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Le Rouge at Le Noir

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Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya
plus. Tous les jours, elle se félicitait du parti qu'elle avait pris de
se donner une grande passion. "Cet amusement a bien des dangers,
pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!

"Sans grande passion, j'étais languissante d'ennui au plus beau moment
de la vie, de seize ans jusqu'à vingt. J'ai déjà perdu mes plus belles
années obligée pour tout plaisir à entendre déraisonner les amies de ma
mère, qui, à Coblentz en 1792, n'étaient pas tout à fait, dit-on, aussi
sévères que leurs paroles d'aujourd'hui."

C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde, que
Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrêtaient sur lui. Il
trouvait bien un redoublement de froideur dans les manières du comte
Norbert, et un nouvel accès de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de
Luz et de Croisenois. Il y était accoutumé. Ce malheur lui arrivait
quelquefois à la suite d'une soirée où il avait brillé plus qu'il ne
convenait à sa position. Sans l'accueil particulier que lui faisait
Mathilde, et la curiosité que tout cet ensemble lui inspirait, il eût
évité de suivre au jardin ces brillants jeunes gens à moustaches,
lorsque, les après-dîners, ils y accompagnaient Mlle de La Mole.

"Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, Mlle
de La Mole me regarde d'une façon singulière. Mais, même quand ses beaux
yeux bleus fixés sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis
toujours un fond d'examen, de sang-froid et de méchanceté. Est-ce
possible que ce soit là de l'amour? Quelle différence avec les regards
de Mme de Rênal!"

Une après-dîner, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet,
revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans précaution du
groupe de Mathilde, il surprit quelques mots prononcés très haut. Elle
tourmentait son frère. Julien entendit son nom prononcé distinctement
deux fois. Il parut; un silence profond s'établit tout à coup, et l'on
fit de vains efforts pour le faire cesser. Mlle de La Mole et son frère
étaient trop animés pour trouver un autre sujet de conversation. MM. de
Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs amis parurent à Julien d'un
froid de glace. Il s'éloigna.



CHAPITRE XIII

UN COMPLOT


Des propos décousus, des rencontres par effet du hasard se transforment
en preuves de la dernière évidence aux yeux de l'homme à imagination
s'il a quelque feu dans le coeur.
SCHILLER.



Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa soeur qui parlaient de
lui. A son arrivée, un silence de mort s'établit, comme la veille. Ses
soupçons n'eurent plus de bornes. "Ces aimables jeunes gens auraient-ils
entrepris de se moquer de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus
probable, beaucoup plus naturel qu'une prétendue passion de Mlle de La
Mole, pour un pauvre diable de secrétaire. D'abord, ces gens-là ont-ils
des passions? Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre
petite supériorité de paroles. Etre jaloux est encore un de leurs
faibles. Tout s'explique dans ce système. Mlle de La Mole veut me
persuader qu'elle me distingue, tout simplement pour me donner en
spectacle à son prétendu."

Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. Cette idée
trouva dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine
à détruire. Cet amour n'était fondé que sur la rare beauté de Mathilde,
ou plutôt sur ses façons de reine et sa toilette admirable. En cela
Julien était encore un parvenu. Une jolie femme du grand monde est, à ce
qu'on assure, ce qui étonne le plus un paysan homme d'esprit, quand il
arrive aux premières classes de la société. Ce n'était point le
caractère de Mathilde qui faisait rêver Julien les jours précédents. Il
avait assez de sens pour comprendre qu'il ne connaissait point ce
caractère. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'être qu'une apparence.

Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pas manqué la messe
un dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa mère. Si,
dans le salon de 'hôtel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu
où il était et se permettait l'allusion la plus éloignée à une
plaisanterie contre les intérêts vrais ou supposés du trône ou de
l'autel, Mathilde devenait à l'instant d'un sérieux de glace. Son
regard, qui était si piquant, reprenait toute la hauteur impassible d'un
vieux portrait de famille.

Mais Julien s'était assuré qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou
deux des volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-même volait
souvent quelques tomes de la belle édition si magnifiquement reliée. En
écartant un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence de
celui qu'il emportait; mais bientôt il s'aperçut qu'une autre personne
lisait Voltaire. Il eut recours à une finesse de séminaire, il plaça
quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait pouvoir
intéresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient pendant des semaines
entières.

