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Le Rouge at Le Noir

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Et encore parler était affreux, mais écrire! Il est des choses qu'on
n'écrit pas, s'écriait Napoléon apprenant la capitulation de Baylen. Et
c'était Julien qui lui avait conté ce mot! comme lui faisant d'avance
une leçon.

Mais tout cela n'était rien encore, l'angoisse de Mathilde avait
d'autres causes. Oubliant l'effet horrible sur la société la tache
ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste,
Mathilde allait écrire à un être d'une bien autre nature que les
Croisenois, les de Luz, les Caylus.

La profondeur, l'inconnu du caractère de Julien eussent effrayé, même en
nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son
amant, peut-être son maître!

Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur moi?
Eh bien! je me dirai comme Médée: Au milieu de tant de périls, il me
reste Moi.

Julien n'avait nulle vénération pour la noblesse du sang, croyait-elle.
Bien plus, peut-être il n'avait nul amour pour elle!

Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent les idées
d'orgueil féminin. "Tout doit être singulier dans le sort d'une fille
comme moi, s'écria Mathilde impatientée. "Alors l'orgueil qu'on lui avait
inspiré dès le berceau se trouvait un adversaire pour la vertu. Ce fut
dans cet instant que le départ de Julien vint tout précipiter

( De tels caractères sont heureusement fort rares.)

Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle
très pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de
pied qui faisait la cour à la femme de chambre de Mlle de La Mole. "Cette
manoeuvre peut n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit,
elle me croit parti. "Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie.
Mathilde ne ferma pas l'oeil.

Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans être
aperçu, mais il rentra avant huit heures.

A peine était-il dans la bibliothèque, que Mlle de La Mole parut sur la
porte. Il lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était de son devoir de
lui parler, rien n'était plus commode du moins, mais Mlle de La Mole ne
voulut pas l'écouter et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait que
lui dire.

"Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est
clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allumé l'amour
baroque que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi.
Je serais un peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais
entraîner à avoir du goût pour cette grande poupée blonde. "Ce
raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait été de
sa vie.

"Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance
sera comme une colline élevée, formant position militaire entre elle et
moi. C'est là-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait de rester
à Paris; cette remise de mon départ m'avilit et m'expose, si tout ceci
n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il à partir? Je me moquais d'eux,
s'ils se moquent de moi. Si son intérêt pour moi a quelque réalité, je
centuplais cet intérêt."

La lettre de Mlle de La Mole avait donné à Julien une jouissance de
vanité si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait
oublié de songer sérieusement à la convenance du départ.

C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement sensible à ses
fautes. Il était fort contrarié de celle-ci et ne songeait presque plus
à la victoire incroyable qui avait précédé cc petit échec, lorsque, vers
les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de la
bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit. -

"Il paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant
celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la
froideur et la vertu."

On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qui augmenta sa
gaieté intérieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux
pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore
par une plaisanterie qu'il annonça, vers la fin de sa réponse, son
départ décidé pour le lendemain matin.

Cette lettre terminée: "Le jardin va me servir pour la remettre,
pensa-t-il", et il y alla. Il regardait la fenêtre de la chambre de Mlle
de La Mole.

Elle était au premier étage, à côté de l'appartement de sa mère, mais il
y avait un grand entresol.

Ce premier était tellement élevé, qu'en se promenant sous l'allée de
tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne pouvait être aperçu de la
fenêtre de Mlle de La Mole. La voûte formée par les tilleuls, fort bien
taillés, interceptait la vue. "Mais quoi! se dit Julien avec humeur,
encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire
voir une lettre à la main, c'est servir mes ennemis."

La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle de sa soeur,
et si Julien sortait de la voûte formée par les branches taillées des
tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.

Mlle de La Mole parut derrière sa vitre; il montra sa lettre à demi;
elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta chez lui en courant, et
rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui
saisit sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.

"Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rênal,
se dit Julien, quand, même après six mois de relations intimes, elle
osait recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a
regardé avec des yeux riants."

Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse, avait-il
honte de la futilité des motifs?" Mais aussi quelle différence, ajoutait
sa pensée, dans l'élégance de la robe du matin, dans l'élégance de la
tournure! En apercevant Mlle de La Mole à trente pas de distance un
homme de goût devinerait le rang qu'elle occupe dans la société. Voilà
ce qu'on peut appeler un mérite explicite."

Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensée; Mme
de Rênal n'avait pas de marquis de Croisenois à lui sacrifier. Il
n'avait pour rival que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se
faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.

A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut lancée de
la porte de la bibliothèque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. "Quelle
manie d'écrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si
commodément! L'ennemi veut avoir de mes lettres c'est clair, et
plusieurs! Il ne se hâtait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases
élégantes, pensait-il; mais il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit
lignes:

"J'ai besoin de vous parler; il faut que je vous parle ce soir; au
moment où une heure après minuit sonnera trouvez-vous dans le jardin.
Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits, placez-la contre
ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune; n'importe."




CHAPITRE XV

EST-CE UN COMPLOT?


Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son
exécution! Que de vaines terreurs! que d'irrésolutions! Il s'agit de la
vie. --Il s'agit de bien plus: de l'honneur!
SCHILLER.



"Ceci devient sérieux, pensa Julien... et un peu trop clair ajouta-t-il
après avoir pensé. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la
bibliothèque avec une liberté qui, grâce à Dieu, est entière; le
marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y
vient jamais. Quoi! M. de la Mole et le comte Norbert, les seules
personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journée; on
peut facilement observer le moment de leur rentrée à l'hôtel, et la
sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait
pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!

"C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins.
D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent
prudentes; eh bien! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces
jolis petits messieurs me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable!
par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une échelle à
un premier étage de vingt-cinq pieds d'élévation! on aura le temps de me
voir, même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle! Julien
monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il était résolu à
partir et à ne pas même répondre."

Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du coeur. "Si par
hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne
foi! alors moi je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche parfait. Je n'ai
point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités, argent
comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des actions
parlantes..."

Il fut un quart d'heure à se promener dans sa chambre. "A quoi bon le
nier? dit-il enfin, je serai un lâche à ses veux. Je perds non seulement
la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils disaient
tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me
voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera
duc lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me
manquent: esprit d'à-propos, naissance, fortune...

"Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de
maîtresses!


--- Mais il n'est qu'un honneur!


dit le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule
devant le premier péril qui m'est offert, car ce duel avec M. de
Beauvoisis se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout
différent. Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c'est le
moindre danger, je puis être déshonoré!

"Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un
accent gascons. Il y a de l'honur. Jamais un pauvre diable, jeté aussi
bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion: j'aurai des
bonnes fortunes mais subalternes..."

Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités, s'arrêtant
tout court de temps à autre. On avait déposé dans sa chambre un
magnifique buste en marbre du cardinal de Richelieu qui, malgré lui,
attirait ses regards. Ce buste éclairé par sa lampe avait l'air de le
regarder d'une façon sévère, et comme lui reprochant le manque de cette
audace qui doit être si naturelle au caractère français. "De ton temps,
grand homme, aurais-je hésité?

"Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piège, il
est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je
ne suis pas homme à me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en
1574 du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui
n'oserait. Ces gens-là ne sont plus les mêmes. Mlle de La Mole est si
enviée! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec
quel plaisir!

"Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées dont je
suis l'objet, je le sais, je les ai entendus...

"D'un autre côté, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur
moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire à deux,
trois, quatre hommes que sais-je? Mais ces hommes, où les prendront-ils
i où trouver des subalternes discrets à Paris? La justice leur fait
peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois les de Luz eux-mêmes. Ce
moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les
aura séduits. Gare le sort d'Abeilard, M. le secrétaire!

"Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai
à la figure, comme les soldats de César à Pharsale... Quant aux lettres,
je puis les mettre en lieu sûr."

Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du
beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux à la
poste.

Quand il fut de retour: "Dans quelle folie je vais me jeter!" se dit-il
avec surprise et terreur. Il avait été un quart d'heure sans regarder en
face son action de la nuit prochaine.

"Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie,
cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est
le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé pour l'amant
d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisément un crime bien
clair; une fois avoué, je cesserais d'y penser.

