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Le Rouge at Le Noir

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- Cette croix mit à l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus.
Il se crut moins souvent offensé et pris de mire par ces propos,
susceptibles de quelque explication peu polie et qui, dans une
conversation animée, peuvent échapper à tout le monde.

Cette croix lui valut une singulière visite; ce fut celle de M. le baron
de Valenod, qui venait à Paris remercier le ministère de sa baronnie et
s'entendre avec lui. Il allait être nommé maire de Verrières en
remplacement de M. de Rênal destitué.

Julien rit bien, intérieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre
qu'on venait de découvrir que M. de Rênal était un jacobin. Le fait est
que, dans une réélection générale qu'on préparait pour la Chambre des
députés, le nouveau baron était le candidat du ministère, et au grand
collège du département, à la vérité fort ultra, c'était M. de Rênal qui
était porté par les libéraux.

Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de
Rênal; le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité, et fut
impénétrable. Il finit par demander à Julien la voix de son père dans
les élections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'écrire.

- Vous devriez, Monsieur le chevalier, me présenter à M. le marquis de
La Mole.

En effet, je le devrais, pensa Julien; mais un tel coquin!...

- En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon à l'hôtel de La
Mole pour prendre sur moi de présenter.

Julien disait tout au marquis; le soir il lui conta la prétention du
Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.

- Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort sérieux, vous me
présenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite à dîner pour
après-demain. Ce sera un de nos nouveaux préfets.

- En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur
du dépôt de mendicité pour mon père.

- A la bonne heure dit le marquis en reprenant l'air gai; accordé; je
m'attendais à des moralités. Vous vous formez.

Julien apprit par M. de Valenod que le titulaire du bureau de loterie de
Verrières venait de mourir, Julien trouva plaisant de donner cette place
à M. de Cholin, ce vieil imbécile dont jadis il avait ramassé la
pétition dans la chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bon coeur
de la pétition que Julien récita en lui faisant signer la lettre qui
demandait cette place au ministre des finances.

A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place avait été
demandée par la députation du département pour M. Gros, le célèbre
géomètre: cet homme généreux n'avait que quatorze cents francs de rente,
et chaque année prêtait six cents francs au titulaire qui venait de
mourir, pour l'aider à élever sa famille.

Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. "Cette famille du mort, comment
vit-elle aujourd'hui?" Cette idée lui serra le coeur. "Ce n'est rien, se
dit-il; il faudra en venir à bien d'autres injustices, si je veux
parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles
sentimentales: pauvre M. Gros! c'est lui qui méritait la croix, c'est
moi qui l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement qui me la
donne."




CHAPITRE VIII

QUELLE EST LA DÉCORATION QUI DISTINGUE?


Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré.--C'est pourtant le
puits le plus frais de tout le Diar-Békir.
PELLICO.



Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les
bords de la Seine, que M. de La Mole voyait avec intérêt, parce que, de
toutes les siennes, c'était la seule qui eût appartenu au célèbre
Boniface de La Mole. Il trouva à l'hôtel la marquise et sa fille, qui
arrivaient d'Hyères.

Julien était un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre à Paris.
Il fut d'une froideur parfaite envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir
gardé aucun souvenir des temps où elle lui demandait si gaiement des
détails sur sa manière de tomber de cheval avec grâce.

Mlle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa tournure
n'avaient plus rien du provincial; il n'en était pas ainsi de sa
conversation; on y remarquait encore trop de sérieux, trop de positif.
Malgré ces qualités raisonnables, grâce à son orgueil, elle n'avait rien
de subalterne, on sentait seulement qu'il regardait encore trop de chose
s'comme importantes. Mais on voyait qu'il était homme à soutenir son
dire.

- Il manque de légèreté, mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole à
son père, en plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donnée à
Julien. Mon frère vous l'a demandée pendant dix-huit mois, et c'est un
La Mole!

- Oui, mais Julien a de l'imprévu, c'est ce qui n'est jamais arrivé au
La Mole dont vous me parlez.

On annonça M. le duc de Retz.

Mathilde se sentit saisie d'un bâillement irrésistible; à le voir, il
lui semblait qu'elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens
habitués du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement
ennuyeuse de la vie qu'elle allait reprendre à Paris. Et cependant, à
Hyères, elle regrettait Paris.

Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle; c'est l'âge du bonheur,
disent tous ces nigauds à tranches dorées. Elle regardait huit ou dix
volumes de poésies nouvelles accumulés, pendant le voyage de Provence,
sur la consolé du salon. Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que
MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle se
figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la
Provence, la poésie, le midi, etc., etc.

