A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Le Rouge at Le Noir

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Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute cette pénible
conversation, de laquelle dépendait la possibilité de vivre encore sous
le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu'elle croyait les
plus propres à guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été
insensible à toutes les réflexions injurieuses qu'il lui avait
adressées, elle ne les écoutait pas, elle songeait alors à
Julien. "Sera-t-il content de moi?"

- Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même de
cadeaux, peut être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins
l'occasion du premier affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu
ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de
votre maison.

- Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? vous
faites bouillir du lait à bien des gens' dans Verrières.

- Il est vrai, on envie généralement l'état de prospérité où la sagesse
de votre administration a su placer vous, votre famille et la ville...
Eh bien! je vais engager Julien à vous demander un congé pour aller
passer un mois chez ce marchand de bois de la montagne, digne ami de ce
petit ouvrier.

- Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rênal avec assez de tranquillité. Ce
que j exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y
mettriez de la colère, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien
ce petit Monsieur est sur l'oeil.

- Ce jeune homme n'a point de tact, reprit Mme de Rênal, il peut être
savant, vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable
paysan. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé
d'épouser Élisa; c'était une fortune assurée; et cela sous prétexte que
quelquefois, en secret, elle fait des visites à M. Valenod.

- Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon démesurée, quoi,
Julien vous a dit cela?

- Non, pas précisément, il m'a toujours parlé de la vocation qui
l'appelle au saint ministère; mais, croyez-moi, la première vocation
pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez
entendre qu'il n'ignorait pas ces visites secrètes.

- Et moi, moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute sa
fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que
j'ignore... Comment! il y a eu quelque chose entre Élisa et Valenod?

- Hé! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rênal en
riant, et peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était dans le
temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas été fâché que l'on pensât
dans Verrières qu'il s'établissait entre lui et moi un petit amour tout
platonique.

- J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rênal se frappant la tête
avec fureur, et marchant de découvertes en découvertes, et vous ne m'en
avez rien dit?

- Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de vanité de
notre cher directeur? Où est la femme de la société à laquelle il n'a
pas adressé quelques lettres extrêmement spirituelles et même un peu
galantes?

- Il vous aurait écrit?

- Il écrit beaucoup.

- Montrez-moi ces lettres à l'instant, je l'ordonne, et M. de Rênal se
grandit de six pieds.

- Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait
presque jusqu'à la nonchalance, je vous les montrerai un jour quand vous
serez plus sage.

- A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal ivre de colère, et
cependant plus heureux qu'il ne l'avait été depuis douze heures.

- Me jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de
querelle avec le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?

- Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés; mais,
continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l'instant, où
sont-elles?

- Dans un tiroir de mon secrétaire; mais certes, je ne vous en donnerai
pas la clef.

- Je saurai le briser, s'écria-t-il, en courant vers la chambre de sa
femme.

Il brisa, en effet, avec un pal de fer un précieux secrétaire d'acajou
ronceux venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit,
quand il croyait y apercevoir quelque tache.

Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du colombier,
elle attachait le coin d'un mouchoir blanc à l'un des barreaux de fer de
la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes
aux yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. "Sans
doute, se disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie
ce signal heureux. "Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit
le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit
importun, un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver
jusqu'ici. Son oeil avide dévorait cette pente immense de verdure sombre
et unie comme un pré, que forme le sommet des arbres. "Comment n'a-t-il
pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie d'inventer quelque signal pour
me dire que son bonheur est égal au mien?" Elle ne descendit du
colombier, que quand elle eut peur que son mari ne vînt l'y chercher.

Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M.
Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d'émotion.

Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui laissaient la
possibilité de se faire entendre:

- J'en reviens toujours à mon idée, dit Mme de Rênal, il convient que
Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce n'est
après tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque
jour, croyant être poli, il m'adresse des compliments exagérés et de
mauvais goût, qu'il apprend par coeur dans quelque roman...

- Il n'en lit jamais, s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré.
Croyez-vous que je sois un maître de maison aveugle et qui ignore ce qui
se passe chez lui?

- Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les
invente, et c'est encore tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce
ton dans Verrières ... et sans aller si loin, dit Mme de Rênal avec
l'air dé faire une découverte, il aura parlé ainsi devant Élisa, c'est à
peu près comme s'il eût parlé devant M. Valenod.

- Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et l'appartement par un
des plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés, la lettre
anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même
papier.

"Enfin!..."pensa Mme de Rênal; elle se montra atterrée de cette
découverte et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot, alla
s'asseoir au loin sur le divan, au fond du salon.

La bataille était désormais gagnée; elle eut beaucoup à faire pour
empêcher M. de Rênal d'aller parler à l'auteur supposé de la lettre
anonyme.

- Comment ne sentez-vous pas que faire une scène, sans preuves
suffisantes, à M. Valenod, est la plus insigne des maladresses? Vous
êtes envié, monsieur, à qui la faute? à vos talents: votre sage
administration, vos bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai
apportée, et surtout l'héritage considérable que nous pouvons espérer de
ma bonne tante, héritage dont on exagère infiniment l'importance, ont
fait de vous le premier personnage de Verrières.

- Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant un peu.

- Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de la province
reprit avec empressement Mme de Rênal, si le roi était libre et pouvait
rendre justice à la naissance, vous figureriez sans doute à la chambre
des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que vous voulez
donner à l'envie un fait à commenter?

"Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout
Verrières, que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce
petit bourgeois, admis imprudemment peut-être à l'intimité d'un Rênal, a
trouvé le moyen de l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de
surprendre prouveraient que j'ai répondu à l'amour de M. Valenod, vous
devriez me tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais non pas lui
témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n'attendent qu'un
prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en 1816 vous
avez contribué à certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son
toit'...

- Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria M. de
Rênal, avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir, et je n'ai
pas été pair!...

- Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que je serai plus
riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'à
tous ces titres, je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans
l'affaire d'aujourd'hui. Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle
avec un dépit mal déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez ma
tante.

Ce mot fut dit avec bonheur. Il y avait une fermeté qui cherche à
s'environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant
l'habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur
tous les arguments, sa femme le laissait dire, il y avait encore de la
colère dans son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile
épuisèrent les forces d'un homme qui avait subi un accès de colère de
toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers
M. Valenod, Julien et même Elisa.

Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal fut sur le
point d'éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel de cet
homme qui pendant douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions
sont égoïstes. D'ailleurs elle attendait à chaque instant l'aveu de la
lettre anonyme qu'il avait reçue la veille, et cet aveu ne vint point.
Il manquait à la sûreté de Mme de Rênal de connaître les idées qu'on
avait pu suggérer à l'homme duquel son sort dépendait. Car, en province,
les maris sont maîtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de
ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa
femme, s'il ne lui donne pas d'argent, tombe à l'état d'ouvrière à
quinze sols par journée; et encore les bonnes âmes se font-elles un
scrupule de l'employer.

Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il est
tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité par une
suite de petites finesses. La vengeance du maître est terrible,
sanglante, mais militaire, généreuse, un coup de poignard finit tout.
C'est à coups de mépris public qu'un mari tue sa femme au XIXe siècle;
c'est en lui fermant tous les salons.

Le sentiment du danger fut vivement éveillé chez Mme de Rênal, à son
retour chez elle, elle fut choquée du désordre où elle trouva sa
chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été
brisées; plusieurs feuilles de parquet étaient soulevées. "Il eût été
sans pitié pour moi, se dit-elle! Gâter ainsi ce parquet en bois de
couleur, qu'il aime tant; quand un de ses enfants y entre avec des
souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilà gâté à jamais! La
vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu'elle
se faisait pour sa trop rapide victoire.

Un peu avant la cloche du dîner Julien rentra avec les enfants. Au
dessert, quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit
fort sèchement:

- Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine de jours à
Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez
partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent
pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous
corrigerez.

- Certainement, ajouta M. de Rênal, d'un ton fort aigre, je ne vous
accorderai pas plus d'une semaine.

Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément
tourmenté.

- Il ne s'est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son amie, pendant
un instant de solitude qu'ils eurent au salon.

Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le
matin.

- A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.

"Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les
porte à nous tromper!"

- Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui
dit-il avec quelque froideur, votre conduite d'aujourd'hui est
admirable; mais y a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce soir?
Cette maison est pavée d'ennemis; songez à la haine passionnée qu'Elisa
a pour moi.

- Cette haine ressemble beaucoup à de l'indifférence passionnée que vous
auriez pour moi.

- Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où je vous ai
plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à Elisa, d'un mot elle
peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma
chambre, bien armé...

- Quoi! pas même du courage, dit Mme de Rênal, avec toute la hauteur
d'une fille noble.

- Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement
Julien, c est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais,
ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous
suis attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous
avant cette cruelle absence.



CHAPITRE XXII

FAÇONS D'AGIR EN 1830


La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée.
R. P. MAMAGRIDA



A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme
de Rênal. "Je l'aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse,
elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal! Elle s'en tire comme un
diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a
dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée, parce que M.
de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation à laquelle j'ai
l'honneur d'appartenir, je ne suis qu'un sot."

M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les plus
considérés du pays lui avaient offerts à l'envi lorsque sa destitution
le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il avait louées étaient
encombrées par ses livres. Julien, voulant montrer à Verrières ce que
c'était qu'un prêtre, alla prendre chez son père une douzaine de
planches de sapin, qu'il porta lui même sur le dos tout lé long de la
grande rue. Il emprunta des outils à un ancien camarade, et eut bientôt
bâti une sorte de bibliothèque dans laquelle il rangea les livres de M.
Chélan.

- Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard
pleurant de joie; voilà qui rachète bien l'enfantillage de ce brillant
uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.

M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Personne ne
soupçonna ce qui s'était passé. Le troisième jour après son arrivée,
Julien vit monter jusque dans sa chambre un non moindre personnage que
M. le sous-préfet de Maugiron. Cc ne tut qu'après doux grandes heures de
bavardage insipide et de grandes jérémiades sur la méchanceté des
hommes, sur le peu de probité des gens chargés de l'administration des
deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc., que
Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà sur le
palier de l'escalier, et le pauvre précepteur à demi disgracié
reconduisait avec le respect convenable le futur préfet de quelque
heureux département, quand il plut à celui-ci de s'occuper de la fortune
de Julien, de louer sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc.
Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne
lui proposa de quitter M. de Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui
avait des enfants à éduquer, et qui, comme le roi Philippe',
remercierait le ciel, non pas tant de les lui avoir donnés que de les
avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur
jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de mois
en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier,
et toujours d'avance.

C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la
parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout longue comme un
mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien
nettement. On y eût trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal, de la
vénération pour le public de Verrières et de la reconnaissance pour
l'illustre sous-préfet. Ce sous-préfet étonné de trouver plus jésuite
que lui essaya vainement d'obtenir quelque chose de précis. Julien,
enchanté, saisit l'occasion de s'exercer, et recommença sa réponse en
d'autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d'une
séance où la Chambre a l'air de vouloir se réveiller, n'a moins dit en
plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit à rire
comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique, il écrivit une
lettre de neuf pages à M. de Rênal, dans laquelle il lui rendait compte
de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. "Ce
coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre!
Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil à Verrières l'effet de sa
lettre anonyme."

Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qui, à six heures
du matin, par un beau jour d'automne, débouche dans une plaine abondante
en gibier, sortit pour aller demander conseil à M. Chélan. Mais avant
d'arriver chez le bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des
jouissances, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que
son coeur était déchiré; un pauvre garçon comme lui se devait tout
entier à la vocation que le ciel avait placée dans son coeur, mais la
vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement à
la vigne du Seigneur, et n'être pas tout à fait indigne de tant de
savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au
séminaire de Besançon deux années bien dispendieuses, il devenait donc
indispensable et l'on pouvait dire que c'était en quelque sorte un
devoir de faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un
traitement de huit cents francs payés par quartier qu'avec six cents
francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre côté, le ciel, en le
plaçant auprès des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux
un attachement spécial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'était
pas à propos d'abandonner cette éducation pour une autre...

Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence
qui a remplacé la rapidité d'action de l'Empire, qu'il finit par
s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles.

En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le
cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner pour
le même jour.

Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement
auparavant il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups
de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le
dîner ne fût indiqué que pour une heure Julien trouva plus respectueux
de se présenter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le
directeur du dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu d'une
foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme quantité de
cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête, sa
pipe immense ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d'or croisées
en tous sens sur sa poitrine et tout cet appareil d'un financier de
province, qui se croit homme à bonnes fortunes, n'imposaient point à
Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bâton qu'il lui devait.

Il demanda l'honneur d'être présenté à Mme Valenod; elle était à sa
toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage
d'assister à celle de M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez
Mme Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette
dame, l'une des plus considérables de Verrières, avait une grosse figure
d'homme, à laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cérémonie.
Elle y déploya tout le pathos maternel.

Julien pensait à Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait guère
susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les
contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à l'attendrissement.
Cette disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur
du dépôt. On la lui fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on
lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque
chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques,
tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mépris.

Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes,
l'officier de gendarmerie, et deux ou trois autres fonctionnaires
publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques
libéraux riches. On annonça le dîner. Julien, déjà fort mal disposé,
vint à penser que de l'autre côté du mur de la salle à manger, se
trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on
avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont
on voulait l'étourdir.

"Ils ont faim peut-être en ce moment", se dit-il à lui-même; sa gorge se
serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien
pis un quart d'heure après, on entendant de loin en loin quelques
accents d une chanson populaire et, il faut l'avouer, un peu ignoble,
que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en
grande livrée, qui disparut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans
ce moment, un valet offrait à Julien du vin du Rhin, dans un verre vert,
et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf
francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit à
M. Valenod:

- On ne chante plus cette vilaine chanson.

- Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait
imposer silence aux gueux.

Ce mot fut trop fort pour Julien, il avait les manières, mais non pas
encore le coeur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent
exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.

Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument
impossible de faire honneur au vin du Rhin. "L'empêcher de chanter! se
disait-il à lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres."

Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le
percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste.
Pendant le tapage du refrain, chanté en choeur: "Voilà donc, se disait
la conscience de Julien, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et
tu n'en jouiras qu'à cette condition et en pareille compagnie! Tu auras
peut-être une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant
que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le pauvre
prisonnier; tu donneras à dîner avec l'argent que tu auras volé sur sa
misérable pitance, et pendant ton dîner il sera encore plus malheureux!
_ O Napoléon! qu'il était doux de ton temps de monter à la fortune par
les dangers d'une bataille; mais augmenter lâchement la douleur du
misérable!"

J'avoue que la faiblesse, dont Julien fait preuve dans ce monologue, me
donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d être le collègue de
ces conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la
manière d'être d'un grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher
la plus petite égratignure.

Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas pour rêver et
ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne compagnie.

Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de
l'académie de Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un
bout de la table à l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait
généralement de ses progrès étonnants dans l'étude du Nouveau Testament
était vrai.

Un silence profond s'établit tout à coup; un Nouveau Testament latin se
rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux
académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au
hasard. Il récita: sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré
avec toute la bruyante énergie de la tin d'un dîner. Julien regardait la
figure enluminée des dames; plusieurs n'étaient pas mal. Il avait
distingué la femme du percepteur beau chanteur.

- J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces dames,
dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des deux
académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de
répondre en suivant le texte latin, j'essayerai de le traduire
impromptu.

Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.

Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères d'enfants
susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement
convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine politique,
jamais M. de Rênal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens
qui ne connaissaient Julien que de réputation et pour lavoir vu à cheval
le jour de l'entrée du roi de *** étaient ses plus bruyants
admirateurs. "Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter ce style
biblique, auquel ils ne comprennent rien?" pensait-il. Mais au contraire
ce style les amusait par son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien se
lassa.

Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre
de la nouvelle théologie de Ligorio qu'il avait à apprendre pour le
réciter le lendemain à M. Chélan. "Car mon métier, ajouta-t-il
agréablement est de faire réciter des leçons et d'en réciter moi-même."

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