A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

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La bonne cantiniŠre parla longtemps encore; le caporal appuyait ses
avis par des signes de tˆte, ne pouvant trouver jour … saisir la
parole. Tout … coup cette foule qui couvrait la grande route, d'abord
doubla le pas; puis, en un clin d'oeil, passa le petit foss‚ qui
bordait la route … gauche, et se mit … fuir … toutes jambes.

- Les Cosaques! les Cosaques'! criait-on de tous les c“t‚s.

- Reprends ton cheval! s'‚cria la cantiniŠre.

- Dieu m'en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne.
Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moiti‚ de ce que
j'ai est … vous.

- Reprends ton cheval, te dis-je! s'‚cria la cantiniŠre en colŠre.

Et elle se mettait en devoir de descendre.

Fabrice tira son sabre:

- Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de
plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards.

Notre h‚ros regarda la grande route; naguŠre trois ou quatre mille
individus s'y pressaient, serr‚s comme des paysans … la suite d'une
procession. AprŠs le mot Cosaques il n'y vit exactement plus personne;
les fuyards avaient abandonn‚ des shakos, des fusils, des sabres, etc.
Fabrice, ‚tonn‚, monta dans un champ … droite du chemin, et qui ‚tait
‚lev‚ de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux
c“t‚s et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques."Dr“les de gens,
que ces Fran‡ais! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite,
pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite; il est possible que ces
gens aient pour courir une raison que je ne connais pas."Il ramassa un
fusil, v‚rifia qu'il ‚tait charg‚, remua la poudre de l'amorce, nettoya
la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de
tous les c“t‚s; il ‚tait absolument seul au milieu de cette plaine
naguŠre si couverte de monde. Dans l'extrˆme lointain, il voyait les
fuyards qui commen‡aient … disparaŒtre derriŠre les arbres, et
couraient toujours."Voil… qui est bien singulier!"se dit-il; et, se
rappelant la manoeuvre employ‚e la veille par le caporal, il alla
s'asseoir au milieu d'un champ de bl‚. Il ne s'‚loignait pas, parce
qu'il d‚sirait revoir ses bons amis, la cantiniŠre et le caporal Aubry.

Dans ce bl‚, il v‚rifia qu'il n'avait plus que dix-huit napol‚ons, au
lieu de trente comme il le pensait, mais il lui restait de petits
diamants qu'il avait plac‚s dans la doublure des bottes du hussard, le
matin, dans la chambre de la ge“liŠre, … B... Il cacha ses napol‚ons du
mieux qu'il put, tout en r‚fl‚chissant profond‚ment … cette disparition
si soudaine."Cela est-il d'un mauvais pr‚sage pour moi?"se disait-il.
Son principal chagrin ‚tait de ne pas avoir adress‚ cette question au
caporal Aubry:

"Ai-je r‚ellement assist‚ … une bataille?"Il lui semblait que oui, et
il e–t ‚t‚ au comble du bonheur s'il en e–t ‚t‚ certain.

"Toutefois, se dit-il, j'y ai assist‚ portant le nom d'un prisonnier,
j'avais la feuille de route d'un prisonnier dans ma poche, et, bien
plus, son habit sur moi! Voil… qui est fatal pour l'avenir: qu'en e–t
dit l'abb‚ BlanŠs? Et ce malheureux Boulot mort en prison! Tout cela
est de sinistre augure; le destin me conduira en prison."Fabrice e–t
donn‚ tout au monde pour savoir si le hussard Boulot ‚tait r‚ellement
coupable; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la ge“liŠre
de B... lui avait dit que le hussard avait ‚t‚ ramass‚ non seulement
pour des couverts d'argent, mais encore pour avoir vol‚ la vache d'un
paysan, et battu le paysan … toute outrance: Fabrice ne doutait pas
qu'il ne f–t mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque
rapport avec celle du hussard Boulot. Il pensait … son ami le cur‚
BlanŠs; que n'e–t-il pas donn‚ pour pouvoir le consulter! Puis il se
rappela qu'il n'avait pas ‚crit … sa tante depuis qu'il avait quitt‚
Paris."Pauvre Gina!"se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque
tout … coup il entendit un petit bruit tout prŠs de lui; c'‚tait un
soldat qui faisait manger le bl‚ par trois chevaux auxquels il avait
“t‚ la bride, et qui semblaient morts de faim; il les tenait par le
bridon. Fabrice se leva comme un perdreau le soldat eut peur. Notre
h‚ros le remarqua, et c‚da au plaisir de jouer un instant le r“le de
hussard.

