Le Rouge at Le Noir
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Julien s'était reproché trop souvent d'avoir laissé passer cette
première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication.
L'homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout
ce qui était dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient devant
la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours des
petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement
convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de
minute en minute:
- Monsieur votre adresse? je vous méprise.
La constance avec laquelle il s'attachait à ces six mots finit par
frapper la foule.
Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse.
L'homme à la redingote, entendant cette décision souvent répétée, jeta
au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit
au visage, il s'était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans
le cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans se retourner de
temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.
Julien se trouva baigné de sueur. "Ainsi il est au pouvoir du dernier des
hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer
cette sensibilité si humiliante?"
Il eût voulu pouvoir se battre à l'instant. Mais une difficulté
l'arrêtait. Dans tout ce grand Paris, où prendre un témoin? il n'avait
pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes,
régulièrement, au bout de six semaines de relations, s'éloignaient de
lui. "Je suis insociable, et m'en voilà cruellement puni", pensa-t-il.
Enfin, il eut l'idée de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommé
Liévin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut
sincère avec lui.
- Je veux bien être votre témoin, dit Liévin, mais à une condition: si
vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance
tenante.
- Convenu, dit Julien en lui serrant la main avec enthousiasme; et ils
allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l'adresse indiquée par ses
billets, au fond du faubourg Saint-Germain.
Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez
lui que Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune parent de Mme de
Rênal, employé jadis à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait
donné une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.
Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la
veille, et une des siennes.
On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d'heure;
enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d'élégance.
Ils trouvèrent un grand jeune homme en redingote rose-orange et blanc,
mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection et
l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite,
portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés
avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l'autre. C'est pour se
faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a
fait attendre. La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout,
jusqu'aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné.
Sa physionomie, noble et vide, annonçait des idées convenables et rares
l'idéal de l'homme aimable, l'horreur de l'imprévu et de la
plaisanterie, beaucoup de gravité.
Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire
attendre si longtemps, après lui avoir jeté si grossièrement sa carte à
la figure, était une offense de plus, entra brusquement chez M. de
Beauvoisis. Il avait l'intention d'être insolent, mais il aurait bien
voulu en même temps être de bon ton.
Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son
air à la fois compassé, important et content de soi de l'élégance
admirable de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute
idée d'être insolent. Ce n'était pas son homme de la veille. Son
étonnement fut tel de rencontrer un être aussi distingué au lieu du
grossier personnage rencontré au café, qu'il ne put trouver une seule
parole. Il présenta une des cartes qu'on lui avait jetées.
- C'est mon nom, dit l'homme à la mode, auquel l'habit noir de Julien
dès sept heures du matin, inspirait assez peu de considération; mais je
ne comprends pas, d'honneur...
La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de
son humeur.
- Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait
toute l'affaire.
M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, était assez
content de la coupe de l'habit noir de Julien. "Il est de Staub, c'est
clair, se disait-il en l'écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces
bottes sont bien; mais, d'un autre côté, cet habit noir dès le grand
matin!... Ce sera pour mieux échapper à la balle, se dit le chevalier de
Beauvoisis."
Dès qu'il se fut donné cette explication, il revint à une politesse
parfaite, et presque d'égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez
long, l'affaire était délicate, mais enfin Julien ne put se refuser à
l'évidence. Le jeune homme si bien né qu'il avait devant lui n'offrait
aucun point de ressemblance avec le grossier personnage, qui la veille,
l'avait insulté.
Julien éprouvait une invincible répugnance à s'en aller, il faisait
durer l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de
Beauvoisis, c'est ainsi qu'il s'était nommé en parlant de lui, choqué de
ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.
Il admirait sa gravité, mêlée d'une certaine fatuité modeste, mais qui
ne l'abandonnait pas un seul instant. Il était étonné de sa manière
singulière de remuer la langue en prononçant les mots... Mais enfin,
dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui chercher
querelle.
Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais
l'ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les
mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M.
Sorel n'était point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un
homme, parce qu'on avait volé à cet homme ses billets de visite.
Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de
Beauvoisis l'attendait dans la cour, devant le perron; par hasard,
Julien leva les yeux et reconnut son homme de la veille dans le cocher.
Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siège
et l'accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire d'un instant.
Deux laquais voulurent défendre leur camarade; Julien reçut des coups de
poing: au même instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur
eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.
Le chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravité la plus
plaisante, répétant avec sa prononciation de grand seigneur:
- Qu'est ça? qu'est ça?
Il était évidemment fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui
permettait pas de marquer plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il
s'agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid
légèrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.
Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se
battre; il voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les
avantages de l'initiative.
- Pour le coup, s'écria-t-il, il y a là matière à duel!
- Je le croirais assez, reprit le diplomate.
- Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais; qu'un autre monte.
On ouvrit la portière de la voiture: le chevalier voulut absolument en
faire les honneurs à Julien et à son témoin. On alla chercher un ami de
M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en
allant fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en
robe de chambre.
"Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont point
ennuyeux comme les personnes qui viennent dîner chez M. de La Mole, et
je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant après ils se permettent d'être
indécents. "On parlait des danseuses que le public avait distinguées dans
un ballet donné la veille. Ces messieurs faisaient allusion à des
anecdotes piquantes que Julien et son témoin, le lieutenant du 96e,
ignoraient absolument. Julien n'eut point la sottise de prétendre les
savoir; il avoua de bonne grâce son ignorance. Cette franchise plut à
l'ami du chevalier, il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands
détails, et fort bien.
Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait au
milieu de la rue, pour la procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant
la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curé,
suivant eux, était fils d'un archevêque. Jamais chez le marquis de La
Mole, qui voulait être duc, on n'eût osé prononcer un tel mot.
Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras, on le
lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l'eau-de-vie et le
chevalier de Beauvoisis pria Julien très poliment de lui permettre de le
reconduire chez lui dans la même voiture qui l'avait amené. Quand Julien
indiqua l'hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le jeune
diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais il trouvait la
conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon
lieutenant du 96e.
"Mon Dieu! un duel, n'est-ce que ça? pensait Julien. Que je suis heureux
d'avoir retrouvé ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dû
supporter encore cette injure dans un café!" La conversation amusante
n'avait presque pas été interrompue. Julien comprit alors que
l'affectation diplomatique est bonne à quelque chose.
"L'ennui n'est donc point inhérent, se disait-il, à une conversation
entre gens de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de
la Fête-Dieu, ils osent raconter et avec détails pittoresques des
anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque absolument que le
raisonnement sur la chose politique, et ce manque-là est plus que
compensé par la grâce de leur ton et la parfaite justesse de leurs
expressions. "Julien se sentait une vive inclination pour eux. "Que je
serais heureux de les voir souvent!"
A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis courut aux
informations . elles ne furent pas brillantes.
Il était fort curieux de connaître son homme; pouvait-il décemment lui
faire une visite? Le peu de renseignements qu'il put obtenir n'étaient
pas d'une nature encourageante.
- Tout cela est affreux! dit-il à son témoin. Il est impossible que
j'avoue m'être battu avec un simple secrétaire de M. de La Mole, et
encore parce que mon cocher m'a volé mes cartes de visite.
- Il est sûr qu'il y aurait dans tout cela possibilité de ridicule.
Le soir même, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que
ce M. Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, était fils naturel d'un
ami intime du marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une
fois qu'il fut établi, le jeune diplomate et son ami daignèrent faire
quelques visites à Julien, pendant les quinze jours qu'il passa dans sa
chambre. Julien leur avoua qu'il n'était allé qu'une fois en sa vie à
l'Opéra.
- Cela est épouvantable, lui dit-on, on ne va que là; il faut que votre
première sortie soit pour le Comte Ory.
A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fameux chanteur
Geronimo, qui avait alors un immense succès.
Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mélange de respect pour
soi-même, d'importance mystérieuse et de fatuité de jeune homme
l'enchantait. Par exemple le chevalier bégayait un peu, parce qu'il
avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce défaut.
Jamais Julien n'avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule qui
amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial doit
chercher à imiter.
On le voyait à l'Opéra avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison
fit prononcer son nom.
- Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilà donc le fils
naturel d'un riche gentilhomme de Franche-Comté, mon ami intime?
Le marquis coupa la parole à Julien, qui voulait protester qu'il n'avait
contribué en aucune façon à accréditer ce bruit.
- M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'être battu contre le fils d'un
charpentier.
- Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est à moi maintenant de
donner de la consistance à ce récit, qui me convient. Mais j'ai une
grâce à vous demander, et qui ne vous coûtera qu'une petite demi-heure
de votre temps: tous les jours d'Opéra, à onze heures et demie, allez
assister dans le vestibule à la sortie du beau monde. Je vous vois
encore quelquefois des façons de province, il faudrait vous en défaire,
d'ailleurs il n'est pas mal de connaître, au moins de vue, de grands
personnages auprès desquels je puis un jour vous donner quelque mission.
Passez au bureau de location pour vous faire reconnaître; on vous a
donné les entrées.
