Le Rouge at Le Noir
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Stendhal >> Le Rouge at Le Noir
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Une heure après, le signor Giovannone arrive chez le directeur:
- Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi
Geronimo. Qu'il chante à mon théâtre, et cet hiver je marie ma fille.
- Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux
pas; tu ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il
ne voudra quitter le conservatoire, il vient de me le jurer.
- Si ce n'est que de sa volonté qu'il s'agit, dit gravement Giovannone,
en tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.
Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette:
- Qu'on chasse Geronimo du conservatoire, cria-t-il bouillant de colère.
On me chassa donc, moi riant aux éclats. Le même soir, je chantai l'air
del Moltiplico. Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts,
les objets dont il aura besoin dans son ménage, et il s'embrouille à
chaque instant dans ce calcul.
- Ah! veuillez, Monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rênal.
Geronimo chanta, et tout le monde pleurait à force de rire. Il signor
Geronimo n'alla se coucher qu'à deux heures du matin, laissant cette
famille enchantée de ses bonnes manières, de sa complaisance et de sa
gaieté.
Le lendemain, M. et Mme de Rênal lui remirent les lettres dont il avait
besoin à la cour de France.
"Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà il signor Geronimo qui
va à Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le
savoir-faire du directeur de San Carlino, sa voix divine n'eût peut-être
été connue et admirée que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux
être un Geronimo qu'un Rênal. Il n'est pas si honoré dans la société,
mais il n'a pas le chagrin de faire des adjudications comme celle
d'aujourd'hui, et sa vie est gaie."
Une chose étonnait Julien: les semaines solitaires passées à Verrières,
dans la maison de M. de Rênal avaient été pour lui une époque de
bonheur. Il n'avait rencontré le dégoût et les tristes pensées qu'aux
dîners qu'on lui avait donnés dans cette maison solitaire, ne pouvait-il
pas lire, écrire, réfléchir, sans être troublé? A chaque instant, il
n'était pas tiré de ses rêveries brillantes par la cruelle nécessité
d'étudier les mouvements d'une âme basse, et encore afin de la tromper
par des démarches ou des mots hypocrites.
"Le bonheur serait-il si près de moi?... La dépense d'une telle vie est
peu de chose, je puis à mon choix épouser Mlle Élisa, ou me faire
l'associé de Fouqué... Mais le voyageur qui vient de gravir une montagne
rapide s'assied au sommet. et trouve un plaisir parfait à se reposer.
Serait-il heureux, si on le forçait à se reposer toujours?"
L'esprit de Mme de Rênal était arrivé à des pensées fatales. Malgré ses
résolutions, elle avait avoué à Julien toute l'affaire de
l'adjudication. "Il me fera donc oublier tous mes serments,
pensait-elle!"
Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle de son mari, si
elle l'eût vu en péril. C'était une de ces âmes nobles et romanesques,
pour qui apercevoir la possibilité d'une action généreuse, et ne pas la
faire, est la source d'un remords presque égal à celui du crime commis.
Toutefois il y avait des jours funestes où elle ne pouvait chasser
l'image de l'excès de bonheur qu'elle goûterait, si, devenant veuve tout
à coup, elle pouvait épouser Julien.
Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa justice
sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu'épousant Julien, il
fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui étaient si chers. Elle se
voyait vivant à Paris, continuant à donner à ses fils cette éducation
qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien,
tous étaient parfaitement heureux.
Étrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siècle! L'ennui de la
vie matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand l'amour a précédé le
mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amène bientôt chez les
gens assez riches pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les
jouissances tranquilles. Et ce n'est que les âmes sèches, parmi les
femmes, qu'il ne prédispose pas à l'amour.
La réflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rênal mais on ne
l'excusait pas à Verrières, et toute la ville, sans qu'elle s'en doutât,
n'était occupée que du scandale de ses amours. A cause de cette grande
affaire, cet automne-là on s'y ennuya moins que de coutume.
L'automne, une partie de l'hiver passèrent bien vite. Il fallut quitter
les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait à
s'indigner de ce que ses anathèmes faisaient si peu d'impression sur M.
de Rênal. En moins de huit jours, des personnes graves qui se
dédommagent de leur sérieux habituel par le plaisir de remplir ces
sortes de missions, lui donnèrent les soupçons les plus cruels, mais en
se servant des termes les plus mesurés.
M. Valenod qui jouait serré avait placé Élisa dans une famille noble et
fort considérée où il y avait cinq femmes. Élisa craignant, disait-elle
de ne pas trouver de place pendant l'hiver, n'avait demandé à cette
famille que les deux tiers à peu près de ce qu'elle recevait chez M. le
maire. D'elle-même, cette fille avait eu l'excellente idée d'aller se
confesser à l'ancien curé Chélan et en même temps au nouveau, afin de
leur raconter à tous les deux le détail des amours de Julien.
