Le Rouge at Le Noir
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Stendhal >> Le Rouge at Le Noir
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Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien
connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'était
pas éclairée par la lumière intérieure d'une veilleuse.
"Grand Dieu! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par
Mme de Rênal! Où sera-t-elle couchée? La famille est à Verrières,
puisque j'ai trouvé les chiens; mais je puis rencontrer dans cette
chambre, sans veilleuse, M. de Rênal lui-même ou un étranger, et alors
quel esclandre!"
Le plus prudent était de se retirer; mais ce parti fit horreur à
Julien. "Si c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes,
abandonnant mon échelle; mais si c'est elle, quelle réception m'attend?
Elle est tombée dans le repentir et dans la plus haute piété, je n'en
puis douter; mais enfin, elle a encore quelque souvenir de moi,
puisqu'elle vient de m'écrire." Cette raison le décida.
Le coeur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la voir, il jeta
de petits cailloux contre le volet; point de réponse. Il appuya son
échelle à côté de la fenêtre, et frappa lui-même contre le volet,
d'abord doucement, puis plus fort. a Quelque obscurité qu'il fasse, on
peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien. "Cette idée réduisit
l'entreprise folle à une question de bravoure.
"Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit
la personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi plus rien
à ménager envers elle; il faut seulement tâcher de n'être pas entendu
par les personnes qui couchent dans les autres chambres."
Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, remonta et passant
la main dans l'ouverture en forme de coeur, il eut le bonheur de trouver
assez vite le fil de fer attaché au crochet qui fermait le volet. Il
tira ce fil de fer ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce
volet n'était plus retenu et cédait à son effort. Il faut l'ouvrir petit
à petit, et faire reconnaître ma voix. Il ouvrit le volet assez pour
passer la tête, et en répétant à voix basse: C'est un ami
Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence
profond de la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse
même à demi éteinte, dans la cheminée; c'était un bien mauvais signe.
"Gare le coup de fusil!" Il réfléchit un peu; puis, avec le doigt, il osa
frapper contre la vitre: pas de réponse; il frappa plus fort. Quand je
devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait très fort,
il crut entrevoir, au milieu de l'extrême obscurité comme une ombre
blanche qui traversait la chambré. Enfin, il n'y eut plus de doute, il
vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extrême lenteur. Tout à
coup il vit une joue qui s'appuyait à la vitre contre laquelle était son
oeil.
Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement noire
que, même à cette distance, il ne put distinguer si c'était Mme de
Rênal. Il craignait un premier cri d'alarme; depuis un moment, il
entendait les chiens rôder et gronder à demi autour du pied de son
échelle.
- C'est moi, répétait-il assez haut, un ami.
Pas de réponse; le fantôme blanc avait disparu.
- Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux!
et il frappait de façon à briser la vitre.
Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenêtre cédait;
il poussa la croisée, et sauta légèrement dans la chambre.
Le fantôme blanc s'éloignait; il lui prit les bras; c'était une femme.
Toutes ses idées de courage s'évanouirent. "Si c'est elle, que va-t-elle
dire?" Que devint-il, quand il comprit à un petit cri que c'était Mme de
Rênal?
Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait à peine la force de
le repousser.
- Malheureux! que faites-vous?
A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit
l'indignation la plus vraie.
- Je viens vous voir après quatorze mois d'une cruelle séparation.
- Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah! M. Chélan, pourquoi m'avoir
empêché de lui écrire? j'aurais prévenu cette horreur. Elfe le repoussa
avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime, le
ciel a daigné m'éclairer, répétait-elle d'une voix entrecoupée. Sortez!
fuyez!
- Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas
sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je
vous ai assez aimée pour mériter cette confidence... Je veux tout
savoir.
Malgré Mme de Rênal, ce ton d'autorité avait de l'empire sur son coeur.
Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à ses efforts
pour se dégager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura
un peu Mme de Rênal.
- Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette
pas si quelque domestique, éveillé par le bruit, fait une ronde.
- Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une véritable colère!
Que m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scène que
vous me faites et qui m'en punira. Vous abusez lâchement des sentiments
que j'eus pour vous, mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur
Julien?
Il retirait l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.
- Ton mari est-il à la ville? lui dit-il, non pour la braver mais
emporté par l'ancienne habitude.
- Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis
déjà que trop coupable de ne pas vous avoir chassé, quoi qu'il pût en
arriver. J'ai pitié de vous lui dit-elle, cherchant à blesser son
orgueil qu'elle connaissait si irritable.
Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un lien si tendre,
et sur lequel il comptait encore, portèrent jusqu'au délire le transport
d'amour de Julien.
- Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de
ces accents du coeur, si difficiles à écouter de sang-froid.
Elle ne répondit pas; pour lui, il pleurait amèrement.
Réellement, il n'avait plus la force de parler.
- Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait jamais aimé!
A quoi bon vivre désormais? Tout son courage l'avait quitté dès qu'il
n'avait plus eu à craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait
disparu de son coeur, hors l'amour.
Il pleura longtemps en silence; elle entendait le bruit de ses sanglots.
Il prit sa main, elle voulut la retirer; et cependant, après quelques
mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa. L'obscurité était
extrême; ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de Mme de
Rênal.
"Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois!" pensa Julien;
et ses larmes redoublèrent. "Ainsi l'absence détruit sûrement tous les
sentiments de l'homme! Il vaut mieux m'en aller."
- Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien d'une voix
presque éteinte par la douleur.
- Sans doute, répondit Mme de Rênal d'une voix dure, et dont l'accent
avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes égarements
étaient connus dans la ville, lors de votre départ. Il y avait eu tant
d'imprudence dans vos démarches! Quelque temps après, alors j'étais au
désespoir, le respectable M. Chélan vint me voir. Ce fut en vain que,
pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un jour, il eut l'idée de
me conduire dans cette église de Dijon, où j'ai fait ma première
communion. Là, il osa parler le premier...
Mme de Rênal fut interrompue par ses larmes.
- Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point
m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce
temps-là, je vous écrivais tous les jours des lettres que je n'osais
vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'étais trop
malheureuse, je m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.
"Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes,
écrites avec un peu plus de prudence, vous avaient été envoyées; vous ne
me répondiez point.
- Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au séminaire.
- Grand Dieu! qui les aura interceptées?
- Juge de ma douleur, avant le jour où je t'aperçut à la cathédrale, je
ne savais si tu vivais encore.
- Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais envers lui,
envers mes enfants, envers mon mari reprit Mme de Rênal. Il ne m'a
jamais aimée comme je croyais alors que vous m'aimiez...
Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet et hors de
lui. Mais Mme de Rênal le repoussa, et continuant avec assez de fermeté:
- Mon respectable ami M. Chélan me fit comprendre qu'en épousant M. de
Rênal, je lui avais engagé toutes mes affections, même celles que je ne
connaissais pas, et que je n'avais jamais éprouvées avant une liaison
fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres, qui m'étaient si
chères, ma vie s'est écoulée sinon heureusement, du moins avec assez de
tranquillité. Ne la troublez point; soyez un ami pour moi... le
meilleur de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit
qu'il pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine...
Dites-moi à votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler.
Je veux savoir votre genre de vie au séminaire, répéta-t-elle, puis vous
vous en irez.
Sans penser à ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des
jalousies sans nombre qu'il avait d'abord rencontrées, puis de sa vie
plus tranquille depuis qu'il avait été nommé répétiteur.
- Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'après un long silence, qui sans doute
était destiné à me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui, que
vous ne m'aimiez plus et que j'étais devenu indifférent pour vous...
Mme de Rênal serra ses mains.
- Ce fut alors que vous m'envoyâtes une somme de cinq cents francs.
- Jamais, dit Mme de Rênal.
- C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel afin de
déjouer tous les soupçons.
Il s'éleva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre.
La position morale changea. Sans le savoir, Mme de Rênal et Julien
avaient quitté le ton solennel; ils étaient revenus à celui d'une tendre
amitié. Ils ne se voyaient point, tant l'obscurité était profonde, mais
le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de la taille
de son amie, ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'éloigner
le bras de Julien, qui avec assez d'habileté, attira son attention dans
ce moment par une circonstance intéressante de son récit. Ce bras fut
comme oublié et resta dans la position qu'il occupait.
Après bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents
francs, Julien avait repris son récit, il devenait un peu plus maître de
lui en parlant de sa vie passée, qui auprès de ce qui lui arrivait en
cet instant, l'intéressait si peu. Son attention se fixa tout entière
sur la manière dont allait finir sa visite.
- Vous allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec
un accent bref.
"Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un remords à
empoisonner toute ma vie se disait-il, jamais elle ne m'écrira. Dieu
sait quand je reviendrai en ce pays!" De ce moment tout ce qu'il y avait
de céleste dans la position de Julien disparut rapidement de son coeur.
