A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

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Cette premiŠre interruption fut suivie de dix autres; on poussait des
cris d'admiration, il y avait des ‚clats de larmes; on entendait …
chaque instant des cris tels que: Ah! sainte Madone! Ah! grand Dieu!
L'‚motion ‚tait si g‚n‚rale et si invincible dans ce public d'‚lite,
que personne n'avait honte de pousser des cris, et les gens qui y
‚taient entraŒn‚s ne semblaient point ridicules … leurs voisins.

Au repos qu'il est d'usage de prendre au milieu du sermon, on dit …
Fabrice qu'il n'‚tait rest‚ absolument personne au spectacle; une seule
dame se voyait encore dans sa loge, la marquise Crescenzi. Pendant ce
moment de repos on entendit tout … coup beaucoup de bruit dans la
salle: c'‚taient les fidŠles qui votaient une statue … M. le
coadjuteur. Son succŠs dans la seconde partie du discours fut tellement
fou et mondain, les ‚lans de contribution chr‚tienne furent tellement
remplac‚s par des cris d'admiration tout … fait profanes, qu'il crut
devoir adresser, en quittant la chaire, une sorte de r‚primande aux
auditeurs. Sur quoi tous sortirent … la fois avec un mouvement qui
avait quelque chose de singulier et de compass‚; et, en arrivant … la
rue, tous se mettaient … applaudir avec fureur et … crier:

- E viva del Dongo!

Fabrice consulta sa montre avec pr‚cipitation et courut … une petite
fenˆtre grill‚e qui ‚clairait l'‚troit passage de l'orgue … l'int‚rieur
du couvent. Par politesse envers la foule incroyable et insolite qui
remplissait la rue, le suisse du palais Crescenzi avait plac‚ une
douzaine de torches dans ces mains de fer que l'on voit sortir des murs
de face des palais bƒtis au Moyen Age. AprŠs quelques minutes, et
longtemps avant que les cris eussent cess‚, l'‚v‚nement que Fabrice
attendait avec tant d'anxi‚t‚ arriva, la voiture de la marquise,
revenant du spectacle, parut dans la rue; le cocher fut oblig‚ de
s'arrˆter, et ce ne fut qu'au plus petit pas, et … force de cris, que
la voiture put gagner la porte.

La marquise avait ‚t‚ touch‚e de la musique sublime comme le sont les
cours malheureux, mais bien plus encore de la solitude parfaite du
spectacle lorsqu'elle en apprit la cause. Au milieu du second acte, et
le t‚nor admirable ‚tant en scŠne, les gens mˆme du parterre avaient
tout … coup d‚sert‚ leurs places pour aller tenter fortune et essayer
de p‚n‚trer dans l'‚glise de la Visitation. La marquise, se voyant
arrˆt‚e par la foule devant sa porte, fondit en larmes."Je n'avais pas
fait un mauvais choix!"se dit-elle.

Mais pr‚cis‚ment … cause de ce moment d'attendrissement elle r‚sista
avec fermet‚ aux instances du marquis et de tous les amis de la maison,
qui ne concevaient pas qu'elle n'allƒt point voir un pr‚dicateur aussi
‚tonnant."Enfin, disait-on, il l'emporte mˆme sur le meilleur t‚nor de
l'Italie!""Si je le vois, je suis perdue!"se disait la marquise.

Ce fut en vain que Fabrice, dont le talent semblait plus brillant
chaque jour, prˆcha encore plusieurs fois dans cette petite ‚glise,
voisine du palais Crescenzi, jamais il n'aper‡ut Cl‚lia, qui mˆme … la
fin prit de l'humeur de cette affectation … venir troubler sa rue
solitaire, aprŠs l'avoir d‚j… chass‚e de son jardin.

