A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

La Chartreuse de Parme

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- Dans votre ‚tat, monsieur, vous en avez plus besoin que nous,
r‚pondaient toujours ces braves jeunes gens.

Enfin ils partirent avec des lettres o— Fabrice un peu fortifi‚ par
l'agitation de la route, avait essay‚ de faire connaŒtre … ses h“tesses
tout ce qu'il sentait pour elles. Fabrice ‚crivait les larmes aux yeux,
et il y avait certainement de l'amour dans la lettre adress‚e … la
petite Aniken.

Le reste du voyage n'eut rien que d'ordinaire. En arrivant … Amiens il
souffrait beaucoup du coup de pointe qu'il avait re‡u … la cuisse; le
chirurgien de campagne n'avait pas song‚ … d‚brider la plaie, et,
malgr‚ les saign‚es, il s'y ‚tait form‚ un d‚p“t. Pendant les quinze
jours que Fabrice passa dans l'auberge d'Amiens tenue par une famille
complimenteuse et avide, les Alli‚s envahissaient la France, et Fabrice
devint comme un autre homme, tant il fit des r‚flexions profondes sur
les choses qui venaient de lui arriver. Il n'‚tait rest‚ enfant que sur
ce point: ce qu'il avait vu, ‚tait-ce une bataille, et en second lieu,
cette bataille ‚tait-elle Waterloo? Pour la premiŠre fois de sa vie il
trouva du plaisir … lire; il esp‚rait toujours trouver dans les
journaux, ou dans les r‚cits de la bataille, quelque description qui
lui permettrait de reconnaŒtre les lieux qu'il avait parcourus … la
suite du mar‚chal Ney, et plus tard avec l'autre g‚n‚ral. Pendant son
s‚jour … Amiens il ‚crivit presque tous les jours … ses bonnes amies de
l'Etrille. DŠs qu'il fut gu‚ri, il vint … Paris; il trouva … son ancien
h“tel vingt lettres de sa mŠre et de sa tante qui le suppliaient de
revenir au plus vite. Une derniŠre lettre de la comtesse de Pietranera
avait un certain tour ‚nigmatique qui l'inqui‚ta fort, cette lettre lui
enleva toutes ses rˆveries tendres. C'‚tait un caractŠre auquel il ne
fallait qu'un mot pour pr‚voir facilement les plus grands malheurs; son
imagination se chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les
d‚tails les plus horribles.

"Garde-toi bien de signer les lettres que tu ‚cris pour donner de tes
nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir
d'embl‚e sur le lac de C“me: arrˆte-toi … Lugano sur le territoire
suisse."Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de Cavi;
il trouverait … la principale auberge le valet de chambre de la
comtesse, qui lui indiquerait ce qu'il fallait faire. Sa tante
finissait par ces mots: "Cache par tous les moyens possibles la folie
que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprim‚ ou
‚crit; en Suisse tu seras environn‚ des amis de Sainte-Marguerite. Si
j'ai assez d'argent, lui disait la comtesse, j'enverrai quelqu'un …
GenŠve, … l'h“tel des Balances, et tu auras des d‚tails que je ne puis
‚crire et qu'il faut pourtant que tu saches avant d'arriver. Mais, au
nom de Dieu, pas un jour de plus … Paris; tu y serais reconnu par nos
espions."L'imagination de Fabrice se mit … se figurer les choses les
plus ‚tranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de
chercher … deviner ce que sa tante pouvait avoir … lui apprendre de si
‚trange. Deux fois, en traversant la France, il fut arrˆt‚; mais il sut
se d‚gager; il dot ces d‚sagr‚ments … son passeport italien et … cette
‚trange qualit‚ de marchand de baromŠtres, qui n'‚tait guŠre d'accord
avec sa figure jeune et son bras en ‚charpe.

