Le Rouge at Le Noir
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On rit beaucoup, on admira, tel est l'esprit à l'usage de Verrières.
Julien était déjà debout tout le monde se leva malgré le décorum; tel
est l'empire du génie. Mme Valenod le retint encore un quart d'heure: il
fallait bien qu'il entendît les enfants réciter leur catéchisme, ils
firent les plus drôles de contusions, dont lui seul s'aperçut. Il n'eut
garde de les relever. "Quelle ignorance des premiers principes de la
religion", pensait-il! Il saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper,
mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.
- Cet auteur est bien immoral, dit Julien à Mme Valenod, certaine fable,
sur messire Jean Chouart, ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de
plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.
Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations à dîner. "Ce
jeune homme fait honneur au département", s'écriaient tous à la fois les
convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'à parler d'une pension votée
sur les fonds communaux, pour le mettre à même de continuer ses études à
Paris.
Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à manger,
Julien avait gagné lestement la porte cochère. "Ah! canaille! canaille!"
s'écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant
le plaisir de respirer l'air frais.
Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant
longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la
supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes les politesses
qu'on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s'empêcher de sentir
l'extrême différence. "Oublions même, se disait-il en s'en allant, qu'il
s'agit d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on empêche de
chanter! Jamais M. de Rênal s'avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix de
chaque bouteille de vin qu'il leur présente? Et ce M. Valenod, dans
l'énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut
parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente,
sans dire ta maison, ton domaine."
Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait
de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui
avait cassé un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines; et ce
domestique avait répondu avec la dernière insolence.
"Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitié de tout
ce qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour,
je me trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils
m'inspirent."
Il fallut cependant, d'après les ordres de Mme de Rênal, assister à
plusieurs dîners du même genre, Julien fut à la mode, on lui pardonnait
son habit de garde d'honneur, ou plutôt cette imprudence était la cause
véritable de ses succès. Bientôt il ne fut plus question dans Verrières
que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune
homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient
avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d'années tyrannisait la
ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient à s'en plaindre; mais
après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le
père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il
avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme
que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, à l'envie pour ses
chevaux normands, pour ses chaînes d'or, pour ses habits venus de Paris,
pour toute sa prospérité actuelle.
Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un
honnête homme; il était géomètre, s'appelait Gros, et passait pour
jacobin. Julien, s'étant voué à ne jamais dire que des choses qui lui
semblaient fausses à lui-même, fut obligé de s'en tenir au soupçon à
l'égard de M. Gros. Il recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On
lui conseillait de voir souvent son père, il se conformait à cette
triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez bien sa réputation,
lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux
mains qui lui fermaient les yeux.
C'était Mme de Rênal, qui avait fait un voyage à la ville, et qui,
montant les escaliers quatre à quatre, et laissant ses enfants occupés
d'un lapin favori qui était du voyage, était parvenue à la chambre de
Julien un instant avant eux. Ce moment fut délicieux, mais bien court:
Mme de Rênal avait disparu quand les enfants arrivèrent avec le lapin,
qu'ils voulaient montrer à leur ami. Julien fit bon accueil à tous même
au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille, il sentit qu'il aimait
ces enfants qu'il se plaisait à jaser avec eux. Il était étonné de là
douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs
petites façons, il avait besoin de laver son imagination de toutes les
façons d'agir vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu
desquelles il respirait à Verrières. C était toujours la crainte de
manquer, c'étaient toujours le luxe et la misère se prenant aux cheveux.
Les gens chez qui il dînait, à propos de leur rôti faisaient des
confidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour qui les
entendait.
- Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers disait-il à Mme de
Rênal. Et il lui racontait tous les dîners qu'il avait subis.
- Vous êtes donc à la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au
rouge que Mme Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois
qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre
coeur, ajoutait-elle.
Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique gênante en
apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres
enfants ne savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les
domestiques n'avaient pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux
cents francs de plus, pour éduquer les petits Valenod.
Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande
maladie, demanda tout à coup à sa mère combien valaient son couvert
d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.
- Pourquoi cela?
- Je veux les vendre pour en donner le prix à M. Julien, et qu'il ne
soit pas dupe en restant avec nous.
Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout à fait,
pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui
expliquait qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe, qui, employé
dans ce sens, était une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir
qu'il faisait à Mme de Rênal, il chercha à expliquer par des exemples
pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'était qu'être dupe.
- Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de
laisser tomber son fromage, que prend le renard qui était un flatteur.
Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne
pouvait guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.
Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure sévère et
mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie que sa présence
chassait. Mme de Rênal pâlit; elle se sentait hors d'état de rien nier.