- Un de ces chevaux m'appartient, f...! s'‚cria-t-il, mais je veux bien
te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l'amener ici.

- Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat.

Fabrice le mit en joue … six pas de distance.

- Lƒche le cheval ou je te br–le!

Le soldat avait son fusil en bandouliŠre, il donna un tour d'‚paule
pour le reprendre.

- Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s'‚cria Fabrice en lui
courant dessus.

- Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le
soldat confus, aprŠs avoir jet‚ un regard de regret sur la grande route
o— il n'y avait absolument personne.

Fabrice, tenant son fusil haut de la main gauche, de la droite lui jeta
trois piŠces de cinq francs.

- Descends, ou tu es mort... Bride le noir et va-t'en plus loin avec
les deux autres... Je te br–le si tu remues.

Le soldat ob‚it en rechignant. Fabrice s'approcha du cheval et passa la
bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui
s'‚loignait lentement; quand Fabrice le vit … une cinquantaine de pas,
il sauta lestement sur le cheval. Il y ‚tait … peine et cherchait
l'‚trier de droite avec le pied, lorsqu'il entendit siffler une balle
de fort prŠs: c'‚tait le soldat qui lui lƒchait son coup de fusil.
Fabrice, transport‚ de colŠre, se mit … galoper sur le soldat qui
s'enfuit … toutes jambes, et bient“t Fabrice le vit mont‚ sur un de ses
deux chevaux et galopant."Bon, le voil… hors de port‚e", se dit-il. Le
cheval qu'il venait d'acheter ‚tait magnifique, mais paraissait mourant
de faim. Fabrice revint sur la grande route, o— il n'y avait toujours
ƒme qui vive; il la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre
un petit repli de terrain sur la gauche o— il esp‚rait retrouver la
cantiniŠre; mais quand il fut au sommet de la petite mont‚e il
n'aper‡ut, … plus d'une lieue de distance, que quelques soldats
isol‚s."Il est ‚crit que je ne la reverrai plus, se dit-il avec un
soupir brave et bonne femme!"Il gagna une ferme qu'il apercevait dans
le lointain et sur la droite de la route. Sans descendre de cheval, et
aprŠs avoir pay‚ d'avance, il fit donner de l'avoine … son pauvre
cheval, tellement affam‚ qu'il mordait la mangeoire. Une heure plus
tard, Fabrice trottait sur la grande route toujours dans le vague
espoir de retrouver la cantiniŠre, ou du moins le caporal Aubry. Allant
toujours et regardant de tous les c“t‚s il arriva … une riviŠre
mar‚cageuse travers‚e par un pont en bois assez ‚troit. Avant le pont,
sur la droite de la route, ‚tait une maison isol‚e portant l'enseigne
du Cheval-Blanc."L…, je vais dŒner", se dit Fabrice. Un officier de
cavalerie avec le bras en ‚charpe se trouvait … l'entr‚e du pont; il
‚tait … cheval et avait l'air fort triste, … dix pas de lui, trois
cavaliers … pied arrangeaient leurs pipes."Voil… des gens, se dit
Fabrice, qui m'ont bien la mine de vouloir m'acheter mon cheval encore
moins cher qu'il ne m'a co–t‚."L'officier bless‚ et les trois pi‚tons
le regardaient venir et semblaient l'attendre."Je devrais bien ne pas
passer sur ce pont, et suivre le bord de la riviŠre … droite, ce serait
la route conseill‚e par la cantiniŠre pour sortir d'embarras... Oui, se
dit notre h‚ros; mais si je prends la fuite, demain j'en serai tout
honteux: d'ailleurs mon cheval a de bonnes jambes, celui de l'officier
est probablement fatigu‚; s'il entreprend de me d‚monter je
galoperai."En faisant ces raisonnements, Fabrice rassemblait son cheval
et s'avan‡ait au plus petit pas possible.