Enfin, dans GenŠve, il trouva un homme appartenant … la comtesse qui
lui raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait ‚t‚ d‚nonc‚ par la
police de Milan comme ‚tant all‚ porter … Napol‚on des propositions
arrˆt‚es par une vaste conspiration organis‚e dans le ci-devant royaume
d'Italie. Si tel n'e–t pas ‚t‚ le but de son voyage, disait la
d‚nonciation, a quoi bon prendre un nom suppose? Sa mŠre chercherait …
prouver ce qui ‚tait vrai; c'est-…-dire:

1ø Qu'il n'‚tait jamais sorti de la Suisse;

2ø Qu'il avait quitt‚ le chƒteau … l'improviste … la suite d'une
querelle avec son frŠre aŒn‚.

A ce r‚cit, Fabrice eut un sentiment d'orgueil."J'aurais ‚t‚ une sorte
d'ambassadeur auprŠs de Napol‚on! se dit-il j'aurais eu l'honneur de
parler … ce grand homme pl–t … Dieu!"Il se souvint que son septiŠme
a‹eul, le petit-fils de celui qui arriva … Milan … la suite de Sforce,
eut l'honneur d'avoir la tˆte tranch‚e par les ennemis du duc, qui le
surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux
louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l'ƒme
l'estampe relative … ce fait, plac‚e dans la g‚n‚alogie de la famille.
Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outr‚ d'un
d‚tail qui enfin lui ‚chappa, malgr‚ l'ordre exprŠs de le lui taire,
plusieurs fois r‚p‚t‚ par la comtesse. C'‚tait Ascagne, son frŠre aŒn‚,
qui l'avait d‚nonc‚ … la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un
accŠs de folie … notre h‚ros. De GenŠve pour aller en Italie on passe
par Lausanne; il voulut partir … pied et sur-le-champ, et faire ainsi
dix ou douze lieues, quoique la diligence de GenŠve … Lausanne dot
partir deux heures plus tard. Avant de sortir de GenŠve, il se prit de
querelle dans un des tristes caf‚s du pays, avec un jeune homme qui le
regardait, disait-il, d'une fa‡on singuliŠre. Rien de plus vrai, le
jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu'… l'argent,
le croyait fou; Fabrice en entrant avait jet‚ des regards furibonds de
tous les c“t‚s, puis renvers‚ sur son pantalon la tasse de caf‚ qu'on
lui servait'. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut
tout … fait du XVIe siŠcle: au lieu de parler de duel au jeune
Genevois, il tira son poignard et se jeta sur lui pour l'en percer. En
ce moment de passion, Fabrice oubliait tout ce qu'il avait appris sur
les rŠgles de l'honneur, et revenait … l'instinct, ou, pour mieux dire,
aux souvenirs de la premiŠre enfance.

L'homme de confiance intime qu'il trouva dans Lugano augmenta sa fureur
en lui donnant de nouveaux d‚tails. Comme Fabrice ‚tait aim‚ … Grianta,
personne n'e–t prononc‚ son nom, et sans l'aimable proc‚d‚ de son
frŠre, tout le monde e–t feint de croire qu'il ‚tait … Milan, et jamais
l'attention de la police de cette ville n'e–t ‚t‚ appel‚e sur son
absence.

- Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l'envoy‚ de
sa tante, et si nous suivons la grande route, … la frontiŠre du royaume
lombardo-v‚nitien, vous serez arrˆt‚.

Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne
qui s‚pare Lugano du lac de C“me: ils se d‚guisŠrent en chasseurs,
c'est-…-dire en contrebandiers, et comme ils ‚taient trois et porteurs
de mines assez r‚solues, les douaniers qu'ils rencontrŠrent ne
songŠrent qu'… les saluer. Fabrice s'arrangea de fa‡on … n'arriver au
chƒteau que vers minuit; … cette heure, son pŠre et tous les valets de
chambre portant de la poudre ‚taient couch‚s depuis longtemps. Il
descendit sans peine dans le foss‚ profond et p‚n‚tra dans le chƒteau
par la fenˆtre d'une cave: c'est l… qu'il ‚tait attendu par sa mŠre et
sa tante; bient“t ses soeurs accoururent. Les transports de tendresse
et les larmes se succ‚dŠrent pendant longtemps, et l'on commen‡ait …
peine … parler raison lorsque les premiŠres lueurs de l'aube vinrent
avertir ces ˆtres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.

