la
route. L'un d'eux ‚tait … cheval.

Voil… ton affaire, dit-elle … Fabrice. Hol…, ho! cria-t-elle … celui
qui ‚tait … cheval, viens donc ici boire le verre d'eau-de-vie.

Les soldats s'approchŠrent.

- O— est le 6c l‚ger? cria-t-elle.

- L…-bas, … cinq minutes d'ici, en avant de ce canal qui est le long
des saules; mˆme que le colonel Macon vient d'ˆtre tu‚.

- Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

- Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mŠre, un cheval
d'officier que je vais vendre cinq napol‚ons avant un quart d'heure.

- Donne-m'en un de tes napol‚ons, dit la vivandiŠre … Fabrice.

Puis s'approchant du soldat … cheval:

- Descends vivement, lui dit-elle, voil… ton napol‚on.

Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandiŠre
d‚tachait le petit portemanteau qui ‚tait sur la rosse.

- Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c'est comme ‡a que
vous laissez travailler une dame!

Mais … peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu'il se mit …
cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa force
pour le contenir.

- Bon signe! dit la vivandiŠre, le monsieur n'est pas accoutum‚ au
chatouillement du portemanteau.

- Un cheval de g‚n‚ral, s'‚criait le soldat qui l'avait vendu, un
cheval qui vaut dix napol‚ons comme un liard!

- Voil… vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
se trouver entre les jambes un cheval qui e–t du mouvement.

A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu'il prit de
biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
branches volant de c“t‚ et d'autre comme ras‚es par un coup de faux.

- Tiens, voil… le brutal qui s'avance, lui dit le soldat en prenant ses
vingt francs.

Il pouvait ˆtre deux heures.

Fabrice ‚tait encore dans l'enchantement de ce spectacle curieux,
lorsqu'une troupe de g‚n‚raux, suivis d'une vingtaine de hussards,
traversŠrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
laquelle il ‚tait arrˆt‚: son cheval hennit, se cabra deux ou trois
fois de suite, puis donna des coups de tˆte violents contre la bride
qui le retenait."Eh bien, soit!"se dit Fabrice.

Le cheval laiss‚ … lui-mˆme partit ventre … terre et alla rejoindre
l'escorte qui suivait les g‚n‚raux. Fabrice compta quatre chapeaux
bord‚s. Un quart d'heure aprŠs, par quelques mots que dit un hussard
son voisin, Fabrice comprit qu'un de ces g‚n‚raux ‚tait le c‚lŠbre
mar‚chal Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner
lequel des quatre g‚n‚raux ‚tait le mar‚chal Ney; il e–t donn‚ tout au
monde pour le savoir, mais il se rappela qu'il ne fallait pas parler.
L'escorte s'arrˆta pour passer un large foss‚ rempli d'eau par la pluie
de la veille; il ‚tait bord‚ de grands arbres et terminait sur la
gauche la prairie … l'entr‚e de laquelle Fabrice avait achet‚ le
cheval. Presque tous les hussards avaient mis pied … terre; le bord du
foss‚ ‚tait … pic et fort glissant, et l'eau se trouvait bien … trois
ou quatre pieds en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice,
distrait par sa joie, songeait plus au mar‚chal Ney et … la gloire qu'…
son cheval, lequel, ‚tant fort anim‚, sauta dans le canal; ce qui fit
rejaillir l'eau … une hauteur consid‚rable. Un des g‚n‚raux fut
entiŠrement mouill‚ par la nappe d'eau, et s'‚cria en jurant:

- Au diable la f... bˆte!

Fabrice se sentit profond‚ment bless‚ de cette injure."Puis-je en
demander raison?"se dit-il. En attendant, pour prouver qu'il n'‚tait
pas si gauche, il entreprit de faire monter … son cheval la rive
oppos‚e du foss‚; mais elle ‚tait … pic et haute de cinq … six pieds.
Il fallut y renoncer alors il remonta le courant, son cheval ayant de
;'eau jusqu'… la tˆte, et enfin trouva une sorte d'abreuvoir; par cette
pente douce il gagna facilement le champ de l'autre c“t‚ du canal. Il
fut le premier homme de l'escorte qui y parut, il se mit … trotter
fiŠrement le long du bord: au fond du canal, les hussards se
d‚menaient, assez embarrass‚s de leur position; car en beaucoup
d'endroits l'eau avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux
prirent peur et voulurent nager, ce qui fit un barbotement
‚pouvantable. Un mar‚chal des logis s'aper‡ut de la manoeuvre que
venait de faire ce blanc-bec, qui avait l'air si peu militaire.