En parcourant les figures de femmes qui l'‚coutaient, Fabrice
remarquait depuis assez longtemps une petite figure brune fort jolie,
et dont les veux jetaient des flammes. Ces yeux magnifiques ‚taient
ordinairement baign‚s de larmes dŠs la huitiŠme ou dixiŠme phrase du
sermon. Quand Fabrice ‚tait oblig‚ de dire des choses longues et
ennuyeuses pour lui-mˆme, il reposait assez volontiers ses regards sur
cette tˆte dont la jeunesse lui plaisait. Il apprit que cette jeune
personne s'appelait Anetta Marini, fille unique et h‚ritiŠre du plus
riche marchand drapier de Parme, mort quelques mois auparavant.

Bient“t le nom de cette Anetta Marini' fille du drapier, fut dans
toutes les bouches; elle ‚tait devenue ‚perdument amoureuse de Fabrice.
Lorsque les fameux sermons commencŠrent, son mariage ‚tait arrˆt‚ avec
Giacomo Rassi, fils aŒn‚ du ministre de la justice, lequel ne lui
d‚plaisait point; mais … peine eut-elle entendu deux fois monsignore
Fabrice, qu'elle d‚clara qu'elle ne voulait plus se marier; et, comme
on lui demandait la cause d'un si singulier changement, elle r‚pondit
qu'il n'‚tait pas digne d'une honnˆte fille d'‚pouser un homme en se
sentant ‚perdument ‚prise d'un autre. Sa famille chercha d'abord sans
succŠs quel pouvait ˆtre cet autre.

Mais les larmes br–lantes qu'Anetta versait au sermon mirent sur la
voie de la v‚rit‚; sa mŠre et ses oncles lui ayant demand‚ si elle
aimait monsignore Fabrice, elle r‚pondit avec hardiesse que, puisqu'on
avait d‚couvert la v‚rit‚, elle ne s'avilirait point par un mensonge;
elle ajouta que, n'ayant aucun espoir d'‚pouser l'homme qu'elle
adorait, elle voulait du moins n'avoir plus les yeux offens‚s par la
figure ridicule du contino Rassi. Ce ridicule donn‚ au fils d'un homme
que poursuivait l'envie de toute la bourgeoisie devint, en deux jours,
l'entretien de toute la ville. La r‚ponse d'Anetta Marini parut
charmante, et tout le monde la r‚p‚ta. On en parla au palais Crescenzi
comme on en parlait partout.

Cl‚lia se garda bien d'ouvrir la bouche sur un tel sujet dans son
salon; mais elle fit des questions … sa femme de chambre, et, le
dimanche suivant, aprŠs avoir entendu la messe … la chapelle de son
palais, elle fit monter sa femme de chambre dans sa voiture, et alla
chercher une seconde messe … la paroisse de Mlle Marini. Elle y trouva
r‚unis tous les beaux de la ville attir‚s par le mˆme motif; ces
messieurs se tenaient debout prŠs de la porte. Bient“t, au grand
mouvement qui se fit parmi eux, la marquise comprit que cette Mlle
Marini entrait dans l'‚glise; elle se trouva fort bien plac‚e pour la
voir, et, malgr‚ sa pi‚t‚, ne donna guŠre d'attention … la messe.
Cl‚lia trouva … cette beaut‚ bourgeoise un petit air d‚cid‚ qui,
suivant elle, e–t pu convenir tout au plus … une femme mari‚e depuis
plusieurs ann‚es. Du reste elle ‚tait admirablement bien prise dans sa
petite taille, et ses yeux, comme l'on dit en Lombardie, semblaient
faire la conversation avec les choses qu'ils regardaient. La marquise
s'enfuit avant la fin de la messe.