- J'espŠre que ton frŠre ne se sera pas dout‚ de ton arriv‚e, lui dit
Mme Pietranera; je ne lui parlais guŠre depuis sa belle ‚quip‚e, ce
dont son amour-propre me faisait l'honneur d'ˆtre fort piqu‚: ce soir …
souper j'ai daign‚ lui adresser la parole, j'avais besoin de trouver un
pr‚texte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soup‡ons.
Puis, lorsque je me suis aper‡ue qu'il ‚tait tout fier de cette
pr‚tendue r‚conciliation, j'ai profit‚ de sa joie pour le faire boire
d'une fa‡on d‚sordonn‚e, et certainement il n'aura pas song‚ … se
mettre en embuscade pour continuer son m‚tier d'espion.

- C'est dans ton appartement qu'il faut cacher notre hussard, dit la
marquise, il ne peut partir tout de suite; dans ce premier moment, nous
ne sommes pas assez maŒtresses de notre raison, et il s'agit de choisir
la meilleure fa‡on de mettre en d‚faut cette terrible police de Milan.

On suivit cette id‚e; mais le marquis et son fils aŒn‚ remarquŠrent, le
jour d'aprŠs, que la marquise ‚tait sans cesse dans la chambre de sa
belle-soeur. Nous ne nous arrˆterons pas … peindre les transports de
tendresse et de joie qui ce jour-l… encore agitŠrent ces ˆtres si
heureux. Les coeurs italiens sont, beaucoup plus que les n“tres,
tourment‚s par les soup‡ons et par les id‚es folles que leur pr‚sente
une imagination br–lante, mais en revanche leurs joies sont bien plus
intenses et durent plus longtemps. Ce jour-l… la comtesse et la
marquise ‚taient absolument priv‚es de leur raison; Fabrice fut oblig‚
de recommencer tous ses r‚cits: enfin on r‚solut d'aller cacher la joie
commune … Milan, tant il sembla difficile de se d‚rober plus longtemps
… la police du marquis et de son fils Ascagne.

On prit la barque ordinaire de la maison pour aller … C“me; en agir
autrement e–t ‚t‚ r‚veiller mille soup‡ons; mais en arrivant au port de
C“me la marquise se souvint qu'elle avait oubli‚ … Grianta des papiers
de la derniŠre importance: elle se hƒta d'y renvoyer les bateliers, et
ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la maniŠre dont ces deux
dames employaient leur temps … C“me. A peine arriv‚es, elles louŠrent
au hasard une de ces voitures qui attendent pratique prŠs de cette
haute tour du Moyen Age qui s'‚lŠve au-dessus de la porte de Milan. On
partit … l'instant mˆme sans que le cocher e–t le temps de parler …
personne. A un quart de lieue de la ville, on trouva un jeune chasseur
de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles
n'avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier
jusqu'aux portes de Milan, o— il se rendait en chassant. Tout allait
bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le
jeune voyageur, lorsqu'… un d‚tour que fait la route pour tourner la
charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes d‚guis‚s
sautŠrent … la bride des chevaux.

- Ah! mon mari nous a trahis! s'‚cria la marquise, et elle s'‚vanouit.

Un mar‚chal des logis qui ‚tait rest‚ un peu en arriŠre s'approcha de
la voiture en tr‚buchant, et dit d'une voix qui avait l'air de sortir
du cabaret:

- Je suis fƒch‚ de la mission que j'ai … remplir mais je vous arrˆte,
g‚n‚ral Fabio Conti.

Fabrice crut que le mar‚chal des logis lui faisait une mauvaise
plaisanterie en l'appelant g‚n‚ral."Tu me le paieras", se dit-il il
regardait les gendarmes d‚guis‚s, et guettait ;e moment favorable pour
sauter … bas de la voiture et se sauver … travers champs.

