Le Rouge at Le Noir
S >>
Stendhal >> Le Rouge at Le Noir
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 | 28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40
Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée de sa
démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla
des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l'esprit et de
la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On
avait affaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était
certainement un espion, mais Mathilde et lui n'étaient pas non plus sans
adresse.
Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour
convenir de tout?
- Je puis paraître, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de
l'hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La
Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver à celle de sa
fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle
c'était avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait à ce faible
danger.
En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. "Il
est donc mon maître!" se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords.
Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre.
Si elle l'eût DU, elle eût anéanti elle et Julien. Quand, par instants
la force de sa volonté faisait taire les remords, des sentiments de
timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle
n'avait nullement prévu l'état affreux où elle se trouvait.
"Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin cela est dans
les convenances, on parle à son amant. "Et alors, pour accomplir un
devoir et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont
elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses
résolutions qu'elle avait prises à son égard pendant ces derniers jours.
Elle avait décidé que, s'il osait arriver chez elle avec le secours de
l'échelle du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle serait
toute à lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli
des choses aussi tendres. Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C'était
à faire prendre l'amour en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune
imprudente! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment?
Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un observateur
superficiel l'effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments
qu'une femme se doit à elle-même avaient de peine à céder à une volonté
aussi ferme, Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.
A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour passionné
était bien plutôt un modèle qu'on imitait qu'une réalité.
Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son
amant. "Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d'une bravoure achevée,
il doit être heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractère. "Mais
elle eût voulu racheter au prix d'une éternité de malheur la nécessité
cruelle où elle se trouvait.
Malgré la violence affreuse qu'elle s'imposait, elle fut parfaitement
maîtresse de ses paroles.
Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla
singulière plutôt qu'heureuse à Julien. Quelle différence, grand Dieu!
avec son dernier séjour de vingt-quatre heures à Verrières!" Ces belles
façons de Paris ont trouvé le secret de tout gâter, même l'amour", se
disait-il dans son injustice extrême.
Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes armoires
d'acajou où on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans
l'appartement voisin, qui était celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit
sa mère à la messe, les femmes quittèrent l'appartement, et Julien
s'échappa avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux.
Il monta à cheval et alla au pas rechercher les endroits les plus
solitaires du bois de Meudon. Il était bien plus étonné qu'heureux. Le
bonheur qui, de temps à autre, venait occuper son âme, était comme celui
d'un jeune sous-lieutenant qui, à la suite de quelque action étonnante,
aurait été nommé colonel d'emblée par le général en chef; il se sentait
porté à une immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la
veille, était à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu à peu le
bonheur de Julien augmenta à mesure qu'il s'éloignait.
S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque étrange
que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui,
avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprévu pour elle dans tous
les événements de cette nuit que le malheur et la honte qu'elle avait
trouvés au lieu de ces transports divins dont parlent les romans.
"Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui?" se dit-elle.
CHAPITRE XVII
UNE VIEILLE ÉPÉE
I now mean to be serious; -- it is time,
Since laughter now-a-days is deem'd too serious
A jest at vice by virtue's called a crime.
Don Juan, C. XIII.
Elle ne parut point au dîner. Le soir elle vint un instant au salon,
mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais,
pensa-t-il, je dois me l'avouer, je ne connais les usages de la bonne
compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu
faire cent fois, elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci.
Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression
des traits de Mathilde, il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air
sec et méchant. Evidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit
précédente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs
pour être vrais.
Le lendemain, le surlendemain même froideur de sa part; elle ne le
regardait point, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien,
dévoré par la plus vive inquiétude, était à mille lieues des sentiments
de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier jour. "Serait-ce, par
hasard, se dit-il, un retour à la vertu?" Mais ce mot était bien
bourgeois pour l'altière Mathilde.
"Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la
religion, pensait Julien, elle l'aimé comme utile aux intérêts de sa
caste.
"Mais par simple délicatesse féminine ne peut-elle pas se reprocher
vivement la faute irréparable qu'elle a commise? Julien croyait être son
premier amant.
"Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a
rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais
je ne l'ai vue plus semblable à une reine qui vient de descendre de son
trône. Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce
qu'elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma
naissance."
Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et
dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse
tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu'elle a
fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse
contre lui.
Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus
l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait
perdu son plus grand avantage.
"Je me suis donc donné un maître! se disait Mlle de La Mole en se
promenant agitée dans sa chambre. Il est rempli d'honneur, à la bonne
heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant
connaître la nature de nos relations. "Tel est le malheur de notre
siècle, les plus étranges égarements même ne guérissent pas de l'ennui.
Julien était le premier amour de Mathilde, et, dans cette circonstance
de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les plus
sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.
"Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut
me punir d'une peine atroce, si je le pousse à bout. "Cette seule idée
suffisait pour porter Mathilde à l'outrage, car le courage était la
première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque
agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que
l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.
Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait à ne pas le
regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment malgré elle dans
la salle de billard.
- Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien
puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque
en opposition à ma volonté bien clairement déclarée, vous prétendez me
parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osé?
Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans
s'en douter ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments dé la
haine la plus vive. Comme aucun des deux n'avait le caractère endurant
que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en
furent bientôt à se déclarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.
- Je vous jure un éternel secret, dit Julien, j'ajouterais même que
jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait
souffrir de ce changement trop marqué.
Il salua avec un parfait respect et partit.
Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir, il était
bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il
ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la
grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du
moment qu'il se vit à jamais brouillé avec elle.
Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de
cette nuit qui, dans la réalité, l'avait laissé si froid.
Dès la seconde nuit qui suivit la déclaration de brouille éternelle,
Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il avait de
l'amour pour Mlle de La Mole.
Des combats affreux suivirent cette découverte: tous ses sentiments
étaient bouleversés.
Huit jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait
presque embrassé en fondant en larmes.
L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à
partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.
Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui
apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place dès le
lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel de
La Mole, annoncer son départ au marquis.
M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre
dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?
En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut
impossible de se méprendre.
Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse
de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:
- Ainsi, vous ne m'aimez plus?
- J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde, en
pleurant de rage contre elle-même.
- Au premier venu! s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée
du Moyen Age, qui était conservée dans la bibliothèque comme une
curiosité.
Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la
parole à Mlle de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de
honte qu'il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes
de pouvoir la tuer.
Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine, de son
fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle,
s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.
L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à
Julien. "Je tuerais sa fille!" se dit-il, quelle horreur! Il fit un
mouvement pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater
de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame": il dut à cette idée le
retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée
curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de rouille, puis
il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la
replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.
Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute, Mlle de
La Mole le regardait étonnée: "J'ai donc été sur le point d'être tuée
par mon amant!" se disait-elle.
Cette idée la transportait dans les plus belles années du siècle de
Charles IX et de Henri III.
Elle était immobile, debout devant Julien qui venait de replacer l'épée,
elle le regardait avec des yeux d'où la haine s'était envolée. Il faut
convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais
femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne (Ce mot était la
grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).
"Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui pensa Mathilde; c'est
bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une
rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. "Elle
s'enfuit.
"Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilà cet
être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas
quinze jours... et ces instants ne reviendront jamais! et c est par ma
faute! et au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour
moi, je n'y étais pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un
caractère bien plat et bien malheureux."
Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.
- Pour où? dit M. de La Mole.
- Pour le Languedoc.
- Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes
destinées, si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes
militaires, je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être
jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous
d'un moment à l'autre.
Julien salua et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort
étonné, il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre.
Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.
"Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien de
jours le marquis va me retenir à Paris; grand Dieu! que vais-je devenir?
et pas un ami que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait
pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait, pour me
distraire, de m'affilier à quelque conspiration.
"Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!
"Qui pourra me guider, que vais-je devenir?"
CHAPITRE XVIII
MOMENTS CRUELS
Et elle me l'avoue! Elle détaille jusqu'aux moindres circonstances! Son
oeil si beau fixé sur le mien peint l'amour qu'elle sent pour un autre!