DŠs le lendemain, les amis de la maison Crescenzi, lesquels venaient
tous les soirs passer la soir‚e, racontŠrent un nouveau trait ridicule
de l'Anetta Marini. Comme sa mŠre, craignant quelque folie de sa part,
ne laissait que peu d'argent … sa disposition, Anetta ‚tait all‚e
offrir une magnifique bague en diamants, cadeau de son pŠre, au c‚lŠbre
Hayez, alors … Parme pour les salons du palais Crescenzi, et lui
demander le portrait de M. del Dongo; mais, elle voulut que ce portrait
f–t vˆtu simplement de noir, et non point en habit de prˆtre. Or, la
veille, la mŠre de la petite Anetta avait ‚t‚ bien surprise, et encore
plus scandalis‚e de trouver dans la chambre de sa fille un magnifique
portrait de Fabrice del Dongo, entour‚ du plus beau cadre que l'on e–t
dor‚ … Parme depuis vingt ans.



CHAPITRE XXVIII


EntraŒn‚s par les ‚v‚nements, nous n'avons pas eu le temps d'esquisser
la race comique de courtisans qui pullulent … la cour de Parme et
faisaient de dr“les de commentaires sur les ‚v‚nements par nous
racont‚s. Ce qui rend en ce pays-l… un petit noble, garni de ses trois
ou quatre mille livres de rente, digne de figurer en bas noirs, aux
levers du prince, c'est d'abord de n'avoir jamais lu Voltaire et
Rousseau: cette condition est peu difficile … remplir. Il fallait
ensuite savoir parler avec attendrissement du rhume du souverain, ou de
la derniŠre caisse de min‚ralogie qu'il avait re‡ue de Saxe. Si aprŠs
cela on ne manquait pas … la messe un seul jour de l'ann‚e, si l'on
pouvait compter au nombre de ses amis intimes deux ou trois gros
moines, le prince daignait vous adresser une fois la parole tous les
ans, quinze jours avant ou quinze jours aprŠs le 1er janvier, ce qui
vous donnait un grand relief dans votre paroisse, et le percepteur des
contributions n'osait pas trop vous vexer si vous ‚tiez en retard sur
la somme annuelle de cent francs … laquelle ‚taient impos‚es vos
petites propri‚t‚s.

M. Gonzo ‚tait un pauvre hŠre de cette sorte, fort noble, qui, outre
qu'il poss‚dait quelque petit bien, avait obtenu par le cr‚dit du
marquis Crescenzi une place magnifique, rapportant mille cent cinquante
francs par an. Cet homme e–t pu dŒner chez lui, mais il avait une
passion: il n'‚tait … son aise et heureux que lorsqu'il se trouvait
dans le salon de quelque grand personnage qui lui dŒt de temps … autre:

- Taisez-vous, Gonzo, vous n'ˆtes qu'un sot.

Ce jugement ‚tait dict‚ par l'humeur, car Gonzo avait presque toujours
plus d'esprit que le grand personnage. Il parlait … propos de tout et
avec assez de grƒce: de plus, il ‚tait prˆt … changer d'opinion sur une
grimace du maŒtre de la maison. A vrai dire, quoique d'une adresse
profonde pour ses int‚rˆts, il n'avait pas une id‚e, et quand le prince
n'‚tait pas enrhum‚, il ‚tait quelquefois embarrass‚ au moment d'entrer
dans un salon.

Ce qui dans Parme avait valu une r‚putation … Gonzo, c'‚tait un
magnifique chapeau … trois cornes, garni d'une plume noire un peu
d‚labr‚e qu'il mettait, mˆme en frac; mais il fallait voir l… fa‡on
dont il portait cette plume, soit sur la tˆte soit … la main; l…
‚taient le talent et l'importance. Il s'informait avec une anxi‚t‚
v‚ritable de l'‚tat de sant‚ du petit chien de la marquise, et si le
feu e–t pris au palais Crescenzi, il e–t expos‚ sa vie pour sauver un
de ces beaux fauteuils de brocart d'or, qui depuis tant d'ann‚es
accrochaient sa culotte de soie noire, quand par hasard il osait s'y
asseoir un instant.