La comtesse sourit … tout hasard, je crois, puis dit au mar‚chal des
logis:

- Mais, mon cher mar‚chal, est-ce donc cet enfant de seize ans que vous
prenez pour le mar‚chal Conti?

- N'ˆtes-vous pas la fille du g‚n‚ral? dit le mar‚chal des logis.

- Voyez mon pŠre, dit la comtesse en montrant Fabrice.

Les gendarmes furent saisis d'un rire fou.

- Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le mar‚chal des logis
piqu‚ de la gaiet‚ g‚n‚rale.

- Ces dames n'en prennent jamais pour aller … Milan, dit le cocher d'un
air froid et philosophique elles viennent de leur chƒteau de Grianta.
Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-l…, Mme la marquise del
Dongo.

Le mar‚chal des logis, tout d‚concert‚, passa … la tˆte des chevaux, et
l… tint conseil avec ses hommes. La conf‚rence durait bien depuis cinq
minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre
que la voiture f–t avanc‚e de quelques pas et plac‚e … l'ombre; la
chaleur ‚tait accablante, quoiqu'il ne f–t que onze heures du matin.
Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les c“t‚s cherchant
le moyen de se sauver vit d‚boucher d'un petit sentier … travers champs
et arriver sur la grande route, couverte de poussiŠre, une jeune fille
de quatorze … quinze ans qui pleurait timidement sous son mouchoir.
Elle s'avan‡ait … pied entre deux gendarmes en uniforme, et, … trois
pas derriŠre elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand homme
sec qui affectait des airs de dignit‚ comme un pr‚fet suivant une
procession.

- O— les avez-vous donc trouv‚s? dit le mar‚chal des logis tout … fait
ivre en ce moment.

- Se sauvant … travers champs, et pas plus de passeports que sur la
main.

Le mar‚chal des logis parut perdre tout … fait la tˆte, il avait devant
lui cinq prisonniers au lieu de deux qu'il lui fallait. Il s'‚loigna de
quelques pas, ne laissant qu'un homme pour garder le prisonnier qui
faisait de la majest‚, et un autre pour empˆcher les chevaux d'avancer.

- Reste, dit la comtesse … Fabrice qui avait d‚j… saut‚ … terre, tout
va s'arranger.

On entendit un gendarme s'‚crier:

- Qu'importe! s'ils n'ont pas de passeports, ils sont de bonne prise
tout de mˆme.

Le mar‚chal des logis semblait n'ˆtre pas tout … fait aussi d‚cid‚, le
nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l'inqui‚tude, il avait
connu le g‚n‚ral, dont il ne savait pas la mort."Le g‚n‚ral n'est pas
homme … ne pas se venger si j'arrˆte sa femme mal … propos", se
disait-il.

Pendant cette d‚lib‚ration qui fut longue, la comtesse avait li‚
conversation avec la jeune fille qui ‚tait … pied sur la route et dans
la poussiŠre … c“t‚ de la calŠche; elle avait ‚t‚ frapp‚e de sa beaut‚.

- Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat,
ajouta-t-elle en parlant au gendarme plac‚ … la tˆte des chevaux, vous
permettra bien de monter en calŠche.

Fabrice, qui r“dait autour de la voiture, s'approcha pour aider la
jeune fille … monter en calŠche. Celle-ci s'‚lan‡ait d‚j… sur le
marchepied, le bras soutenu par Fabrice, lorsque l'homme imposant, qui
‚tait … six pas en arriŠre de la voiture, cria d'une voix grossie par
la volont‚ d'ˆtre digne:

- Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous
appartient pas.

Fabrice n'avait pas entendu cet ordre; la jeune fille au lieu de monter
dans la calŠche, voulut redescendre, et Fabrice continuant … la
soutenir, elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit
profond‚ment; ils restŠrent un instant … se regarder aprŠs que la jeune
fille se fut d‚gag‚e de ses bras."Ce serait une charmante compagne de
prison, se dit Fabrice: quelle pens‚e profonde sous ce front! elle
saurait aimer."

