A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Le Rouge at Le Noir

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- Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.

- Que m'importe? il m'a regardé.

- Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute il vous a regardé,
peut-être même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous êtes un
parent de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-comtois
et n'a jamais dépassé Dole, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce
que vous voudrez, ne craignez rien.

Julien hésitait encore, elle ajouta bien vite, son imagination de dame
de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:

- Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il me demandait
qui vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a
pas voulu vous insulter.

L'oeil de Julien suivait le prétendu beau-frère; il le vit acheter un
numéro à la poule que l'on jouait au plus éloigné des deux billards.
Julien entendit sa grosse voix qui criait, d'un ton menaçant: Je prends
à faire. Il passa vivement derrière Mlle Amanda, et fit un pas vers le
billard. Amanda le saisit par le bras:

- Venez me payer d'abord, lui dit-elle.

"C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans
payer. "Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge; elle lui rendit
de la monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui répétant à voix
basse:

- Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et cependant, je
vous aime bien.

Julien sortit en effet, mais lentement. "N'est-il pas de mon devoir, se
répétait-il, d'aller regarder à mon tour en soufflant ce grossier
personnage?" Cette incertitude le retint une heure sur le boulevard
devant le café; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et
Julien s'éloigna.

Il n'était à Besançon que depuis quelques heures, et déjà il avait
conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné autrefois,
malgré sa goutte, quelques leçons d'escrime, telle était toute la
science que Julien trouvait au service de sa colère. Mais cet embarras
n'eût rien été s'il eût su comment se fâcher autrement qu'en donnant un
soufflet, et si l'on en venait aux coups de poing, son rival, homme
énorme, l'eût battu et puis planté là.

"Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et
sans argent, il n'y aura pas grande différence entre un séminaire et une
prison; il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge,
où je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du
séminaire pour quelques heures, je pourrai fort bien avec mes habits
bourgeois revoir Mlle Amanda. "Ce raisonnement était beau; mais Julien,
passant devant toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.

Enfin, comme il repassait devant l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux
inquiets rencontrèrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune,
haute en couleur, à l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui
raconta son histoire.

- Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs,
je vous garderai vos habits bourgeois et même les ferai épousseter
souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap
sans le toucher. Elle prit une clef et le conduisit elle-même dans une
chambre, en lui recommandant d'écrire la note de ce qu'il laissait.

- Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, monsieur l'abbé Sorel,
lui dit la grosse femme, quand il descendit à la cuisine, je m'en vais
vous faire servir un bon dîner, et, ajouta-t-elle à voix basse, il ne
vous coûtera que vingt sols au lieu de cinquante que tout le monde paye;
car il faut bien ménager votre petit boursicot.

- J'ai dix louis, répliqua Julien, avec une certaine fierté.

- Ah! bon Dieu! répondit la bonne hôtesse alarmée, ne parlez pas si
haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous volera cela
en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafés, ils sont
remplis de mauvais sujets.

- Vraiment! dit Julien, à qui ce mot donnait à penser.

- Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du café.
Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dîner à
vingt sols, c'est parler ça, j'espère. Allez vous mettre à table, je
vais vous servir moi-même.

- Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému, je vais entrer
au séminaire, en sortant de chez vous.

La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de
provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse, de
dessus sa porte, lui en indiquait la route.



CHAPITRE XXV

LE SÉMINAIRE


Trois cent trente-six dîners à 83 centimes trois cent trente-six soupers
à 38 centimes; du chocolat à qui; de droit; combien y a-t-il à gagner
sur la soumission?
LE VALENOD de BESANÇON.



Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte; il approcha lentement,
ses jambes semblaient se dérober sous lui. "Voilà donc cet enfer sur la
terre, dont je ne pourrai sortir!" Enfin il se décida à sonner. Le bruit
de la cloche retentit, comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix
minutes un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien lé regarda
et aussitôt baissa les yeux. Il trouva à ce portier une physionomie
singulière. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait
comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupières
annonçaient l'impossibilité de toute sympathie, ses lèvres minces se
développaient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependant
cette physionomie ne montrait pas le crime mais plutôt cette
insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse.
Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette
longue figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait
lui parler, et qui ne serait pas l'intérêt du ciel.

Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de
coeur rendait tremblante, il expliqua qu'il désirait parler à M. Pirard,
le directeur' du séminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit
signe de le suivre. Ils montèrent deux étages par un large escalier à
rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout à fait du côté
opposé au mur, et semblaient prêtes à tomber. Une petite porte,
surmontée d'une grande croix de cimetière en bois blanc peint en noir,
fut ouverte avec difficulté et le portier le fit entrer dans une chambre
sombre et basse, dont les murs blanchis à la chaux étaient garnis de
deux grands tableaux noircis par le temps. Là, Julien fut laissé seul il
était atterré, son coeur battait violemment, il eût été heureux d'oser
pleurer. Un silence de mort régnait dans toute la maison.

Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée, le portier à
figure sinistre reparut sur le pas d'une porte à l'autre extrémité de la
chambre, et, sans daigner parler lui fit signe d'avancer. Il entra dans
une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée. Les
murs aussi étaient blanchis, mais il n'y avait pas de meubles. Seulement
dans un coin près de la porte, Julien vit en passant un lit de bois
blanc, deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin
sans coussin. A l'autre extrémité de la chambre, près d'une petite
fenêtre à vitres jaunies garnie de vases de fleurs tenus salement, il
aperçut un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane
délabrée, il avait l'air en colère, et prenait l'un après l'autre une
foule de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après y
avoir écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence de
Julien. Celui-ci était immobile debout vers le milieu de la chambre, là
où l'avait laissé le portier, qui était ressorti en fermant la porte.

Dix minutes se passèrent ainsi, l'homme mal vêtu écrivait toujours.
L'émotion et la terreur de Julien étaient telles qu'il lui semblait être
sur le point de tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant:
C'est la violente impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui
est beau.

L'homme qui écrivait leva la tête, Julien ne s'en aperçut qu'au bout
d'un moment, et même, après l'avoir vu, il restait encore immobile,
comme frappé à mort par le regard terrible dont il était l'objet. Les
yeux troublés de Julien distinguaient à peine une figure longue et toute
couverte de taches rouges, excepté sur le front, qui laissait voir une
pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient
deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Le vaste
contour de ce front était marqué par des cheveux épais, plats et d'un
noir de jais.

- Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec
impatience.

Julien s'avança d'un pal mal assuré, et enfin, prêt à tomber et pâle,
comme de sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta à trois pas de la petite
table de bois blanc couverte de carrés de papier.

- Plus près, dit l'homme.

Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant à s'appuyer
sur quelque chose.

- Votre nom?

- Julien Sorel.

- Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un
oeil terrible.

Julien ne put supporter ce regard, étendant la main comme pour se
soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.

L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de
se mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.

On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il
entendit l'homme terrible qui disait au portier:

- Il tombe du haut mal' apparemment, il ne manquait plus que ça.

Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge continuait à
écrire; le portier avait disparu. "Il faut avoir du courage, se dit notre
héros, et surtout cacher ce que je sens": il éprouvait un violent mal de
coeur,"s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de
moi. "Enfin l'homme cessa d'écrire, et regardant Julien de côté:

- Étes-vous en état de me répondre.

- Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.

- Ah! c'est heureux.

L'homme noir s'était levé à demi et cherchait avec impatience une lettre
dans le tiroir de sa table de sapin qui, s'ouvrit en criant. Il la
trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air à
lui arracher le peu de vie qui lui restait:

- Vous m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le meilleur curé du
diocèse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.

- Ah! c'est à M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une
voix mourante.

- Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec
humeur.

Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un
mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la
physionomie du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.

- La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même.
Intelligenti pauca; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop
peu. Il lut haut:

"Je vous adresse Julien Sorel de cette paroisse, que j'ai baptisé il y
aura bientôt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui
donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du
Seigneur. La mémoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la
réflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincère?"

- Sincère! répéta l'abbé Pirard, d'un air étonné, et en regardant
Julien; mais déjà le regard de l'abbé était moins dénué de toute
humanité; sincère! répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa
lecture:

"Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en
subissant les examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie,
de cette ancienne et bonne théologie des Bossuet, des Arnault, des
Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur
du dépôt de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre huit cents
francs pour être précepteur de ses enfants.-- Mon intérieur est
tranquille, grâce à Dieu. Je m'accoutume au coup terrible. Vale et me
ama."

L'abbé Picard, ralentissant la voix comme il lisait la signature,
prononça avec un soupir le mot Chélan.

- Il est tranquille dit-il, en effet sa vertu méritait cette récompense;
Dieu puisse-t-il me l'accorder, le cas échéant!

Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacré,
Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrée dans
cette maison, l'avait glacé.

- J'ai ici trois cent vingt et un aspirants à l'état le plus saint, dit
enfin l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais non méchant: sept ou
huit seulement me sont recommandés par des hommes tels que l'abbé
Chélan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez être le
neuvième. Mais ma protection n'est ni faveur, ni faiblesse elle est
redoublement de soins et de sévérité contré les vices. Allez fermer
cette porte à clef.

Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tomber. Il
remarqua qu'une petite fenêtre, voisine de la porte d'entrée, donnait
sur La campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme
s'il eût aperçu d'anciens amis.