Sept ou huit personnages de cette espŠce arrivaient tous les soirs …
sept heures dans le salon de la marquise Crescenzi. A peine assis, un
laquais magnifiquement vˆtu d'une livr‚e jonquille toute couverte de
galons d'argent, ainsi que la veste rouge qui en compl‚tait la
magnificence, venait prendre les chapeaux et les cannes des pauvres
diables. Il ‚tait imm‚diatement suivi d'un valet de chambre apportant
une tasse de caf‚ infiniment petite, soutenue par un pied d'argent en
filigrane; et toutes les demi-heures un maŒtre d'h“tel, portant ‚p‚e et
habit magnifique … la fran‡aise, venait offrir des glaces.

Une demi-heure aprŠs les petits courtisans rƒp‚s, on voyait arriver
cinq ou six officiers parlant haut et d'un air tout militaire et
discutant habituellement sur le nombre et l'espŠce des boutons que doit
porter l'habit du soldat pour que le g‚n‚ral en chef puisse remporter
des victoires. Il n'e–t pas ‚t‚ prudent de citer dans ce salon un
journal fran‡ais; car, quand mˆme la nouvelle se f–t trouv‚e des plus
agr‚ables, par exemple cinquante lib‚raux fusill‚s en Espagne, le
narrateur n'en f–t pas moins rest‚ convaincu d'avoir lu un journal
fran‡ais. Le chef-d'oeuvre de l'habilet‚ de tous ces gens-l… ‚tait
d'obtenir tous les dix ans une augmentation de pension de cent
cinquante francs. C'est ainsi que le prince partage avec sa noblesse le
plaisir de r‚gner sur les paysans et sur les bourgeois.

Le principal personnage, sans contredit, du salon Crescenzi ‚tait le
chevalier Foscarini, parfaitement honnˆte homme; aussi avait-il ‚t‚ un
peu en prison sous tous les r‚gimes. Il ‚tait membre de cette fameuse
Chambre des d‚put‚s qui, … Milan, rejeta la loi de l'enregistrement
pr‚sent‚e par Napol‚on, trait peu fr‚quent dans l'histoire. Le
chevalier Foscarini, aprŠs avoir ‚t‚ vingt ans l'ami de la mŠre du
marquis, ‚tait rest‚ l'homme influent dans la maison. Il avait toujours
quelque conte plaisant … faire, mais rien n'‚chappait … sa finesse; et
la jeune marquise, qui se sentait coupable au fond du coeur, tremblait
devant lui.

Comme Gonzo avait une v‚ritable passion pour le grand seigneur, qui lui
disait des grossiŠret‚s et le faisait pleurer une ou deux fois par an,
sa manie ‚tait de chercher … lui rendre de petits services; et, s'il
n'e–t ‚t‚ paralys‚ par les habitudes d'une extrˆme pauvret‚, il e–t pu
r‚ussir quelquefois, car il n'‚tait pas sans une certaine dose de
finesse et une beaucoup plus grande d'effronterie.

Le Gonzo, tel que nous le connaissons, m‚prisait assez la marquise
Crescenzi, car de sa vie elle ne lui avait adresse une parole peu
polie; mais enfin elle ‚tait la femme de ce fameux marquis Crescenzi,
chevalier d'honneur de la princesse, et qui une ou deux fois par mois,
disait … Gonzo:

- Tais-toi, Gonzo, tu n'es qu'une bˆte.

Le Gonzo remarqua que tout ce qu'on disait de la petite Anetta Marini
faisait sortir la marquise pour un instant, de l'‚tat de rˆverie et
d'incurie o— elle restait habituellement plong‚e jusqu'au moment o—
onze heures sonnaient, alors elle faisait le th‚, et en offrait …
chaque homme pr‚sent, en l'appelant par son nom. AprŠs quoi, au moment
de rentrer chez elle, elle semblait trouver un moment de gaiet‚,
c'‚tait l'instant qu'on choisissait pour lui r‚citer les sonnets
satiriques.