CHAPITRE VII
UNE ATTAQUE DE GOUTTE
Et j'eus de l'avancement, non pour mon mérite, mais parce que mon maître
avait la goutte.
BERTOLOTTI.
Le lecteur est peut-être surpris de ce ton libre et presque amical; nous
avons oublié de dire que, depuis six semaines, le marquis était retenu
chez lui par une attaque de goutte.
Mlle de La Mole et sa mère étaient à Hyères, auprès de la mère de la
marquise. Le comte Norbert ne voyait son père que des instants, ils
étaient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien à se dire. M.
de La Mole, réduit à Julien, fut étonné de lui trouver des idées. Il se
faisait lire les journaux. Bientôt le jeune secrétaire fut en état de
choisir les passages intéressants. Il y avait un journal nouveau que le
marquis abhorrait; il avait juré de ne le jamais lire, et chaque jour en
parlait. Julien riait et admirait la pauvreté du duel entre le pouvoir
et une idée. Cette petitesse du marquis lui rendait tout le sang-froid
qu'il était tenté de perdre en passant des soirées tête à tête avec un
si grand seigneur. Le marquis, irrité contre le temps présent, se fit
lire Tite-Live; la traduction improvisée sur le texte latin l'amusait.
Un jour le marquis dit, avec ce ton de politesse excessive, qui souvent
impatientait Julien:
- Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d'un habit bleu:
quand il vous conviendra de le prendre et de venir chez moi, vous serez,
à mes yeux, le frère cadet du comte de Retz, c'est-à-dire le fils de mon
ami le vieux duc.
Julien ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait; le soir même, il
essaya une visite en habit bleu. Le marquis le traita comme un égal.
Julien avait un coeur digne de sentir la vraie politesse, mais il
n'avait pas l'idée des nuances. Il eût juré, avant cette fantaisie du
marquis, qu'il était impossible d'être reçu par lui avec plus
d'égards. "Quel admirable talent!" se dit Julien; quand il se leva pour
sortir, le marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à
cause de sa goutte.
Cette idée singulière occupa Julien: "se moquerait-il de
moi?" pensa-t-il. Il alla demander conseil à l'abbé Pirard, qui, moins
poli que le marquis, ne lui répondit qu'en sifflant et parlant d'autre
chose. Le lendemain matin, Julien se présenta au marquis, en habit noir,
avec son portefeuille et ses lettres à signer. Il en fut reçu à
l'ancienne manière. Le soir en habit bleu, ce fut un ton tout différent
et absolument aussi poli que la veille.
- Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez
la bonté de faire à un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il
faudrait lui parler de tous les petits incidents de votre vie, mais
franchement et sans songer à autre chose qu'à raconter clairement et
d'une façon amusante. Car il faut s'amuser continua le marquis; il n'y a
que cela de réel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à la
guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million;
mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les jours
il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup vu à
Hambourg, pendant l'émigration.
Et le marquis conta à Julien les anecdotes de Rivarol avec les
Hambourgeois qui s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.
M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé, voulut
l'émoustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui
demandait la vérité, Julien résolut de tout dire; mais en taisant deux
choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au
marquis, et la parfaite incrédulité qui n'allait pas trop bien à un
futur curé. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva
fort à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène dans le café de la
rue Saint-Honoré avec le cocher qui l'accablait d'injures sales. Ce fut
l'époque d'une franchise parfaite dans les relations entre le maître et
le protégé.
M. de La Mole s'intéressa à ce caractère singulier. Dans les
commencements, il caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir;
bientôt il trouva plus d'intérêt à corriger tout doucement les fausses
manières de voir de ce jeune homme. "Les autres provinciaux qui arrivent
à Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont
trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour
un sot."
L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver et
dura plusieurs mois.
"On s'attache bien à un bel épagneul se disait le marquis, pourquoi
ai-je tant de honte de m'attacher à ce petit abbé? il est original. Je
le traite comme un fils, eh bien! où est l'inconvénient? Cette
fantaisie, si elle dure me coûtera un diamant de cinq cents louis dans
mon testament."
Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son protégé,
chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.
Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait à ce grand seigneur de lui
donner des décisions contradictoires sur le même objet.
Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec le
marquis sans apporter un registre sur lequel il écrivait les décisions,
et le marquis les paraphait. Julien avait pris un commis qui
transcrivait les décisions relatives à chaque affaire sur un registre
particulier. Ce registre recevait aussi la copie de toutes les lettres.
Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais, en
moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui
proposa de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui
tiendrait en partie double le compte de toutes les recettes et de toutes
les dépenses des terres que Julien était chargé d'administrer.
