A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Le Rouge at Le Noir

S >> Stendhal >> Le Rouge at Le Noir

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40



Les guerres de La Ligue sont les temps héroïques de la France lui
disait-elle un jour, avec des yeux étincelants de génie et
d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose
qu'il désirait, pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner
platement une croix, comme du temps de votre empereur. Convenez qu'il y
avait moins d'égoïsme et de petitesse. J'aime ce siècle.

- Et Boniface de La mole en fut le héros, lui dit-il.

- Du moins il fut aimé comme peut-être il est doux de l'être. Quelle
femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher à la tête de son
amant décapité?

Mme de La mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être utile. doit se
cacher; et Julien, comme on voit, avait fait à Mlle de La Mole une
demi-confidence sur son admiration pour Napoléon.

"Voilà l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, resté seul
au jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-dessus des sentiments
vulgaires, et ils n'ont pas toujours à songer à leur subsistance! Quelle
misère! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces
grands intérêts. Je les vois mal sans doute. Ma vie n'est qu'une suite
d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter
du pain."

- A quoi rêvez-vous là, monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en
courant.

Il y avait de l'intimité dans cette question, et elle revenait en
courant et essoufflée pour être avec lui. Julien était las de se
mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup
en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien
exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait
semblé aussi joli à Mathilde; elle lui trouva une expression de
sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.

A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif, dans le jardin de
l'hôtel de La Mole, mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie
philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il
venait de reconduire jusqu'à la porte du salon Mlle de La Mole, qui
prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son frère.

"Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait
Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi?
Elle m'écoute d'un air si doux, même quand je lui avoue toutes les
souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fierté avec tout le
monde! On serait bien étonné au salon, si on lui voyait cette
physionomie. Très certainement cet air doux et bon, elle ne l'a avec
personne."

Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la
comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant,
avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait
presque: "Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis?" Dans les premières
phrases échangées, le fond des choses n'était plus rien. On n'était
attentif des deux côtés qu'à la forme. Julien avait compris que se
laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine,
c'était tout perdre. "Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que
ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil,
qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le
moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?"

Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur Mathilde essaya de
prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse
à ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.

Un jour il l'interrompit brusquement:

- Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire
de son père? lui dit-il; il doit écouter ses ordres et les exécuter avec
respect, mais du reste, il n'a pas le plus petit mot à lui adresser. Il
n'est point payé pour lui communiquer ses pensées.

Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien firent
disparaître l'ennui qu'il avait trouvé durant les premiers mois dans ce
salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était
convenable de plaisanter de rien.

"Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, continuait
Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle
je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le
marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui
réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me
mettrait le coeur si à l'aise! Il en est amoureux fou, c'est-à-dire
autant qu'un Parisien peut être amoureux, il doit l'épouser. Que de
lettres M. de la Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le
contrat! Et moi qui me vois, le matin, si subalterne la plume à la main,
deux heures après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si
aimable, car enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peut-être
aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela.
Et alors, les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens à titre de
confident subalterne!

"Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour plus je me montre
froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait
être un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer,
quand je parais à l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre
à ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi jouissons des
apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que ses grands yeux bleus me
plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle
différence de ce printemps-ci à celui de l'année pas se c, quand je
vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces
trois cents hypocrites méchants et sales! J'étais presque aussi méchant
qu'eux."

Dans les jours de méfiance: "Cette jeune fille se moque de moi, pensait
Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a
l'air de tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère! Il est
brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Et encore, brave devant l'épée
des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du
ridicule. Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est
toujours moi qui suis obligé de prendre sa défense. Une jeune fille de
dix-neuf ans! A cet âge peut-on être fidèle à chaque instant de la
journée à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?

"D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux
bleus avec une certaine expression singulière, toujours le comte Norbert
s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa
soeur distingue un domestique de leur maison? car j'ai entendu le duc de
Chaulnes parler ainsi de moi. "A ce souvenir, la colère remplaçait tout
autre sentiment. "Est-ce amour du vieux langage chez ce duc maniaque?

"Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre.
Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma
fuite!"

Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser
à rien autre. Ses journées passaient comme des heures.

A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa
pensée se perdait dans une rêverie profonde et il se réveillait un quart
d'heure après, le coeur palpitant d'ambition, la tête troublée et rêvant
à cette idée: "M'aime-t-elle?"