On en fait d'excellents en Italie: c'est le seul genre de litt‚rature
qui ait encore un peu de vie; … la v‚rit‚ il n'est pas soumis … la
censure, et les courtisans de la casa Crescenzi annon‡aient toujours
leur sonnet par ces mots:

- Madame la marquise veut-elle permettre que l'on r‚cite devant elle un
bien mauvais sonnet?

Et quand le sonnet avait fait rire et avait ‚t‚ r‚p‚t‚ deux ou trois
fois, l'un des officiers ne manquait pas de s'‚crier:

- M. le ministre de la police devrait bien s'occuper de faire un peu
pendre les auteurs de telles infamies.

Les soci‚t‚s bourgeoises, au contraire, accueillent ces sonnets avec
l'admiration la plus franche, et les clercs de procureurs en vendent
des copies.

D'aprŠs la sorte de curiosit‚ montr‚e par la marquise, Gonzo se figura
qu'on avait trop vant‚ devant elle la beaut‚ de la petite Marini, qui
d'ailleurs avait un million de fortune, et qu'elle en ‚tait jalouse.
Comme avec son sourire continu et son effronterie complŠte envers tout
ce qui n'‚tait pas noble, Gonzo p‚n‚trait partout, dŠs le lendemain il
arriva dans le salon de la marquise, portant son chapeau … plumes d'une
certaine fa‡on triomphante et qu'on ne lui voyait guŠre qu'une fois ou
deux chaque ann‚e, lorsque le prince lui avait dit:

- Adieu, Gonzo.

AprŠs avoir salu‚ respectueusement la marquise, Gonzo ne s'‚loigna
point comme de coutume pour aller prendre place sur le fauteuil qu'on
venait de lui avancer. Il se pla‡a au milieu du cercle, et s'‚cria
brutalement:

- J'ai vu le portrait de Mgr del Dongo.

Cl‚lia fut tellement surprise qu'elle fut oblig‚e de s'appuyer sur le
bras de son fauteuil; elle essaya de faire tˆte … l'orage, mais bient“t
fut oblig‚e de d‚serter le salon.

- Il faut en convenir, mon pauvre Gonzo, que vous ˆtes d'une maladresse
rare, s'‚cria avec hauteur l'un des officiers qui finissait sa
quatriŠme glace. Comment ne savez-vous pas que le coadjuteur, qui a ‚t‚
l'un des plus braves colonels de l'arm‚e de Napol‚on, a jou‚ jadis un
tour pendable au pŠre de la marquise, en sortant de la citadelle o— le
g‚n‚ral Conti commandait, comme il f–t sorti de la Steccata (la
principale ‚glise de Parme)?

- J'ignore en effet bien des choses, mon cher capitaine, et je suis un
pauvre imb‚cile qui fais des b‚vues toute la journ‚e.

Cette r‚plique, tout … fait dans le go–t italien, fit rire aux d‚pens
du brillant officier. La marquise rentra bient“t; elle s'‚tait arm‚e de
courage, et n'‚tait pas sans quelque vague esp‚rance de pouvoir
elle-mˆme admirer ce portrait de Fabrice, que l'on disait excellent.
Elle parla avec ‚loge du talent de Hayez, qui l'avait fait. Sans le
savoir elle adressait des sourires charmants au Gonzo qui regardait
l'officier d'un air malin. Comme tous les autres courtisans de la
maison se livraient au mˆme plaisir, l'officier prit la fuite, non sans
vouer une haine mortelle au Gonzo; celui-ci triomphait, et, le soir, en
prenant cong‚, fut engag‚ … dŒner pour le lendemain.

- En voici bien d'une autre! s'‚cria Gonzo, le lendemain, aprŠs le
dŒner, quand les domestiques furent sortis; n'arrive-t-il pas que notre
coadjuteur est tomb‚ amoureux de la petite Marini!...

