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Le Rouge at Le Noir

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Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles:

- Ah! grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout à coup Mme de Rênal,
en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices
horribles! je les ai bien mérités.

Elle le serrait, s'attachant à lui comme le lierre à la muraille.

Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la
main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie
sombre:

- L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais
encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l'enfer dès
ce monde, la mort de mes enfants... Cependant à ce prix, peut-être mon
crime me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce
à ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé; moi, moi, Je
suis la seule coupable! J'aime un homme qui n'est point mon mari.

Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver à des moments tranquilles en
apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas
empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.

Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir les
journées passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien perdit
l'habitude de réfléchir.

Mlle Élisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières. Elle
trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le précepteur,
et lui en parlait souvent.

- Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un
jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d'accord entre eux pour les
choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres
domestiques...

Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod
trouva l'art d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour
son amour-propre.

Cette femme la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait
environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout
le monde; cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de fois
fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé
en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M. le directeur
du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.

- Et ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est
point donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti
pour madame de sa froideur habituelle.

Élisa n'avait eu des certitudes qu'à la campagne, mais elle croyait que
cette intrigue datait de bien plus loin.

- C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le
temps il a refusé de m'épouser. Et moi imbécile, qui allais consulter
Mme de Rênal! qui là priais de parler au précepteur!

Dès le même soir, M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une
longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand détail ce qui
se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite
sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute
la soirée, le maire ne se remit point de son trouble; ce fut en vain que
Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la
généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.



CHAPITRE XX

LES LETTRES ANONYMES


Do not give dalliance
Too much the rein; the strongest oaths are straw
To the fire i' the blood.
TEMPEST.



Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à
son amie:

- Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je jurerais que
cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.

Par bonheur Julien se fermait à clef dans sa chambre. Mme de Rênal eut
la folle idée que cet avertissement n'était qu'un prétexte pour ne pas
la voir. Elle perdit la tête absolument, et à l'heure ordinaire vint à
sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe
à l'instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte était-ce Mme de
Rênal était-ce un mari jaloux?

Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière qui protégeait Julien
lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en
italien : guardate alla pagina 130.

Julien frémit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva
attachée, avec une épingle, la lettre suivante écrite à la hâte, baignée
de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement Mme de Rênal la
mettait fort bien il fut touché de ce détail et oublia un peu
l'imprudence effroyable.

"Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments où je
crois n'avoir jamais lu jusqu'au fond de, ton âme. Tes regards
m'effrayent. J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aimée?
En ce cas, que mon mari découvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une
éternelle prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le
veut ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.

"Ne m'aimes-tu pas, es-tu las de mes folies, de mes remords, impie?
Veux-tu me perdre? je t'en donne un moyen facile Va, montre cette lettre
dans tout Verrières ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que
je t'aime; mais non, ne prononce pas un tel blasphème; dis-lui que je
t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que
dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même
rêvé le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifié ma vie, que je te
sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.

"Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour
l'irriter, que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au monde
qu'un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me
retienne à la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en
sacrifice, et de ne plus craindre pour mes enfants!

"N'en doute pas cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet
être odieux qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix, du
récit de ses sauts à cheval, de sa fatuité, et de l'énumération
éternelle de tous ses avantages.

"Y a-t-il une Lettre anonyme? méchant, voilà ce que je voulais discuter
avec toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être
pour la dernière fois jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme
je fais étant seule. De ce moment, notre bonheur ne sera plus aussi
facile. Sera-ce une contrariété pour vous? Oui les jours où vous n'aurez
pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le sacrifice est fait;
demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi aussi je
dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme et qu'il faut à
l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prétexte honnête, et
sans délai te renvoyer à tes parents.

"Hélas, cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois
peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais
enfin voilà le seul moyen de parer l'effet de cette lettre anonyme; ce
n'est pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore.
Hélas! combien j'en riais!

"Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser à mon mari que la
lettre vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si
tu quittes la maison, ne manque pas d'aller t'établir à Verrières. Je
ferai en sorte que mon mari ait l'idée d'y passer quinze jours, pour
prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi. Une fois à
Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le monde, même avec les libéraux.
Je sais que toutes ces dames te rechercheront.

"Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme
tu disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces.
L'essentiel est que l'on croie à Verrières que tu vas entrer chez le
Valenod, ou chez tout autre, pour l'éducation des enfants.

"Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y résoudre, eh
bien! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes
enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime
mieux mes enfants, parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout
ceci finira-t-il?... Je m'égare... Enfin tu comprends ta conduite; sois
doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le
demande à genoux: ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas
un instant que mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui
prescrira l'opinion publique.

"C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme arme-toi de patience et
d'une paire de ciseaux. Coupé dans un livre les mots que tu vas voir;
colle-les ensuite, avec de la colle à bouche' sur la feuille de papier
bleuâtre que je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une
perquisition chez toi; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si
tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former
lettre par lettre. Pour épargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme
trop courte. Hélas! si tu ne m'aimes plus, comme je le crains, que la
mienne doit te sembler longue!


LETTRE ANONYME

"MADAME,
"Toutes vos petites menées sont connues, mais les personnes qui ont
intérêt à les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié pour vous,
je vous engage à vous détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes
assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il a reçu le
trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre secret
tremblez, malheureuse; il faut à cette heure marcher droit devant moi."


"Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y
as-tu reconnu les façons de parler du directeur?) sors dans la maison,
je te rencontrerai.

"J'irai dans le village, et reviendrai avec un visage troublé; je le
serai en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout
cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un
visage renversé, je donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu
m'aura remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec
les enfants, et ne reviens qu'à l'heure du dîner.

"Du haut des rochers, tu peux voir la tour du Colombier. Si nos affaires
vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y
aura rien.

"Ton coeur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que
tu m'aimes, avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse
arriver, sois sûr d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour à notre
séparation définitive. Ah, mauvaise mère! Ce sont deux mots vains que je
viens d'écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer
qu'à toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée
de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, à quoi bon
dissimuler? Oui! que mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas
devant l'homme que j'adore! Je n'ai déjà que trop trompé en ma vie. Va,
je te pardonne si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma
lettre. C'est peu de chose à mes yeux que de payer de la vie les jours
heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me
coûteront davantage."




CHAPITRE XXI

DIALOGUE AVEC UN MAITRE


Alas, our frailty is the cause, not we,
For such as we are made of, such we be.
TWELFTH NIGHT.



Ce fut avec un plaisir d'enfant que pendant une heure Julien assembla
des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et
leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le
calme l'effraya.

- La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.

"Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il.
Quels sont ses projets en ce moment?" Il était trop fier pour le lui
demander; mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.

- Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec le même sang-froid, on m'ôtera
tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera
peut-être un jour ma seule ressource.

Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de
quelques diamants.

- Partez maintenant, lui dit-elle.

Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait
immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.

Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M.
de Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un
duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice,
alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu moins
malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: "N'est-ce pas là
une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a
écrite?" Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à Verrières,
sans pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre?
quel est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans
doute haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. a Il faut consulter
ma femme", se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était
abîmé.

A peine levé:

"Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle surtout qu'il
faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment."

Et de colère, les larmes lui vinrent aux yeux.

Par une juste compensation de la sécheresse de coeur qui fait toute la
sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M.
de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.

"Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être", et il les passa en revue,
estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de
chacun. "A tous! à tous, s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure
fera le plus extrême plaisir!" Par bonheur, il se croyait fort envié, non
sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de ***
venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son
château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres
garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de
cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou
quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de
campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé
l'humble couleur grise donnée par le temps.

M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis,
le marguillier de la paroisse, mais c'était un imbécile qui pleurait de
tout. Cet homme était cependant sa seule ressource.

"Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage. quel
isolement!

