Le Rouge at Le Noir
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Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On donnait une
adresse à Dijon, et cependant on espérait que jamais Julien ne
répondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme
revenue à la vertu pourrait entendre sans rougir.
La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que
fournissait au séminaire l'entrepreneur des dîners à 83 centimes,
commençait à influer sur sa santé lorsque un matin Fouqué parut tout à
coup dans sa chambre.
- Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, sans
reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un à
la porte du séminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?
- C'est une épreuve que je me suis imposée.
- Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux écus de cinq
francs viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne pas les
avoir offerts dès le premier voyage.
La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de
couleur, lorsque Fouqué lui dit:
- A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dans la plus haute
dévotion.
Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulière impression
sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les
plus chers intérêts.
- Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit qu'elle fait
des pèlerinages. Mais à la honte éternelle de l'abbé Maslon, qui a
espionné si longtemps ce pauvre M. Chélan, Mme de Rênal n'a pas voulu de
lui. Elle va se confesser à Dijon ou à Besançon.
- Elle vient à Besançon! dit Julien, le front couvert de rougeur.
- Assez souvent, répondit Fouqué, d'un air interrogatif.
- As-tu des Constitutionnels sur toi?
- Que dis-tu? répliqua Fouqué.
- Je te demande si tu as des Constitutionnels, reprit Julien, du ton de
voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.
- Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. Pauvre France!
ajouta-t-il, en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbé
Maslon.
Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, si, dès
le lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste de Verrières,
qui lui semblait si enfant, ne lui eût fait faire une importante
découverte. Depuis qu'il était au séminaire, la conduite de Julien
n'avait été qu'une suite de fausses démarches. Il se moqua de lui-même
avec amertume.
A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient savamment
conduites mais il ne soignait pas les détails, et les habiles au
séminaire ne regardent qu'aux détails. Aussi, passait-il déjà parmi ses
camarades pour un esprit fort. Il avait été trahi par une foule de
petites actions.
A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, il pensait, il
jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglément l'autorité et
l'exemple. L'abbé Pirard ne lui avait été d'aucun secours; il ne lui
avait pas adressé une seule fois la parole hors du tribunal de la
pénitence, où encore il écoutait plus qu'il ne parlait. Il en eût été
bien autrement s'il eût choisi l'abbé Castanède
Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il
voulut connaître toute l'étendue du mal et, à cet effet, sortit un peu
de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses
camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent
accueillies par un mépris qui alla jusqu'à la dérision. Il reconnut que,
depuis son entrée au séminaire, il n'y avait pas eu une heure, surtout
pendant les récréations, qui n'eût porté conséquence pour ou contre lui,
qui n'eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la
bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu
moins grossier que les autres. Le mal à réparer était immense, fa tâche
fort difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses
gardes; il s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.
Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de
peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-là on les porte
baissés. "Quelle n'était pas ma présomption à Verrières! se disait
Julien, je croyais vivre; je me préparais seulement à la vie; me voici
enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu'à la fin de mon rôle,
entouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que
cette hypocrisie de chaque minute! c'est à faire pâlir les travaux
d'Hercule. L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant
quinze années de suite, par sa modestie quarante cardinaux qui l'avaient
vu vif et hautain pendant toute sa Jeunesse.
"La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dépit; les progrès
dans le dogme, dans l'histoire sacrée, etc., ne comptent qu'en
apparence. Tout ce qu'on dit à ce sujet est destiné à faire tomber dans
le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite consistait dans
mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce
qu'au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur? les jugent-ils
comme moi? Et j'avais la sottise d'en être fier! Ces premières places
que j'obtiens toujours n'ont servi qu'à me donner de mauvaises notes
pour les véritables places que l'on obtient à la sortie du séminaire et
où l'on gagne de l'argent. Chazel, qui a plus de science que moi jette
toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à
la cinquantième place; s'il obtient la première, c'est par distraction.
Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eût été utile!"
Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété
ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au
Sacré-Coeur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux,
devinrent ses moments d'action les plus intéressants. En réfléchissant
sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s'exagérer ses
moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme les séminaristes qui
servaient de modèles aux autres, à faire à chaque instant des actions
significatives, c'est-à-dire prouvant un genre de perfection chrétienne.
Au séminaire, il est une façon de manger un ouf à la coque, qui annonce
les progrès faits dans la vie dévote.
Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes
les fautes que fit, en mangeant un ouf l'abbé Delille invité à déjeuner
chez une grande dame dé la cour de Louis XVI.
Julien chercha d'abord à arriver au non culpa; c'est l'état du jeune
séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras, les
yeux, etc., n'indiquent à la vérité rien de mondain, mais ne montrent
pas encore l'être absorbé par l'idée de l'autre vie et le pur néant de
celle-ci.
Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des
corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans
d'épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité
d'huile bouillante en enfer! Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il
fallait les avoir sans cesse devant les yeux. "Que ferai-je toute ma vie?
se disait-il; je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment
cette place leur sera-t-elle rendue visible? par la différence de mon
extérieur et de celui d'un laïc."
Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait
encore l'air de penser. Sa façon de remuer les yeux et de porter la
bouche n'annonçait pas la foi implicite et prête à tout croire et à tout
soutenir, même par le martyre. C'était avec colère que Julien se voyait
primé dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y avait de
bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.
Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à ce front béat et
étroit, à cette physionomie de foi fervente et aveugle, prête à tout
croire et à tout souffrir, que l'on trouve si fréquemment dans les
couvents d'Italie, et dont à nous autres laïcs, le Guerchin a laissé de
si parfaits modèles dans ses tableaux d'église*.
* Voir, au musée du Louvre. François duc d'Aquitaine déposant la
couronne et prenant l'habit de moine no 1130.
Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec
de la choucroute. Les voisins de table de Julien avaient observé qu'il
était insensible à ce bonheur ce fut là un de ses premiers crimes. Ses
camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne
lui fit plus d'ennemis. "Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux,
disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure pitance, des
saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le
damné!" Il aurait dû s'abstenir par pénitence d'en manger une partie et
faire ce sacrifice de dire à quelque ami, en montrant la choucroute:
- Qu'est-ce que l'homme peut offrir à un être tout-puissant, si ce n'est
la douleur volontaire?
Julien n'avait pas l'expérience qui fait voir si facilement les choses
de ce genre.
"Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux,
un avantage immense, s'écriait-il, dans ses moments de découragement. A
leur arrivée au séminaire, le professeur n'a point à les délivrer de ce
nombre effroyable d'idées mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent
sur ma figure quoi que Je fasse."
Julien étudiait, avec une attention voisine de l'envie les plus
grossiers des petits paysans qui arrivaient au séminaire. Au moment où
on les dépouillait de leur veste de ratine, pour leur faire endosser la
robe noire, leur éducation se bornait à un respect immense et sans
bornes pour l'argent sec et liquide, comme on dit en Franche-Comté.
C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée sublime
d'argent comptant.
Le bonheur, pour ces séminaristes, comme pour les héros des romans de
Voltaire, consiste surtout à bien dîner. Julien découvrait chez presque
tous un respect inné pour l'homme qui porte un habit de drap fin. Ce
sentiment apprécie la justice distributive, telle que nous la donnent
nos tribunaux, à sa valeur et même au-dessous de sa valeur. "Que peut-on
gagner, répétaient-ils souvent entre eux, à plaider contre un gros?"
C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on
juge de leur respect pour l'être le plus riche de tous: le gouvernement!
Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet, passe, aux yeux
des paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence, or l'imprudence
chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.
Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment
du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé
souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans
l'hiver à leur chaumière, et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni
pommes de terre. "Qu'y a-t-il donc d'étonnant, se disait Julien, si
l'homme heureux, à leurs yeux, est d'abord celui qui vient de bien
dîner, et ensuite celui qui possède un bon habit! Mes camarades ont une
vocation ferme, c'est-à-dire qu'ils voient dans l'état ecclésiastique
une longue continuation de ce bonheur: bien dîner et avoir un habit
chaud en hiver."
Il arriva à Julien d'entendre un jeune séminariste, doué d'imagination,
dire à son compagnon:
- Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint, qui gardait les
pourceaux?
- On ne fait papes que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr on
tirera au sort parmi nous, pour des places de grands vicaires, de
chanoines, et peut-être d'évêques. M. P..., évêque de Châlons, est fils
d'un tonnelier: c'est l'état de mon père.
Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit appeler
Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère
physique et morale au milieu de laquelle il était plongé.
Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé le
jour de son entrée au séminaire.
- Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer, lui dit-il, en
le regardant de façon à le faire rentrer sous terre.
Julien lut:
"Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. "Dire que l'on
est de Genlis, et le cousin de ma mère."
Julien vit l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède lui
avait volé cette adresse.
- Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front de l'abbé
Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'étais
tremblant: M. Chélan m'avait dit que c'était un lieu plein de délations
et de méchancetés de tous les genres; l'espionnage et la dénonciation
entre camarades y sont encouragés. Le ciel le veut ainsi, pour montrer
la vie telle qu'elle est aux jeunes prêtres, et leur inspirer le dégoût
du monde et de ses pompes.
- Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard furieux.
Petit coquin!