On peut juger du trouble qui s'‚leva dans le coeur de Cl‚lia en
entendant un mot aussi extraordinaire. Le marquis lui-mˆme fut ‚mu.

- Mais Gonzo, mon ami, vous battez la campagne comme … l'ordinaire! et
vous devriez parler avec un peu plus de retenue d'un personnage qui a
eu l'honneur de faire onze fois la partie de whist de Son Altesse!

- Eh bien! monsieur le marquis, r‚pondit le Gonzo avec la grossiŠret‚
des gens de cette espŠce, je puis vous jurer qu'il voudrait bien aussi
faire la partie de la petite Marini. Mais il suffit que ces d‚tails
vous d‚plaisent; ils n'existent plus pour moi, qui veux avant tout ne
pas choquer mon adorable marquis.

Toujours, aprŠs le dŒner, le marquis se retirait pour faire la sieste.
Il n'eut garde, ce jour-l…; mais le Gonzo se serait plut“t coup‚ la
langue que d'ajouter un mot sur la petite Marini; et, … chaque instant,
il commen‡ait un discours, calcul‚ de fa‡on … ce que le marquis p–t
esp‚rer qu'il allait revenir aux amours de la petite-bourgeoise. Le
Gonzo avait sup‚rieurement cet esprit italien qui consiste … diff‚rer
avec d‚lices de lancer le mot d‚sir‚. Le pauvre marquis, mourant de
curiosit‚ fut oblig‚ de faire des avances: il dit … Gonzo que, quand il
avait le plaisir de dŒner avec lui, il mangeait deux fois davantage.
Gonzo ne comprit pas, et se mit … d‚crire une magnifique galerie de
tableaux que formait la marquise Balbi, la maŒtresse du feu prince;
trois ou quatre fois il parla de Hayez, avec l'accent plein de lenteur
de l'admiration la plus profonde. Le marquis se disait: "Bon! il va
arriver enfin au portrait command‚ par la petite Marini!"Mais c'est ce
que Gonzo n'avait garde de faire. Cinq heures sonnŠrent, ce qui donna
beaucoup d'humeur au marquis, qui ‚tait accoutum‚ … monter en voiture …
cinq heures et demie, aprŠs la sieste, pour aller au Corso.

- Voil… comment vous ˆtes, avec vos bˆtises! dit-il grossiŠrement au
Gonzo; vous me ferez arriver au Corso aprŠs la princesse, dont je suis
le chevalier d'honneur, et qui peut avoir des ordres … me donner.
Allons! d‚pˆchez-vous! dites-moi en peu de paroles, si vous le pouvez,
ce que c'est que ces pr‚tendues amours de Mgr le coadjuteur?

Mais le Gonzo voulait r‚server ce r‚cit pour l'oreille de la marquise,
qui l'avait invit‚ … dŒner; il d‚pˆcha donc, en fort peu de mots,
l'histoire r‚clam‚e, et le marquis, … moiti‚ endormi, courut faire la
sieste. Le Gonzo prit une tout autre maniŠre avec la pauvre marquise.
Elle ‚tait rest‚e tellement jeune et na‹ve au milieu de sa haute
fortune, qu'elle crut devoir r‚parer la grossiŠret‚ avec laquelle le
marquis venait d'adresser la parole au Gonzo. Charm‚ de ce succŠs,
celui-ci retrouva toute son ‚loquence, et se fit un plaisir, non moins
qu'un devoir, d'entrer avec elle dans des d‚tails infinis.