- Remontez! il y a un abreuvoir … gauche! s'‚cria-t-il, et peu … peu
tous passŠrent.

En arrivant sur l'autre rive, Fabrice y avait trouv‚ les g‚n‚raux tout
seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut … peine s'il
entendit le g‚n‚ral, par lui si bien mouill‚, qui criait … son oreille:

- O— as-tu pris ce cheval?

Fabrice ‚tait tellement troubl‚ qu'il r‚pondit en italien:

- L'ho comprato poco fa. (Je viens de l'acheter … l'instant.)

- Que dis-tu? lui cria le g‚n‚ral.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
lui r‚pondre. Nous avouerons que notre h‚ros ‚tait fort peu h‚ros en ce
moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne; il
‚tait surtout scandalis‚ de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
L'escorte prit le galop; on traversait une grande piŠce de terre
labour‚e, situ‚e au-del… du canal, et ce champ ‚tait jonch‚ de cadavres.

- Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
de l'escorte.

Et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet
presque tous les cadavres ‚taient vˆtus de rouge. Une circonstance lui
donna un frisson d'horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
habits rouges vivaient encore; ils criaient ‚videmment pour demander du
secours, et personne ne s'arrˆtait pour leur en donner. Notre h‚ros,
fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
ne mŒt les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrˆta; Fabrice qui
ne faisait pas assez d'attention … son devoir de soldat, galopait
toujours en regardant un malheureux bless‚.

- Veux-tu bien t'arrˆter, blanc-bec! lui cria le mar‚chal des logis.

Fabrice s'aper‡ut qu'il ‚tait … vingt pas sur la droite en avant des
g‚n‚raux, et pr‚cis‚ment du c“t‚ o— ils regardaient avec leurs
lorgnettes. En revenant se ranger … la queue des autres hussards rest‚s
… quelques pas en arriŠre, il vit le plus gros de ces g‚n‚raux qui
parlait … son voisin, g‚n‚ral aussi; d'un air d'autorit‚ et presque de
r‚primande, il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosit‚; et, malgr‚
le conseil de ne point parler, … lui donn‚ par son amie la ge“liŠre, il
arrangea une petite phrase bien fran‡aise, bien correcte, et dit … son
voisin:

- Quel est-il ce g‚n‚ral qui gourmande son voisin?

- Pardi, c'est le mar‚chal!

- Quel mar‚chal?

- Le mar‚chal Ney, bˆta! Ah ‡…! o— as-tu servi jusqu'ici?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point … se fƒcher de
l'injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce
fameux prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout … coup on partit au grand galop. Quelques instants aprŠs, Fabrice
vit, … vingt pas en avant, une terre labour‚e qui ‚tait remu‚e d'une
fa‡on singuliŠre. Le fond des sillons ‚tait plein d'eau, et la terre
fort humide qui formait la crˆte de ces sillons, volait en petits
fragments noirs lanc‚s … trois ou quatre pieds de haut. Fabrice
remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pens‚e se remit …
songer … la gloire du mar‚chal. Il entendit un cri sec auprŠs de lui:
c'‚taient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et,
lorsqu'il les regarda, ils ‚taient d‚j… … vingt pas de l'escorte. Ce
qui lui sembla horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se
d‚battait sur la terre labour‚e, en engageant ses pieds dans ses
propres entrailles il voulait suivre les autres: le sang coulait dans
la boue.

"Ah! m'y voil… donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se
r‚p‚tait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire." A ce
moment, l'escorte allait ventre … terre, et notre h‚ros comprit que
c'‚taient des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il
avait beau regarder du c“t‚ d'o— venaient les boulets, il voyait la
fum‚e blanche de la batterie … une distance ‚norme, et, au milieu du
ronflement ‚gal et continu produit par les coups de canon, il lui
semblait entendre des d‚charges beaucoup plus voisines; il n'y
comprenait rien du tout.

A ce moment, les g‚n‚raux et l'escorte descendirent dans un petit
chemin plein d'eau, qui ‚tait … cinq pieds en contrebas.