- Avancez donc, hussard, lui cria l'officier d'un air d'autorit‚.

Fabrice avan‡a quelques pas et s'arrˆta.

- Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il.

- Pas le moins du monde; avancez.

Fabrice regarda l'officier: il avait des moustaches blanches, et l'air
le plus honnˆte du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche
‚tait plein de sang, et sa main droite aussi ‚tait envelopp‚e d'un
linge sanglant."Ce sont les pi‚tons qui vont sauter … la bride de mon
cheval", se dit Fabrice; mais, en y regardant de prŠs, il vit que les
pi‚tons aussi ‚taient bless‚s.

- Au nom de l'honneur, lui dit l'officier qui portait les ‚paulettes de
colonel, restez ici en vedette, et dites … tous les dragons, chasseurs
et hussards que vous verrez, que le colonel Le Baron est dans l'auberge
que voil…, et que je leur ordonne de venir me joindre.

Le vieux colonel avait l'air navr‚ de douleur; dŠs le premier mot il
avait fait la conquˆte de notre h‚ros, qui lui r‚pondit avec bon sens:

- Je suis bien jeune, monsieur, pour que l'on veuille m'‚couter; il
faudrait un ordre ‚crit de votre main.

- Il a raison dit le colonel en le regardant beaucoup; ‚cris l'ordre,
La Rose, toi qui as une main droite.

Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin,
‚crivit quelques lignes, et, d‚chirant une feuille, la remit … Fabrice,
le colonel r‚p‚ta l'ordre … celui-ci, ajoutant qu'aprŠs deux heures de
faction il serait relev‚, comme de juste, par un des trois cavaliers
bless‚s qui ‚taient avec lui. Cela dit, il entra dans l'auberge avec
ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout
de son pont de bois, tant il avait ‚t‚ frapp‚ par la douleur morne et
silencieuse de ces trois personnages'."On dirait des g‚nies enchant‚s",
se dit-il. Enfin il ouvrit le papier pli‚ et lut l'ordre ainsi con‡u:



Le colonel Le Baron, du 6e dragons, commandant la seconde brigade de la
premiŠre division de cavalerie du 14e corps, ordonne … tous cavaliers,
dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le
rejoindre … l'Auberge du Cheval-Blanc, prŠs le pont, o— est son
quartier g‚n‚ral.

Au quartier g‚n‚ral, prŠs le pont de la Sainte, le 19 juin 1815.

Pour le colonel Le Baron, bless‚ au bras droit, et par son ordre, le
mar‚chal des logis. La Rose.

Il y avait … peine une demi-heure que Fabrice ‚tait en sentinelle au
pont, quand il vit arriver six chasseurs mont‚s et trois … pied; il
leur communique l'ordre du colonel.

- Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs mont‚s, et ils
passent le pont au grand trot.

Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui
s'animait, les trois hommes … pied passent le pont. Un des deux
chasseurs mont‚s qui restaient finit par demander … revoir l'ordre, et
l'emporte en disant:

- Je vais le porter … mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir,
attends-les ferme.

Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela fut fait en un
clin d'oeil.

Fabrice, furieux appela un des soldats bless‚s, qui parut … une d‚s
fenˆtres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de
mar‚chal des logis, descendit et lui cria en s'approchant.