Le mar‚chal des logis s'approcha d'un air d'autorit‚:

- Laquelle de ces dames se nomme Cl‚lia Conti?

- Moi, dit la jeune fille.

- Et moi, s'‚cria l'homme ƒg‚, je suis le g‚n‚ral Fabio Conti,
chambellan de S.A. S. Mgr le prince de Parme; je trouve fort
inconvenant qu'un homme de ma sorte soit traqu‚ comme un voleur.

- Avant-hier, en vous embarquant au port de C“me, n'avez-vous pas
envoy‚ promener l'inspecteur de police qui vous demandait votre
passeport? Eh bien! aujourd'hui il vous empˆche de vous promener.

- Je m'‚loignais d‚j… avec ma barque, j'‚tais press‚, le temps ‚tant …
l'orage; un homme sans uniforme m'a cri‚ du quai de rentrer au port, je
lui ai dit mon nom et j'ai continu‚ mon voyage.

- Et ce matin, vous vous ˆtes enfui de C“me?

- Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir
le lac. Ce matin, … C“me, on m'a dit que je serais arrˆt‚ … la porte,
je suis sorti … pied avec ma fille; j'esp‚rais trouver sur la route
quelque voiture qui me conduirait jusqu'… Milan, o— certes ma premiŠre
visite sera pour porter mes plaintes au g‚n‚ral commandant la province.

Le mar‚chal des logis parut soulag‚ d'un grand poids.

- Eh bien! g‚n‚ral, vous ˆtes arrˆt‚, et je vais vous conduire … Milan.
Et vous, qui ˆtes-vous? dit-il … Fabrice.

- Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du g‚n‚ral de division
Pietranera.

- Sans passeport, madame la comtesse? dit le mar‚chal des logis fort
radouci.

- A son ƒge il n'en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est
toujours avec moi.

Pendant ce colloque, le g‚n‚ral Conti faisait de la dignit‚ de plus en
plus offens‚e avec les gendarmes.

- Pas tant de paroles, lui dit l'un d'eux, vous ˆtes arrˆt‚, suffit!

- Vous serez trop heureux, dit le mar‚chal des logis, que nous
consentions … ce que vous louiez un cheval de quelque paysan;
autrement, malgr‚ la poussiŠre et la chaleur, et le grade de chambellan
de Parme, vous marcherez fort bien … pied au milieu de nos chevaux.

Le g‚n‚ral se mit … jurer.

- Veux-tu bien te taire? reprit le gendarme. O— est ton uniforme de
g‚n‚ral? Le premier venu ne peut-il pas dire qu'il est g‚n‚ral?

Le g‚n‚ral se fƒcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires
allaient beaucoup mieux dans la calŠche.

La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s'ils eussent ‚t‚ ses
gens. Elle venait de donner un ‚cu … l'un d'eux pour aller chercher du
vin et surtout de l'eau fraŒche dans une cassine que l'on apercevait …
deux cents pas. Elle avait trouv‚ le temps de calmer Fabrice, qui, …
toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la
colline."J'ai de bons pistolets", disait-il. Elle obtint du g‚n‚ral
irrit‚ qu'il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette
occasion le g‚n‚ral qui aimait … parler de lui et de sa famille, apprit
… ces dames que sa fille n'avait que douze ans, ‚tant n‚e en 1803, le
27 octobre; mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant
elle avait de raison.

"Homme tout … fait commun", disaient les yeux de la comtesse … la
marquise. Grƒce … la comtesse, tout s'arrangea aprŠs un colloque d'une
heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin,
loua son cheval au g‚n‚ral Conti, aprŠs que la comtesse lui eut dit:

- Vous aurez dix francs.