"Est-il possible se disait cet homme vraiment à plaindre, est-il
possible que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami à qui demander
conseil, car ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah!
Ducros!" s'écria-t-il avec amertume. C'étaient les noms de deux amis
d'enfance qu'il avait éloignés par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient
pas nobles, et il avait voulu changer le ton d'égalité sur lequel ils
vivaient depuis l'enfance.

L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier à
Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département
et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner: son
journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré.
Dans ces tristes circonstances, il essaya d'écrire à M. de Rênal pour la
première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre
en vieux Romain: "Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me
consulter, je lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de
province et mettez l'imprimerie en monopole comme le tabac. "Cette lettre
à un ami intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal
sen rappelait les termes avec horreur. "Qui m'eût dit qu'avec mon rang,
ma fortune, mes croix, je le regratterais un jour?" Ce fut dans ces
transports de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce qui
l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut
pas l'Idée d'épier sa femme.

"Je suis accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes
affaires; je serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas à
la remplacer. "Alors il se complaisait dans l'idée que sa femme était
innocente; cette façon de voir ne le mettait pas dans la nécessité de
montrer du caractère, et l'arrangeait bien mieux; combien de femmes
calomniées n'a-t-on pas vues!

"Mais quoi! s'écriait-il tout à coup en marchant d'un pas convulsif;
souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, quelle
se moque de moi avec son amant? Faudra-t-il que tout Verrières fasse des
gorges chaudes sur ma débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de Charmier
(c'était un mari notoirement trompé du pays)? Quand on le nomme, le
sourire n'est-il pas sur toutes les lèvres? Il est bon avocat, qui
est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole? Ah, Charmier,
dit-on! le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi le nom de l'homme
qui fait son opprobre.

"Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d'autres moments, je n'ai point
de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne nuira point à
l'établissement de mes enfants; je puis surprendre ce petit paysan avec
ma femme et les tuer tous les deux dans ce cas le tragique de l'aventure
en ôtera peut-être le ridicule. Cette idée lui sourit; il la suivit dans
tous ses détails. Le code pénal est pour moi, et, quoiqu'il arrive,
notre congrégation et mes amis du jury me sauveront. "Il examina son
couteau de chasse qui était fort tranchant; mais l'idée du sang lui fit
peur.

"Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel
éclat dans Verrières et même dans tout le département! Après la
condamnation du journal de Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de
prison, je contribuai à lui faire perdre sa place de six cents francs.
On dit que cet écrivailleur ose se remontrer dans Besançon, il peut me
tympaniser avec adresse et de façon à ce qu'il soit impossible de
l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les tribunaux...
L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme bien né,
qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens. Je me
verrai dans ces affreux journaux de Paris, ô mon Dieu! quel abîme! voir
l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule... Si je voyage
jamais, il faudra changer de nom quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire
et ma forcé. Quel comble de misère!

"Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a
sa tante à Besançon, qui lui donnera de la main à la main toute sa
fortune. Ma femme ira vivre à Paris avec Julien, on le saura à
Verrières, et je serai encore pris pour dupe. "Cet homme malheureux
s'aperçut alors à la pâleur de sa lampe que le jour commençait à
paraître. Il alla chercher un peu d'air frais au jardin. En ce moment il
était presque résolu à ne point faire d'éclat, par cette idée surtout
qu'un éclat comblerait de joie ses bons amis de Verrières.

La promenade au jardin le calma un peu. "Non, s'écria-t-il, je ne me
priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. "Il se figura avec
horreur ce que serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute
parente que la marquise de R... vieille, imbécile et méchante.

Une idée d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait une
force de caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme en
avait. "Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un
moment où elle m'impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est
fière, nous nous brouillerons, et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait
hérité de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi! ma femme aime ses
enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable de
Verrières. Quoi, diront-ils, il n'a pas su même se venger de sa femme!
Ne vaudrait-il as mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier? A
ors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher."