CHAPITRE XI

L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!


J'admire sa beauté, mais je crains son esprit.
MERIMÉE.



Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans le salon le
temps qu'il mettait à s'exagérer la beauté de Mathilde, ou à se
passionner contre la hauteur naturelle à sa famille, qu'elle oubliait
pour lui, il eût compris en quoi consistait son empire sur tout ce qui
l'entourait. Dès qu'on déplaisait à Mlle de La Mole, elle savait punir
par une plaisanterie si mesurée, si bien choisie, si convenable en
apparence, lancée si à propos, que la blessure croissait à chaque
instant, plus on y réfléchissait. Peu à peu elle devenait atroce pour
l'amour-propre offensé. Comme elle n'attachait aucun prix à bien des
choses qui étaient des objets de désirs sérieux pour le reste de la
famille, elle paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux.

Les salons de l'aristocratie sont agréables à citer, quand on en sort,
mais voilà tout. L'insignifiance complète, les propos communs surtout
qui vont au-devant même de l'hypocrisie finissent par impatienter à
force de douceur nauséabonde. La politesse toute seule n'est quelque
chose par elle-même que les premiers jours. Julien l'éprouvait; après le
premier enchantement, le premier étonnement: "La politesse, se
disait-il, n'est que l'absence de la colère que donneraient les
mauvaises manières. "Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être se fût-elle
ennuyée partout. Alors aiguiser une épigramme était pour elle une
distraction et un vrai plaisir.

C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses
grands-parents, que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes
qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances au
marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes
gens de la première distinction. Ils n'étaient pour elle que de nouveaux
objets d'épigramme.

Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reçu
des lettres de plusieurs d'entre eux et leur avait quelquefois répondu.
Nous nous hâtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs
du siècle. Ce n'est pas en général le manque de prudence que l'on peut
reprocher aux élèves du noble couvent du Sacré-Coeur.

Un jour, le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une lettre assez
compromettante qu'elle lui avait écrite la veille. Il croyait par cette
marque de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était
l'imprudence que Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir
était de jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six
semaines.

Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais, suivant elle,
toutes se ressemblaient. C'était toujours la passion la plus profonde,
la plus mélancolique.

- Ils sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour la Palestine,
disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus
insipide? Voilà donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces
lettres-là ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre
d'occupation qui est à la mode. Elles devaient être moins décolorées du
temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient vu
ou fait des actions qui réellement avaient de la grandeur. Le duc de
N***, mon oncle, a été à Wagram.

- Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur
est arrivé, ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-Hérédité, la
cousine de Mathilde.

- Eh bien! ces récits me font plaisir. Etre dans une véritable bataille,
une bataille de Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats, cela prouve
du courage. S'exposer au danger élève l'âme et la sauve de l'ennui où
mes pauvres adorateurs semblent plongés; et il est contagieux, cet
ennui. Lequel d'entre eux a l'idée de faire quelque chose
d'extraordinaire? Ils cherchent à obtenir ma main, la belle affaire! Je
suis riche et mon père avancera son gendre. Ah! pût-il en trouver un qui
fût un peu amusant!

La manière de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gâtait son
langage comme on voit. Souvent un mot d'elle taisait tache aux yeux de
ses amis si polis. Ils se seraient presque avoué, si elle eût été moins
à la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu coloré pour la
délicatesse féminine.

Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis cavaliers qui
peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur,
c'eût été un sentiment vif, mais avec un dégoût bien rare à son âge.

Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la
beauté à ce qu'on disait, et à ce qu'elle croyait, tout avait été
accumulé sur elle par les mains du hasard.

Voilà quelles étaient les pensées de l'héritière la plus enviée du
faubourg Saint-Germain, quand elle commença à trouver du plaisir à se
promener avec Julien. Elle fut étonnée de son orgueil; elle admira
l'adresse de ce petit bourgeois. "Il saura se faire évêque comme l'abbé
Maury", se dit-elle.

Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laquelle notre héros
accueillait plusieurs de ses idées l'occupa; elle y pensait; elle
racontait à son amie les moindres détails des conversations, et trouvait
que jamais elle ne parvenait à en bien rendre toute la physionomie.