Ces yeux si beaux, où respiraient l'ennui le plus profond et, pis encore
le désespoir de trouver le plaisir s'arrêtèrent sur Julien. Du moins, il
n'était pas exactement comme un autre.

- Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève et qui n'a rien
de féminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, Monsieur
Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?

- Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à M. le duc.
(On eût dit que ces mots et ce titre écorchaient la bouche du provincial
orgueilleux.)

- Il a chargé mon frère de vous amener avec lui; et, si vous y étiez
venu, vous m'auriez donné des détails sur la terre de Villequier, il est
question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le château est
logeable, et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant
de réputations usurpées!

Julien ne répondait pas.

- Venez au bal avec mon frère, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.

Julien salua avec respect. "Ainsi, même au milieu du bal, je dois des
comptes à tous les membres de la famille; ne suis-je pas payé comme
homme d'affaires?" Sa mauvaise humeur ajouta: "Dieu sait encore si cc que
je dirai à la fille ne contrariera pas les projets du père, du frère, de
la mère! C'est une véritable cour de prince souverain. Il faudrait y
être d'une nullité parfaite, et cependant ne donner à personne le droit
de se plaindre.

"Que cette grande fille me déplaît! pensa-t-il en regardant marcher Mlle
de La Mole, que sa mère avait appelée pour la présenter à plusieurs
femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes; sa robe lui tombe des
épaules... elle est encore plus pâle qu'avant son voyage... Quels
cheveux sans couleur, à force d'être blonds; on dirait que le jour passe
à travers!... Que de hauteur dans cette façon de saluer, dans ce regard!
quels gestes de reine!

Mlle de La Mole venait d'appeler son frère, au moment où il quittait le
salon.

Le comte Norbert s'approcha de Julien:

- Mon cher Sorel, lui dit-il, où voulez-vous que je vous prenne à minuit
pour le bal de M. de Retz? Il m'a chargé expressément de vous amener.

- Je sais bien à qui je dois tant de bontés, répondit Julien, en saluant
jusqu'à terre.

Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre au ton de
politesse et même d'intérêt avec lequel Norbert lui avait parlé, se mit
à s'exercer sur la réponse que lui, Julien, avait faite à ce mot
obligeant. Il y trouvait une nuance de bassesse.

Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnificence de l'hôtel
de Retz. La cour d'entrée était couverte d'une immense tente de coutil
cramoisi avec des étoiles en or: rien de plus élégant. Au-dessous de
cette tente, la cour était transformée en un bois d'orangers et de
lauriers-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer suffisamment
les vases, les lauriers et les orangers avaient l'air de sortir de
terre. Le chemin que parcouraient les voitures était sablé.

Cet ensemble parut extraordinaire à notre provincial. Il n'avait pas
l'idée d'une telle magnificence; en un instant, son imagination émue fut
à mille lieues de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant au bal,
Norbert était heureux, et lui voyait tout en noir; à peine entrés dans
la cour. les rôles changèrent.

Norbert n'était sensible qu'à quelques détails, qui, au milieu de tant
de magnificence, n'avaient pu être soignés. Il évaluait la dépense de
chaque chose et, à mesure qu'il arrivait à un total élevé, Julien
remarqua qu'il s'en montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.

Pour lui, il arriva séduit, admirant et presque timide à force
d'émotion, dans le premier des salons où l'on dansait. On se pressait à
la porte du second et la foule était si grande, qu'il lui fut impossible
d'avancer. La décoration de ce second salon représentait l'Alhambra de
Grenade.

- C'est la reine du bal, il faut en convenir, disait un jeune homme à
moustaches, dont l'épaule entrait dans la poitrine de Julien.

- Mlle Fourmont, qui tout l'hiver a été la plus jolie, lui répondait son
voisin, s'aperçoit qu'elle descend à la seconde place; vois son air
singulier.

- Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Vois, vois ce
sourire gracieux au moment où elle figure seule dans cette contredanse.
C'est, d'honneur impayable.

- Mlle de La Mole a l'air d'être maîtresse du plaisir que lui fait son
triomphe, dont elle s'aperçoit fort bien. On dirait qu'elle craint de
plaire à qui lui parle.

- Très bien! voilà l'art de séduire.

Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme séduisante:
sept ou huit hommes plus grands que lui l'empêchaient de la voir.

- Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble, reprit le
jeune homme à moustaches.

- Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au moment où
l'on dirait qu'ils sont sur le point de se trahir, reprit le voisin. Ma
foi, rien de plus habile.

- Vois comme auprès d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un
troisième.

- Cet air de retenue veut dire: Que d'amabilité je déploierais pour
vous, si vous étiez l'homme digne de moi!

- Et qui peut être digne de la sublime Mathilde? dit le premier; quelque
prince souverain, beau, spirituel bien fait, un héros à la guerre, et
âgé de vingt ans tout au plus.

- Le fils naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce
mariage, on ferait une souveraineté. ... ou tout simplement le comte de
Thaler, avec son air de paysan habillé...

La porte fut dégagée, Julien put entrer.

"Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupées, elle
vaut la peine que je l'étudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la
perfection pour ces gens-là."

Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. "Mon devoir
m'appelle", se dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son
expression. La curiosité le faisait avancer avec un plaisir que la robe,
fort basse des épaules, de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité
d'une manière peu flatteuse pour son amour-propre. "Sa beauté a de la
jeunesse", pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien
reconnut ceux qu'il avait entendus à la porte, étaient entre elle et
lui.

- Vous monsieur, qui avez été ici tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il
pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison?

Il ne répondait pas.

- Ce quadrille de Coulon me semble admirable et ces dames le dansent
d'une façon parfaite.

Les jeunes gens se retournèrent pour voir quel était l'homme heureux
dont on voulait absolument avoir une réponse. Elle ne fut pas
encourageante.

- Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie à
écrire: c'est le premier bal de cette magnificence que j'aie vu.

Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés.

- Vous êtes un sage, Monsieur Sorel, reprit-on avec un intérêt plus
marqué; vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme un philosophe,
comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous séduire.

Un mot venait d'éteindre l'imagination de Julien, et de chasser de son
coeur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dédain un peu
exagéré peut-être.

- J.-J. Rousscau, répondit-il, n'est à mes yeux qu'un sot, lorsqu'il
s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait
le coeur d'un laquais parvenu.

- Il a fait le Contrat social, dit Mathilde du ton de la vénération.

- Tout en prêchant la république et le renversement des dignités
monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la
direction de sa promenade après dîner, pour accompagner un de ses amis.

- Ah! oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne un M. Coindet
du côté de Paris..., reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et l'abandon
de la première jouissance de pédanterie. Elle était ivre de son savoir à
peu près comme l'académicien qui découvrit l'existence du roi Feretrius.
L'oeil de Julien resta pénétrant et sévère. Mathilde avait eu un moment
d'enthousiasme, la froideur de son partner la déconcerta profondément.
Elle fut d'autant plus étonnée, que c'était elle qui avait coutume de
produire cet effet-là sur les autres.

Dans ce moment, le marquis de Croisenois s'avançait avec empressement
vers Mlle de La Mole. Il fut un instant à trois pas d'elle, sans pouvoir
pénétrer à cause de la foule. Il la regardait en souriant de l'obstacle.
La jeune marquise de Rouvray était près de lui: c'était une cousine de
Mathilde. Elle donnait le bras à son mari, qui ne l'était que depuis
quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout
l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance
uniquement arrangé par les notaires, trouve une personne parfaitement
belle. M. de Rouvray allait être duc à la mort d'un oncle fort âgé.

Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule,
regardait Mathilde d'un air riant elle arrêtait ses grands yeux, d'un
bleu céleste, sur lui et ses voisins. "Quoi de plus plat, se dit-elle que
tout ce groupe! Voilà Croisenois qui prétend m'épouser, il est doux,
poli, il a des manières parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui
qu'ils donnent ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra
au bal avec cet air borné et content. Un an après le mariage, ma
voiture, mes chevaux, mes robes, mon château à vingt lieues de Paris,
tout cela sera aussi bien que possible tout à fait ce qu'il faut pour
faire périr d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple;
et après?..."

Mathilde s'ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint à
l'approcher, et lui parlait, mais elle rêvait sans l'écouter. Le bruit
de ses paroles se confondait pour elle avec le bourdonnement du bal.
Elle suivait de l'oeil machinalement Julien, qui s'était éloigné d'un
air respectueux, mais fier et mécontent. Elle aperçut dans un coin, loin
de la foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort dans son
pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV, une de ses parentes
avait épousé un prince de Conti; ce souvenir le protégeait un peu contre
la police de la congrégation.

"Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme, pensa
Mathilde, c'est la seule chose qui ne s'achète pas.

"Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! quel dommage qu'il ne
soit pas venu de façon à m'en faire honneur. "Mathilde avait trop de goût
pour amener dans la conversation un bon mot (ait d'avance, mais elle
avait aussi trop de vanité pour ne pas être enchantée d'elle-même. Un
air de bonheur remplaça dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le
marquis de Croisenois, qui lui parlait toujours, crut entrevoir le
succès, et redoubla de faconde.

"Qu'est-ce qu'un méchant pourrait objecter à mon bon mot? se dit
Mathilde. Je répondrais au critique: Un titre de baron, de vicomte, cela
s'achète; une croix, cela se donne; mon frère vient de l'avoir,
qu'a-t-il fait? un grade, cela s'obtient. Dix ans de garnison, ou un
parent ministre de la guerre, et l'on est chef d'escadron comme Norbert.
Une grande fortune!... c'est encore ce qu'il y a de plus difficile et
par conséquent de plus méritoire. Voilà ce qui est drôle! c'est le
contraire de tout ce que disent les livres... Eh bien! pour la fortune,
on épouse la fille de M. Rothschild.

"Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnation à mort est
encore la seule chose que l'on ne soit pas avisé de solliciter."

- Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle à M. de Croisenois.

Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu
de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq
minutes, que son amabilité en fut déconcertée. C'était pourtant un homme
d'esprit et fort renommé comme tel.

"Mathilde a de la singularité, pensa-t-il; c'est un inconvénient, mais
elle donne une si belle position sociale à son mari! Je ne sais comment
fait ce marquis de La Mole; il est lié avec ce qu'il y a de mieux dans
toutes les nuances, c'est un homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs,
cette singularité de Mathilde peut passer pour du génie. Avec une haute
naissance et beaucoup de fortune le génie n'est point un ridicule, et
alors quelle distinction! Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce
mélange d'esprit, de caractère et d à-propos, qui fait l'amabilité
parfaite... "Comme il est difficile de faire bien deux choses à la fois,
le marquis répondait à Mathilde d'un air vide et comme récitant une
leçon:

- Qui ne connaît ce pauvre Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa
conspiration, ridicule, absurde.

- Très absurde! dit Mathilde, comme se parlant à elle-même, mais il a
agi. Je veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis très
choqué.

Le comte Altamira était un des admirateurs les plus déclarés de l'air
hautain et presque impertinent de Mlle de La Mole, elle était suivant
lui l'une des plus belles personnes de Paris.

- Comme elle serait belle sur un trône! dit-il à M. de Croisenois, et il
se laissa amener sans difficulté.

Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent établir que rien
n'est de mauvais ton comme une conspiration; cela sent le jacobin. Et
quoi de plus laid que le jacobin sans succès?

Le regard de Mathilde se moquait du libéralisme d'Altamira avec M. de
Croisenois, mais elle l'écoutait avec plaisir.

"Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste", pensait-elle. Elle
trouvait à celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand
il se repose; mais elle s'aperçut bientôt que son esprit n'avait qu'une
attitude: l'utilité, l'admiration pour l'utilité.

Excepté ce qui pouvait donner à son pays le gouvernement de deux
Chambres, le jeune comte trouvait que rien n'était digne de son
attention. Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne
du bal, parce qu'il vit entrer un général péruvien.

Désespérant de l'Europe, le pauvre Altamira en était réduit à penser
que, quand les Etats de l'Amérique méridionale seront forts et
puissants, ils pourront rendre à l'Europe la liberté que Mirabeau leur a
envoyée. Un tourbillon de jeunes gens à moustaches s'était approché de
Mathilde. Elle avait bien vu qu'Altamira n'était pas séduit, et se
trouvait piquée de son départ; elle voyait son oeil noir briller en
parlant au général péruvien. Mlle de La Mole promenait ses regards sur
les jeunes Français avec ce sérieux profond qu'aucune de ses rivales ne
pouvait imiter. "Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait se faire
condamner à mort, en lui supposant même toutes les chances favorables?"

Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais
inquiétait les autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot
piquant et de réponse difficile.

"Une haute naissance donne cent qualités dont l'absence m'offenserait,
je le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde, mais elle étiole
ces qualités de l'âme qui font condamner à mort."

En ce moment, quelqu'un disait près d'elle:

- Ce comte Altamira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel;
c'est un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, décapité en 1268. C'est
l'une des plus nobles familles de Naples.

"Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime La haute
naissance ôte la force de caractère sans laquelle on ne se fait point
condamner à mort! Je suis donc prédestinée à déraisonner ce soir.
Puisque je ne suis qu'une femme comme une autre, eh bien, il faut
danser. "Elle céda aux instances du marquis de Croisenois, qui depuis une
heure sollicitait une galope'. Pour se distraire de son malheur en
philosophie, Mathilde voulut être parfaitement séduisante, M. de
Croisenois fut ravi.

Mais ni la danse, ni le désir de plaire à l'un des plus jolis hommes de
la cour, rien ne put distraire Mathilde. Il était impossible d'avoir
plus de succès. Elle était la reine du bal, elle le voyait, mais avec
froideur.

"Quelle vie effacée je vais passer avec un être tel que Croisenois! se
disait-elle, comme il la ramenait à sa place une heure après... Où est
le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, après six mois
d'absence, je ne le trouve pas au milieu d'un bal, qui fait l'envie de
toutes les femmes de Paris? Et encore, j'y suis environnée des hommages
d'une société que je ne puis pas imaginer mieux composée. Il n'y a ici
de bourgeois que quelques pairs et un ou deux Julien peut-être. Et
cependant, ajoutait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages
le sort ne m'a-t-il pas donnés: illustration, fortune jeunesse! hélas!
tout, excepté le bonheur.

"Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parlé
toute la soirée. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur évidemment à
tous. S'ils osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de
conversation, ils arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une
grande découverte, à une chose que je leur répète depuis une heure. Je
suis belle, j'ai cet avantage pour lequel Mme de Staël eût tout
sacrifié, et pourtant il est de fait que je meurs d'ennui. Y a-t-il une
raison pour que Je m'ennuie moins, quand J'aurai changé mon nom pour
celui du marquis de Croisenois?

"Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce
pas un homme parfait? c'est le chef-d'oeuvre de l'éducation de ce
siècle; on ne peut le regarder sans qu'il trouve une chose aimable, et
même spirituelle, à vous dire, il est brave... Mais ce Sorel est
singulier, se dit-elle, et son oeil quittait l'air morne pour l'air
fâché. Je l'ai averti que j'avais à lui parler, et il ne daigne pas
reparaître!"




CHAPITRE IX

LE BAL


Le luxe des toilettes, l'éclat des bougies, les parfums; tant de jolis
bras, de belles épaules! des bouquets! des airs de Rossini qui enlèvent,
des peintures de Cicéri! Je suis hors de moi!
Voyages d'Uzeri.



- Vous avez de l'humeur, lui dit la marquise de La Mole, je vous en
avertis, c'est de mauvaise grâce au bal.

- Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d'un air
dédaigneux, il fait trop chaud ici.

A ce moment, comme pour justifier Mlle de La Mole le vieux baron de
Tolly se trouva mal et tomba; on fut obligé de l'emporter. On parla
d'apoplexie, ce fut un événement désagréable.

Mathilde ne s'en occupa point. C'était un parti pris, chez elle, de ne
regarder jamais les vieillards et tous les êtres reconnus pour dire des
choses tristes.

Elle dansa pour échapper à la conversation sur l'apoplexie, qui même
n'en était pas une, car le surlendemain le baron reparut.

"Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore, après qu'elle eut
dansé. "Elle le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'aperçut dans un
autre salon. Chose étonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur
impassible qui lui était si naturel; il n'avait plus l'air anglais.

"Il cause avec le comte Altamira, mon condamné à mort! se dit Mathilde.
Son oeil est plein d'un feu sombre il a la tournure d'un prince doguisé,
son regard à redoublé d'orgueil."

Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours causant avec
Altamira, elle le regardait fixement étudiant ses traits pour y chercher
ces hautes qualités qui peuvent valoir à un homme l'honneur d'être
condamné à mort.

Comme il passait près d'elle:

- Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était un homme!

"O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde, mais il a une figure si
noble, et ce Danton était si horriblement laid un boucher, je crois.
Julien était encore assez près d'elle, elle n'hésita pas à l'appeler,
elle avait la conscience et l'orgueil de faire une question
extraordinaire pour une jeune fille.

- Danton n'était-il pas un boucher? lui dit-elle.

- Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien, avec
l'expression du mépris le plus mal doguisé, et l'oeil encore enflammé de
sa conversation avec Altamira mais malheureusement pour les gens bien
nés, il était avocat à Méry-sur-Seine; c'est-à-dire, mademoiselle,
ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il a commencé comme plusieurs pairs que
je vois ici. Il est vrai que Danton avait un désavantage énorme aux yeux
de la beauté, il était fort laid.

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