"Quoi! un destin, incroyable à force de bonheur, me tire de la foule
pour me mettre en rivalité avec un homme portant un des plus beaux noms
de France, et je me serai moi-même, de gaieté de coeur, déclaré son
inférieur! Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide
tout, s'écria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie!

"Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si
c'est une mystification parbleu! messieurs, il ne tient qu'à moi de
rendre la plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.

"Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la chambre;
ils peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse!

"C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, dit mon
maître d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que
l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre":
il tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce fût fulminante, il
la renouvela.

Il y avait encore bien des heures à attendre; pour faire quelque chose,
Julien écrivit à Fouqué:

"Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu
entends dire que quelque chose d'étrange m'est arrivé. Alors, efface les
noms propres du manuscrit que je t'envoie et fais-en huit copies que tu
enverras aux journaux dé Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix
jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier
exemplaire à M. le marquis de La Mole, et quinze jours après, jette les
autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières."

Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué ne
devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu
compromettant que possible pour Mlle de La Mole; mais enfin, il peignait
fort exactement sa position.

Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dîner sonna,
elle fit battre son coeur. Son imagination préoccupée du récit qu'il
venait de composer, était toute aux pressentiments tragiques. Il s'était
vu saisi par des domestiques, garrotté, conduit dans une cave, avec un
bâillon dans la bouche. Là, un domestique le gardait à vue, et si
l'honneur de la noble famine exigeait que l'aventure eût une fin
tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent
point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie, et on le
transportait mort dans sa chambre.

Ému de son propre conte comme un auteur dramatique Julien avait
réellement peur lorsqu'il entra dans la salle à manger. Il regardait
tous ces domestiques en grande livrée. Il étudiait leur
physionomie. "Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expédition de cette
nuit? se disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de
Henri III sont si présents, si souvent rappelés, que, se croyant
outragés, ils auront plus de décision que les autres personnages de leur
rang. Il regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de
sa famille; elle était pâle, et il lui trouvait tout à fait une
physionomie du Moyen Age. Jamais il ne lui avait vu l'air si grand, elle
était vraiment belle et imposante. "Il en devint presque
amoureux. "Pallida morte futura", se dit-il (Sa pâleur annonce ses grands
desseins).

En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps dans le
jardin, Mlle de La Mole n'y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment,
délivré son coeur d'un grand poids.

Pourquoi ne pas l'avouer? il avait peur. Comme il était résolu à agir,
il s'abandonnait à ce sentiment sans vergogne. "Pourvu qu'au moment
d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce
que je puis sentir en ce moment?" Il alla reconnaître la situation et le
poids de l'échelle.

"C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de
me servir! ici comme à Verrières. Quelle différence! Alors, ajouta-t-il
avec un soupir, je n'étais pas obligé de me méfier de la personne pour
laquelle je m'exposais. Quelle différence aussi dans le danger!

"J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il n'y avait point
de déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable.
Ici, quels récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de
l'hôtel de Chaulnes, de l'hôtel de Caylus, de l'hôtel de Retz, etc.,
partout enfin. Je serai un monstre dans la postérité.

"Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi.
Mais cette idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier? En
supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une
infamie de plus. Quoi! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de
l'hospitalité que j'y reçois, des bontés dont on m'v accable, j'imprime
un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes! Ah,
mille fois plutôt, soyons dupes!"

Cette soirée fut affreuse.



CHAPITRE XVI

UNE HEURE DU MATIN


Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d'années avec un goût
parfait. Mais les arbres avaient figuré dans le fameux Pré-aux-Clercs,
si célèbre du temps de Henry III, ils avaient plus d'un siècle. On y
trouvait quelque chose de champêtre.
MASSINGER



Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze heures sonnèrent.
Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il
se fût enferme chez lui. Il alla observer à pas de loup ce qui se
passait dans toute la maison, surtout dans les mansardes du quatrième,
habitées par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une
des femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiques
prenaient du punch fort gaiement. "Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne
doivent pas faire partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus
sérieux."

Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. "Si leur plan est
de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus
les murs du jardin les gens chargés de me surprendre.

"Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit
trouver moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut épouser de
me faire surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre."

Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. "Il s'agit de mon
honneur, pensa-t-il; si je tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une
excuse à mes propres yeux de me dire: Je n'y avais pas songé."

Le temps était d'une sérénité désespérante. Vers les onze heures la lune
s'était levée, à minuit et demi elle éclairait en plein la façade de
l'hôtel donnant sur le Jardin.

"Elle est folle, se disait Julien comme une heure sonna, il y avait
encore de la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien
n'avait eu autant de peur il ne voyait que les dangers de l'entreprise,
et n'avait aucun enthousiasme.

Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes, pour laisser
le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l'échelle
contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à la main,
étonné de n'être pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle
s'ouvrit sans bruit:

- Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'émotion; je
suis vos mouvements depuis une heure.

Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire, il
n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait
oser, il essaya d'embrasser Mathilde.

- Fi donc? lui dit-elle en le repoussant.

Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup d'oeil autour
de lui: la lune était si brillante que les ombres qu'elle formait dans
la chambre de Mlle de La Mole étaient noires. Il peut fort bien y avoir
là des hommes cachés sans que je les voie, pensa-t-il.

- Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lui dit Mathilde,
enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait
étrangement, tous les sentiments de retenue et de timidité, si naturels
à une fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au
supplice.

- J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien, non moins
content d'avoir quelque chose à dire.

- Il faut abaisser l'échelle, dit Mathilde.

- Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de
l'entresol.

- Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de
prendre le ton de la conversation ordinaire, vous pourriez, ce me
semble, abaisser l'échelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au
premier échelon. J'ai toujours une provision de cordes chez moi.

"Et c'est là une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle
aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions
m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le
croyais sottement, mais que tout simplement je lui succède. Au fait que
m'importe! est-ce que je l'aime? je triomphe du marquis en ce sens,
qu'il sera très fâché d'avoir un successeur, et plus fâché encore que ce
successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au
café Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaître; avec quel air
méchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s'en dispenser!"

Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle, il la
descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon
pour faire en sorte qu'elle ne touchât pas les vitres. "Beau moment pour
me tuer pensa-t-il, si quelqu'un est caché dans la chambre dé Mathilde;
mais un silence profond continuait à régner partout."

L'échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher dans la
plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.

- Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes
tout écrasées!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand
sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une
circonstance difficile à expliquer.

- Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en
affectant le langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison
était née à Saint-Domingue.)

- Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.

"Ah! que cet homme est digne de tout mon amour!" pensa-t-elle.

Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui
serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement
en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils
restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le
bruit ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquiétude.

Alors l'embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien
s'assura que la porte était fermée avec tous ses verrous; il pensait
bien à regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un
ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et
regarda.

Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus
extrême. Elle avait horreur de sa position.

- Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.

Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s'ils sont aux
écoutes, et d'éviter la bataille! pensa Julien.

- La première est cachée dans une grosse bible protestante que la
diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.

Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon à
être entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes
armoires d'acajou qu'il n'avait pas osé visiter.

- Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que la
première.

- Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces précautions? dit Mathilde étonnée.

"A propos de quoi est-ce que je mentirais?" pensa Julien, et il lui avoua
tous ses soupçons.

- Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde
avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.

Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la
tête, ou du moins ses soupçons s'évanouirent, il se trouva élevé à ses
propres yeux, il osa serrer dans ses bras cette fille si belle' et qui
lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu'à demi.

Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès d'Amanda
Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases de la Nouvelle
Héloïse.

- Tu as un coeur d'homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases;
j'ai voulu éprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupçons et ta
résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.

Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus
attentive à cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle
disait. Ce tutoiement dépouillé du ton de la tendresse, au bout d'un
moment ne fit aucun plaisir à Julien; il s'étonnait de l'absence du
bonheur; enfin, pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il se voyait
estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait jamais de
louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint à un bonheur
d'amour-propre.

Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait trouvée
quelquefois auprès de Mme de Rênal. Quelle différence, grand Dieu! Il
n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment.
C'était le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout
ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des
précautions qu'il avait inventées. En parlant, il songeait aux moyens de
profiter de sa victoire.

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