M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui envoyait tous les
faux Mémoires, chargea Julien d'acheter toutes les nouveautés un peu
piquantes. Mais, pour que le venin ne se répandît pas dans la maison, le
secrétaire avait l'ordre de déposer ces livres dans une petite
bibliothèque, placée dans la chambre même du marquis. Il eut bientôt la
certitude que, pour peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux
intérêts du trône et de l'autel, ils ne tardaient pas à disparaître.
Certes, ce n'était pas Norbert qui lisait.

Julien s'exagérant cette expérience, croyait à Mlle de La Mole la
duplicité de Machiavel. Cette scélératesse prétendue était un charme à
ses yeux, presque l'unique charme moral qu'elle eût. L'ennui de
l'hypocrisie et des propos de vertu le jetait dans cet excès.

Il excitait son imagination plus qu'il n'était entraîné par son amour.

C'était après s'être perdu en rêveries sur l'élégance de la taille de
Mlle de La Mole, sur l'excellent goût de sa toilette, sur la blancheur
de sa main, sur la beauté de son bras, sur la disinvoltura de tous ses
mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme,
il la croyait une Catherine de Médicis. Rien n'était trop profond ou
trop scélérat pour le caractère qu'il lui prêtait. C'était l'idéal des
Maslon, des Frilair et des Castanède par lui admirés dans sa jeunesse.
C'était, en un mot, pour lui l'idéal de Paris.

Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de supposer de la profondeur
ou de la scélératesse au caractère parisien?

"Il est possible que ce trio se moque de moi", pensait Julien. On
connaît bien peu son caractère, si l'on ne voit pas déjà l'expression
sombre et froide que prirent ses regards en répondant à ceux de
Mathilde. Une ironie amère repoussa les assurances d'amitié que Mlle de
La Mole étonnée osa hasarder deux ou trois fois.

Piqué par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille
naturellement froid, ennuyé, sensible à l'esprit devint aussi passionné
qu'il était dans sa nature de l'être. Mais il y avait aussi beaucoup
d'orgueil dans le caractère de Mathilde, et la naissance d'un sentiment
qui faisait dépendre d'un autre tout son bonheur fut accompagnée d'une
sombre tristesse.

Julien avait déjà assez profité depuis son arrivée à Paris, pour
distinguer que ce n'était pas là la tristesse sèche de l'ennui. Au lieu
d'être avide, comme autrefois, de soirées, de spectacles et de
distractions de tous genres, elle les fuyait.

La musique chantée par des Français ennuyait Mathilde à la mort, et
cependant Julien qui se faisait un devoir d'assister à la sortie de
l'Opéra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle
pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure
parfaite qui brillait dans toutes ses actions. Elle répondait
quelquefois à ses amis par des plaisanteries outrageantes à force de
piquante énergie. Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de
Croisenois. "Il faut que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour
ne pas planter là cette fille, si riche qu'elle soit!" pensait Julien. Et
pour lui, indigné des outrages faits à la dignité masculine. il
redoublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses
peu polies.

Quelque résolu qu'il fût à ne pas être dupe des marques d'intérêt de
Mathilde, elles étaient si évidentes de certains jours, et Julien dont
les yeux commençaient à se dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en
était quelquefois embarrassé.

"L'adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand monde
finiraient par triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il faut
partir et mettre un terme à tout ceci. "Le marquis venait de lui confier
l'administration d'une quantité de petites terres et de maisons qu'il
possédait dans le Bas-Languedoc. Un voyage était nécessaire: M. de La
Mole y consentit avec peine. Excepté pour les matières de haute
ambition, Julien était devenu un autre lui-même.

"Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapé, se disait Julien, en
préparant son départ. Que les plaisanteries que Mlle de La Mole fait à
ces messieurs soient réelles ou seulement destinées à m'inspirer de la
confiance je m'en suis amusé.

"S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, Mlle de La
Mole est inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du
moins autant que pour moi. Hier, par exemple, son humeur était bien
réelle, et j'ai eu le plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune
homme aussi noble et aussi riche que je suis gueux et plébéien. Voilà le
plus beau de mes triomphes, il m'égaiera dans ma chaise de poste, en
courant les plaines du Languedoc."

Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait mieux que
lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut
recours à un mal de tête fou, qu'augmentait l'air étouffé du salon. Elle
se promena beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses
plaisanteries mordantes Norbert le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz
et quelques autres jeunes gens qui avaient dîné à l'hôtel de La Mole,
qu'elle les força de partir. Elle regardait Julien d'une façon étrange.

"Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien; mais cette
respiration pressée, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je
pour juger de toutes ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus
sublime et de plus fin parmi les femmes de Paris. Cette respiration
pressée qui a été sur le point de me toucher, elle l'aura étudiée chez
Léontine Fay, qu'elle aime tant."

Ils étaient restés seuls; la conversation languissait évidemment. "Non!
Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse."

Comme il prenait congé d'elle, elle lui serra le bras avec force:

- Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix
tellement altérée, que le son n'en était pas reconnaissable.

Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.

- Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que
vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain trouvez un prétexte.

Et elle s'éloigna en courant.

Sa taille était charmante. Il était impossible d'avoir un plus joli
pied, elle courait avec une grâce qui ravit Julien; mais devinerait-on
à quoi fut sa seconde pensée après qu'elle eut tout à fait disparu? Il
fut offensé du ton impératif avec lequel elle avait dit ce mot il faut.
Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piqué du mot il faut,
maladroitement employé par son premier médecin, et Louis XV pourtant
n'était pas un parvenu.

Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien; c'était tout
simplement une déclaration d'amour.

"Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant
par ses remarques littéraires à contenir la joie qui contractait ses
joues et le forçait à rire malgré lui.

"Enfin moi, s'écria-t-il tout à coup, la passion étant trop forte pour
être contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration d'amour
d'une grande dame!

"Quant à moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le
plus possible. J'ai su conserver la dignité de mon caractère. Je n'ai
point dit que j'aimais. "Il se mit à étudier la forme des caractères,
Mlle de La Mole avait une jolie petite écriture anglaise. Il avait
besoin d'une occupation physique pour se distraire d'une joie qui allait
jusqu'au délire.

"Votre départ m'oblige à parler... Il serait au-dessus de mes forces de
ne plus vous voir..."

Une pensée vint frapper Julien comme une découverte interrompre l'examen
qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie. "Je
l'emporte sur le marquis de Croisenois, s'écria-t-il, moi, qui ne dis
que des choses sérieuses! Et lui est si joli! il a des moustaches, un
charmant uniforme il trouve toujours à dire, juste au moment convenable
un mot spirituel et fin."

Julien eut un instant délicieux; il errait à l'aventure dans le jardin,
fou de bonheur.

Plus tard il monta à son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La
Mole, qui heureusement n'était pas sorti. Il lui prouva facilement, en
lui montrant quelques papiers marqués arrivés de Normandie, que le soin
des procès normands l'obligeait à différer son départ pour le Languedoc.

- Je suis bien aise que vous ne partiez pas lui dit le marquis, quand
ils eurent fini de parler d'affairés, j'aime à vous voir. Julien sortit;
ce mot le gênait.

"Et moi je vais séduire sa fille! rendre impossible peut-être ce mariage
avec le marquis de Croisenois qui fait le charme de son avenir: s'il
n'est pas duc, du moins sa fille aura un tabouret'. Julien eut l'idée de
partir pour le Languedoc malgré la lettre de Mathilde, malgré
l'explication donnée au marquis. Cet éclair de vertu disparut bien vite.

"Que je suis bon, se dit-il; moi, plébéien, avoir pitié d'une famille de
ce rang! Moi que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le
marquis augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente, quand
il apprend au château qu'il y aura le lendemain apparence de coup
d'État. Et moi, jeté au dernier rang par une providence marâtre, moi a
qui elle a donne un coeur noble et pas mille francs de rente,
c'est-à-dire pas de pain, exactement parlant, pas de pain, moi refuser
un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient étancher ma soif
dans le désert brûlant de la médiocrité que je traverse si péniblement!
Ma foi, pas si bête chacun pour soi dans ce désert d'égoïsme qu'on
appelle la vie."

Et il se rappela quelques regards remplis de dédain, à lui adressés par
Mme de La Mole, et surtout par les dames ses amies.

Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la déroute
de ce souvenir de vertu.

"Que je voudrais qu'il se fâchât! dit Julien; avec quelle assurance je
lui donnerais maintenant un coup d'épée. "Et il faisait le geste du coup
de seconde. "Avant ceci j'étais un cuistre, abusant bassement d'un peu de
courage. Après cette lettre, je suis son égal.

"Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant lentement, nos
mérites, au marquis et à moi, ont été pesés, et le pauvre charpentier du
Jura l'emporte.