Le lendemain de son arrivée, dès six heures du matin l'abbé Chélan fit
appeler Julien:
- Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie et au besoin je vous
ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous trois jours vous partiez
pour le séminaire de Besançon ou pour la demeure de votre ami Fouqué qui
est toujours disposé à vous faire un sort magnifique. J'ai tout prévu,
tout arrangé, mais il faut partir et ne pas revenir d'un an à Verrières.
Julien ne répondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer
offensé des soins que M. Chélan, qui après tout n'était pas son père,
avait pris pour lui.
- Demain à pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il
enfin au curé.
M. Chélan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme,
parla beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et la physionomie la plus
humble, Julien n'ouvrit pas la bouche.
Il sortit enfin, et courut prévenir Mme de Rênal, qu'il trouva au
désespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise. La
faiblesse naturelle de son caractère s'appuyant sur la perspective de
l'héritage de Besançon, l'avait décidé à la considérer comme
parfaitement innocente. Il venait de lui avouer l'étrange état dans
lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières. Le public avait
tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que faire?
Mme de Rênal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les
offres de M. Valenod, et rester à Verrières. Mais ce n'était plus cette
femme simple et timide de l'année précédente; sa fatale passion, ses
remords l'avaient éclairée. Elle eut bientôt la douleur de se prouver à
elle-même, tout en écoutant son mari, qu'une séparation au moins
momentanée était devenue indispensable. "Loin de moi Julien va retomber
dans ses projets d'ambition si naturels quand on n'a rien. Et moi grand
Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon bonheur! Il
m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimé, il aimera. Ah!
malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je n'ai
pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m'ôte le jugement. Il ne
tenait qu'à moi de gagner Élisa à force d argent, rien ne m'était plus
facile. Je n'ai pas pris la peine de réfléchir un moment, les folles
imaginations de l'amour absorbaient tout mon temps. Je péris."
Julien fut frappé d une chose: en apprenant la terrible nouvelle du
départ à Mme de Rênal, il ne trouva aucune objection égoïste. Elle
faisait évidemment des efforts pour ne pas pleurer.
- Nous avons besoin de fermeté, mon ami.
Elle coupa une mèche de ses cheveux.
- Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle mais si je meurs,
promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de près, tâche
d'en faire d'honnêtes gens. S'il y a une nouvelle révolution, tous les
nobles seront égorgés, leur père s'émigrera peut-être à cause de ce
paysan tué sur un toit. Veille sur la famille... Donne-moi ta main.
Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice
fait, j'espère qu'en public j'aurai le courage de penser à ma
réputation.
Julien s'attendait à du désespoir. La simplicité de ces adieux le
toucha.
- Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent;
vous le voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ, je
reviendrai vous voir de nuit.
L'existence de Mme de Rênal fut changée. Julien l'aimait donc bien,
puisque de lui-même il avait trouvé l'idée de la revoir! Son affreuse
douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle eût
éprouvés de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son
ami ôtait à ces derniers moments tout ce qu'ils avaient de déchirant.
Dès cet instant, la conduite, comme la physionomie de Mme de Rênal fut
noble, ferme et parfaitement convenable.
M. de Rênal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla enfin à sa
femme de la lettre anonyme reçue deux mois auparavant.
- Je veux la porter au Casino, montrer à tous qu'elle est de cet infâme
Valenod, que j'ai pris à la besace, pour en faire un des plus riches
bourgeois de Verrières, Je lui en ferai honte publiquement, et puis me
battrai avec lui. Ceci est trop fort.
"Je pourrais être veuve, grand Dieu!" pensa Mme de Rênal. Mais presque au
même instant, elle se dit: "Si je n'empêche pas ce duel, comme
certainement je le puis, je serai la meurtrière de mon mari"
Jamais elle n'avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse. En moins de
deux heures elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouvées par
lui, qu'il fallait marquer plus d'amitié que jamais à M. Valenod, et
même reprendre Élisa dans la maison. Mme de Rênal eut besoin de courage
pour se décider à revoir cette fille cause de tous ses malheurs. Mais
cette idée venait de Julien.
Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la voie. M. de Rênal
arriva tout seul à l'idée financièrement bien pénible, que ce qu'il y
aurait de plus désagréable pour lui, ce serait que Julien au milieu de
l'effervescence et des propos de tout Verrières, y restât comme
précepteur des enfants de M. Valenod. L'intérêt évident de Julien était
d'accepter les offres du directeur du dépôt de mendicité. Il importait
au contraire à la gloire de M. de Rênal, que Julien quittât Verrières
pour entrer au séminaire de Besançon ou à celui de Dijon. Mais comment
l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il?