Le mar‚chal s'arrˆta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
cette fois, put le voir tout … son aise; il le trouva trŠs blond, avec
une grosse tˆte rouge."Nous n'avons point des figures comme celle-l… en
Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pƒle et qui ai des cheveux
chƒtains, je ne serai comme ‡a", ajoutait-il avec tristesse. Pour lui
ces paroles voulaient dire: "Jamais je ne serai un h‚ros."Il regarda
les hussards; … l'exception d'un seul tous avaient des moustaches
jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l'escorte, tous le
regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
embarras, il tourna la tˆte vers l'ennemi. C'‚taient des lignes fort
‚tendues d'hommes rouges; mais, ce qui l'‚tonna fort, ces hommes lui
semblaient tout petits. Leurs longues files, qui ‚taient des r‚giments
ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
contrebas que le mar‚chal et l'escorte s'‚taient mis … suivre au petit
pas, pataugeant dans la boue. La fum‚e empˆchait de rien distinguer du
c“t‚ vers lequel on s'avan‡ait, l'on voyait quelquefois des hommes au
galop se d‚tacher sur cette fum‚e blanche.

Tout … coup, du c“t‚ de l'ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
arrivaient ventre … terre."Ah! nous sommes attaqu‚s", se dit-il; puis
il vit deux de ces hommes parler au mar‚chal. Un des g‚n‚raux de la
suite de ce dernier partit au galop du c“t‚ de l'ennemi, suivi de deux
hussards de l'escorte et des quatre hommes qui venaient d'arriver.
AprŠs un canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva … c“t‚ d'un
mar‚chal des logis qui avait l'air fort bon enfant."Il faut que je
parle … celui-l…, se dit-il, peut-ˆtre ils cesseront de me regarder."Il
m‚dita longtemps.

- Monsieur, c'est la premiŠre fois que j'assiste … la bataille, dit-il
enfin au mar‚chal des logis; mais ceci est-il une v‚ritable bataille?

- Un peu. Mais vous, qui ˆtes-vous?

- Je suis frŠre de la femme d'un capitaine.

- Et comment l'appelez-vous, ce capitaine?

Notre h‚ros fut terriblement embarrass‚; il n'avait point pr‚vu cette
question. Par bonheur, le mar‚chal et l'escorte repartaient au
galop."Quel nom fran‡ais dirai-je?"pensait-il. Enfin il se rappela le
nom du maŒtre de l'h“tel o— il avait log‚ … Paris, il rapprocha son
cheval de celui du mar‚chal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

- Le capitaine Meunier!

L'autre entendant mal … cause du roulement du canon, lui r‚pondit:

- Ah! le capitaine Teulier'? Eh bien! il a ‚t‚ tu‚.

"Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l'afflig‚."

- Ah! mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

On ‚tait sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pr‚, on
allait ventre … terre, les boulets arrivaient de nouveau, le mar‚chal
se porta vers une division de cavalerie. L'escorte se trouvait au
milieu de cadavres et de bless‚s; mais ce spectacle ne faisait d‚j…
plus autant d'impression sur notre h‚ros; il avait autre chose … penser.

Pendant que l'escorte ‚tait arrˆt‚e, il aper‡ut la petite voiture d'une
cantiniŠre , et sa tendresse pour ce corps respectable l'emportant sur
tout, il partit au galop pour la rejoindre.

- Restez donc, s...! lui cria le mar‚chal des logis.

"Que peut-il me faire ici?"pensa Fabrice, et il continua de galoper
vers la cantiniŠre. En donnant de l'‚peron … son cheval, il avait eu
quelque espoir que c'‚tait sa bonne cantiniŠre du matin; les chevaux et
les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propri‚taire
‚tait tout autre, et notre h‚ros lui trouva l'air fort m‚chant. Comme
il l'abordait, Fabrice l'entendit qui disait:

- Il ‚tait pourtant bien bel homme!

Un fort vilain spectacle attendait l… le nouveau soldat; on coupait la
cuisse … un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d'eau-de-vie.

- Comme tu y vas, gringalet! s'‚cria la cantiniŠre.

L'eau-de-vie lui donna une id‚e: "Il faut que j'achŠte la bienveillance
de mes camarades les hussards de l'escorte."

- Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il … la vivandiŠre.

- Mais, sais-tu, r‚pondit-elle, que ce reste-l… co–te dix francs, un
jour comme aujourd'hui?

