Le Rouge at Le Noir
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- Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l'abbé en
sortant; c'est alors seulement que vous pourrez être présenté à Mme de
la Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille en ces premiers
moments de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout
de suite si vous avez à vous perdre, et je serai délivré de la faiblesse
que j'ai de penser à vous. Après-demain matin, ce tailleur vous portera
deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon qui vous les essaiera.
Du reste, ne faites pas connaître le son de votre voix à ces
Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de se
moquer de vous. C'est leur talent. 'Après-demain soyez chez moi à
midi... Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes,
des chemises, un chapeau aux adresses que voici.
Julien regardait l'écriture de ces adresses.
- C'est la main du marquis, dit l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit
tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui
pour que vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez
d'esprit pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous
indiquera à demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare à vous!
Julien entra, sans dire un seul mot, chez les ouvriers indiqués par les
adresses; il remarqua qu'il en était reçu avec respect, et le bottier,
en écrivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.
Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore
plus libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à Julien le tombeau
du maréchal Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur d'une
épitaphe. Mais en se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux,
le serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut
riche de cette expérience, que le surlendemain, à midi, il se présenta à
l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.
- Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l'abbé d'un air sévère.
Julien avait l'air d'un fort jeune homme en grand deuil, il était à la
vérité très bien, mais le bon abbé était trop provincial lui-même pour
voir que Julien avait encore cette démarche des épaules qui en province,
est à la fois élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea
ses grâces d'une manière si différente de celle du bon abbé, qu'il lui
dit:
- Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons de
danse?
L'abbé resta pétrifié.
- Non, répondit-il enfin, Julien n'est pas prêtre.
Le marquis montant deux à deux les marches d'un petit escalier dérobé,
alla lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde qui donnait
sur l'immense jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de
chemises chez la lingère.
- Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand seigneur descendre
à ces détails.
- Fort bien, reprit le marquis d'un air sérieux et avec un certain ton
impératif et bref, qui donna à penser à Julien; fort bien! prenez encore
vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.
En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme âgé:
- Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel.
Peu de minutes après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque
magnifique; ce moment fut délicieux. Pour n'être pas surpris dans son
émotion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de là il
contemplait avec ravissement le dos brillant des livres: "Je pourrai
lire tout cela, se disait-il. Et comment me déplairais-je ici? M. de
Rênal se serait cru déshonoré à jamais de la centième partie de ce que
le marquis de La Mole vient de faire pour moi.
"Mais, voyons les copies à faire. "Cet ouvrage terminé Julien osa
s'approcher des livres; il faillit devenir fou de oie en trouvant une
édition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour
n'être pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des
quatre-vingts volumes. Ils étaient reliés magnifiquement, c'était le
chef-d'oeuvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant
pour porter au comble l'admiration de Julien.
Une heure après, le marquis entra, regarda les copies et remarqua avec
étonnement que Julien écrivait cela avec deux ll, cella. "Tout ce que
l'abbé m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte!" Le
marquis fort décourage, lui dit avec douceur:
- Vous n'êtes pas sûr de votre orthographe?
- Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il
se faisait; il était attendri des bontés du marquis, qui lui rappelait
le ton rogue de M. de Rênal.
"C'est du temps perdu que toute cette expérience de petit abbé
franc-comtois, pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un
homme sûr!"
- Cela ne s'écrit qu'avec un l, lui dit le marquis; quand vos copies
seront terminées, cherchez dans le dictionnaire les mots de
l'orthographe desquels vous ne serez pas sûr.
A six heures, le marquis le fit demander; il regarda avec une peine
évidente les bottes de Julien:
- J'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours
à cinq heures et demie, il faut vous habiller.
Julien le regardait sans comprendre.
- Je veux dire mettre des bas, Arsène vous en fera souvenir; aujourd'hui
je ferai vos excuses.
En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon
resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne
manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le
premier à la porte. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien
marcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de
sa goutte. "Ah! il est balourd par-dessus le marché", se dit celui-ci. Il
le présenta à une femme de haute taille et d'un aspect imposant. C'était
la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de
Maugiron, la sous-préfète de l'arrondissement de Verrières, quand elle
assistait au dîner de la Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême
magnificence du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La
Mole. La marquise daigna à peine le regarder. Il y avait quelques hommes
parmi lesquels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évoque
d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant, à la
cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut effrayé sans doute des
yeux tendres que fixait sur lui la timidité de Julien, et ne se soucia
point de reconnaître ce provincial.
Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir quelque chose
de triste et de contraint; on parle bas à Paris, et l'on n'exagère pas
les petites choses.
Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très élancé,
entra vers les six heures et demie; il avait une tête fort petite.
- Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise, à laquelle il
baisait la main.
Julien comprit que c'était le comte de La Mole. Il le trouva charmant
dès le premier abord.
"Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l'homme, dont les
plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison."
A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il était en
bottes et en éperons; a et moi je dois être en souliers apparemment
comme inférieur. "On se mit à table. Julien entendit la marquise qui
disait un mot sévère, en élevant un peu la voix. Presque en même temps,
il aperçut une jeune personne, extrêmement blonde et fort bien faite,
qui vint s'asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant
en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux
aussi beaux; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la
suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine,
mais qui se souvient de l'obligation d'être imposant. a Mme de Rênal
avait cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en
faisait compliment"; mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci.
Julien n'avait pas assez d'usage pour distinguer que c'était du feu de
la saillie, que brillaient de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde,
c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de Rênal
s'animaient, c'était du feu des passions, ou par l'effet d'une
indignation généreuse au récit de quelque action méchante. Vers la fin
du repas Julien trouva un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux
de Mlle de La Mole: a Ils sont scintillants", se dit-il. Du reste, elle
ressemblait cruellement à sa mère, qui lui déplaisait de plus en plus,
et il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait
admirable de tous points. Julien était tellement séduit, qu'il n'eut pas
l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il était plus riche et
plus noble que lui.
Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.
Vers le second service, il dit à son fils:
- Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens de
prendre à mon état-major, et dont je prétends faire un homme, si cella
se peut.
- C'est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il écrit cela
avec deux L**
Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tête un peu
trop marquée à Norbert; mais en général on fut content de son regard.
Il fallait que le marquis eût parlé du genre d'éducation que Julien
avait reçue, car un des convives l'attaqua sur Horace: "C'est
précisément en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès de l'évêque de
Besançon, se dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que cet
auteur. "A partir de cet instant, il fut maître de lui. Ce mouvement tut
rendu facile, parce qu'il venait de décider que Mlle de La Mole ne
serait jamais une femme à ses yeux. Depuis le séminaire, il mettait les
hommes au pis, et se laissait difficilement intimider par eux. Il eût
joui de tout son sang-froid, si la salle à manger eût été meublée avec
moins de magnificence. C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds
de haut chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois son
interlocuteur en parlant d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses
phrases n'étaient pas trop longues pour un provincial. Il avait de beaux
yeux dont la timidité tremblante ou heureuse, quand il avait bien
répondu, redoublait l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte
d'examen jetait un peu d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis engagea
par un signe l'interlocuteur de Julien à le pousser vivement. a
Serait-il possible qu'il sût quelque chose?" pensait-il.
Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de sa timidité
pour montrer non pas de l'esprit chose impossible à qui ne sait pas; a
langue dont on se sert à paris, mais il eut des idées nouvelles quoique
présentées sans grâce ni à-propos, et l'on vit qu'il savait parfaitement
le latin.
L'adversaire de Julien était un académicien des Inscriptions, qui, par
hasard savait le latin, il trouva en Julien un très bon humaniste, n'eut
plus la crainte de le faire rougir, et chercha réellement à
l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin
l'ameublement magnifique de la salle à manger il en vint à exposer sur
les poètes latins des idées que l'interlocuteur n'avait lues nulle part.
En honnête homme il en fit honneur au jeune secrétaire. Par bonheur, on
entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été pauvre
ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers
pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de La Fontaine, ou un
pauvre diable de poète lauréat suivant la cour et faisant des odes pour
le jour dé naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord Byron.
On parla de l'état de la société sous Auguste et sous George, aux deux
époques l'aristocratie était toute-puissante; mais à Rome, elle se
voyait arracher le pouvoir par Mécène, qui n'était que simple chevalier;
et en Angleterre elle avait réduit George à peu près à l'état d'un doge
de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis de l'état de
torpeur, où l'ennui le plongeait au commencement du dîner.
Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes comme Southey, lord
Byron, George, qu'il entendait prononcer pour la première fois. Mais il
n'échappa à personne que, toutes les fois qu'il était question de faits
passés à Rome, et dont la connaissance pouvait se déduire des ouvres
d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable
supériorité. Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il avait
apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion qu'il avait
eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.
Lorsque l'on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait
une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien.
- Les manières gauches de ce jeune abbé cachent peut-être un homme
instruit dit à la marquise l'académicien qui se trouvait près d'elle; et
Julien en entendit quelque chose.
Les phrases toutes faites convenaient assez à l'esprit de la maîtresse
de la maison, elle adopta celle-ci sur Julien et se sut bon gré d'avoir
engagé l'académicien à dîner. "Il amuse M. de La Mole", pensait-elle.
CHAPITRE III
LES PREMIERS PAS
Cette immense vallée remplie de lumières éclatantes et de tant de
milliers d'hommes éblouit ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont
supérieurs. Ma tête se perd.
Poemi dell'av. REINA.
Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres
dans la bibliothèque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte
de dégagement, fort bien cachée avec des dos de livres. Pendant que
Julien admirait cette invention Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et
assez contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva, en papillotes
l'air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole avait le secret
de voler des livres dans la bibliothèque de son père, sans qu'il y
parût. La présence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce
qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second volume
de la Princesse de Babylone de Voltaire, digne complément d'une
éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre du
Sacré-Coeur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait déjà besoin du
piquant de l'esprit pour s'intéresser à un roman.
Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois heures; il
venait étudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut
bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oublié l'existence. Il fut
parfait pour lui: il lui offrit de monter à cheval.
- Mon père nous donne congé jusqu'au dîner.
Julien comprit ce nous et le trouva charmant.
- Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un
arbre de quatre-vingts pieds de haut, de! équarrir et d'en faire des
planches, je m'en tirerais bien, J'ose le dire; mais monter à cheval,
cela ne m'est pas arrivé six fois en ma vie.
- Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert.
Au fond, Julien se rappelait l'entrée du roi de***, à Verrières, et
croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du bois de
Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant éviter
brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir
deux habits. Au dîner, le marquis voulant lui adresser la parole, lui
demanda des nouvelles de sa promenade; Norbert se hâta de répondre en
termes généraux.
- M. le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l'en
remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le
cheval le plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y
attacher, et, faute de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de
cette rue si longue, près du pont.
Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire; ensuite son
indiscrétion demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de
simplicité; il eut de la grâce sans le savoir.
- J'augure bien de ce petit prêtre dit le marquis à l'académicien; un
provincial simple en pareille occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais
vu et ne se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des
dames!
Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune, qu'à
la fin du dîner, lorsque la conversation générale eut pris un autre
cours, Mlle Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails
de l'événement malheureux. Ses questions se prolongeant, et Julien
rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement,
quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire, comme
auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.
Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, et revint
ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva établi près de
lui, dans la bibliothèque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin;
mais la tournure était mesquine, et la physionomie celle de l'envie.
Le marquis entra.
- Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton
sévère.
- Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.
- Non monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai, mais il est
malheureux.
Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparut. C'était un neveu de
l'académicien ami de Mme de La Mole, il se destinait aux lettres.
L'académicien avait obtenu que le marquis le prendrait pour secrétaire.
Tanbeau, qui travaillait dans une chambre écartée, ayant su la faveur
dont Julien était l'objet voulut la partager et le matin il était venu
établir son écritoire dans la bibliothèque.
A quatre heures, Julien osa après un peu d'hésitation, paraître chez le
comte Norbert. Celui-ci allait monter à cheval, et fut embarrassé, car
il était parfaitement poli.
- Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au manège; et, après
quelques semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.
- Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bontés que vous avez
eues pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sérieux,
que je sens tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé
par suite de ma maladresse d'hier, et s'il est libre, je désirerais le
monter ce matin.
- Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez que je vous
ai fait toutes les objections que réclame la prudence, le fait est qu'il
est quatre heures, nous n'avons pas de temps à perdre.
Une fois qu'il fut à cheval:
- Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.
- Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: par exemple,
tenir le corps en arrière.
Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVI.
- Ah! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore
menées par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous
passer sur le corps; ils n'iront pas risquer de gâter la bouche de leur
cheval en l'arrêtant tout court.
Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la
promenade finit sans accident. En rentrant le jeune comte dit à sa
soeur:
- Je vous présente un hardi casse-cou.
A dîner, parlant à son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit
justice à la hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer
dans sa façon de monter à cheval. Le jeune comte avait entendu le matin
les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte de la
chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.
Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaitement isolé au
milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et
il manquait à tous. Ses bévues faisaient la joie des valets de chambre.
L'abbé Pirard était parti pour sa cure. "Si Julien est un faible roseau,
qu'il périsse; si c'est un homme de coeur qu'il se tire d'affaire tout
seul", pensait-il.
CHAPITRE IV
L'HOTEL DE LA MOLE
Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
RONSARD.
Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La
Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort
singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole
proposa à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on avait à
dîner certains personnages.
- J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit le marquis.
L'abbé Pirard prétend que nous avons tort de briser l'amour-propre des
gens que nous admettons auprès de nous. On ne s'appuie que sur ce qui
résiste, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue,
c'est du reste un sourd-muet.
"Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que
j'écrive les noms et un mot sur le caractère des personnages que je vois
arriver dans ce salon."
Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui
faisaient la cour à tout hasard, le croyant protégé par un caprice du
marquis. C'étaient de pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il faut
le dire à la louange de cette classe d'hommes, telle qu'on la trouve
aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient pas plats
également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé malmener par le
marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à lui adressé par Mme de
La Mole.
Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des
maîtres de la maison, ils étaient trop accoutumes à outrager pour se
désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais amis. Mais, excepté les
jours de pluie, et dans les moments d'ennui féroce, qui étaient rares,
on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.
Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié si
paternelle à Julien eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût
été exposée à de grands moments de solitude; et, aux veux des femmes de
cc rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblème de la disgrâce.
Le marquis était parlait pour sa femme; il veillait à ce que son salon
fût suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux
collègues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez
amusants pour y être admis comme subalternes.
Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La
politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est
abordée dans celle de la classe du marquis, que dans les instants de
détresse.
Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la nécessité de
s'amuser, que même les Jours de dîners, à peine le marquis avait-il
quitté le salon, tout le monde prenait la fuite. Pourvu qu'on ne
plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en place,
ni des artistes protégés par la Cour, ni de tout ce qui est établi;
pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux de
l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se
permet un peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlât jamais
politique, on pouvait librement raisonner de tout.
Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon bleu qui puissent
lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait
une grossièreté. Malgré le bon ton, la politesse parfaite, l'envie
d'être agréable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens
qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose
qui fît soupçonner une pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se
taisaient après quelques mots bien élégants sur Rossini et le temps
qu'il taisait.
Julien observa que la conversation était ordinairement maintenue vivante
par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans
l'émigration. Ces messieurs jouissaient de six à huit mille livres de
rente; quatre tenaient pour ta Quotidienne, et trois pour la Gazette de
France'. L'un d'eux avait tous les jours à raconter quelque anecdote du
Château où le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua qu'il
avait cinq croix, les autres n'en avaient en général que trois.
En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrée, et
toute la soirée, on avait des glaces ou du thé tous les quarts d'heure;
et, sur le minuit, une espèce de souper avec du vin de Champagne.
C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à la fin;
du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter sérieusement
la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement doré.
Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne
se moquaient pas de ce qu'ils disaient. "Mon M. de Maistre, que je sais
par coeur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien
ennuyeux."
Julien n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns
se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de
dire tout le reste de la soirée: a Je sors de l'hôtel de La Mole, où
j'ai su que la Russie, etc..."
Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six
mois que Mme de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de vingt
années en faisant préfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-préfet
depuis la Restauration.
Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces messieurs, ils se
seraient fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent
plus de rien. Rarement le manque d'égards était direct mais Julien avait
déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le
marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d'eux.
Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout
ce qui n'était pas issu de gens montant dans les carrosses du roi.
Julien observa que le mot croisade était le seul qui donnât à leur
figure l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect
ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.
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