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Le Rouge at Le Noir
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Le Rouge et le Noir
Chronique du XIXe siècle
by Stendhal [1 of 170 pseuodnyms used by Marie-Henri Beyle]
I
"La vérité, l'âpre vérité"
Danton
CHAPITRE PREMIER
UNE PETITE VILLE
Put thousands together
Less bad,
But the cage less gay.
HOBBES
LA petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de
la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de
tuiles rouges s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de
vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule
à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties
jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.
Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une
des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige
dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la
montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs et donne le
mouvement à un grand nombre de scies à bois; c'est une industrie fort
simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des
habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies
à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des
toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance générale qui,
depuis la chute de Napoléon a fait rebâtir les façades de presque toutes
les maisons dé Verrières.
A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas
d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants,
et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par
une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux
fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont
de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces
marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement
transformés en clous'. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux
qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans
les montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à
Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de
clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond
avec un accent traînard: Eh! elle est à M. le maire.
Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande
rue de Verrières, qui va en montant depuis la re du Doubs jusque vers le
sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra
paraître un grand homme à l'air affairé et important.
A son aspect tous les drapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont
grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs
ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne
manque pas d'une certaine régularité: on trouve même, au premier aspect
qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte d'agrément
qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais
bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement
de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu
inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à se
faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et à payer lui-même le
plus tard possible quand il doit.
Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue
d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur.
Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit
une maison d'assez belle apparence, et à travers une grille de fer
attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au-delà, c'est une ligne
d'horizon formée par les collines de la Bourgogne; et qui semble faite à
souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur
l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent dont il commence à
être asphyxié.
On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux
bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de
Verrières doit cette belle habitation en pierre de taille qu'il achève
en ce moment. Sa famille dit-on, est espagnole antique, et, à ce qu'on
prétend, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis X.
Depuis 1815 il rougit d'être industriel: 1815 l'a fait maire de
Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de
ce magnifique jardin qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont
aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du
ter.
Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui
entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipzig, Francfort,
Nuremberg, etc. En Franche-Comté. plus on bâtit de murs, plus on hérisse
sa propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on
acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de
Rênal, remplis de murs, sont encore admirés parce qu'il a acheté au
poids de l'or certains petits morceaux de terrain qu'ils occupent. Par
exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur la rive du
Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez remarqué le
nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur une planche qui
domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur lequel on
élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M. de
Rênal.
Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches auprès du
vieux Sorel, paysan dur et entêté; il a dû lui compter de beaux louis
d'or pour obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au
ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du
crédit dont il jouit à Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce
lui vint après les élections de 182...
Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents pas plus bas sur
les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup plus
avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme
on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de
l'impatience et de la manie de propriétaire, qui animait son voisin, une
somme de 6000 F.
Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes têtes de
l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a quatre ans de
cela, M. de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit de loin
le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce
sourire a porté un jour fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis
lors qu'il eût pu obtenir l'échange à meilleur marché.
Pour arriver à la considération publique à Verrières, l'essentiel est de
ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté
d'Italie par ces maçons, qui, au printemps, traversent les gorges du
Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait à l'imprudent
bâtisseur une éternelle réputation de mauvaise tête, et il serait à
jamais perdu auprès des gens sages et modérés qui distribuent la
considération en Franche-Comté.
Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme;
c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est
insupportable, pour qui a vécu dans cette grande république qu'on
appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion! est aussi
bête dans les petites villes de France, qu'aux États-Unis d'Amérique.
CHAPITRE II
UN MAIRE
L'importance! Monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots,
l'ébahissement des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
BARNAVE
Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme administrateur, un
immense mur de soutènement était nécessaire à la promenade publique qui
longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs.
Elle doit à cette admirable position une des vues les plus pittoresques
de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la
promenade, y creusaient des ravins et le rendaient impraticable. Cet
inconvénient senti par tous, mit M. de Rênal dans l'heureuse nécessité
d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur
et de trente ou quarante toises de long.
Le parapet de ce mur, pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages à
Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était déclaré
l'ennemi mortel de la promenade de Verrières, le parapet de ce mur
s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour
braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment
avec des dalles de pierre de taille.
Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la
poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant
sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs! Au-delà,
sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles
l'oeil distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de
cascade en cascade, on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort
chaud dans ces montagnes; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du
voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes.
Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la
doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derrière son
immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil
municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit
ultra et moi libéral, je l'en loue); c'est pourquoi dans son opinion et
dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité de
Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de
Saint-Germain-en-Laye.
Je ne trouve quant à moi qu'une chose à reprendre au COURS DE LA
FIDELITÉ; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des
plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de Rênal, ce que
je reprocherais au Cours de la Fidélité, c'est la manière barbare dont
l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes.
Au lieu de ressembler par leurs têtes basses rondes et aplaties, à la
plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que
d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la
volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les
arbres appartenant à la commune sont impitoyablement amputés. Les
libéraux de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du
jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire
Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.
Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années
pour surveiller l'abbé Chélan et quelques curés des environs. Un vieux
chirurgien-major de l'armée d'Italie, retiré à Verrières, et qui de son
vivant était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste,
osa bien un jour se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces
beaux arbres.
- J'aime l'ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur
convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion
d'honneur, j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de
l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose,
quand toutefois, comme l'utile noyer, il ne rapporte pas de revenu.
Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières: RAPPORTER DU REVENU.
A lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts
des habitants.
Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite
ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit par la
beauté des fraîches et profondes vallées qui l'entourent s'imagine
d'abord que ses habitants sont sensibles au beau, ils ne parlent que
trop souvent de la beauté de leur pays: on ne peut pas nier qu'ils n'en
fassent grand cas, mais c'est parce qu'elle attire quelques étrangers
dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de
l'octroi, rapporte du revenu à la ville.
C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le
Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. Tout en écoutant son
mari qui parlait d'un air grave, l'oeil de Mme de Rênal suivait avec
inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L'aîné, qui pouvait
avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et faisait mine d'y
monter. Une voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant
renonçait à son projet ambitieux. Mme de Rênal paraissait une femme de
trente ans, mais encore assez jolie.
- Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M.
de Rênal d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'a l'ordinaire.
Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château...
Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents
pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les
ménagements savants d'un dialogue de province.
Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était
autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen
de s'introduire, non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité
de Verrières, mais aussi dans l'hôpital administré gratuitement par le
maire et les principaux propriétaires de l'endroit.
- Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous faire ce
monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la
plus scrupuleuse probité?
- Il ne vient que pour déverser le blâme, et ensuite il fera insérer des
articles dans les journaux du libéralisme.
- Vous ne les lisez jamais, mon ami.
- Mais on nous parle de ces articles jacobins; tout cela nous distrait
et nous empêche de faire le bien*. Quant à moi, je ne pardonnerai jamais
au curé.
* Historique.
CHAPITRE III
LE BIEN DES PAUVRES
Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.
FLEURY
Il faut savoir que le curé de Verrières vieillard de quatre-vingts ans,
mais qui devait à l'air vif de ces montagnes une santé et un caractère
de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l'hôpital et
même le dépôt de mendicité. C'était précisément à six heures du matin
que M. Appert qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse
d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au
presbytère.
En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de
France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan
resta pensif.
"Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix ils n'oseraient!"
Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où,
malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de
faire une belle action un peu dangereuse:
- Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des
surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre aucune opinion
sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu'il avait affaire à
un homme de coeur: il suivit le vénérable curé visita la prison,
l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions, et, malgré d'étranges
réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.
Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert,
qui prétendit avoir des lettres à écrire: il ne voulait pas
compromettre davantage son généreux compagnon. Vers les trois heures,
ces messieurs allèrent achever l'inspection du dépôt de mendicité, et
revinrent ensuite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le
geôlier, espèce de géant de six pieds de haut et à jambes arquées; sa
figure ignoble était devenue hideuse par l'effet de la terreur.
- Ah! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je
vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert?
- Qu'importe? dit le curé.
- C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet
a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas
admettre M. Appert dans la prison.
- Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé, que ce voyageur qui est avec
moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la
prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner
par qui je veux?
- Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissant la tête,
comme un bouledogue, que fait obéir à regret la crainte du bâton.
Seulement, M. le curé, j'ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me
destituera; je n'ai pour vivre que ma place.
- Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé,
d'une voix de plus en plus émue.
- Quelle différence! reprit vivement le geôlier; vous, M. le curé, on
sait que vous avez huit cents livres de rente, du bon bien au soleil...
Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons
différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses
de la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte
à la petite discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin,
suivi de M. Valenod directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez
le curé, pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M. Chélan
n'était protégé par personne; il sentit toute la portée de leurs
paroles.