- A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me battaient
lorsqu'ils avaient sujet d'être jaloux de moi...
- Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lu'.
Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.
- Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j'avais faim, j'entrai
dans un café. Mon coeur était rempli de répugnance pour un lieu si
profane; mais je pensai que mon déjeuner me coûterait moins cher là qu'à
l'auberge. Une dame, qui paraissait être la maîtresse de la boutique,
eut pitié de mon air novice. Besançon est rempli de mauvais sujets, me
dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait quelque
mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez chez moi avant huit
heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre commission,
dites que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...
- Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria l'abbé Pirard, qui, ne
pouvant rester en place, se promenait dans la chambre. Qu'on se rende
dans sa cellule.
L'abbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se mit aussitôt à
visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était
précieusement cachée. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait
plusieurs dérangements; cependant la clef ne le quittait jamais. Quel
bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps de mon aveuglement, je
n'aie jamais accepté la permission de sortir, que M. Castanède m'offrait
si souvent avec une bonté que je comprends main tenant. Peut-être j
'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle
Amanda, je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du
renseignement de cette manière, pour ne pas le perdre on en a fait une
dénonciation.
Deux heures après, le directeur le fit appeler.
- Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère; mais
garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez
concevoir la gravité. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle
vous portera dommage.
CHAPITRE XXVII
PREMIERE EXPÉRIENCE DE LA VIE
Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur. Malheur à qui y
touche.
DIDEROT.
Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs
et précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous
manquent, bien au contraire; mais, peut-être ce qu'il vit au séminaire
est-il trop noir pour le coloris modéré que l'on a cherché à conserver
dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines choses
ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre
plaisir, même celui de lire un conte.
Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba
dans des moments de dégoût et même de découragement complet. Il n'avait
pas de succès, et encore dans une vilaine carrière. Le moindre secours
extérieur eût suffi pour soutenir sa constance, la difficulté à vaincre
n'était pas bien grande; mais il était seul comme une barque abandonnée
au milieu de l'Océan. "Et quand je réussirais, se disait-il, avoir toute
une vie à passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent
qu'à l'omelette au lard qu'ils dévoreront au dîner, ou des abbés
Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! ils parviendront au
pouvoir; mais à quel prix, grand Dieu!
"La volonté de l'homme est puissante, je le lis partout; mais
suffit-elle pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands hommes a
été facile; quelque terrible que fût le danger, ils le trouvaient beau;
et qui peut comprendre, excepté moi, la laideur de ce qui m'environne?"
Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile de
s'engager dans un des beaux régiments en garnison à Besançon! Il
pouvait se faire maître de latin; il lui fallait si peu pour sa
subsistance! Mais alors plus de carrière, plus d'avenir pour son
imagination: c'était mourir. Voici le détail d'une de ses tristes
journées.
"Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais différent
des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vécu pour voir que
différence engendre haine", se disait-il un matin. Cette grande vérité
venait de lui être montrée par une de ses plus piquantes irréussites. Il
avait travaillé huit jours à plaire à un élève qui vivait en odeur de
sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écoutant avec
soumission des sottises à dormir debout. Tout à coup le temps tourna à
l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s'écria, le repoussant
d'une façon grossière:
- Écoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé par
le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.
Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonné par
la foudre: "Je mériterais d'être submergé si je m'endors pendant la
tempête! s'écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre."
Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.
A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de
leurs pères, l'abbé Castanède enseignait ce jour-là que cet être si
terrible à leurs yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir réel et
légitime qu'en vertu de la délégation du vicaire de Dieu sur la terre.
- Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de votre vie,
par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains, ajoutait-il,
et vous allez obtenir une place superbe où vous commanderez en chef,
loin de tout contrôle; une place inamovible, dont le gouvernement paie
le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos prédications,
les deux autres tiers.
Au sortir de son cours, M. Castanède s'arrêta dans la cour, au milieu de
ses élèves, ce jour-là plus attentifs.
- C'est bien d'un curé que l'on peut dire: Tant vaut l'homme, tant vaut
la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai
connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne, dont le casuel
valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant
d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et
mille agréments de détail, et là, le curé est le premier sans contredit:
point de bon repas où il ne soit invité, fêté, etc.
A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves se
divisèrent en groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait comme une
brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un élève jeter un sol
en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades
en concluaient qu'il aurait bientôt une de ces cures à riche casuel.
Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné depuis
un an, ayant offert un lapin privé à la servante d'un vieux curé, il
avait obtenu d'être demandé pour vicaire, et peu de mois après, car le
curé était mort bien vite, l'avait remplacé dans la bonne cure. Tel
autre avait réussi à se faire désigner pour successeur à la cure d'un
gros bourg fort riche, en assistant à tous les repas du vieux curé
paralytique, et lui découpant ses poulets avec grâce.