Une idée l'illumina tout à coup: "J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle
un jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est
clair! A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle
trouver des sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je
n'aurai jamais 'amour pour Croisenois, Caylus, et tutt, quanti. Ils sont
parfaits, trop parfaits peut-être, enfin, ils m'ennuient."

Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle
avait lues dans Manon Lescaut, la Nouvelle Héloïse, les Lettres d'une
Religieuse portugaise, etc., etc. Il n'était question, bien entendu, que
de la grande passion; l'amour léger était indigne d'une fille de son âge
et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'à ce sentiment
héroïque que l'on rencontrait en France du temps de Henri III et de
Bassompierre. Cet amour-là ne cédait point bassement aux obstacles,
mais, bien loin de là, faisait faire de grandes choses. "Quel malheur
pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable, comme celle de Catherine
de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce qu'il y a
de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi homme de
coeur, comme Louis XIII, soupirant à mes pieds! Je le mènerais en
Vendée, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de là il
reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me
seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait
un nom, il acquerrait de la fortune.

"Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc à
demi ultra, à demi libéral, un être indécis parlant quand il faut agir,
toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second
partout.

"Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au moment où on
l'entreprend? C'est quand elle est accomplie, qu'elle semble possible
aux êtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va
régner dans mon coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait
cette faveur. Il n'aura pas en vain accumulé sur un seul être tous les
avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journées ne
ressemblera pas froidement à celle de la veille. Il y a déjà de la
grandeur et de l'audace à oser aimer un homme placé si loin de moi par
sa position sociale. Voyons: continuera-t-il à me mériter? A la première
faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance,
et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder
(c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comme une sotte.

"N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis de
Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines,
que je méprise si complètement. Je sais d'avance tout ce que me dirait
le pauvre marquis, tout ce que j'aurais à lui répondre. Qu'est-ce qu'un
amour qui fait bâiller? autant vaudrait être dévote. J aurais une
signature de contrat comme celle de la cadette de mes cousines, où les
grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur
à cause d'une dernière condition introduite la veille dans le contrat
par le notaire de la partie adverse."



CHAPITRE XII

SERAIT-CE UN DANTON?


Le besoin d'anxiété, tel était le caractère de la belle Marguerite de
Valois, ma tante, qui bientôt épousa le roi de Navarre, que nous voyons
de présent régner en France, sous le nom de Henry IVe. Le besoin de
jouer formait tout le secret du caractère de cette princesse aimable; de
là ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères dès l'âge de
seize ans. Or que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus
précieux: sa réputation, la considération de toute sa vie.
Mémoires du duc d'ANGOULEME, fils naturel de Charles IX



"Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de
notaire pour la cérémonie bourgeoise; tout est héroïque, tout sera fils
du hasard. A la noblesse près, qui lui manque, c'est l'amour de
Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingué de
son temps. Est-ce ma faute à moi, si les jeunes gens de la Cour sont de
si grands partisans du convenable, et pâlissent à la seule idée de la
moindre aventure un peu singulière? Un petit voyage en Grèce ou en
Afrique est, pour eux, le comble de l'audace, et encore ne savent-ils
marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de
la lance du Bédouin, mais du ridicule, et cette peur les rend fous.

"Mon petit Julien, au contraire, n'aime à agir que seul. Jamais, dans
cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui et du
secours dans les autres! il méprise les autres et c'est pour cela que je
ne le méprise pas.

"Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait qu'une
sottise vulgaire, une mésalliance plate; je n'en voudrais pas; il
n'aurait point ce qui caractérise les grandes passions: l'immensité de
la difficulté à vaincre et la noire incertitude de l'événement."

Mlle de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonnements, que le
lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de
Croisenois et à son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les
piqua.

- Prenez bien garde à ce jeune homme qui a tant d'énergie, s'écria son
frère; si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.

Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frère et le
marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce n'est
au fond que la peur de rencontrer l'imprévu, que la crainte de rester
court en présence de l'imprévu...

- Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par
malheur, est mort en 1816.

- Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays où il y
a deux partis.

Sa fille avait compris cette idée.

- Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu
bien peur toute votre vie, et après on vous dira:


ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.


Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait horreur; il
l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle y voyait la plus belle
des louanges.

"Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie leur fait peur.
Je lui dirai le mot de mon frère, je veux voir la réponse qu'il y fera.
Mais je choisirai un des moments où ses yeux brillent. Alors il ne peut
me mentir.