Le mar‚chal des logis partit seul avec le g‚n‚ral; les autres gendarmes
restŠrent sous un arbre en compagnie avec quatre ‚normes bouteilles de
vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoy‚ … la
cassine avait rapport‚es, aid‚ par un paysan. Cl‚lia Conti fut
autoris‚e par le digne chambellan … accepter, pour revenir … Milan, une
place dans la voiture de ces dames, et personne ne songea … arrˆter le
fils du brave g‚n‚ral comte Pietranera. AprŠs les premiers moments
donn‚s … la politesse et aux commentaires sur le petit incident qui
venait de se terminer, Cl‚lia Conti remarqua la nuance d'enthousiasme
avec laquelle une aussi belle dame que la comtesse parlait … Fabrice;
certainement elle n'‚tait pas sa mŠre. Son attention fut surtout
excit‚e par des allusions r‚p‚t‚es … quelque chose d'h‚ro‹que, de
hardi, de dangereux au suprˆme degr‚, qu'il avait fait depuis peu;
mais, malgr‚ toute son intelligence, la jeune Cl‚lia ne put deviner de
quoi il s'agissait.

Elle regardait avec ‚tonnement ce jeune h‚ros dont les yeux semblaient
respirer encore tout le feu de l'action. Pour lui, il ‚tait un peu
interdit de la beaut‚ si singuliŠre de cette jeune fille de douze ans.
et ses regards la faisaient rougir.

Une lieue avant d'arriver … Milan, Fabrice dit qu'il allait voir son
oncle et prit cong‚ des dames.

- Si jamais je me tir‚ d'affaire, dit-il … Cl‚lia, j'irai voir les
beaux tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom:
Fabrice del Dongo?

- Bon! dit la comtesse, voil… comme tu sais garder l'incognito!
Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils
et s'appelle Pietranera et non del Dongo.

Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui
conduit … une promenade … la mode. L'envoi des deux domestiques en
Suisse avait ‚puis‚ les fort petites ‚conomies de la marquise et de sa
soeur, par bonheur, Fabrice avait encore quelques napol‚ons, et l'un
des diamants, qu'on r‚solut de vendre.

Ces dames ‚taient aim‚es et connaissaient toute la ville; les
personnages les plus consid‚rables dans le parti autrichien et d‚vot
allŠrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la
police. Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l'on
pouvait prendre au s‚rieux l'incartade d'un enfant de seize ans qui se
dispute avec un frŠre aŒn‚ et d‚serte la maison paternelle.

- Mon m‚tier est de tout prendre au s‚rieux, r‚pondait doucement le
baron Binder, homme sage et triste.

Il ‚tablissait alors cette fameuse police de Milan, et s'‚tait engag‚ …
pr‚venir une r‚volution comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens
de Gˆnes. Cette police de Milan, devenue depuis si c‚lŠbre par les
aventures de MM. Pellico et d'Andryane, ne fut pas pr‚cis‚ment cruelle,
elle ex‚cutait raisonnablement et sans piti‚ des lois s‚vŠres.
L'empereur Fran‡ois II voulait qu'on frappƒt de terreurs ces
imaginations italiennes si hardies.

- Donnez-moi jour par jour, r‚p‚tait le baron Binder aux protecteurs de
Fabrice, l'indication prouv‚e de ce qu'a fait le jeune marchesino del
Dongo; prenons-le depuis le moment de son d‚part de Grianta, 8 mars,
jusqu'… son arriv‚e, hier soir, dans cette ville, o— il s'est cach‚
dans une des chambres de l'appartement de sa mŠre, et je suis prˆt … le
traiter comme le plus aimable et le plus espiŠgle des jeunes gens de la
ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l'itin‚raire du jeune homme
pendant toutes les journ‚es qui ont suivi son d‚part de Grianta, quels
que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte aux
amis de sa famille, mon devoir n'est-il pas de le faire arrˆter? Ne
dois-je pas le retenir en prison jusqu'… ce qu'il m'ait donn‚ la preuve
qu'il n'est pas all‚ porter des paroles … Napol‚on de la part de
quelques m‚contents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets
de Sa Majest‚ Imp‚riale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si
le jeune del Dongo parvient … se justifier sur ce point, il restera
coupable d'avoir pass‚ … l'‚tranger sans passeport r‚guliŠrement
d‚livr‚, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment
d'un passeport d‚livr‚ … un simple ouvrier, c'est-…-dire … un individu
d'une classe tellement au-dessous de celle … laquelle il appartient.