La petite Anetta Marini donnait jusqu'… un sequin par place qu'on lui
retenait au sermon; elle arrivait toujours avec deux de ses tantes et
l'ancien caissier de son pŠre. Ces places, qu'elle faisait garder dŠs
la veille, ‚taient choisies en g‚n‚ral presque vis-…-vis la chaire,
mais un peu du c“t‚ du grand autel, car elle avait remarqu‚ que le
coadjuteur se tournait souvent vers l'autel. Or, ce que le public avait
remarqu‚ aussi, c'est que non rarement les yeux si parlants du jeune
pr‚dicateur s'arrˆtaient avec complaisance sur la jeune h‚ritiŠre,
cette beaut‚ si piquante; et apparemment avec quelque attention, car,
dŠs qu'il avait les yeux fix‚s sur elle, son sermon devenait savant;
les citations y abondaient, l'on n'y trouvait plus de ces mouvements
qui partent du coeur; et les dames, pour qui l'int‚rˆt cessait presque
aussit“t, se mettaient … regarder la Marini et … en m‚dire.

Cl‚lia se fit r‚p‚ter jusqu'… trois fois tous ces d‚tails singuliers. A
la troisiŠme, elle devint fort rˆveuse; elle calculait qu'il y avait
justement quatorze mois qu'elle n'avait vu Fabrice."Y aurait-il un bien
grand mal, se disait-elle, … passer une heure dans une ‚glise, non pour
voir Fabrice, mais pour entendre un pr‚dicateur c‚lŠbre? D'ailleurs, je
me placerai loin de la chaire, et je ne regarderai Fabrice qu'une fois
en entrant et une autre fois … la fin du sermon... Non, se disait
Cl‚lia, ce n'est pas Fabrice que je vais voir, je vais entendre le
pr‚dicateur ‚tonnant!"Au milieu de tous ces raisonnements, la marquise
avait des remords; sa conduite avait ‚t‚ si belle depuis quatorze
mois!"Enfin, se dit-elle, pour trouver quelque paix avec elle-mˆme, si
la premiŠre femme qui viendra ce soir a ‚t‚ entendre prˆcher monsignore
del Dongo, j'irai aussi; si elle n'y est point all‚e, je m'abstiendrai."

Une fois ce parti pris, la marquise fit le bonheur du Gonzo en lui
disant:

- Tƒchez de savoir quel jour le coadjuteur prˆchera, et dans quelle
‚glise. Ce soir, avant que vous ne sortiez, j'aurai peut-ˆtre une
commission … vous donner.

A peine Gonzo parti pour le Corso, Cl‚lia alla prendre l'air dans le
jardin de son palais. Elle ne se fit pas l'objection que depuis dix
mois elle n'y avait pas mis les pieds. Elle ‚tait vive, anim‚e; elle
avait des couleurs. Le soir, … chaque ennuyeux qui entrait dans le
salon, son coeur palpitait d'‚motion. Enfin on annon‡a le Gonzo, qui,
du premier coup d'oeil, vit qu'il allait ˆtre l'homme n‚cessaire
pendant huit jours."La marquise est jalouse de la petite Marini, et ce
serait, ma foi, une com‚die bien mont‚e, se dit-il, que celle dans
laquelle la marquise jouerait le premier r“le, la petite Anetta la
soubrette, et monsignore del Dongo l'amoureux! Ma foi, le billet
d'entr‚e ne serait pas trop pay‚ … deux francs."Il ne se sentait pas de
joie, et pendant toute la soir‚e, il coupait la parole … tout le monde
et racontait les anecdotes les plus saugrenues (par exemple, la c‚lŠbre
actrice et le marquis de Pequigny, qu'il avait apprise la veille d'un
voyageur fran‡ais). La marquise, de son c“t‚, ne pouvait tenir en
place; elle se promenait dans le salon, elle passait dans une galerie
voisine du salon, o— le marquis n'avait admis que des tableaux co–tant
chacun plus de vingt mille francs. Ces tableaux avaient un langage si
clair ce soir-l… qu'ils fatiguaient le coeur de la marquise … force
d'‚motion. Enfin, elle entendit ouvrir les deux battants, elle courut
au salon; c'‚tait la marquise Raversi! Mais en lui adressant les
compliments d'usage, Cl‚lia sentait que la voix lui manquait. La
marquise lui fit r‚p‚ter deux fois la question: "Que dites-vous du
pr‚dicateur … la mode?"qu'elle n'avait point entendu d'abord.