Julien saisit la parole et, parlant très haut, se mit à raconter à M. le
maire le trait du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il
était sûr que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal
fronçait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention
de ce métal disait-il, est toujours une préface à quelque mandat tiré
sur ma bourse.
Mais ici il y avait plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation de
soupçons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'était
pas fait pour arranger les choses, auprès d'un homme dominé par une
vanité aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière
remplie de grâce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées
nouvelles à ses élèves:
- Oui! oui! je le sais, il me rend odieux à mes enfants; il lui est bien
aisé d'être pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond suis le
maître. Tout tend dans ce siècle à jeter de l'odieux sur l'autorité
légitime. Pauvre France!
Mme de Rênal ne s'arrêta point à examiner les nuances de l'accueil que
lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilité de passer
douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes à faire à la
ville, et déclara qu'elle voulait absolument aller dîner au cabaret;
quoi que pût dire ou faire son mari, elle tint à son idée. Les enfants
étaient ravis de ce seul mot cabaret, que prononce avec tant de plaisir
la pruderie moderne.
M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de nouveautés où
elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que
le matin, il était convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de
Julien. A la vérité, personne ne lui avait encore laissé soupçonner la
partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait redits à M. le
maire avaient trait uniquement à savoir si Julien resterait chez lui
avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par
M. le directeur du dépôt.
Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui battit froid
Cette conduite n'était pas sans habileté, il y a peu d'étourderie en
province: les sensations y sont si rares, qu'on les coule à fond.
M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris. un faraud:
c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son existence
triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il
régnait, pour ainsi dire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal,
mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mêlant dé tout, sans
cesse allant, écrivant, parlant, oubliant les humiliations, n'ayant
aucune prétention personnelle il avait fini par balancer le crédit de
son maire, aux yeux du pouvoir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en
quelque sorte aux épiciers du pays: Donnez-moi les deux plus sots
d'entre vous; aux gens de loi: Indiquez-moi les deux plus ignares; aux
officiers de santé: Désignez-moi les deux plus charlatans. Quand il
avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il leur avait
dit: Régnons ensemble.
Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rênal. La grossièreté du
Valenod n'était offensée de rien, pas même des démentis que le petit
abbé Maslon ne lui épargnait pas en public.
Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se
rassurer, par de petites insolences de détail contre les grosses vérités
qu'il sentait bien que tout lé monde était en droit de lui adresser. Son
activité avait redoublé depuis les craintes que lui avait laissées la
visite de M. Appert; il avait fait trois voyages à Besançon; il écrivait
plusieurs lettres chaque courrier; il en envoyait d'autres par des
inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la nuit. Il avait eu tort
peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan; car cette démarche
vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne
naissance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs ce service
rendu l'avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de
Frilair, et il en recevait d'étranges commissions. Sa politique en était
à ce point, lorsqu'il céda au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour
surcroît d'embarras sa femme lui déclara qu'elle voulait avoir Julien
chez elle; sa vanité s'en était coiffée.
Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive avec son
ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adresserait des paroles
dures, ce qui lui était assez égal; mais il pouvait écrire à Besançon et
même à Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à
Verrières, et prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa à se
rapprocher des libéraux: c'est pour cela que plusieurs étaient invités
au dîner où Julien récita. Il aurait été puissamment soutenu contre le
maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop évident
que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de cette
politique fort bien devinée par Mme de Rênal, avait été fait à Julien,
pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique à l'autre,
et peu à peu les avait entraînés au COURS DE LA FIDÉLITÉ, où ils
passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu'à Vergy.
Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive avec
son ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui. Ce
jour-là ce système réussit, mais augmenta l'humeur du maire.
Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent
peut avoir de plus âpre et de plus mesquin n'ont mis un homme dans un
plus piètre état que celui où se trouvait M. de Rênal, en entrant au
cabaret. Jamais au contraire ses enfants n'avaient été plus joyeux et
plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.
- Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir! dit-il en
entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.
Pour toute réponse, sa femme le prit à part, et lui exprima la nécessité
d'éloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui
avaient rendu l'aisance et la fermeté nécessaires pour suivre le plan de
conduite qu'elle méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de
troubler de fond en comble le pauvre maire de Verrières, c'est qu'il
savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son
attachement pour l'espèce. M. Valenod était généreux comme un voleur, et
lui, il s'était conduit d'une manière plus prudente que brillante dans
les cinq ou dix dernières quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour
la congrégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sacrement,
etc., etc., etc.
Parmi les hobereaux de Verrières et des environs adroitement classés sur
le registre des frères collecteurs d'après le montant de leurs
offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la
dernière ligne. En vain disait-il que lui ne gagnait rien. Le clergé ne
badine pas sur cet article.