"Ce serait un Danton! ajouta-t-elle après une longue et indistincte
rêverie. Eh bien! la révolution aurait recommencé. Quels rôles
joueraient alors Croisenois et mon frère? Il est écrit d'avance: La
résignation sublime. Ce seraient des moutons héroïques, se laissant
égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d'être
de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait la cervelle au jacobin qui
viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût l'espérance de se sauver. Il n'a
pas peur d'être de mauvais goût, lui."

Ce dernier mot la rendit passive; il réveillait de pénibles souvenirs,
et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de
MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces messieurs
reprochaient unanimement à Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.

"Mais, reprit-elle tout à coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et
la fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit d'eux, que c'est
l'homme le plus distingué que nous ayons eu cet hiver. Qu'importent ses
défauts, ses ridicules? Il a de la grandeur et ils en sont choqués, eux
d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre et
qu'il a étudié pour être prêtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas
eu besoin d'études, c'est plus commode.

"Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir et cette
physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garçon, sous
peine de mourir de faim, son mérite leur tait peur, rien de plus clair.
Et cette physionomie de prêtre, il ne l'a plus dès que nous sommes
quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un mot
qu'ils croient fin et imprévu, leur premier regard n'est-il pas pour
Julien? je l'ai fort bien remarqué. Et pourtant ils savent bien que
jamais il ne leur parle, à moins d'être interrogé. Ce n'est qu'à moi
qu'il adresse la parole, il me croit l'âme haute. Il ne répond à leurs
objections que juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne au
respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entières, il
n'est pas sûr de ses idées tant que j'y trouve la moindre objection.
Enfin, tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil, il ne
s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, mon père,
homme supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison,
respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les
dévotes amies de ma mère."

Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les
chevaux; il passait sa vie dans son écurie et souvent y déjeunait. Cette
grande passion, jointe à l'habitude de ne jamais rire, lui donnait
beaucoup de considération parmi ses amis: c'était l'aigle de ce petit
cercle.

Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère de Mme de La Mole,
Julien n'étant point présent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et
par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de
Julien, et cela sans à-propos, et presque au premier moment où il vit
Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut
charmée.

"Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie qui n'a
pas dix louis de rente, et qui ne peut leur répondre qu'autant qu'il est
interrogé. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des
épaulettes?"

Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières attaques, elle
couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand le feu des
plaisanteries de ces brillants officiers fut éteint:

- Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comté,
dit-elle à M. de Caylus, s'aperçoive que Julien est son fils naturel, et
lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a
des moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier des
housards comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractère
n'est plus un ridicule. Je vous vois réduit, Monsieur le duc futur, à
cette ancienne mauvaise raison: la supériorité de la noblesse de coeur
sur la noblesse de province. Mais que vous resterat-il si je veux vous
pousser à bout, si j'ai la malice de donner pour père à Julien un duc
espagnol, prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napoléon, et qui,
par scrupule de conscience, le reconnaît à son lit de mort?

Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent trouvées
d'assez mauvais goût par MM. de Caylus et de Croisenois. Voilà tout ce
qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.

Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa soeur étaient si
claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer,
à sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots:

- Etes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde d'un petit air
sérieux. Il faut que vous soyez bien mal pour répondre à des
plaisanteries par de la morale.

- De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de préfet?

Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus, l'humeur de
Norbert et le désespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait à
prendre un parti sur une idée fatale qui venait de saisir son âme.

"Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle; à son âge, dans une
fortune inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition
étonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-être cette amie; mais je
ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractère, il m'eût
parlé de cet amour."

Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui, dès cet instant,
occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, à chaque fois
que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa
tout à fait ces moments d'ennui auxquels elle était tellement sujette.

Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre et rendre ses
bois au clergé, Mlle de La Mole avait été, au couvent du Sacré-Coeur,
l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se
répare. On lui avait persuadé qu'à cause de tous ses avantages de
naissance, de fortune, etc., elle devait être plus heureuse qu'une
autre. C'est la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.

Mathilde n'avait point échappé à la funeste influence de cette idée.
Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à dix ans contre les
flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondées en apparence.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40
Copyright (c) 2007. famouswriterz.com. All rights reserved.

Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.