Assis à côté d'une femme qu'il adorait, la serrant presque dans ses
bras. dans cette chambre où il avait été si heureux, au milieu d'une
obscurité profonde, distinguant fort bien que depuis un moment elle
pleurait sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle avait des
sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique presque aussi
calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il se
voyait en butte à quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses
camarades plus fort que lui. Julien faisait durer son récit, et parlait
de la vie malheureuse qu'il avait menée depuis son départ de
Verrières. "Ainsi, se disait Mme de Rênal, après un an d'absence, privé
presque entièrement de marques de souvenir, tandis que moi je l'oubliais
il n'était occupé que des jours heureux qu'il avait trouvés à Vergy. "Ses
sanglots redoublaient. Julien vit le succès de son récit. Il comprit
qu'il fallait tenter la dernière ressource: il arriva brusquement à la
lettre qu'il venait de recevoir de Paris.
- J'ai pris congé de Monseigneur l'évêque.
- Quoi! vous ne retournez pas à Besançon! vous nous quittez pour
toujours?
- Oui, répondit Julien, d'un ton résolu; oui, j'abandonne un pays où je
suis oublié même de ce que j'ai le plus aimé en ma vie, et je le quitte
pour ne jamais le revoir. Je vais à Paris...
- Tu vas à Paris! s'écria assez haut Mme de Rênal.
Sa voix était presque étouffée par les larmes, et montrait tout l'excès
de son trouble. Julien avait besoin de cet encouragement; il allait
tenter une démarche qui pouvait tout décider contre lui; et avant cette
exclamation, n'y voyant point il ignorait absolument l'effet qu'il
parvenait à produire. Il n'hésita plus, la crainte du remords lui
donnait tout empire sur lui-même; il ajouta froidement en se levant:
- Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse, adieu.
Il fit quelques pas vers la fenêtre; déjà il l'ouvrait. Mme de Rênal
s'élança vers lui. Il sentit sa tête sur son épaule et qu'elle le
serrait dans ses bras, en collant sa joue contre la sienne.
Ainsi, après trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait
désiré avec tant de passion pendant les deux premières. Un peu plus tôt
arrivés, le retour aux sentiments tendres, l'éclipse des remords chez
Mme de Rênal eussent été un bonheur divin, ainsi obtenus avec art, ce ne
fut plus qu'un triomphe. Julien voulut absolument, contre les instances
de son amie, allumer la veilleuse.
- Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de
t'avoir vue? L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera
donc perdu pour moi? la blancheur de cette jolie main me sera donc
invisible? Songe que je te quitte pour bien longtemps peut-être!
"Quelle honte! se disait Mme de Rênal, mais elle n'avait rien à refuser
à cette idée de séparation pour toujours qui la faisait fondre en
larmes. L'aube commençait à dessiner vivement les contours des sapins
sur la montagne à l'orient de Verrières. Au lieu de s'en aller Julien
ivre de volupté demanda à Mme de Rênal dé passer toute la journée caché
dans sa chambre, et de ne partir que la nuit suivante.
- Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale rechute m'ôte toute
estime pour moi, et fait à jamais mon malheur: et elle le pressait
contre son coeur avec ravissement. Mon mari n'est plus le même, il a des
soupçons; il croit que je l'ai mené dans toute cette affaire, et se
montre fort piqué contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis
perdue, il me chassera comme une malheureuse que je suis.
- Ah! voilà une phrase de M. Chélan, dit Julien, tu ne m'aurais pas
parlé ainsi avant ce cruel départ pour le séminaire, tu m'aimais alors!
Julien fut récompensé du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit
son amie oublier en un clin d'oeil le danger que la présence de son mari
lui faisait courir pour songer au danger bien plus grand de voir Julien
douter de son amour. Le jour croissait rapidement et éclairait vivement
la chambre, Julien retrouva toutes les voluptés de l'orgueil, lorsqu'il
put revoir dans ses bras et presque à ses pieds, cette femme charmante,
la seule qu'il eût aimée et qui, peu d'heures auparavant, était tout
entière à la crainte d'un Dieu terrible et à l'amour de ses devoirs. Des
résolutions fortifiées par un an de constance n'avaient pu tenir devant
son courage.
Bientôt on entendit du bruit dans la maison, une chose à laquelle elle
n'avait pas songé vint troubler Mme de Rênal.