"Bon! s'écria-t-il, voilà la signature de ma réponse trouvée. N'allez
pas vous figurer, mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon état. Je
vous ferai comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un
charpentier que vous trahissez un descendant du fameux Guy de
Croisenois, qui suivit saint Louis à la croisade."

Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de descendre au
jardin. Sa chambre, où il s'était enfermé à clef, lui semblait trop
étroite pour y respirer.

"Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, condamné à
porter toujours ce triste habit noir! Hélas! vingt ans plus tôt,
j'aurais porté l'uniforme comme eux! Alors un homme comme moi était tué,
ou général à trente-six ans. "Cette lettre, qu'il tenait serrée dans sa
main, lui donnait la taille et l'attitude d'un héros. "Maintenant, il est
vrai, avec cet habit noir, à quarante ans, on a cent mille francs
d'appointements et le cordon bleu, comme M. l'évêque de Beauvais.

"Eh bien! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j'ai plus d'esprit
qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon siècle. "Et il sentit redoubler
son ambition et son attachement à l'habit ecclésiastique. "Que de
cardinaux nés plus bas que moi et qui ont gouverné! mon compatriote
Granvelle, par exemple."

Peu à peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se
dit, comme son maître Tartuffe, dont il savait le rôle par coeur:

Je puis croire ces mots un artifice honnête.
...........................................................
Je ne me firai point à des propos si doux;
Qu'un peu de ses faveurs, après quoi je soupire,
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire.
TARTUFFE, acte IV, scène V.

"Tartuffe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un
autre... Ma réponse peut être montrée..., à quoi nous trouvons ce
remède, ajouta-t-il en prononçant lentement, et avec l'accent de la
férocité qui se contient, nous la commençons par les phrases les plus
vives de la lettre de la sublime Mathilde.

"Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se précipitent sur moi et
m'arrachent l'original.

"Non, car je suis bien armé, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire
feu sur les laquais.

"Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se précipite sur moi. On lui a
promis cent napoléons. Je le tue ou je le blesse, à la bonne heure,
c'est ce qu'on demande. On me jette en prison fort légalement; je parais
en police correctionnelle, et l'on m'envoie, avec toute justice et
équité de la part des juges, tenir compagnie dans Poissy à MM. Fontan et
Magallon. Là, je couche avec quatre cents gueux pêle-mêle... Et j'aurais
quelque pitié de ces gens-là? s'écria-t-il en se levant impétueusement.
En ont-ils pour les gens du tiers-état, quand ils les tiennent? Ce mot
fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui,
malgré lui, le tourmentait jusque-là.

"Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de
machiavélisme, l'abbé Maslon ou M. Castanède du séminaire n'auraient pas
mieux fait. Vous m'enlèverez la lettre provocatrice, et je serai le
second tome du colonel Caron à Colmar.

"Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dépôt dans
un paquet bien cacheté à M. l'abbé Pirard. Celui-là est honnête homme,
janséniste, et en cette qualité à l'abri des séductions du budget. Oui,
mais il ouvre les lettres..., c'est à Fouqué que j'enverrai celle-ci."

Il faut en convenir, le regard de Julien était atroce, sa physionomie
hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'était l'homme
malheureux en guerre avec toute la société.

"Aux armes!" s'écria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du
perron de l'hôtel. Il entra dans l'échoppe de l'écrivain du coin de la
rue; il lui fit peur.

- Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole.

Pendant que l'écrivain travaillait, il écrivit lui-même à Fouqué; il le
priait de lui conserver un dépôt précieux. "Mais, se dit-il en
s'interrompant, le cabinet noir à la poste ouvrira ma lettre et vous
rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs. "Il alla acheter une
énorme bible chez un libraire protestant, cacha fort adroitement la
lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout, et son
paquet partit par la diligence, adressé à un des ouvriers de Fouqué,
dont personne à Paris ne savait le nom.

Cela fait, il rentra joyeux et leste à l'hôtel de La Mole. "A nous!
maintenant", s'écria-t-il, en s'enfermant à clef dans sa chambre, et
jetant son habit:

"Quoi! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c'est Mlle de La Mole qui,
par les mains d'Arsène, laquais de son père, fait remettre une lettre
trop séduisante à un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se
jouer de sa simplicité..."

Et il transcrivait les phrases les plus claires de la lettre qu'il
venait de recevoir.

La sienne eût fait honneur à la prudence diplomatique de M. le chevalier
de Beauvoisis. Il n'était encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur
et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra
à l'Opéra italien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais la
musique ne l'avait exalté à ce point. Il était un dieu.