Comme il regagnait l'escorte au galop:

- Ah! tu nous rapportes la goutte! s'‚cria le mar‚chal des logis, c'est
pour ‡a que tu d‚sertais? Donne.

La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l'air aprŠs
avoir bu.

- Merci, camarade! cria-t-il … Fabrice.

Tous les yeux le regardŠrent avec bienveillance. Ces regards “tŠrent un
poids de cent livres de dessus le coeur de Fabrice: c'‚tait un de ces
coeurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l'amiti‚ de ce qui les
entoure'. Enfin il n'‚tait plus mal vu de ses compagnons, il y avait
liaison entre eux! Fabrice respira profond‚ment, puis d'une voix libre,
il dit au mar‚chal des logis:

- Et si le capitaine Teulier a ‚t‚ tu‚, o— pourrai-je rejoindre ma
soeur?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
Meunier.

- C'est ce que vous saurez ce soir, lui r‚pondit le mar‚chal des logis.

L'escorte repartit et se porta vers des divisions d'infanterie. Fabrice
se sentait tout … fait enivr‚, il avait bu trop d'eau-de-vie, il
roulait un peu sur sa selle: il se souvint fort … propos d'un mot que
r‚p‚tait le cocher de sa mŠre: "Quand on a lev‚ le coude, il faut
regarder entre les oreilles de son cheval, et faire comme fait le
voisin."Le mar‚chal s'arrˆta longtemps auprŠs de plusieurs corps de
cavalerie qu'il fit charger; mais pendant une heure ou deux notre h‚ros
n'eut guŠre la conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se
sentait fort las, et quand son cheval galopait il retombait sur la
selle comme un morceau de plomb.

Tout … coup le mar‚chal des logis cria … ses hommes:

- Vous ne voyez donc pas l'Empereur, s...!

Sur-le-champ l'escorte cria vive l'Empereur! … tue-tˆte. On peut penser
si notre h‚ros regarda de tous ses yeux, mais il ne vit que des
g‚n‚raux qui galopaient, suivis, eux aussi, d'une escorte. Les longues
criniŠres pendantes que portaient … leurs casques les dragons de la
suite l'empˆchŠrent de distinguer les figures."Ainsi, je n'ai pu voir
l'Empereur sur un champ de bataille, … cause de ces maudits verres
d'eau-de-vie!"Cette r‚flexion le r‚veilla tout … fait.

On redescendit dans un chemin rempli d'eau, les chevaux voulurent boire.

- C'est donc l'Empereur qui a pass‚ l…? dit-il … son voisin.

- Eh! certainement, celui qui n'avait pas d'habit brod‚. Comment ne
l'avez-vous pas vu? lui r‚pondit le camarade avec bienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper aprŠs l'escorte de l'Empereur et de
s'y incorporer. Quel bonheur de faire r‚ellement la guerre … la suite
de ce h‚ros! C'‚tait pour cela qu'il ‚tait venu en France."J'en suis
parfaitement le maŒtre, se dit-il, car enfin je n'ai d'autre raison
pour faire le service que je fais, que la volont‚ de mon cheval qui
s'est mis … galoper pour suivre ces g‚n‚raux."

Ce qui d‚termina Fabrice … rester, c'est que les hussards ses nouveaux
camarades lui faisaient bonne mine; il commen‡ait … se croire l'ami
intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amiti‚ des h‚ros du
Tasse et de l'Arioste. S'il se joignait … l'escorte de l'Empereur, il y
aurait une nouvelle connaissance … faire; peut-ˆtre mˆme on lui ferait
la mine, car ces autres cavaliers ‚taient des dragons et lui portait
l'uniforme de hussard ainsi que tout ce qui suivait le mar‚chal. La
fa‡on dont on le regardait maintenant mit notre h‚ros au comble du
bonheur; il e–t fait tout au monde pour ses camarades, son ƒme et son
esprit ‚taient dans les nues. Tout lui semblait avoir chang‚ de face
depuis qu'il ‚tait avec des amis, il mourait d'envie de faire des
questions."Mais je suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je
me souvienne de la ge“liŠre."Il remarqua en sortant du chemin creux que
l'escorte n'‚tait plus avec le mar‚chal Ney; le g‚n‚ral qu'ils
suivaient ‚tait grand, mince, et avait la figure sŠche et l'oeil
terrible.