Cette d‚claration, cruellement raisonnable, ‚tait accompagn‚e de toutes
les marques de d‚f‚rence et de respect que le chef de la police devait
… la haute position de la marquise del Dongo et … celle des personnages
importants qui venaient s'entremettre pour elle.

La marquise fut au d‚sespoir quand elle apprit la r‚ponse du baron
Binder.

- Fabrice va ˆtre arrˆt‚, s'‚cria-t-elle en pleurant, et une fois en
prison, Dieu sait quand il en sortira! Son pŠre le reniera!

Mme Pietranera et sa belle-soeur tinrent conseil avec deux ou trois
amis intimes et, quoi qu'ils pussent dire la marquise voulut absolument
faire partir son fils dŠs la nuit suivante.

- Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait
que ton fils est ici, cet homme n'est point m‚chant.

- Non, mais il veut plaire … l'empereur Fran‡ois.

- Mais s'il croyait utile … son avancement de jeter Fabrice en prison,
il y serait d‚j…; et c'est lui marquer une m‚fiance injurieuse que de
le faire sauver.

- Mais nous avouer qu'il sait o— est Fabrice c'est nous dire faites-le
partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me r‚p‚ter: Dans un
quart d'heure mon fils peut ˆtre entre quatre murailles! Quelle que
soit l'ambition du baron Binder ajoutait la marquise, il croit utile …
sa position personnelle en ce pays d'afficher des m‚nagements pour un
homme du rang de mon mari, et j'en vois une preuve dans cette ouverture
de cour singuliŠre avec laquelle il avoue qu'il sait o— prendre mon
fils. Bien plus, le baron d‚taille complaisamment les deux
contraventions dont Fabrice est accus‚ d'aprŠs la d‚nonciation de son
indigne frŠre; il explique que ces deux contraventions emportent la
prison; n'est-ce pas nous dire que si nous aimons mieux l'exil c'est …
nous de choisir?

- Si tu choisis l'exil, r‚p‚tait toujours la comtesse, de la vie nous
ne le reverrons.

Fabrice, pr‚sent … tout l'entretien, avec un des anciens amis de la
marquise, maintenant conseiller au tribunal form‚ par l'Autriche, ‚tait
grandement d'avis de prendre la clef des champs. Et, en effet, le soir
mˆme il sortit du palais, cach‚ dans la voiture qui conduisait au
th‚ƒtre de la Scala sa mŠre et sa tante. Le cocher, dont on se d‚fiait,
alla faire comme d'habitude une station au cabaret, et pendant que le
laquais, homme s–r, gardait les chevaux, Fabrice, d‚guise en paysan, se
glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le lendemain matin il
passa la frontiŠre avec le mˆme bonheur, et quelques heures plus tard
il ‚tait install‚ dans une terre que sa mŠre avait en Pi‚mont, prŠs de
Novare, pr‚cis‚ment … Romagnano, o— Bayard fut tu‚.

On peut penser avec quelle attention ces dames arriv‚es dans leur loge,
… la Scala, ‚coutaient le spectacle. Elles n'y ‚taient all‚es que pour
pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti lib‚ral,
et dont l'apparition au palais del Dongo e–t pu ˆtre mal interpr‚t‚e
par la police. Dans la loge, il fut r‚solu de faire une nouvelle
d‚marche auprŠs du baron Binder. Il ne pouvait pas ˆtre question
d'offrir une somme d'argent … ce magistrat parfaitement honnˆte homme
et d'ailleurs ces dames ‚taient fort pauvres, elles avaient forc‚
Fabrice … emporter tout ce qui restait sur le produit du diamant.

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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
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Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.