- Cette méchante Elisa va entrer dans la chambre: que faire de cette
énorme échelle? dit-elle à son ami; où la cacher? Je vais la porter au
grenier, s'écria-t-elle tout à coup, avec une sorte d'enjouement.
- C'est là ta physionomie d'autrefois! dit Julien ravi. Mais il faut
passer dans la chambre du domestique.
- Je laisserai l'échelle dans le corridor, j'appellerai le domestique et
lui donnerai une commission.
- Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique passant devant
l'échelle, dans le corridor, la remarquera.
- Oui, mon ange dit Mme de Rênal en lui donnant un baiser. Toi, songé à
te cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, Élisa entre
ici.
Julien fut étonné de cette gaieté soudaine. "Ainsi, pensa-t-il l'approche
d'un danger matériel, loin de la troubler, lui rend sa gaieté, parce
qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment supérieure! ah! voilà un
coeur dans lequel il est glorieux de régner!" Julien était ravi.
Mme de Rênal prit l'échelle; elle était évidemment trop pesante pour
elle. Julien allait à son secours; il admirait cette taille élégante et
qui était si loin d'annoncer de la force, lorsque tout à coup, sans
aide, elle saisit l'échelle, et l'enleva comme elle eût fait une chaise.
Elle la porta rapidement dans le corridor du troisième étage où elle la
coucha le long du mur. Elle appela le domestique, et pour lui laisser le
temps de s'habiller, monta au colombier. Cinq minutes après, à son
retour dans le corridor, elle ne trouva plus l'échelle. Qu'était-elle
devenue? Si Julien eût été hors de la maison, ce danger ne l'eût guère
touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette échelle! Cet
incident pouvait être abominable. Mme de Rênal courait partout. Enfin
elle découvrit cette échelle sous le toit où le domestique l'avait
portée et même cachée. Cette circonstance était singulière, autrefois
elle l'eût alarmée.
"Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre
heures, quand Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi
horreur et remords?"
Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, mais
qu'importe? Après une séparation qu'elle avait crue éternelle, il lui
était rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir
jusqu'à elle montrait tant d'amour!
En racontant l'événement de l'échelle à Julien:
- Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte
qu'il a trouvé cette échelle? Elle rêva un instant. Il leur faudra
vingt-quatre heures pour découvrir le paysan qui te l'a vendue; et se
jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif:
Ah! mourir, mourir ainsi! s'écriait-elle en le couvrant de baisers, mais
il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.
"Viens, d'abord je vais te cacher dans la chambre de Mme Derville, qui
reste toujours fermée à clef'.
Elle alla veiller à l'extrémité du corridor, et Julien passa en courant.
- Garde-toi d'ouvrir, si l'on frappe, lui dit-elle en l'enfermant à
clef; dans tous les cas, ce ne serait qu'une plaisanterie des enfants en
jouant entre eux.
- Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j'aie
le plaisir de les voir, fais-les parler.
- Oui, oui, lui cria Mme de Rênal en s'éloignant.
Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin
de Malaga, il lui avait été impossible de voler du pain.
- Que fait ton mari? dit Julien.
- Il écrit des projets de marchés avec des paysans.
Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit dans la
maison. Si l'on n'eût pas vu Mme de Rênal, on. l'eût cherchée partout;
elle fut obligée de le quitter.
Bientôt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de
café, elle tremblait qu'il ne mourût de faim. Après le déjeuner, elle
réussit à amener les enfants sous la fenêtre de la chambre de Mme
Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air
commun, ou bien ses idées avaient changé. Mme de Rênal leur parla de
Julien. L'aîné répondit avec amitié et regrets pour l'ancien précepteur;
mais il se trouva que les cadets l'avaient presque oublié.
M. de Rênal ne sortit pas ce matin-là; il montait et descendait sans
cesse dans la maison, occupé à faire des marchés avec des paysans,
auxquels il vendait sa récolte de pommes de terre. Jusqu'au dîner, Mme
de Rênal n'eut pas un instant à donner à son prisonnier. Le dîner sonné
et servi, elle eut l'idée de voler pour lui une assiette de soupe
chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de la chambre qu'il
occupait, portant cette assiette avec précaution, elle se trouva face à
face avec le domestique qui avait caché l'échelle le matin. Dans ce
moment il s'avançait aussi sans bruit dans le corridor et comme
écoutant. Probablement Julien avait marché avec imprudence. Le
domestique s'éloigna un peu confus. Mme de Rênal entra hardiment chez
Julien, cette rencontre le fit frémir.