- Loquerisne linguam latinam? (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbé
Pirard, comme il revenait.

- Ita, pater optime (Oui, mon excellent père), répondit Julien, revenant
un Feu à lui. Certainement jamais homme au monde ne lui avait paru moins
excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.

L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé
s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. "Que je suis faible,
pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet
homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon"; et Julien
s'applaudit d'avoir caché presque tout son argent dans ses bottes.

L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut surpris de
l'étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il l'interrogea
en particulier sur les saintes écritures. Mais quand il arriva aux
questions sur la doctrine des Pères, il s'aperçut que Julien ignorait
presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint
Bonaventure de saint Basile, etc., etc.

"Au fait, pensa l'abbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale au
protestantisme que j'ai toujours reprochée à Chélan. Une connaissance
approfondie et trop approfondie des saintes écritures."

(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, du temps
véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)

"A quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes écritures, pensa
l'abbé Pirard, si ce n'est à l'examen personnel, c'est-à-dire au plus
affreux protestantisme? Et à côté de cette science imprudente, rien sur
les Pères qui puisse compenser cette tendance."

Mais l'étonnement du directeur du séminaire n'eut plus de bornes,
lorsqu'interrogeant Julien sur l'autorité du Pape, et s'attendant aux
maximes de l'ancienne église gallicane, le jeune homme lui récita tout
le livre de M. de Maistre.

"Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il montré
ce livre pour lui apprendre à s'en moquer?"

Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner s'il
croyait sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne
répondait qu'avec sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement très
bien, il sentait qu'il était maître de soi. Après un examen fort long,
il lui sembla que la sévérité de M. Pirard envers lui n'était plus
qu'affectée. En effet, sans les principes de gravité austère que, depuis
quinze ans, il s'était imposés envers ses élèves en théologie, le
directeur du séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique tant il
trouvait de clarté, de précision et de netteté dans ses réponses.

"Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus débile (le
corps est faible)."

- Tombez-vous souvent ainsi? dit-il à Julien en français et lui montrant
du doigt le plancher.

- C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé,
ajouta Julien en rougissant comme un enfant.

L'abbé Pirard sourit presque.

- Voilà l'effet des vaines pompes du monde, vous êtes accoutumé
apparemment à des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La
vérité est austère, monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas
austère aussi? Il faudra veiller à ce que votre conscience se tienne en
garde contre cette faiblesse: Trop de sensibilité aux vaines grâces de
l'extérieur.

"Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard, en reprenant la
langue latine avec un plaisir marqué, si vous rie m'étiez pas recommandé
par un homme tel que l'abbé Chélan, je vous parlerais le vain langage de
ce monde auquel il paraît que vous êtes trop accoutumé. La bourse
entière que vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la
plus difficile à obtenir. Mais l'abbé Chélan a mérité bien peu, par
cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une
bourse au séminaire.

Après ces mots, l'abbé Pirard recommanda à Julien de n'entrer dans
aucune société ou congrégation secrète sans son consentement.

- Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement
de coeur d'un honnête homme.

Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.

- Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain
honneur des gens du monde qui les conduit à tant de fautes, et souvent à
des crimes. Vous me devez la sainte obéissance, en vertu du paragraphe
dix-sept de la bulle Unam ecclesiam de saint Pie V. Je suis votre
supérieur ecclésiastique. Dans cette maison, entendre, mon très-cher
fils, c'est obéir. Combien avez-vous d'argent?

"Nous y voici, se dit Julien; c'était pour cela qu'était le très-cher
fils"."

- Trente-cinq francs, mon père.

- Ecrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez à m'en rendre
compte.

Cette pénible séance avait duré trois heures, Julien appela le portier.

- Allez installer Julien Sorel dans la cellule n¨ 103, dit l'abbé Pirard
à cet homme.

Par une grande distinction, il accordait à Julien un logement séparé.

- Portez-y sa malle, ajouta-t-il.

Julien baissa les yeux et vit sa malle précisément en face de lui; il la
regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.

En arrivant au n¨ 103 (c'était une petite chambrette de huit pieds en
carré, au dernier étage de la maison), Julien remarqua qu'elle donnait
sur les remparts, et par-delà on apercevait la jolie plaine que le Doubs
sépare de la

"Quelle vue charmante!" s'écria Julien; en se parlant ainsi, il ne
sentait pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes
qu'il avait éprouvées depuis le peu de temps qu'il était à Besançon,
avaient entièrement épuisé ses forces. Il s'assit près de la fenêtre sur
l'unique chaise de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt dans
un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du
salut; on l'avait oublié.

Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lendemain matin,
il se trouva couché sur le plancher.



CHAPITRE XXVI

LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE



Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser à moi. Tous ceux
que je vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de coeur que
je ne me sens point. Ils me haïssent à cause de ma bonté facile. Ah!
bientôt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de voir les hommes si
durs.
YOUNG.



Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en retard. Un
sous-maître le gronda sévèrement, au lieu de chercher à se justifier,
Julien croisa les bras sur sa poitrine:

- Peccavi, pater optime (j'ai pêché, j'avoue ma faute, ô mon père),
dit-il d'un air contrit.

Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les séminaristes
virent qu'ils avaient affaire à un homme qui n'en était pas aux éléments
du métier. L'heure de la récréation arriva, Julien se vit l'objet de la
curiosité générale. Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence.
Suivant les maximes qu'il s'était faites, il considéra ses trois cent
vingt et un camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous, à
ses yeux, était l'abbé Pirard.

Peu de jours après Julien eut à choisir un confesseur, on lui présenta
une liste.

"Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne
comprenne pas ce que parler veut dire?" et il choisit l'abbé Pirard.

Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive. Un petit
séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui dès le premier jour,
s'était déclaré son ami, lui apprit que s'il eût choisi M. Castanède, le
sous-directeur du séminaire, il eût peut-être agi avec plus de prudence.

- L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne de
jansénisme, ajouta le petit séminariste en se penchant vers son oreille.

Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait si prudent
furent, comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Égaré par toute
la présomption d'un homme à imagination, il prenait ses intentions pour
des faits, et se croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'à
se reprocher ses succès dans cet art de la faiblesse.

"Hélas! c'est ma seule arme! à une autre époque se disait-il, c'est par
des actions parlantes, en face de l'ennemi, que j'aurais gagné mon
pain."

Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui il trouvait
partout l'apparence de la vertu la plus pure.

Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient des
visions comme sainte Thérèse et saint François, lorsqu'il reçut les
stigmates sur le mont Verna dans l'Apennin. Mais c'était un grand
secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens à visions
étaient presque toujours à l'infirmerie. Une centaine d'autres
réunissaient à une foi robuste une infatigable application. Ils
travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre
grand'chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel et, entre
autres, un nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour
eux et eux pour lui.

Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que
d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre les mots
latins qu'ils répétaient tout le long de la journée. Presque tous
étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en
récitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'après
cette observation que, dès les premiers jours, Julien se promit de
rapides succès. "Dans tout service, il faut des gens intelligents, car
enfin, il y a un travail à faire, se disait-il. Sous Napoléon, j'eusse
été sergent; parmi ces futurs curés, je serai grand vicaire.

"Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manoeuvriers dès l'enfance, ont
vécu jusqu'à leur arrivée ici de lait caillé et de pain noir. Dans leurs
chaumières, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an.
Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de
repos, ces grossiers paysans sont enchantés des délices du séminaire."

Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique
satisfait après le dîner, et le plaisir physique attendu avant le repas.
Tels étaient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais
ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que,
être le premier dans les différents cours de dogme, d'histoire
ecclésiastique, etc., etc., que l'on suit au séminaire, n'était à leurs
yeux qu'un péché splendide. Depuis Voltaire, depuis le gouvernement des
deux chambres qui n'est au fond que méfiance et examen personnel, et
donne à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier,
l'Église de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais
ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout à ses yeux. Réussir
dans les études même sacrées lui est suspect et à bon droit. Qui
empêchera l'homme supérieur de passer de l'autre côté, comme Sieyès ou
Grégoire! L'Église tremblante s'attache au pape comme à la seule chance
de salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et,
par les pieuses pompes des cérémonies de sa cour, faire impression sur
l'esprit ennuyé et malade des gens du monde.

Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cependant toutes les
paroles prononcées dans un séminaire tendent à démentir, tombait dans
une mélancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et réussissait
rapidement à apprendre des choses très utiles à un prêtre, très fausses
à ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il croyait
n'avoir rien autre chose à faire.

"Suis-je donc oublié de toute la terre?" pensait-il. Il ne savait pas
que M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de
Dijon, et où, malgré les formes du style le plus convenable, perçait la
passion la plus vive. De grands remords semblaient combattre cet
amour. "Tant mieux, pensait l'abbé Pirard, ce n'est pas du moins une
femme impie que ce jeune homme a aimée."

Un jour l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi effacée par
les larmes, c'était un éternel adieu. "Enfin, disait-on à Julien, le ciel
m'a fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce
que j'aurai de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le
sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes comme vous voyez.
Le salut des êtres auxquels je me dois et que vous avez tant aimés,
l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra plus se venger sur eux
des crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes."

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