- Eh bien, messieurs! je serai le troisième curé, de quatre-vingts ans
d'âge, que les fidèles verront destituer dans ce voisinage. Il y a
cinquante-six ans que je suis ici, j'ai baptisé presque tous les
habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je
marie tous tes jours des jeunes gens, dont jadis j'ai marié les
grands-pères. Verrières est ma famille, mais la peur de la quitter ne me
fera point transiger avec ma conscience ni admettre un autre directeur
de mes actions. Je me suis dit en voyant l'étranger: "Cet homme, venu de
Paris, peut être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop, mais quel
mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers?"
Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le
directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs:
- Eh bien, messieurs! faites-moi destituer, s'était écrié le vieux curé,
d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait
qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ qui rapporte huit
cents livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies
illicites dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je
ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre.
M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme mais ne sachant que répondre
à cette idée, qu'elle lui répétait timidement: Quel mal ce monsieur de
Paris peut-il faire aux prisonniers? il était sur le point de se fâcher
tout à fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de
monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait quoique ce mur
fût élevé de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l'autre côté.
La crainte 'effrayer son fils et de le faire tomber empêchait Mme de
Rênal de lui adresser la parole. Enfin, l'enfant, qui riait de sa
prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade
et accourut à elle. Il fut bien grondé.
Ce petit événement changea le cours de la conversation.
- Je veux absolument prendre chez moi Sorel le fils du scieur de
planches, dit M. de Rênal, il surveillera les enfants, qui commencent à
devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut,
bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants, car il a un
caractère ferme. dit le curé. Je lui donnerai trois cents francs et la
nourriture. J'avais quelques doutes sur sa moralité; car il était le
benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui,
sous prétexte qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pension
chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent
secret des libéraux, il disait que l'air de nos montagnes faisait du
bien à son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait
toutes les campagnes de Buonaparté en Italie; et même avait, dit-on,
signé non pour l'Empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au
fils Sorel et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait apportés
avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier
auprès de nos enfants; mais le curé, justement la veille de la scène qui
vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la
théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire; il
n'est donc pas libéral, et il est latiniste.
"Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal, en
regardant sa femme d'un air diplomatique, le Valenod est tout fier des
deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a
pas de précepteur pour ses enfants.
- Il pourrait bien nous enlever celui-ci.
- Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rênal, remerciant sa femme,
par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons,
voilà qui est décidé.
- Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!
- C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne
dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces
marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois
deviennent des richards, eh bien, j'aime assez qu'ils voient passer les
enfants de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur
précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que,
dans sa jeunesse, il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en
pourra coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire
pour soutenir notre rang.
Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une
femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit
dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la
jeunesse dans la démarche, aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve,
pleine d'innocence et de vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler
des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme
de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affection
n'avaient jamais approché de ce coeur. M. Valenod, le riche directeur du
dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ce qui
avait jeté un éclat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod, grand
jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris
noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et broyants qu'en
province on appelle de beaux hommes.
Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort inégal
était surtout choquée du mouvement continuel, et des éclats de voix de
M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à Verrières on
appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être très fière de sa
naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait été fort contente de voir
les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons
pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que sans
nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus
belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de
Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle
ne se plaignait jamais.
C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger
son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire
qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle
aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs
enfants, dont il destinait l'un à l'épée, le second à la magistrature,
et le troisième à l'Église. En somme elle trouvait M. de Rênal beaucoup
moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.
Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une
réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine de
plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de
Rênal servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le
duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les salons
du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M.
Ducrest, l'inventeur du Palais-Roval. Ces personnages ne reparaissaient
que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce
souvenir de choses aussi délicates à raconter était devenu un travail
pour lui, et depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes
occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans. Comme il était
d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il passait,
avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.
CHAPITRE IV
UN PERE ET UN FILS
E sarà mia colpa,
Se cosi è?
MACHIAVELLI
"Ma femme a réellement beaucoup de tête! se disait, le lendemain à six
heures du matin, le maire de Verrières, en descendant à la scie du père
Sorel. Quoique je le lui aie dit, pour conserver la supériorité qui
m'appartient, je n'avais pas songé que si Je ne prends pas ce petit abbé
Sorel, qui dit-on sait le latin comme un ange, le directeur du dépôt,
cette âme sans repos, pourrait bien avoir la même idée que moi et me
l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de ses
enfants!... Ce précepteur, une fois à moi, portera-t-il la soutane?"
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Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students
Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.
Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.
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