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Le Rouge at Le Noir

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La lettre était course:


"Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries de
province, venez respirer un air tranquille à Paris. Je vous envoie ma
voiture, qui a l'ordre d'attendre votre détermination pendant quatre
jours. Je vous attendrai moi-même à Paris jusqu'a mardi. Il ne me faut
qu'un oui de votre part, monsieur, pour accepter en votre nom une des
meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos future
paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dévoué plus que vous ne
pouvez croire; c'est le marquis de La Mole."


Sans s'en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminaire peuplé de
ses ennemis, et auquel, depuis quinze ans, il consacrait toutes ses
pensées. La lettre de M. de La Mole fut pour lui comme l'apparition du
chirurgien chargé de faire une opération cruelle et nécessaire. Sa
destitution était certaine. Il donna rendez-vous à l'intendant à trots
jours de là.

Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d'incertitude. Enfin, il
écrivit à M. de La Mole, et compose pour Mgr l'évêque une lettre,
chef-d'oeuvre de style ecclésiastique, mais un peu longue. Il eut été
difficile de trouver des phrases plus irréprochables et respirant un
respect plus sincère. Et toutefois cette lettre, destinée à donner une
heure difficile à M. de Frilair, vis-à-vis de son patron articulait tous
les sujets de plainte graves, et descendait jusqu'aux petites
tracasseries sales qui, après avoir été endurées avec résignation
pendant six ans, forçaient abbé Pirard à quitter le diocèse.

On lui volait son bois dans son bûcher, on empoisonnait son chien, etc.,
etc.

Cette lettre finie, il fit réveiller Julien, qui à huit heures du soir
dormait déjà, ainsi que tous les séminaristes.

- Vous savez où est l'évêché? lui dit-il en beau style latin; portez
cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je vous
envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de
mensonge dans vos réponses; mais songez que qui vous interroge
éprouverait peut-être une joie véritable à pouvoir vous nuire. Je suis
bien aise, mon enfant, de vous donner cette expérience avant de vous
quitter, car je ne vous le cache point, la lettre que vous portez est ma
démission.

Julien resta immobile, il aimait l'abbé Pirard. La prudence avait beau
lui dire: "Après le départ de cet honnête homme, le parti du Sacré-Coeur
va me dégrader et peut-être me chasser."

Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l'embarrassait, c'était une phrase
qu'il voulait arranger d'une manière polie, et réellement il ne s'en
trouvait pas l'esprit.

- Hé bien! mon ami, ne partez-vous pas?

- C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre
longue administration, vous n'avez rien mis de côté. J'ai six cents
francs.

Les larmes l'empêchèrent de continuer.

- Cela aussi sera marqué, dit froidement l'ex-directeur du séminaire.
Allez à l'évêché, il se fait tard.

Le hasard voulut que, ce soir-là, M. l'abbé de Frilair fût de service
dans le salon de l'évêché; Monseigneur dînait à la préfecture. Ce fut
donc à M. de Frilair lui-même que Julien remit la lettre, mais il ne le
connaissait pas.

Julien vit avec étonnement cet abbé ouvrir hardiment la lettre adressée
à l'évêque. La belle figure du grand vicaire exprima bientôt une
surprise mêlée de vif plaisir, et redoubla de gravité. Pendant qu'il
lisait, Julien, frappé de sa bonne mine, eut le temps de l'examiner.
Cette figure eût eu plus de gravité sans la finesse extrême qui
apparaissait dans certains traits, et qui fût allée jusqu'à dénoter la
fausseté si le possesseur de ce beau visage eût cessé un instant de s'en
occuper. Le nez très avancé formait une seule ligne parfaitement droite,
et donnait par malheur à un profil, fort distingué d'ailleurs, une
ressemblance irrémédiable avec la physionomie d'un renard. Du reste, cet
abbé qui paraissait si occupé de la démission de M. Pirard, était mis
avec une élégance qui plut beaucoup à Julien, et qu'il n'avait jamais
vue à aucun prêtre.

Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial de l'abbé de
Frilair. Il savait amuser son évêque, vieillard aimable, fait pour le
séjour de Paris, et qui regardait Besançon comme un exil. Cet évêque
avait une fort mauvaise vue et aimait passionnément le poisson. L'abbé
de Frilair ôtait les arêtes du poisson qu'on servait à Monseigneur.