- Tu as peur! lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde
et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment où je
serai seule après ton départ.
Et elle le quitta en courant.
- Ah! se dit Julien exalté, le remords est le seul danger que redoute
cette âme sublime!
Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au Casino. Sa femme avait annoncé
une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hâta de renvoyer
Élisa, et se releva bien vite pour aller ouvrir à Julien.
Il se trouva que réellement il mourait de faim. Mme de Rênal alla à
l'office chercher du pain. Julien entendit un grand cri. Mme de Rênal
revint, et lui raconta qu'entrant dans l'office sans lumière,
s'approchant d'un buffet où l'on serrait le pain, et étendant la main,
elle avait touché un bras de femme. C'était Élisa qui avait jeté le cri
entendu par Julien.
- Que faisait-elle là?
- Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, dit Mme de
Rênal avec une indifférence complète. Mais heureusement j'ai trouvé un
pâté et un gros pain.
- Qu'y a-t-il donc là? dit Julien, en lui montrant les poches de son
tablier.
Mme de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles étaient remplies
de pain.
Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne
lui avait semblé si belle. "Même à Paris, se disait-il confusément je ne
pourrai rencontrer un plus grand caractère. "Elle avait toute la
gaucherie d une femme peu accoutumée à ces sortes de soins, et en même
temps le vrai courage d'un être qui ne craint que des dangers d'un autre
ordre et bien autrement terribles.
Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que son amie le
plaisantait sur la simplicité de ce repas, car elle avait horreur de
parler sérieusement, la porte de la chambre fut tout à coup secouée avec
force. C'était M. de Rênal.
- Pourquoi t'es-tu enfermée? lui criait-il.
Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé.
- Quoi! vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entrant; vous
soupez, et vous avez fermé votre porte à clef!
Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la sécheresse
conjugale, eût troublé Mme de Rênal, mais elle sentait que son mari
n'avait qu'à se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M. de Rênal
s'était jeté sur la chaise que Julien occupait un moment auparavant
vis-à-vis le canapé.
La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu'à son tour son mari lui
contait longuement les incidents de la poule qu'il avait gagnée au
billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, ma foi! ajoutait-il,
elle aperçut sur une chaise, à trois pas devant eux le chapeau de
Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit à se déshabiller, et, dans
un certain moment, passant rapidement derrière son mari, jeta une robe
sur la chaise au chapeau.
M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le récit de sa
vie au séminaire.
- Hier je ne t'écoutais pas, je ne songeais, pendant que tu parlais,
qu'à obtenir de moi le courage de te renvoyer.
Elle était l'imprudence même. Ils parlaient très haut et il pouvait être
deux heures du matin, quand ils furent interrompus par un coup violent à
la porte. C'était encore M. de Rênal.
- Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il,
Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin.
- Voici la fin de tout, s'écria Mme de Rênal, en se jetant dans les bras
de Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs,
je vais mourir dans tes bras, plus heureuse à ma mort que je ne le fus
de la vie.
Elle ne répondait nullement à son mari qui se fâchait elle embrassait
Julien avec passion.
- Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement.
Je vais sauter dans la cour par la fenêtre du cabinet, et me sauver dans
le jardin, les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et
jette-le dans le jardin aussitôt que tu pourras. En attendant, laisse
enfoncer la porte. Surtout, point d'aveux je le défends, il vaut mieux
qu'il ait des soupçons que des certitudes.
- Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule réponse et sa seule
inquiétude.
Elle ana avec lui à la fenêtre du cabinet, elle prit ensuite le temps de
cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari bouillant de colère. Il
regarda dans la chambre dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les
habits dé Julien lui furent jetés, il les saisit, et courut rapidement
vers le bas du jardin du côté du Doubs.
Comme il courait, il entendit siffler une balle, et aussitôt le bruit
d'un coup de fusil.
"Ce n'est pas M. de Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. "Les
chiens couraient en silence à ses côtés un second coup cassa apparemment
la patte à un chien car il se mit à pousser des cris lamentables. Julien
sauta le mur d'une terrasse, fit à couvert une cinquantaine de pas, et
se remit à fuir dans une autre direction. Il entendit des voix qui
s'appelaient, et vit distinctement le domestique son ennemi tirer un
coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre côté du
jardin, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs où il s'habillait.
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