- Sabre … la main donc! vous ˆtes en faction.

Fabrice ob‚it, puis lui dit:

- Ils ont emport‚ l'ordre.

- Ils ont de l'humeur de l'affaire d'hier, reprit l'autre d'un air
morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l'on force de
nouveau la consigne, tirez-le en l'air, je viendrai, ou le colonel
lui-mˆme paraŒtra.

Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le mar‚chal des
logis, … l'annonce de l'ordre enlev‚; il comprit que c'‚tait une
insulte personnelle qu'on lui avait faite, et se promit bien de ne plus
se laisser jouer.

Arm‚ du pistolet d'ar‡on du mar‚chal des logis, Fabrice avait repris
fiŠrement sa faction lorsqu'il vit arriver … lui sept hussards mont‚s:
il s'‚tait plac‚ de fa‡on … barrer le pont, il leur communique l'ordre
du colonel, ils en ont l'air fort contrari‚, le plus hardi cherche …
passer. Fabrice suivant le sage pr‚cepte de son amie la vivandiŠre qui,
la veille au matin, lui disait qu'il fallait piquer et non sabrer,
abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d'en porter un
coup … celui qui veut forcer la consigne.

- Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s'‚crient les hussards, comme si
nous n'avions pas ‚t‚ assez tu‚s hier!

Tous tirent leurs sabres … la fois et tombent sur Fabrice; il se crut
mort; mais il songea … la surprise du mar‚chal des logis, et ne voulut
pas ˆtre m‚pris‚ de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tƒchait
de donner des coups de pointe. Il avait une si dr“le de mine en maniant
ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup trop lourd pour lui,
que les hussards virent bient“t … qui ils avaient affaire; ils
cherchŠrent alors, non pas … le blesser, mais … lui couper son habit
sur le corps. Fabrice re‡ut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre
sur les bras. Pour lui, toujours fidŠle au pr‚cepte de la cantiniŠre,
il lan‡ait de tout son coeur force coups de pointe. Par malheur un de
ces coups de pointe blessa un hussard … la main: fort en colŠre d'ˆtre
touch‚ par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe … fond qui
atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup,
c'est que le cheval de notre h‚ros, loin de fuir la bagarre, semblait y
prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler
le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d'avoir
pouss‚ le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du
pont, partirent au galop. DŠs que Fabrice eut un moment de loisir il
tira en l'air son coup de pistolet pour avertir le colonel.

Quatre hussards mont‚s et deux … pied, du mˆme r‚giment que les autres,
venaient vers le pont et en ‚taient encore … deux cents pas lorsque le
coup de pistolet partit: ils regardaient fort attentivement ce qui se
passait sur le pont, et s'imaginant que Fabrice avait tir‚ sur leurs
camarades, les quatre … cheval fondirent sur lui au galop et le sabre
haut, c'‚tait une v‚ritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le
coup de pistolet, ouvrit la porte de l'auberge et se pr‚cipita sur le
pont au moment o— les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima
lui-mˆme l'ordre de s'arrˆter.

- Il n'y a plus de colonel ici, s'‚cria l'un d'eux, et il poussa son
cheval.

Le colonel exasp‚r‚, interrompit la remontrance qu'il leur adressait,
et, de sa main droite bless‚e, saisit la rˆne de ce cheval du c“t‚ hors
du montoir.

- Arrˆte! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tu es de la
compagnie du capitaine Henriet.

- Eh bien! que le capitaine lui-mˆme me donne l'ordre! Le capitaine
Henriet a ‚t‚ tu‚ hier, ajouta-t-il en ricanant et va te faire f...