SCHILLER
Mademoiselle de la Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir été sur
le point d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire: a Il est digne d'être
mon maître, puisqu'il a été sur le point de me tuer. Combien faudrait-il
fondre ensemble de beaux jeunes gens de la société pour arriver à un tel
mouvement de passion?
"Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté sur la
chaise, pour replacer l'épée précisément dans la position pittoresque
que le tapissier décorateur lui a donnée! Après tout, je n'ai pas été si
folle de l'aimer!"
Dans cet instant, s'il se fût présenté quelque moyen honnête de renouer,
elle l'eût saisi avec plaisir. Julien enfermé à double tour dans sa
chambre, était en proie au plus violent désespoir. Dans ses idées
folles, il pensait à se jeter à ses pieds. Si au lieu de se tenir dans
un lieu écarté, il eût erré au jardin et dans l'hôtel de manière à se
tenir à portée des occasions, il eût peut-être, en un seul instant,
changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.
Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le
mouvement sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait si
joli aux yeux de Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable à Julien dura
toute la journée; Mathilde se faisait une image charmante des courts
instants pendant lesquels elle l'avait aimé, elle les regrettait.
"Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré à
ses yeux que depuis une heure après minuit, quand je l'ai vu arriver par
son échelle avec tous ses pistolets dans la poche de côté de son habit,
jusqu'à neuf heures du matin. C'est un quart d'heure après, en entendant
la messe à Sainte-Valère, que j'ai commencé à penser qu'il allait se
croire mon maître, et qu'il pourrait bien essayer de me faire obéir au
nom de la terreur."
Après dîner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et
l'engagea en quelque sorte à la suivre au jardin; il obéit. Cette
épreuve lui manquait. Mathilde cédait, sans trop s'en douter, à l'amour
qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à se
promener à ses côtés; c'était avec curiosité qu'elle regardait ces mains
qui, le matin, avaient saisi l'épée pour la tuer.
Cependant, après tout ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être
question de leur ancienne conversation.
Peu à peu, Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime de l'état
de son coeur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de
conversation, elle en vint à lui raconter longuement les mouvements
d'enthousiasme passager qu'elle avait éprouvés jadis pour M. de
Croisenois, ensuite pour M. de Caylus...
- Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'écria Julien; et toute l'amère
jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea
ainsi, et n'en fut point offensée.
Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments
d'autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus
intime vérité. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les
yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des
découvertes dans son propre coeur.
Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
Soupçonner qu'un rival est aimé est déjà bien cruel mais se voir avouer
en détail l'amour qu'il inspire par là femme qu'on adore est peut-être
le comble des douleurs.
O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui
avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel
malheur intime et senti, il s'exagérait leurs plus petits avantages!
Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!
Mathilde lui semblait un être au-dessus du divin; toute parole est
faible pour exprimer l'excès de son admiration. En se promenant à côté
d'elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras, sa taille de
reine. Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d'amour et
de malheur, et en criant: Pitié!
Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois m'a aimé,
c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientôt.
Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mole l'accent de
la vérité était trop évident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien
absolument ne manquât à son malheur, il y eut des moments où, à force de
s'occuper des sentiments qu'elle avait éprouvés une fois pour M. de
Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l'aimait
actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans son accent, Julien
le voyait nettement.
L'intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu'il eût moins
souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur, le pauvre garçon
eût-il pu deviner que c'était parce qu'elle parlait à lui, que Mlle de
La Mole trouvait tant de plaisir à repenser aux velléités d'amour
qu'elle avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Croisenois?
Rien ne saurait exprimer les tortures de Julien. Il écoutait les
confidences détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres, dans cette même
allée de tilleuls où, si peu de jours auparavant, il attendant qu'une
heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être humain ne peut
soutenir le malheur à un plus haut degré.
Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt
semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler;
et le sujet de conversation, auquel ils semblaient tous deux revenir
avec une sorte de volupté cruelle, c'était le récit des sentiments
qu'elle avait éprouvés pour d'autres: elle lui racontait les lettres
qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle lui
récitait des phrases entières. Les derniers jours, elle semblait
contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient
une vive jouissance pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran,
elle pouvait donc se permettre de l'aimer.