Les séminaristes, comme les gens dans toutes les carrières, s'exagèrent
l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent
l'imagination.
"Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. "Quand
on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de
la partie mondaine des doctrines ecclésiastiques; des différends des
évêques et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait
apparaître l'idée d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus à craindre
et bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu était le pape. On se
disait mais en baissant la voix et quand on était bien sûr dé n'être pas
entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer
tous les préfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis à ce
soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l'Église.
Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa
considération du livre Du Pape, par M. de Maistre. A vrai dire, il
étonna ses camarades, mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en
exposant mieux qu'eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été
imprudent pour Julien comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir
donné l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de
vaines paroles, il avait négligé de lui dire que, chez l'être peu
considéré, cette habitude est un crime, car tout bon raisonnement
offense.
Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à
force de songer à lui, parvinrent à exprimer d'un seul mot toute
l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommèrent MARTIN LUTHER;
surtout, disaient-ils, à cause de cette infernale logique qui le rend 5i
fier.
Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraîches et
pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien, mais il avait les
mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté
délicate. Cet avantage n'en était pas un dans la triste maison où le
sort l'avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait
déclarèrent qu'il avait des moeurs fort relâchées. Nous craignons de
fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros. Par
exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre
l'habitude de le battre; il fut obligé de s'armer d'un compas de fer et
d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne
peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que
des paroles.
CHAPITRE XXVIII
UNE PROCESSION
Tous les coeurs étaient émus. La présence de Dieu semblait descendue
dans ces rues étroites et gothiques, tendues de toutes parts et bien
sablées par les soins des fidèles.
YOUNG.
Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il était
trop différent. "Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens
très fins, et choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon
humilité?" Un seul lui semblait abuser de sa complaisance à tout croire
et à sembler dupe de tout. C'était l'abbé Chas-Bernard, directeur des
cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans, on lui faisait
espérer une place de chanoine; en attendant il enseignait l'éloquence
sacrée au séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours était un
de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement le premier. L'abbé
Chas était parti de là pour lui témoigner de l'amitié, et, à la sortie
de son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques
tours de Jardin.
"Où veut-il en venir?" se disait Julien. Il voyait avec étonnement que,
pendant des heures entières, l'abbé Chas lui parlait des ornements
possédés par la cathédrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnées,
outre les ornements de deuil. On espérait beaucoup de la vieille
présidente de Rubempré, cette dame, âgée de quatre-vingt-dix ans,
conservait depuis soixante-dix au moins ses robes de noce en superbes
étoffes de Lyon, brochées d'or.
- Figurez-vous, mon ami, disait l'abbé Chas, en s'arrêtant tout court,
et ouvrant de grands yeux, que ces étoffes se tiennent droites tant il y
a d'or. C'est l'opinion commune de tous les honnêtes gens de Besançon
que, par le testament de la présidente, le trésor de la cathédrale sera
augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes
pour les grandes fêtes. Je vais plus foin, ajoutait l'abbé Chas en
baissant la voix, j'ai des raisons pour penser que la présidente nous
laissera huit magnifiques flambeaux d'argent doré, que l'on suppose
avoir été achetés en Italie, par le duc dé Bourgogne Charles le
Téméraire, dont un de ses ancêtres fut le ministre favori.
"Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie, pensait
Julien? Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien ne
paraît. Il faut qu'il se méfie bien de moi! Il est plus adroit que tous
les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je
comprends, l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!"
Un soir, au milieu de la leçon d'armes, Julien fut appelé chez l'abbé
Pirard, qui lui dit:
- C'est demain la fête du Corpus Domini (la fête Dieu). M. l'abbé
Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider à orner la cathédrale, allez
et obéissez.
L'abbé Pirard le rappela, et, de l'air de la commisération, ajouta:
-C'est à vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous
écarter dans la ville.
- Incedo per ignes, répondit Julien (j'ai des ennemis cachés).
Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la cathédrale, les
yeux baissés. L'aspect des rues et de l'activité qui commençait à régner
dans la ville lui fit du bien. De toutes parts on tendait le devant des
maisons pour la procession. Tout le temps qu'il avait passé au séminaire
ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pensée était à Vergy et à cette
jolie Amanda Binet, qu'il pouvait rencontrer, car son café n'était pas
bien éloigné. Il aperçut de loin l'abbé Chas-Bernard sur la porte de sa
chère cathédrale, c'était un gros homme à face réjouie et à l'air
ouvert. Ce jour-là, il était triomphant:
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