En disant ces paroles, il veut forcer le passage et pousse le vieux
colonel qui tombe assis sur le pav‚ du pont. Fabrice, qui ‚tait … deux
pas plus loin sur le pont, mais faisant face du c“t‚ de l'auberge,
pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l'assaillant
jette par terre le colonel qui ne lƒche point la rˆne hors du montoir,
Fabrice, indign‚, porte au hussard un coup de pointe … fond. Par
bonheur le cheval du hussard, se sentant tir‚ vers la terre par la
bride que tenait le colonel, fit un mouvement de c“t‚, de fa‡on que la
longue lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du
gilet du hussard et passa tout entiŠre sous ses yeux. Furieux, le
hussard se retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la
manche de Fabrice et entre profond‚ment dans son bras: notre h‚ros
tombe.

Un des hussards d‚mont‚s voyant les deux d‚fenseurs du pont par terre,
saisit l'…-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s'en emparer
en le lan‡ant au galop sur le pont.

Le mar‚chal des logis, en accourant de l'auberge, avait vu tomber son
colonel, et le croyait gravement bless‚. Il court aprŠs le cheval de
Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur,
celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le
mar‚chal des logis … pied, passent au galop et filent rapidement. Celui
qui ‚tait … pied s'enfuit dans la campagne.

Le mar‚chal des logis s'approcha des bless‚s. Fabrice s'‚tait d‚j…
relev‚, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se
releva plus lentement; il ‚tait tout ‚tourdi de sa chute, mais n'avait
re‡u aucune blessure.

- Je ne souffre, dit-il au mar‚chal des logis, que de mon ancienne
blessure … la main.

Le hussard bless‚ par le mar‚chal des logis mourait.

- Le diable l'emporte! s'‚cria le colonel, mais, dit-il au mar‚chal des
logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez … ce petit
jeune homme que j'ai expos‚ mal … propos. Je vais rester au pont
moi-mˆme pour tƒcher d'arrˆter ces enrag‚s. Conduisez le petit jeune
homme … l'auberge et pansez son bras; prenez une de mes chemises.



CHAPITRE V

Toute cette aventure n'avait pas dur‚ une minute; les blessures de
Fabrice n'‚taient rien; on lui serra le bras avec des bandes taill‚es
dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier
‚tage de l'auberge:

- Mais pendant que je serai ici bien choy‚ au premier ‚tage, dit
Fabrice au mar‚chal des logis mon cheval, qui est … l'‚curie,
s'ennuiera tout seul et s'en ira avec un autre maŒtre.

- Pas mal pour un conscrit! dit le mar‚chal des logis.

Et l'on ‚tablit Fabrice sur de la paille bien fraŒche, dans la
mangeoire mˆme … laquelle son cheval ‚tait attach‚.

Puis, comme Fabrice se sentait trŠs faible, le mar‚chal des logis lui
apporta une ‚cuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec
lui. Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre
h‚ros au troisiŠme ciel.

Fabrice ne s'‚veilla que le lendemain au point du jour; les chevaux
poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux;
l'‚curie se remplissait de fum‚e. D'abord Fabrice ne comprenait rien …
tout ce bruit, et ne savait mˆme o— il ‚tait; enfin … demi ‚touff‚ par
la fum‚e, il eut l'id‚e que la maison br–lait; en un clin d'oeil il fut
hors de l'‚curie et … cheval. Il leva la tˆte; la fum‚e sortait avec
violence par les deux fenˆtres au-dessus de l'‚curie, et le toit ‚tait
couvert d'une fum‚e noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards
‚taient arriv‚s dans la nuit … l'Auberge du Cheval-Blanc; tous criaient
et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de prŠs lui
semblŠrent complŠtement ivres; l'un d'eux voulait l'arrˆter et lui
criait:

- O— emmŠnes-tu mon cheval?

Quand Fabrice fut … un quart de lieue, il tourna la tˆte; personne ne
le suivait, la maison ‚tait en flammes. Fabrice reconnut le pont, il
pensa … sa blessure et sentit son bras serr‚ par des bandes et fort
chaud. a Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donn‚ sa
chemise pour panser mon bras."Notre h‚ros ‚tait ce matin-l… du plus
beau sang-froid du monde; la quantit‚ de sang qu'il avait perdue
l'avait d‚livr‚ de toute la partie romanesque de son caractŠre.