CHAPITRE XXIII
CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE
Il piacere di alzar la testa tutto l'anno, è ben pagato da certi quarti
d'ora che bisogna passar.
CASTI.
Mais laissons ce petit homme à ses petites craintes pourquoi a-t-il pris
dans sa maison un homme de coeur tandis qu'il lui fallait l'âme d'un
valet? Que ne sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe
siècle est que, quand un être puissant et noble rencontre un homme de
coeur, il le tue, l'exile, l'emprisonne ou l'humilie tellement, que
l'autre a la sottise d'en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n'est
pas encore l'homme de coeur qui souffre. Le grand malheur des petites
villes de France et des gouvernements par élections comme celui de New
York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde des êtres
comme M. de Rênal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces
hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans
un pays qui a la charte. Un homme doué d'une âme noble, généreuse, et
qui eût été votre ami, mais qui habite à cent lieues, juge de vous par
l'opinion publique de votre ville, laquelle est faite par les sots que
le hasard a fait naître nobles, riches et modérés. Malheur à qui se
distingue.
Aussitôt après le dîner, on repartit pour Vergy; mais, dès le
surlendemain, Julien vit revenir toute la famille à Verrières.
Une heure ne s'était pas écoulée, qu'à son grand étonnement, il
découvrit que Mme de Rênal lui faisait mystère de quelque chose. Elle
interrompait ses conversations avec son mari dès qu'il paraissait et
semblait presque désirer qu'il s'éloignât. Julien né se fit pas donner
deux fois cet avis. Il devint froid et réservé; Mme de Rênal s'en
aperçut et ne chercha pas d'explication. "Va-t-elle me donner un
successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime avec moi! Mais on
dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les
rois, jamais plus de prévenances qu'au ministre qui, en rentrant chez
lui, va trouver sa lettre de disgrâce."
Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement à
son approche, il était souvent question d'une grande maison appartenant
à la commune de Verrières, vieille, mais vaste et commode, et située
vis-à-vis l'église, dans l'endroit le plus marchand de la ville. "Que
peut-il y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant?" se
disait Julien. Dans son chagrin, il se répétait ces jolis vers de
François Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un
mois que Mme de Rênal les lui avait appris. Alors, par combien de
serments, par combien de caresses chacun de ces vers n'était-il pas
démenti!
souvent femme varie
Bien fol qui s'y fie.
M. de Rênal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se décida en deux
heures, il paraissait fort tourmenté. Au retour, il jeta un gros paquet
couvert de papier gris sur la table.
Une heure après, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il
le suivit avec empressement. "Je vais savoir le secret au premier coin de
rue."
Il attendait, impatient, derrière l'afficheur, qui, avec son gros
pinceau, barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place,
que la curiosité de Julien y vit l'annonce fort détaillée de la location
aux enchères publiques de cette grande et vieille maison, dont le nom
revenait si souvent dans les conversations de M. de Rênal avec sa femme.
L'adjudication du bail était annoncée pour le lendemain à deux heures en
la salle de la commune, à l'extinction du troisième feu. Julien fut fort
désappointé; il trouvait bien le délai un peu court: comment tous les
concurrents auraient-ils le temps d'être avertis? Mais du reste, cette
affiche, qui était datée de quinze jours auparavant et qu'il relut tout
entière en trois endroits différents, ne lui apprenait rien.
Il alla visiter la maison à louer. Le portier, ne le voyant pas
approcher, disait mystérieusement à un voisin:
- Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois
cents francs, et comme le maire regimbait, il a été mandé à l'évêché par
M. le grand vicaire de Frilair.
L'arrivée de Julien eut l'air de déranger beaucoup les deux amis qui
n'ajoutèrent plus un mot.
Julien né manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une
salle mal éclairée; mais tout le monde se toisait d'une façon
singulière. Tous les yeux étaient fixés sur une table, où Julien
aperçut, dans un plat d'étain, trois petits bouts de bougie allumés.
L'huissier criait: Trois cents francs, messieurs!
- Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, à voix basse, à son
voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut plus de huit cents;
je veux couvrir cette enchère.
- C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu à te mettre à dos M. Maslon,
M. Valenod, l'évêque, son terrible grand vicaire de Frilair, et toute la
clique.
- Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.
- Vilaine bête! répliqua son voisin. Et voilà justement un espion du
maire, ajouta-t-il, en montrant Julien.
Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux
Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention à lui. Leur sang-froid
lui rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'éteignit,
et la voix traînante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à
M. de Saint-Giraud, chef de bureau à la préfecture de ***, et pour trois
cent trente francs.
Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commencèrent.
- Voilà trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut à la commune,
disait l'un.
- Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Grogeot, il la
sentira passer.