Un instant après M. de Rênal repris par la vanité blessée se rappelait
laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino ou Cercle
Noble' de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour
s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien, en cet instant, ces
plaisanteries lui paraissaient cruelles!

"Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au
ridicule. Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois à Paris dans les
meilleures sociétés. "Après ce moment de bonheur donné par l'idée du
veuvage son imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vérité.
Répandrait-il à minuit, après que tout le monde serait couché une légère
couche de son devant la porte de la chambré de Julien? Le lendemain
matin, au jour, il verrait l'impression des pas.

"Mais ce moyen ne vaut rien, s'écria-t-il tout à coup avec rage, cette
coquine d'Élisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la maison
que je suis jaloux."

Dans un autre conte fait au Casino, un mari s'était assuré de sa
mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme
un scellé la porte de sa femme et celle du galant.

Après tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort lui
semblait décidément le meilleur, et il songeait à s'en servir, lorsque
au détour d'une allée il rencontra cette femme qu'il eût voulu voir
morte.

Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe dans
l'église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid
philosophe, mais à laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petits
église dont on se sert aujourd'hui était la chapelle du château du sire
de Vergy. Cette idée obséda Mme de Rênal tout le temps qu'elle comptait
passer à prier dans cette église. Elle se figurait sans cesse son mari
tuant Julien à la chasse, comme par accident, et ensuite le soir lui
faisant manger son coeur.

"Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'écoutant.
Après ce quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je plus l'occasion
de lui parler. Ce n'est pas un être sage et dirigé par la raison. Je
pourrais alors, à l'aide de ma faible raison, prévoir ce qu'il fera ou
dira. Lui décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort
est dans mon habileté, dans l'art de diriger les idées de ce fantasque,
que sa colère rend aveugle, et empêche de voir la moitié des choses.
Grand Dieu! il me faut du talent, du sang-froid; où les prendre?"

Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et
voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre
annonçaient qu'il n'avait pas dormi.

Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans l'ouvrir,
regardait sa femme avec des yeux fous.

- Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui
prétend vous connaître et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise
comme je passais derrière le jardin du notaire. J'exige une chose de
vous, c'est que vous renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M.
Julien.

Mme de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant le moment,
pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir à le dire.

Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son mari. A la
fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien avait
deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel,"quel génie,
pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore sans
aucune expérience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas! alors
ses succès feront qu'il m'oubliera."

Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait la remit tout à
fait de son trouble.

Elle s'applaudit de sa démarche. "Je n'ai pas été indigne de Julien", se
dit-elle, avec une douce et intime volupté.

Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal examinait la seconde
lettre anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de mots imprimés
collés sur un papier tirant sur le bleu. "On se moque de moi de toutes
les façons", se disait M. de Rênal accablé de fatigue.

"Encore de nouvelles insultes à examiner, et toujours à cause de ma
femme!" Il fut sur le point de l'accabler des injures les plus
grossières, la perspective de l'héritage de Besançon l'arrêta à grande
peine. Dévoré du besoin de s'en prendre à quelque chose, il chiffonna le
papier de cette seconde lettre anonyme, et se mit à se promener à grands
pas, il avait besoin de s'éloigner de sa femme. Quelques instants après,
il revint auprès d'elle, et plus tranquille.

- Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien lui dit-elle
aussitôt; ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le
dédommagerez par quelques écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera
facilement à se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le
sous-préfet de Maugiron qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez
point de tort...

- Vous parlez là comme une sotte que vous êtes s'écria M. de Rênal d'une
voix terrible. Quel bon sens peut-on espérer d'une femme? Jamais vous ne
prêtez attention à ce qui est raisonnable, comment sauriez-vous quelque
chose? Votre nonchalance, votre paresse ne vous donnent d'activité que
pour la chasse aux papillons êtres faibles et que nous sommes malheureux
d'avoir dans nos familles...

Mme de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; il passait sa
colère, c'est le mot du pays.

- Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une femme outragée
dans son honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de plus précieux.

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