On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il n'avait pas
même lu de romans; s'il eût été un peu moins gauche et qu'il eût dit
avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée et qui
lui faisait des confidences si étranges:
- Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est
pourtant moi que vous aimez...
Peut-être eût-elle été heureuse d'être devinée; du moins le succès
eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé
cette idée, et du moment qu'il eût choisi. Dans tous les cas, il sortait
bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir
monotone aux yeux de Mathilde.
- Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour, après
une longue promenade, Julien éperdu d'amour et de malheur.
Cette sottise était à peu près la plus grande qu'il pût commettre.
Ce mot détruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole
trouvait à lui parler de l'état de son coeur. Elle commençait à
s'étonner qu'après ce qui s'était passé il ne s'offensât pas de ses
récits; elle allait jusqu'à s'imaginer, au moment où il lui tint ce sot
propos, que peut-être il ne l'aimait plus. La fierté a sans doute éteint
son amour, se disait-elle. Il n'est pas homme à se voir impunément
préférer des êtres comme Caylus, de Luz Croisenois, qu'il avoue lui être
tellement supérieurs. Non je ne le verrai plus à mes pieds!
Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur Julien lui faisait
un éloge passionné des brillantes qualités de ces messieurs; il allait
jusqu'à les exagérer. Cette nuance n'avait point échappé à Mlle de La
Mole, elle en était étonnée. L'âme frénétique de Julien, en louant un
rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.
Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant;
Mathilde, sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.
Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le
quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée
au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce
mépris occupait tout son coeur; il n'était plus question du mouvement
qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à
traiter Julien comme l'ami le plus intime, sa vue lui était désagréable.
La sensation de Mathilde alla bientôt jusqu'au dégoût; rien ne saurait
exprimer l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant sous ses
yeux.
Julien n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé dans le coeur de
Mathilde, mais sa vanité clairvoyante discerna le mépris Il eut le bon
sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais
ne la regarda.
Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque
sorte de sa présence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait
encore. Le courage d un coeur d'homme ne peut aller plus loin, se
disait-il. Il passait sa vie à une petite fenêtre dans les combles de
l'hôtel; la persienne en était fermée avec soin, et de là du moins il
pouvait apercevoir Mlle de La Mole dans les instants où elle paraissait
au jardin.
Que devenait-il quand, après dîner, il la voyait se promener avec M. de
Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avoué quelque
velléité d'amour autrefois éprouvée?
Julien n'avait pas l'idée d'une telle intensité de malheur il était sur
le point de jeter des cris, cette âme si fermé était enfin bouleversée
de fond en comble.
Toute pensée étrangère à Mlle de La Mole lui était devenue odieuse; il
était incapable d'écrire les lettres les plus simples.
- Vous êtes fou, lui dit un matin le marquis.
Julien, tremblant d'être deviné, parla de maladie et parvint à se faire
croire. Heureusement pour lui, M. de La Mole le plaisanta à dîner sur
son prochain voyage: Mathilde comprit qu'il pouvait être fort long. Il y
avait déjà plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si
brillants qui avaient tout ce qui manquait à cet être si pâle et si
sombre autrefois aimé d'elle, n'avaient plus le pouvoir de la tirer de
sa rêverie.
"Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l'homme qu'elle
préfère parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un
salon; mais un des caractères du génie est de ne pas traîner sa pensée
dans l'ornière tracée par le vulgaire.
"Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la
fortune que j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne
passerai point inaperçue dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse
une révolution comme mes cousines, qui, de peur du peuple, n'osent pas
gronder un postillon qui les mène mal, je serai sûre de jouer un rôle et
un grand rôle, car l'homme que j'ai choisi a du caractère et une
ambition sans bornes. Que lui manque-t-il? des amis, de l'argent? je lui
donne tout cela. Mais sa pensée traitait un peu Julien en être inférieur
dont on fait la fortune quand et comment on veut et de l'amour duquel on
ne se permet pas même de douter."
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 | 28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40