Julien regardait en silence l'abbé qui relisait la démission, lorsque
tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vêtu,
passa rapidement. Julien n'eut que le temps de se retourner vers la
porte; il aperçut un petit vieillard, portant une croix pectorale. Il se
prosterna: l'évêque lui adressa un sourire de bonté, et passa. Le bel
abbé le suivit, et Julien resta seul dans le salon, dont il put à loisir
admirer la magnificence pieuse.

L'évoque de Besançon, homme d'esprit éprouvé, mais non pas éteint par
les longues misères de l'émigration, avait plus de soixante-quinze ans,
et s'inquiétait infiniment peu de cc qui arriverait dans dix ans.

- Quel est ce séminariste, au regard fin, que je crois avoir vu en
passant? dit l'évoque. Ne doivent-ils pas suivant mon règlement, être
couchés à l'heure qu'il est?

- Celui-ci est fort éveillé, je vous jure, Monseigneur, et il apporte
une grande nouvelle: c'est la démission du seul janséniste qui restât
dans votre diocèse. Cc terrible abbé Pirard comprend enfin ce que parler
veut dire.

- Eh bien! dit l'évêque avec un sourire malin, je vous défie de le
remplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix
de cet homme, je l'invite à dîner pour demain.

Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du
successeur. Le prélat, peu disposé à parler d'affaires, lui dit:

- Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en
va. Faites-moi venir ce séminariste, la vérité est dans la bouche des
enfants.

Julien fut appelé: "Je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs",
pensa-t-il. Jamais il ne s'était senti plus de courage.

Au moment où il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M.
Valenod lui-même, déshabillaient Monseigneur. Ce prélat, avant d'en
venir à M. Pirard crut devoir interroger Julien sur ses études. Il parla
un peu de dogme, et fut étonné. Bientôt il en vint aux humanités, à
Virgile, à Horace, à Cicéron. "Ces noms-là, pensa Julien, m'ont valu mon
numéro 198. Je n'ai rien à perdre, essayons de briller. "Il réussit; le
prélat, excellent humaniste lui-même, fut enchanté.

Au dîner de la préfecture, une jeune fille justement célèbre avait
récité le poème de la Madeleine'. Il était en train de parler
littérature et oublia bien vite l'abbé Pirard et toutes les affaires
pour discuter, avec le séminariste, la question de savoir si Horace
était riche ou pauvre. Le prélat cita plusieurs odes, mais quelquefois
sa mémoire était paresseuse, et sur-le-champ Julien récitait l'ode tout
entière, d'un air modeste; ce qui frappa l'évêque fut que Julien ne
sortait point du ton de la conversation, il disait ses vingt ou trente
vers latins comme il eût parlé de ce qui se passait dans son séminaire.
On parla longtemps de Virgile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put
s'empêcher de faire compliment au jeune séminariste.

- Il est impossible d'avoir fait de meilleures études.

- Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous offrir cent
quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre haute
approbation.

- Comment cela? dit le prélat étonné de ce chiffre.

- Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire
devant Monseigneur.

"A l'examen annuel du séminaire, répondant précisément sur les matières
qui me valent, dans ce moment, l'approbation de Monseigneur, j'ai obtenu
le n¨ 198.

- Ah! c'est le Benjamin de l'abbé Pirard, s'écria l'évêque en riant et
regardant M. de Frilair; nous aurions dû nous y attendre; mais c'est de
bonne guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant à
Julien, qu'on vous a fait réveiller pour vous envoyer ici?

- Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du séminaire qu'une seule fois
en ma vie, pour aller aider M. l'abbé Chas-Bernard à orner la
cathédrale, le jour de la Fête-Dieu.

- Optime, dit l'évêque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve de tant de
courage, en plaçant les bouquets de plumes sur le baldaquin? Ils me font
frémir chaque année; je crains toujours qu'ils ne me coûtent la vie d un
homme. Mon ami, vous irez loin mais je ne veux pas arrêter votre
carrière, qui sera brillante, en vous faisant mourir de faim.

Et sur l'ordre de l'évoque, on apporta des biscuits et du vin de Malaga,
auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbé de Frilair, qui
savait que son évêque aimait à voir manger gaiement et de bon appétit.

Le prélat, de plus en plus content de la fin de sa soirée, parla un
instant d'histoire ecclésiastique. Il vit que Julien ne comprenait pas.
Le prélat passa à l'état moral de l'Empire romain, sous les empereurs du
siècle de Constantin. La fin du paganisme était accompagnée de cet état
d'inquiétude et de doute qui, au dix-neuvième siècle, désole les esprits
tristes et ennuyés. Monseigneur remarqua que Julien ignorait presque
jusqu'au nom de Tacite.