- Je le regardais comme un petit intrigant, trŠs digne neveu de
l'illustre comtesse Mosca; mais … la derniŠre fois qu'il a prˆch‚,
tenez, … l'‚glise de la Visitation, vis-…-vis de chez vous, il a ‚t‚
tellement sublime, que, toute haine cessante, je le regarde comme
l'homme le plus ‚loquent que j'aie jamais entendu.

- Ainsi vous avez assist‚ … un de ses sermons? dit Cl‚lia toute
tremblante de bonheur.

- Mais, comment, dit la marquise en riant, vous ne m'‚coutiez donc pas?
Je n'y manquerais pas pour tout au monde. On dit qu'il est attaqu‚ de
la poitrine, et que bient“t il ne prˆchera plus!

A peine la marquise sortie, Cl‚lia appela le Gonzo dans la galerie.

- Je suis presque r‚solue, lui dit-elle, … entendre ce pr‚dicateur si
vant‚. Quand prˆchera-t-il?

- Lundi prochain, c'est-…-dire dans trois jours et l'on dirait qu'il a
devin‚ le projet de Votre Excellence, car il vient prˆcher … l'‚glise
de la Visitation.

Tout n'‚tait pas expliqu‚; mais Cl‚lia ne trouvait plus de voix pour
parler; elle fit cinq ou six tours dans la galerie, sans ajouter une
parole. Gonzo se disait: "Voil… la vengeance qui la travaille. Comment
peut-on ˆtre assez insolent pour se sauver d'une prison, surtout quand
on a l'honneur d'ˆtre gard‚ par un h‚ros tel que le g‚n‚ral Fabio
Conti!"

- Au reste, il faut se presser, ajouta-t-il avec une fine ironie; il
est touch‚ … la poitrine. J'ai entendu le docteur Rambo dire qu'il n'a
pas un an de vie; Dieu le punit d'avoir rompu son ban en se sauvant
traŒtreusement de la citadelle.

La marquise s'assit sur le divan de la galerie, et fit signe … Gonzo de
l'imiter. AprŠs quelques instants, elle lui remit une petite bourse o—
elle avait pr‚par‚ quelques sequins.

- Faites-moi retenir quatre places.

- Sera-t-il permis au pauvre Gonzo de se glisser … la suite de Votre
Excellence?

- Sans doute; faites retenir cinq places... Je ne tiens nullement,
ajouta-t-elle, … ˆtre prŠs de la chaire; mais j'aimerais … voir Mlle
Marini, que l'on dit si jolie.

La marquise ne v‚cut pas pendant les trois jours qui la s‚paraient du
fameux lundi, jour du sermon. Le Gonzo, pour qui c'‚tait un insigne
honneur d'ˆtre vu en public … la suite d'une aussi grande dame, avait
arbor‚ son habit fran‡ais avec l'‚p‚e; ce n'est pas tout, profitant du
voisinage du palais, il fit porter dans l'‚glise un fauteuil dor‚
magnifique destin‚ … la marquise, ce qui fut trouv‚ de la derniŠre
insolence par les bourgeois. On peut penser ce que devint la pauvre
marquise, lorsqu'elle aper‡ut ce fauteuil, et qu'on l'avait plac‚
pr‚cis‚ment vis-…-vis la chaire. Cl‚lia ‚tait si confuse, baissant les
yeux, et r‚fugi‚e dans un coin de cet immense fauteuil, qu'elle n'eut
pas mˆme le courage de regarder la petite Marini, que le Gonzo lui
indiquait de la main, avec une effronterie dont elle ne pouvait
revenir. Tous les ˆtres non nobles n'‚taient absolument rien aux yeux
du courtisan.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.