"A droite! se dit-il, et filons."Il se mit tranquillement … suivre le
cours de la riviŠre qui, aprŠs avoir pass‚ sous le pont, coulait vers
la droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne
cantiniŠre."Quelle amiti‚! se disait-il, quel caractŠre ouvert!"

AprŠs une heure de marche, il se trouva trŠs faible."Ah ‡…! vais-je
m'‚vanouir? se dit-il: si je m'‚vanouis, on me vole mon cheval et
peut-ˆtre mes habits, et avec les habits le tr‚sor."Il n'avait plus la
force de conduire son cheval, et il cherchait … se tenir en ‚quilibre,
lorsqu'un paysan, qui bˆchait dans un champ … c“t‚ de la grande route,
vit sa pƒleur et vint lui offrir un verre de biŠre et du pain.

- A vous voir si pƒle, j'ai pens‚ que vous ‚tiez un des bless‚s de la
grande bataille! lui dit le paysan.

Jamais secours ne vint plus … propos. Au moment o— Fabrice mƒchait le
morceau de pain noir, les yeux commencŠrent … lui faire mal quand il
regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.

- Et o— suis-je? demanda-t-il.

Le paysan lui apprit qu'… trois quarts de lieue plus loin se trouvait
le bourg de Zonders, o— il serait trŠs bien soign‚. Fabrice arriva dans
ce bourg, ne sachant pas trop ce qu'il faisait, et ne songeant … chaque
pas qu'… ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il
entra: c'‚tait l'Auberge de l'Etrille. Aussit“t accourut la bonne
maŒtresse de la maison, femme ‚norme; elle appela du secours d'une voix
alt‚r‚e par la piti‚. Deux jeunes filles aidŠrent Fabrice … mettre pied
… terre, … peine descendu de cheval, il s'‚vanouit complŠtement. Un
chirurgien fut appel‚, on le saigna. Ce jour-l… et ceux qui suivirent,
Fabrice ne savait pas trop ce qu'on lui faisait, il dormait presque
sans cesse.

Le coup de pointe … la cuisse mena‡ait d'un d‚p“t consid‚rable. Quand
il avait sa tˆte … lui, il recommandait qu'on prŒt soin de son cheval,
et r‚p‚tait souvent qu'il paierait bien, ce qui offensait la bonne
maŒtresse de l'auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu'il
‚tait admirablement soign‚ et il commen‡ait … reprendre un peu ses
id‚es, lorsqu'il s'aper‡ut un soir que ses h“tesses avaient l'air fort
troubl‚. Bient“t un officier allemand entra dans sa chambre: on se
servait pour lui r‚pondre d'une langue qu'il n'entendait pas mais il
vit bien qu'on parlait de lui; il feignit d‚ dormir. Quelque temps
aprŠs, quand il pensa que l'officier pouvait ˆtre sorti il appela ses
h“tesses: _ Cet officier ne vient-il pas m'‚crire sur une liste, et me
faire prisonnier?

L'h“tesse en convint les larmes aux yeux.

- Eh bien! il y a de l'argent dans mon dolman! s'‚cria-t-il en se
relevant sur son lit; achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit,
je pars sur mon cheval. Vous m'avez sauv‚ la vie une fois en me
recevant au moment o— j'allais tomber dans la rue, sauvez-la-moi encore
en me donnant les moyens de rejoindre ma mŠre.