Julien répondit avec candeur, à l'étonnement de son évoque, que cet
auteur ne se trouvait pas dans la bibliothèque du séminaire.

- J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement. Vous me tirez
d'embarras depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier de
la soirée aimable que vous m'avez procurée, et certes de manière bien
imprévue. Je ne m'attendais pas à trouver un docteur dans un élève de
mon séminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous
donner un Tacite.

Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement reliés, et voulut
écrire lui-même, sur le titre du premier un compliment latin pour Julien
Sorel. L'évêque se piquait de belle latinité; il finit par lui dire,
d'un ton sérieux, qui tranchait tout à fait avec celui du reste de la
conversation:

- Jeune homme, si vous êtes sage, vous aurez un jour la meilleure cure
de mon diocèse, et pas à cent lieues de mon palais épiscopal; mais il
faut être sage.

Julien, chargé de ses volumes, sortit de l'évêché fort étonné, comme
minuit sonnait.

Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abbé Pirard. Julien était
surtout étonné de l'extrême politesse de l'évêque. Il n'avait pas l'idée
d'une telle urbanité de formes, réunie à un air de dignité aussi
naturel. Julien fut surtout frappé du contraste en revoyant le sombre
abbé Pirard qui l'attendait en s'impatientant.

- Quid tibi dixerunt? (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix
forte, du plus loin qu'il l'aperçut.

Julien s'embrouillant un peu à traduire en latin les discours de
l'évêque:

- Parlez français, et répétez les propres paroles de Monseigneur, sans y
ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du séminaire, avec
son ton dur et ses manières profondément inélégantes.

- Quel étrange cadeau de la part d'un évoque à un jeune séminariste!
disait-il en feuilletant le superbe Tacite, dont la tranche dorée avait
l'air de lui faire horreur.

Deux heures sonnaient, lorsque après un compte rendu fort détaillé, il
permit à son élève favori de regagner sa chambre.

- Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, où est le compliment de
Monseigneur l'évêque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre
paratonnerre dans cette maison, après mon départ.

Erit tibi fili mi, successor meus tanquam leo quoerens quem devoret.
(Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et
qui cherche à dévorer.)

Le lendemain matin Julien trouva quelque chose d'étrange dans la manière
dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus réservé. "Voilà,
pensa-t-il, l'effet de la démission de M. Pirard. Elle est connue de
toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir de
l'insulte dans ces façons"; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait, au
contraire, absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait
le long des dortoirs: "Que veut dire ceci? C'est un piège sans doute,
jouons serré. "Enfin le petit séminariste de Verrières lui dit en riant:

- Cornelii Taciti opera omnia (Oeuvres complètes de Tacite).

A ce mot, qui fut entendu tous comme à l'envi firent compliment à
Julien, non seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reçu de
Monseigneur, mais aussi de la conversation de deux heures dont il avait
été honoré. On savait jusqu'aux plus petits détails. De ce moment, il
n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abbé Castanède,
qui, la veille encore, était de la dernière insolence envers lui, vint
le prendre par le bras et l'invita à déjeuner.

Par une fatalité du caractère de Julien, l'insolence de ces êtres
grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du
dégoût et aucun plaisir.

Vers midi, l'abbé Pirard quitta ses élèves, non sans leur adresser une
allocution sévère.

- Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous les avantages
sociaux, le plaisir de commander, celui de se moquer des lois et d'être
insolent impunément envers tous? ou bien voulez-vous votre salut
éternel? les moins avancés d'entre vous n'ont qu'à ouvrir les yeux pour
distinguer les deux routes.

A peine fut-il sorti que les dévots du Sacré-Coeur de Jésus allèrent
entonner un Te Deum dans la chapelle. Personne au séminaire ne prit au
sérieux l'allocution de l'ex-directeur. "Il a beaucoup d'humeur de sa
destitution", disait-on de toutes parts. Pas un seul séminariste n'eut
la simplicité de croire à la démission volontaire d'une place qui
donnait tant de relations avec de gros fournisseurs.

L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de Besançon; et
sous prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.

L'évêque l'avait invité à dîner, et, pour plaisanter son grand vicaire
de Frilair, cherchait à le faire briller. On était au dessert,
lorsqu'arriva de Paris l'étrange nouvelle que l'abbé Pirard était nommé
à la magnifique cure de N..., à quatre lieues de la capitale. Le bon
prélat l'en félicita sincèrement. Il vit dans toute cette affaire un
bien joué qui le mit de bonne humeur et lui donna la plus haute opinion
des talents de l'abbé. Il lui donna un certificat latin magnifique, et
imposa silence à l'abbé de Frilair, qui se permettait des remontrances.

Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de Rubempré.
Ce fut une grande nouvelle pour la haute société de Besançon; on se
perdait en conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait déjà
l'abbé Pirard évêque. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et
se permirent ce jour-là de sourire des airs impérieux que M. l'abbé de
Frilair portait dans le monde.

Le lendemain matin, on suivait presque l'abbé Pirard dans les rues, et
les marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla
solliciter les juges du marquis. Pour la première fois, il en fut reçu
avec politesse. Le sévère janséniste, indigné de tout ce qu'il voyait,
fit un long travail avec les avocats qu'il avait choisis pour le marquis
de La Mole et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de dire à deux ou
trois amis de collège, qui l'accompagnaient jusqu'à la calèche dont ils
admirèrent les armoiries, qu'après avoir administré le séminaire pendant
quinze ans, il quittait Besançon avec cinq cent vingt francs d'économie.
Ces amis l'embrassèrent en pleurant, et se dirent entre eux:

- Le bon abbé eût pu s'épargner ce mensonge, il est aussi par trop
ridicule.

Le vulgaire, aveuglé par l'amour de l'argent, n'était pas fait pour
comprendre que c'était dans sa sincérité que l'abbé Pirard avait trouvé
la force nécessaire pour lutter seul pendant six ans contre Marie
Alacoque, le Sacré-Coeur de Jésus, les jésuites et son évêque.



CHAPITRE XXX

UN AMBITIEUX



Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc, marquis est
ridicule, au mot duc on tourne la tête.
EDINBURGH REVIEW.



L'abbé fut étonné de l'air noble et du ton presque gai du marquis.
Cependant ce futur ministre le recevait sans aucune de ces petites
façons de grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les
comprend. C'eût été du temps perdu, et le marquis était assez avant dans
les grandes affaires pour n'avoir point de temps à perdre.

Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au roi et à
la nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le ferait duc.

Le marquis demandait en vain, depuis de longues années, à son avocat de
Besançon un travail clair et précis sur ses procès de Franche-Comté.
Comment l'avocat célèbre les lui eût-il expliqués, s'il ne les
comprenait pas lui-même?

Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait tout.

- Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié en moins de
cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les
choses personnelles, mon cher abbé, au milieu de ma prétendue
prospérité, il me manque du temps pour m'occuper sérieusement de deux
petites choses assez importantes pourtant: ma famille et mes affaires.
Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin; je
soigne mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins à
mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de l'étonnement dans ceux de l'abbé
Pirard.

Quoique homme de sens, l'abbé était émerveillé de voir un vieillard
parler si franchement de ses plaisirs.

- Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur, mais
perché au cinquième étage; et dès que je me rapproche d'un homme, il
prend un appartement au second, et la femme prend un jour, par
conséquent plus de travail, plus d'effort que pour être ou paraître un
homme du monde. C'est là leur unique affaire dès qu'ils ont du pain.

"Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque procès pris
à part, j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la
poitrine, avant-hier. Mais, pour mes affaires en général, croiriez-vous,
monsieur, que, depuis trois ans, j ai renoncé à trouver un homme qui,
pendant qu'il écrit pour moi, daigne songer un peu sérieusement à ce
qu'il fait? Au reste, tout ceci n'est qu'une préface.

"Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la
première fois, je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit
mille francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai
encore, je vous jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre
belle cure, pour le jour où nous ne nous conviendrons plus.

L'abbé refusa, mais vers la fin de la conversation le véritable embarras
où il voyait le marquis lui suggéra une idée.

- J'ai laissé au fond de mon séminaire, dit-il au marquis, un pauvre
jeune homme, qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. S'il
n'était qu'un simple religieux, il serait déjà in pace.

"Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'Écriture sainte;
mais il n'est pas impossible qu'un jour il déploie de grands talents
soit pour la prédication, soit pour la direction des âmes. J'ignore ce
qu'il fera, mais il a le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le
donner à notre évêque, si jamais il nous en était venu un qui eût un peu
de votre manière de voir les hommes et les affaires.

- D'où sort votre jeune homme? dit le marquis.

- On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais
plutôt fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une
lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents
francs.

- Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.

- D'où savez-vous son nom? dit l'abbé étonné; et comme il rougissait de
sa question:

- C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.