- Quelle infamie! disait un gros homme à la gauche de Julien: une maison
dont j aurais donné, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et
j'aurais fait un bon marché.
- Bah! lui répondait un jeune fabricant libéral, M. de Saint-Giraud
n'est-il pas de la congrégation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des
bourses? Le pauvre homme! Il faut que la commune de Verrières lui fasse
un supplément de traitement de cinq cents francs, voilà tout.
- Et dire que le maire n'a pas pu l'empêcher! remarquait un troisième.
Car il est ultra, lui, à la bonne heure; mais il ne vole pas.
- Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela
entre dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de
l'an. Mais voilà ce petit Sorel; allons-nous-en.
Julien rentra de très mauvaise humeur; il trouva Mme de Rênal fort
triste.
- Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.
- Oui, madame, où j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le
maire.
- S'il m'avait cru, il eût fait un voyage.
A ce moment, M. de Rênal parut; if était fort sombre. Le dîner se passa
sans mot dire. M. de Rênal ordonna à Julien de suivre les enfants à
Vergy; le voyage fut triste. Mme de Rênal consolait son mari:
- Vous devriez y être accoutumé, mon ami.
Le soir, on était assis en silence, autour du foyer domestique; le bruit
du hêtre enflammé était la seule distraction. C'était un des moments de
tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies. Un des
enfants s'écria joyeusement:
- On sonne! on sonne!
- Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous
prétexte de remerciement, s'écria le maire, je lui dirai son fait, c'est
trop fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui
suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont
s'emparer de cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq?
Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment. à la
suite du domestique.
- Monsieur le maire, je suis il signor Geronimo. Voici une lettre que M.
le chevalier de Beauvaisis, attaché à l'ambassade de Naples, m'a remise
pour vous à mon départ; il n'y a que neuf jours, ajouta le signor
Geronimo, d'un air gai, en regardant Mme de Rênal. Le signor de
Beauvaisis, votre cousin, et mon bon ami, madame, dit que vous savez
l'italien.
La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirée en une soirée
fort gaie. Mme de Rênal voulut absolument lui donner à souper. Elle mit
toute sa maison en mouvement; elle voulait à tout prix distraire Julien
de la qualification d'espion que, deux fois dans cette journée, il avait
entendu retentir à son oreille. Le signor Geronimo était un chanteur
célèbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort gai, qualités qui,
en France, ne sont guère plus compatibles. Il chanta après souper un
petit duettino avec Mme de Rênal. Il fit des contes charmants. A une
heure du matin, les enfants se récrièrent, quand Julien leur proposa
d'aller se coucher.
- Encore cette histoire, dit l'aîné.
- C'est la mienne, Signorino, reprit il signor Geronimo. Il y a huit
ans, j'étais comme vous un jeune élève du conservatoire de Naples,
j'entends j'avais votre âge; mais je n'avais pas l'honneur d'être le
fils de l'illustre maire de la jolie ville de Verrières.
Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa femme.
Le signor Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son
accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le signor Zingarelli
était un maître excessivement sévère. Il n'est pas aimé au
conservatoire; mais il veut qu'on agisse toujours comme si on l'aimait.
Je sortais le plus souvent que je pouvais; j'allais au petit théâtre de
San Carlino, où j'entendais une musique des dieux: mais, ô ciel! comment
faire pour réunir les huit sous que coûte l'entrée du parterre? Somme
énorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire. Le
signor Giovannone, directeur de San Carlino, m'entendit chanter. J'avais
seize ans: a Cet enfant il est un trésor", dit-il.
- Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.
- Et combien me donnerez-vous?
- Quarante ducats par mois.
Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts.
- Mais comment, dis-je à Giovannone, obtenir que le sévère Zingarelli me
laisse sortir?
- Lascia fare a me.
- Laissez faire à moi! s'écria l'aîné des enfants.
- Justement, mon jeune seigneur. Le signor Giovannone il me dit: Caro,
d'abord un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats.
Jamais je n'avais vu tant d'argent. Ensuite il me dit ce que je dois
faire.
"Le lendemain, je demande une audience au terrible signor Zingarelli'.
Son vieux valet de chambre me fait entrer.
- Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.
- Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai
du conservatoire en passant pardessus la grille de fer. Je vais
redoubler d'application.
- Si je ne craignais pas de gâter la plus belle voix de basse que j'aie
jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et à l'eau pour quinze
jours, polisson.
- Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école, credete a
me. Mais je vous demande une grâce; si quelqu'un vient me demander pour
chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez pas.
- Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi?
Est-ce que je permettrai Jamais que tu quittes le conservatoire? Est-ce
que tu veux te moquer de moi? Décampe, décampe, dit-il, en cherchant à
me donner un coup de pied au c..., ou gare le pain sec et la prison.
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