En ce moment, les filles de l'h“tesse se mirent … fondre en larmes;
elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient … peine le
fran‡ais, elles s'approchŠrent de son lit pour lui faire des questions.
Elles discutŠrent en flamand avec leur mŠre; mais, … chaque instant,
des yeux attendris se tournaient vers notre h‚ros; il crut comprendre
qu'elles voulaient bien en courir la chance. Il les remercia avec
effusion et en joignant les mains. Un juif du pays fournit un
habillement complet; mais, quand il l'apporta vers les dix heures du
soir, ces demoiselles reconnurent, en comparant l'habit avec le dolman
de Fabrice, qu'il fallait le r‚tr‚cir infiniment. Aussit“t elles se
mirent … l'ouvrage; il n'y avait pas de temps … perdre. Fabrice indiqua
quelques napol‚ons cach‚s dans ses habits, et pria ses h“tesses de les
coudre dans les vˆtements qu'on venait d'acheter. On avait apport‚ avec
les habits une belle paire de bottes neuves. Fabrice n'h‚sita point …
prier ces bonnes filles de couper les bottes … la hussarde … l'endroit
qu'il leur indiqua, et l'on cacha ses petits diamants dans la doublure
des nouvelles bottes.

Par un effet singulier de la perte de sang et de la faiblesse qui en
‚tait la suite, Fabrice avait presque tout … fait oubli‚ le fran‡ais;
il s'adressait en italien … ses h“tesses qui parlaient un patois
flamand, de fa‡on que ;'on s'entendait presque uniquement par signes.
Quand les jeunes filles, d'ailleurs parfaitement d‚sint‚ress‚es, virent
les diamants, leur enthousiasme pour lui n'eut plus de bornes; elles le
crurent un prince d‚guis‚. Aniken, la cadette et la plus na‹ve,
l'embrassa sans autre fa‡on. Fabrice, de son c“t‚, les trouvait
charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu
de vin, … cause de la route qu'il allait entreprendre, il avait presque
envie de ne pas partir."O— pourrais-je ˆtre mieux qu'ici?"disait-il.
Toutefois, sur les deux heures du matin, il s'habilla. Au moment de
sortir de sa chambre, la bonne h“tesse lui apprit que son cheval avait
‚t‚ emmen‚ par l'officier qui, quelques heures auparavant, ‚tait venu
faire la visite de la maison.

- Ah! canaille! s'‚criait Fabrice en jurant, … un bless‚!

Il n'‚tait pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler …
quel prix lui-mˆme avait achet‚ ce cheval.

Aniken lui apprit en pleurant qu'on avait lou‚ un cheval pour lui; elle
e–t voulu qu'il ne partŒt pas, les adieux furent tendres. Deux grands
jeunes gens, parents de la bonne h“tesse, portŠrent Fabrice sur la
selle, pendant la route, ils le soutenaient … cheval, tandis qu'un
troisiŠme, qui pr‚c‚dait le petit convoi de quelques centaines de pas,
examinait s'il n'y avait point de patrouille suspecte dans les chemins.
AprŠs deux heures de marche, on s'arrˆta chez une cousine de l'h“tesse
de l'Etrille. Quoi que Fabrice p–t leur dire, les jeunes gens qui
l'accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils pr‚tendaient
qu'ils connaissaient mieux que personne les passages dans les bois. _
Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu'on ne vous verra pas
dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.

On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint … paraŒtre, la
plaine ‚tait couverte d'un brouillard ‚pais. Vers les huit heures du
matin l'on arriva prŠs d'une petite ville. L'un des jeunes gens se
d‚tacha pour voir si les chevaux de la poste avaient ‚t‚ vol‚s. Le
maŒtre de poste avait eu le temps de les faire disparaŒtre, et de
recruter des rosses infƒmes dont il avait garni ses ‚curies. On alla
chercher deux chevaux dans les mar‚cages o— ils ‚taient cach‚s, et,
trois heures aprŠs Fabrice monta dans un petit cabriolet tout d‚labr‚,
mais attel‚ de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces.
Le moment de la s‚paration avec les jeunes gens, parents de l'h“tesse,
fut du dernier path‚tique; jamais, quelque pr‚texte aimable que Fabrice
p–t trouver, ils ne voulurent accepter d'argent.

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