M. de Rênal voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était plus au
désespoir que sa femme. Pour elle, après cet entretien, elle était dans
la position d'un homme de coeur qui, las de la vie, a pris une dose de
stramonium; il n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte
plus d intérêt à rien. Ainsi il arriva à Louis X mourant de dire: Quand
j'étais roi. Parole admirable!
Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut une lettre anonyme.
Celle-ci était du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers
applicables à sa position s'y voyaient à chaque ligne. C'était l'ouvrage
de quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena à la pensée de se
battre avec M. Valenod. Bientôt son courage alla jusqu'aux idées
d'exécution immédiate. Il sortit seul, et alla chez l'armurier prendre
des pistolets qu'il fit charger.
"Au fait, se disait-il, l'administration sévère de l'empereur Napoléon
reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries à me
reprocher. J'ai tout au plus fermé les yeux; mais j'ai de bonnes lettres
dans mon bureau qui m'y autorisent. >>
Mme de Rênal fut effrayée de la colère froide de son mari, elle lui
rappelait la fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de peine à
repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui
parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le décidait. Enfin elle
parvint à transformer le courage de donner un soufflet à M. Valenod en
celui d'offrir six cents francs à Julien, pour une année de sa pension
dans un séminaire. M. de Rênal maudissant mille fois le jour où il avait
eu la fatale idée de prendre un précepteur chez lui, oublia la lettre
anonyme.
Il se consola un peu par une idée, qu'il ne dit pas à sa femme: avec de
l'adresse et en se prévalant des idées romanesques du jeune homme, il
espérait l'engager, pour une somme moindre, à refuser les offres de M.
Valenod.
Mme de Rênal eut bien plus de peine à prouver à Julien que, faisant aux
convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs
que lui offrait publiquement le directeur du dépôt, il pouvait sans
honte accepter un dédommagement.
- Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, même pour un instant,
le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutumé à la vie
élégante, la grossièreté de ces gens-là me tuerait.
La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la volonté de Julien.
Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un prêt la
somme offerte par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet
portant remboursement dans cinq ans avec intérêts.
Mme de Rênal avait toujours quelques milliers de francs cachés dans la
petite grotte de la montagne.
Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refusée
avec colère.
- Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours
abominable?
Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heureux au moment
fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort
pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux
yeux. Julien lui ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne
trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour
exalter sa conduite. Notre héros avait cinq louis d'économies et
comptait demander une pareille somme à Fouqué.
Il était fort ému. Mais à une lieue de Verrières, où il laissait tant
d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une
grande ville de guerre comme Besançon.
Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal fut trompée
par une des plus cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était passable,
il y avait entre elle et l'extrême malheur cette dernière entrevue
qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes
qui l'en séparaient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour, elle
entendit de loin le signal convenu. Après avoir traversé mille dangers,
Julien parut devant elle.
De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée: "c'est pour la dernière
fois que je le vois. "Loin de répondre aux empressements de son ami, elle
fut comme un cadavre à peine animé. Si elle se forçait à lui dire
qu'elle l'aimait, c'était d'un air gauche qui prouvait presque le
contraire. Rien ne put la distraire de l'idée cruelle de séparation
éternelle. Le méfiant Julien crut un instant être déjà oublié. Ses mots
piqués dans ce sens ne furent accueillis que par de grosses larmes
coulant en silence, et des serrements de mains presque convulsifs.
- Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie, répondait
Julien aux froides protestations de son amie, vous montreriez cent fois
plus d'amitié sincère à Mme Derville, à une simple connaissance.
Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre.
- Il est impossible d'être plus malheureuse... j'espère que je vais
mourir... je sens mon coeur se glacer...
Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.
Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire les larmes de
Mme de Rênal cessèrent tout à fait. Elle le vit attacher une corde nouée
à la fenêtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien
lui disait:
- Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité. Désormais
vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants,
vous ne les verrez plus dans la tombe.
- Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui
dit-elle froidement.
Julien finit par être profondément frappé des embrassements sans chaleur
de ce cadavre vivant; il ne put penser à autre chose pendant plusieurs
lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne, tant qu'il
put voir le clocher de l'église de Verrières, souvent il se retourna.
CHAPITRE XX
UNE CAPITALE
Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir dans une
tête de vingt ans! quelle distraction pour l'amour!
BARNAVE.
Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la
citadelle de Besançon. "Quelle différence pour moi, dit-il en soupirant,
si j'arrivais dans cette noble ville de guerre, pour être
sous-lieutenant dans un des régiments chargés de la défendre!"
Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle
abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit
paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.
Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume
qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il
voulut voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la
citadelle. Deux ou trois fois, il fut sur le point de se faire arrêter
par les sentinelles il pénétrait dans des endroits que le génie
militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs
de foin tous les ans.
La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons
l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le
grand café sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait
beau lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus des deux
immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa
timidité; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou
quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt pieds au moins. Ce
jour-là, tout était enchantement pour lui.
Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les
points, les joueurs couraient autour des billards encombrés de
spectateurs. Des flots de fumée de tabac, s'élançant de la bouche de
tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes,
leurs épaules arrondies, leur démarche lourde, leurs énormes favoris,
les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention de
Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en
criant, ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien
admirait immobile; il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une
grande capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le
courage de demander une tasse de café à un de ces messieurs au regard
hautain, qui criaient les points du billard.
Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmante figure de ce
jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas du poêle, et son
petit paquet sous le bras, considérait le buste du roi, en beau plâtre
blanc. Cette demoiselle, grande Franc-comtoise, fort bien faite, et mise
comme il le faut pour faire valoir un café, avait déjà dit deux fois,
d'une petite voix qui cherchait à n'être entendue que de Julien:
- Monsieur! monsieur!
Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était à
lui qu'on parlait.
Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eût
marché à l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.
Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens
de Paris qui, à quinze ans savent déjà entrer dans un café d'un air si
distingué? Mais ces enfants, si bien stylés à quinze ans, à dix-huit
tournent au commun. La timidité passionnée que l'on rencontre en
province se surmonte quelquefois, et alors elle enseigne à vouloir. En
s'approchant de cette jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la
parole,"il faut que je lui dise la vérité", pensa Julien, qui devenait
courageux à force de timidité vaincue
- Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besançon; je
voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de café.
La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli
jeune homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de
billard. Il serait effrayé et ne reparaîtrait plus.
- Placez-vous ici près de moi, dit-elle en lui montrant une table de
marbre, presque tout à fait cachée par l'énorme comptoir d'acajou qui
s'avance dans la salle.
La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna
l'occasion de déployer une taille superbe. Julien la remarqua, toutes
ses idées changèrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui
une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hésitait à appeler un garçon
pour avoir du café, comprenant bien qu'à l'arrivée de ce garçon, son
tête-à-tête avec Julien allait finir.
Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à certains
souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont il avait
été l'objet lui ôta presque toute sa timidité. La belle demoiselle
n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.
- Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner demain avant
huit heures du matin; alors, je suis presque seule.
- Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la
timidité heureuse.
- Amanda Binet.
- Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet
gros comme celui-ci?
La belle Amanda réfléchit un peu.
- Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me compromettre;
cependant je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous
placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.
- Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni
connaissance à Besançon.
- Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'école de
droit?
- Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au sémiLe découragement le
plus complet éteignit les traits d'Amanda; elle appela un garçon: elle
avait du courage maintenant. Le garçon versa du café à Julien, sans le
regarder.
Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien était fier d'avoir osé
parler: on se disputa à l'un des billards. Les cris et les démentis des
joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui
étonnait Julien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux.
- Si vous voulez mademoiselle, lui dit-il tout à coup avec assurance, je
dirai que je suis votre cousin?
Ce petit air d'autorité plut à Amanda. "Ce n'est pas un jeune homme de
rien", pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son
oeil était occupé à voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:
- Moi je suis de Genlis, près de Dijon'; dites que vous êtes aussi de
Genlis, et cousin de ma mère.
- Je n'y manquerai pas.
- Tous les jeudis à cinq heures en été, MM. les séminaristes passent ici
devant le café.
- Si vous pensez à moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes
à la main.
Amanda le regarda d'un air étonné; ce regard changea le courage de
Julien en témérité; cependant il rougit beaucoup en lui disant:
- Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.
- Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé. Julien songeait à
se rappeler les phrases d'un volume dépareillé de la Nouvelle Héloïse,
qu'il avait trouvé à Vergy. Sa mémoire le servit bien; depuis dix
minutes, il récitait la Nouvelle Héloïse à Mlle Amanda, ravie, il était
heureux de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-comtoise prit
un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café.
Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il
regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans
les extrêmes, ne fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup,
éloigna sa tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort
attentivement. Comme ce rival baissait la tête en se versant
familièrement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda
ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux
minutes, se tint immobile à sa place pâle résolu et ne songeant qu'à ce
qui allait arriver; ii était vraiment bien en cet instant. Le rival
avait été étonné des yeux de Julien, son verre d'eau-de-vie avalé d'un
trait il dit un mot à Amanda, plaça ses deux mains dans les poches
latérales de sa grosse redingote, et s'approcha d'un billard en
soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté de colères;
mais il ne savait comment s'y prendre pour être insolent. Il posa son
petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers le
billard.
En vain la prudence lui disait: "Mais avec un duel dès l'arrivée à
Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.
"Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent."
Amanda vit son courage, il faisait un joli contraste avec la naïveté de
ses manières; en un instant, elle le préféra au grand jeune homme en
redingote. Elle se leva, et, tout en avant l'air de suivre de l'oeil
quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre
lui et le billard:
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