CHAPITRE XIV

PENSÉES D'UNE JEUNE FILLE


Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu!
vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part, il
s'éloigne.
ALFRED DE MUSSET.



Ce n'était point sans combats que Mathilde avait écrit. Quel qu'eût été
le commencement de son intérêt pour Julien, bientôt il domina l'orgueil
qui, depuis qu'elfe se connaissait, régnait seul dans son coeur. Cette
âme haute et froide était emportée pour la première fois par un
sentiment passionné. Mais s'il dominait l'orgueil, il était encore
fidèle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois de combats et de sensations
nouvelles renouvelèrent, pour ainsi dire, tout son être moral.

Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les âmes
courageuses, liées à un esprit supérieur, eut à lutter longuement contre
la dignité et tous les sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle
entra chez sa mère, dès sept heures du matin, la priant de lui permettre
de se réfugier à Villequier. La marquise ne daigna pas même lui
répondre, et lui conseilla d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier
effort de la sagesse vulgaire et de la déférence aux idées reçues.

La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues pour sacrées par
les Caylus, les de Luz, les Croisenois avait assez peu d'empire sur son
âme; de tels êtres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre; elle
les eût consultés s'il eût été question d'acheter une calèche ou une
terre. Sa véritable terreur était que Julien ne fût mécontent d'elle.

"Peut-être aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supérieur?"

Elle abhorrait le manque de caractère, c'était sa seule objection contre
les beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec
grâce tout ce qui s'écarte de la mode, ou la suit mal, croyant la
suivre, plus ils se perdaient à ses yeux.

"Ils étaient braves, et voilà tout. Et encore, comment braves? se
disait-elle: en duel. Mais le duel n'est plus qu'une cérémonie. Tout en
est su d'avance, même ce que l'on doit dire en tombant. Étendu sur le
gazon, et la main sur le coeur, il faut un pardon généreux pour
l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va
au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupçons.

"On brave le danger à la tête d'un escadron tout brillant d'acier, mais
le danger solitaire, singulier, imprévu vraiment laid?

"Hélas! se disait Mathilde, c'était à la cour de Henri III que l'on
trouvait des hommes grands par le caractère comme par la naissance! Ah!
si Julien avait servi à Jarnac ou à Moncontour, je n'aurais plus de
doute. En ces temps de vigueur et de force, les Français n'étaient pas
des poupées. Le jour de la bataille était presque celui des moindres
perplexités.

"Leur vie n'était pas emprisonnée, comme une momie d'Égypte, sous une
enveloppe toujours commune à tous, toujours la même. Oui, ajoutait-elle,
il y avait plus de vrai courage à se retirer seul à onze heures du soir,
en sortant de l'hôtel de Soissons, habité par Catherine de Médicis,
qu'aujourd'hui à courir à Alger. La vie d'un homme était une suite de
hasards. Maintenant la civilisation et le préfet de police ont chassé le
hasard, plus d'imprévu. S'il paraît dans les idées, il n'est pas assez
d'épigrammes pour lui; s'il paraît dans les événements, aucune lâcheté
n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la
peur, elle est excusée. Siècle dégénéré et ennuyeux! Qu'aurait dit
Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe sa tête coupée, il eût
vu, en 1793, dix-sept de ses descendants, se laisser prendre comme des
moutons, pour être guillotinés deux jours après? La mort était certaine,
mais il eût été de mauvais ton de se défendre et de tuer au moins un
jacobin ou deux. Ah! dans les temps héroïques de la France, au siècle de
Bonifacc de La Mole, Julien eût été le chef d'escadron et mon frère le
jeune prêtre, aux moeurs convenables, avec la sagesse dans les yeux et
la raison à la bouche."

Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencontrer un être un
peu différent du patron commun. Elle avait trouvé quelque bonheur en se
permettant d'écrire à quelques jeunes gens de la société. Cette
hardiesse si inconvenante, si imprudente chez une jeune fille pouvait la
déshonorer aux yeux de M. de Croisenois, du duc de Chaulnes son père, et
de tout l'hôtel de Chaulnes, qui, voyant se rompre le mariage projeté,
aurait voulu savoir pourquoi. En ce temps-là, les jours où elle avait
écrit une de ces lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres
n'étaient que des réponses.

Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot
terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs de la société.

Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur
éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son
parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le
coup de l'affreux mépris des salons?

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