- Eh bien! reprit l'abbé, vous pourriez essayer d'en faire votre
secrétaire; il a de l'énergie, de la raison; en un mot, c'est un essai à
tenter.

- Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme à se laisser
graisser la patte par le préfet de police ou par tout autre pour faire
l'espion chez moi? Voilà toute mon objection.

D'après les assurances favorables de l'abbé Pirard, le marquis prit un
billet de mille francs:

- Envoyez ce viatique à Julien Sorel; faites-le-moi venir.

- L'habitude d'habiter Paris doit, en effet, M. le marquis, produire
cette illusion dans votre esprit; vous ne connaissez pas, parce que vous
êtes dans une position sociale élevée, la tyrannie qui pèse sur nous
autres pauvres provinciaux, et en particulier sur les prêtres non amis
des jésuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on saura se
couvrir des prétextes les plus habiles on me répondra qu'il est malade,
la poste aura perdu les lettres, etc., etc.

- Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l'évêque, dit le
marquis.

- J'oubliais une précaution, dit l'abbé: ce jeune homme quoique né bien
bas a le coeur haut, il ne sera d'aucune utilité dans vos affaires si
l'on effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.

- Ceci me plaît, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils,
cela suffira-t-il?

Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture inconnue et
portant le timbre de Châlon, il y trouva un mandat sur un marchand de
Besançon, et l'avis de se rendre à Paris sans délai. La lettre était
signée d'un nom supposé, mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une
grosse tache d'encre était tombée au milieu du treizième mot. C'était le
signal dont il était convenu avec l'abbé Pirard.

Moins d'une heure après, Julien fut appelé à l'évêché où il se vit
accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout en citant Horace,
Monseigneur lui fit, sur les hautes destinées qui l'attendaient à Paris,
des compliments fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient des
explications. Julien ne put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait
rien et Monseigneur prit beaucoup de considération pour lui. Un des
petits prêtres de l'évêché écrivit au maire qui se hâta d'apporter
lui-même un passeport signé, mais où l'on avait laissé en blanc le nom
du voyageur.

Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué, dont l'esprit sage fut
plus étonné que charmé de l'avenir qui semblait attendre son ami.

- Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une place de
gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera vilipendée dans
les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles.
Rappelle-toi que, même financièrement parlant, il vaut mieux gagner cent
louis dans un bon commerce de bois, dont on est le maître que de
recevoir quatre mille francs d'un gouvernement fût-il celui du roi
Salomon.

Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de
campagne. Il allait enfin paraître sur le théâtre des grandes choses. Il
aimait mieux moins de certitude et des chances plus vastes. Dans ce
coeur-là il n'y avait plus la moindre peur de mourir de faim. Le bonheur
d'aller à Paris, qu'il se figurait peuplé de gens d'esprit fort
intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que l'évêque de Besançon
et que l'évêque d'Agde, éclipsait tout à ses yeux. Il se représenta
humblement à son ami, comme privé de son libre arbitre par la lettre de
l'abbé Pirard.

Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux des
hommes; il comptait revoir Mme de Rênal. Il alla d'abord chez son
premier protecteur, le bon abbé Chélan. Il trouva une réception sévère.

- Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chélan, sans
répondre à son salut. Vous allez déjeuner avec moi, pendant ce temps on
ira vous louer un autre cheval, et vous quitterez Verrières, sans y voir
personne.

- Entendre c'est obéir, répondit Julien avec une mine de séminaire, et
il ne fut plus question que de théologie et de belle latinité.

Il monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant un bois, et
personne pour l'y voir entrer, il s'y enfonça. Au coucher du soleil i
renvoya le cheval par un paysan a la porte voisine. Plus tard, il entra
chez un vigneron qui consentit à lui vendre une échelle et à le suivre
en la portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDELITE, à
Verrières.

- Je suis un pauvre conscrit réfractaire...

- Ou un contrebandier, dit le paysan, en prenant congé de lui, mais peu
m'importe! mon échelle est bien payée, et moi-même je ne suis pas sans
avoir passé quelques mouvements de montre en ma vie.

La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargé de son
échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt qu'il put dans
le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rênal à
une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta
facilement avec l'échelle. Quel accueil me feront les chiens de garde?
pensait-il. Toute la question est là. Les chiens aboyèrent, et
s'avancèrent au galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent
le caresser.

Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles
fussent fermées, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de
la chambre à coucher de Mme de Rênal qui, du côté du jardin, n'est
élevée que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.

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