Ce g‚n‚ral n'‚tait autre que le comte d'A..., le lieutenant Robert du
15 mai 1796. Quel bonheur il e–t trouv‚ … voir Fabrice del Dongo!

Il y avait d‚j… longtemps que Fabrice n'apercevait plus la terre volant
en miettes noires sous l'action des boulets; on arriva derriŠre un
r‚giment de cuirassiers, il entendit distinctement les bisca‹ens 2
frapper sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

Le soleil ‚tait d‚j… fort bas, et il allait se coucher lorsque
l'escorte, sortant d'un chemin creux, monta une petite pente de trois
ou quatre pieds pour entrer dans une terre labour‚e. Fabrice entendit
un petit bruit singulier tout prŠs de lui: il tourna la tˆte, quatre
hommes ‚taient tomb‚s avec leurs chevaux; le g‚n‚ral lui-mˆme avait ‚t‚
renvers‚, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
les hussards jet‚s par terre: trois faisaient encore quelques
mouvements convulsifs, le quatriŠme criait:

- Tirez-moi de dessous.

Le mar‚chal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied … terre
pour secourir le g‚n‚ral qui, s'appuyant sur son aide de camp, essayait
de faire quelques pas; il cherchait … s'‚loigner de son cheval qui se
d‚battait renvers‚ par terre et lan‡ait des coups de pied furibonds.

Le mar‚chal des logis s'approcha de Fabrice. A ce moment notre h‚ros
entendit dire derriŠre lui et tout prŠs de son oreille:

- C'est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds; on les ‚levait en mˆme temps qu'on lui
soutenait le corps par-dessous les bras, on le fit passer par-dessus la
croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu'… terre, o— il
tomba assis.

L'aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride, le g‚n‚ral, aid‚
par le mar‚chal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
et se mit … courir aprŠs eux en criant:

- Ladri! ladri! (voleurs! voleurs!)

Il ‚tait plaisant de courir aprŠs des voleurs au milieu d'un champ de
bataille.

L'escorte et le g‚n‚ral, comte d'A..., disparurent bient“t derriŠre une
rang‚e de saules. Fabrice, ivre de colŠre, arriva aussi … cette ligne
de saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu'il
traversa. Puis, arriv‚ de l'autre c“t‚, il se remit … jurer en
apercevant de nouveau, mais … une trŠs grande distance, le g‚n‚ral et
l'escorte qui se perdaient dans les arbres.

- Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en fran‡ais.

D‚sesp‚r‚, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison, il
se laissa tomber au bord du foss‚, fatigu‚ et mourant de faim. Si son
beau cheval lui e–t ‚t‚ enlev‚ par l'ennemi, il n'y e–t pas song‚; mais
se voir trahir et voler par ce mar‚chal des logis qu'il aimait tant et
par ces hussards qu'il regardait comme des frŠres! c'est ce qui lui
brisait le coeur. Il ne pouvait se consoler de tant d'infamie, et, le
dos appuy‚ contre un saule, il se mit … pleurer … chaudes larmes. Il
d‚faisait un … un tous ses beaux rˆves d'amiti‚ chevaleresque et
sublime, comme celle des h‚ros de la J‚rusalem d‚livr‚e. Voir arriver
la mort n'‚tait rien, entour‚ d'ƒmes h‚ro‹ques et tendres, de nobles
amis qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder
son enthousiasme, entour‚ de vils fripons'!!! Fabrice exag‚rait comme
tout homme indign‚. Au bout d'un quart d'heure d'attendrissement, il
remarqua que les boulets commen‡aient … arriver jusqu'… la rang‚e
d'arbres … l'ombre desquels il m‚ditait. Il se leva et chercha …
s'orienter. Il regardait ces prairies bord‚es par un large canal et la
rang‚e de saules touffus: il crut se reconnaŒtre. Il aper‡ut un corps
d'infanterie qui passait le foss‚ et entrait dans les prairies, … un
quart de lieue en avant de lui."J'allais m'endormir, se dit-il; il
s'agit de n'ˆtre pas prisonnier"; et il se mit … marcher trŠs vite. En
avan‡ant il fut rassur‚, il reconnut l'uniforme, les r‚giments par
lesquels il craignait d'ˆtre coup‚ ‚taient fran‡ais. Il obliqua …
droite pour les rejoindre.

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