Ces mesures éclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres
affaires, qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois
nouvelles spéculations sans le secours de son prête-nom qui le volait.
- Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour à son jeune
ministre.
- Monsieur, ma conduite peut être calomnie.
- Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.
- Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l'écrire de votre main
sur le registre; cet arrêté me donnera une somme de trois mille francs.
Au reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette
comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée du marquis de Moncade,
écoutant les comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit la décision.
Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était jamais
question d'affaires. Les bontés du marquis étaient si flatteuses pour
l'amour-propre toujours souffrant de notre héros, que bientôt, malgré
lui, il éprouva une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce
n'est pas que Julien fût sensible, comme on l'entend à Paris; mais ce
n'était pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux
chirurgien-major, ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il remarquait
avec étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des
ménagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux
chirurgien. Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa
croix que le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un
grand seigneur.
Un jour, à la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les
affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut
absolument lui donner quelques billets de banque que son prête-nom
venait de lui apporter de la Bourse.
- J'espère, Monsieur le marquis, ne pas m'écarter du profond respect que
je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.
- Parlez, mon ami.
- Que Monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est
pas à l'homme en habit noir qu'il est adressé, et il gâterait tout à
fait les façons que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit
bleu.
Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l'abbé Pirard.
- Il faut que je vous avoue enfin une chose mon cher abbé. Je connais la
naissance de Julien, et je vous autorise à ne pas me garder le secret
sur cette confidence.
Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je
l'anoblis.
Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.
- Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les courriers
extraordinaires et autres vous porteront les lettres reçues par moi avec
mes notes. Vous ferez les réponses et me les renverrez en mettant chaque
lettre dans sa réponse. J'ai calculé que le retard ne sera que de cinq
jours.
En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'étonnait de la
futilité des prétendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.
Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur,
il toucha le sol anglais. On connaît sa folle passion pour Bonaparte. Il
voyait dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand
seigneur un Lord Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hélène et en
recevant la récompense par dix années de ministère.
A Londres, il connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié avec de
jeunes seigneurs russes qui l'initièrent.
- Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui disaient-ils vous avez
naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation
présente, que nous cherchons tant à nous donner.
- Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince Korasoff:
Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous. Voilà,
d'honneur, la seule religion de l'époque, ne soyez ni fou, ni affecté,
car alors on attendrait de vous des folies et des affectations, et le
précepte ne serait plus accompli.
Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke,
qui l'avait engagé à dîner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit
pendant une heure. La façon dont Julien se conduisit, au milieu des
vingt personnes qui attendaient, est encore citée parmi les jeunes
secrétaires d'ambassade à Londres. Sa mine fut impayable.
Il voulut voir, malgré les plaisanteries des dandys ses amis, le célèbre
Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke.
Il le trouva achevant sa septième année de prison. L'aristocratie ne
badine pas en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est déshonoré,
vilipendé, etc.
Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le désennuyait.
Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie
vu en Angleterre.
L'idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu, lui avait dit Vane...
Nous supprimons le reste du système comme cynique.
A son retour:
- Quelle idée amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui dit M. de La
Mole...
Il se taisait.
- Quelle idée apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis
vivement.
- Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour;
il est visité par le démon au suicide, qui est le dieu du pays.
2¨ L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en
débarquant en Angleterre.
3¨ Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages
anglais.
- A mon tour, dit le marquis:
"Primo pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur dé Russie,
qu'il y a en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui
désirent passionnément la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant
pour les rois?
- On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplomates, dit
Julien. Ils ont la manie d'ouvrir des discussions sérieuses. Si l'on
s'en tient aux lieux communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on
se permet quelque chose de vrai et de neuf, ils sont étonnés, ne savent
que répondre, et le lendemain matin, à sept heures, ils vous font dire
par le premier secrétaire d'ambassade qu'on a été inconvenant.
- Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme
profond, que vous n'avez pas deviné ce que vous êtes allé faire en
Angleterre.
- Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai été pour dîner une fois la
semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.
- Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le marquis. Je ne
veux pas vous faire quitter votre habit noir et je suis accoutumé au ton
plus amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à
nouvel ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix vous serez
le fils cadet de mon ami le duc de Retz, qui sans s'en douter, est
depuis six mois employé dans là diplomatie. Remarquez, ajouta le
marquis, d'un air fort sérieux, et coupant court aux actions de grâces,
que je ne veux point vous sortir de votre état. C'est toujours une faute
et un malheur pour le protecteur comme pour le protégé. Quand mes procès
vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je demanderai pour
vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbé Pirard, et n'en de
plus, ajouta le marquis d'un ton fort sec.
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