Le Rouge at Le Noir
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CHAPITRE XIX
L'OPÉRA BOUFFE
O how this spring of love resembleth
The uncertain glory of an April day;
Which now shows all the beauty of the sun
And by and by a cloud takes all away!
SHAKESPEARE.
Occupée de l'avenir et du rôle singulier qu'elle espérait, Mathilde en
vint bientôt jusqu'à regretter les discussions sèches et métaphysiques
quelle avait jadis avec Julien. Fatiguée de si hautes pensées,
quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur qu'elle avait
trouvés auprès de lui, ces derniers souvenirs ne paraissaient point sans
remords, elle en était accablée dans de certains moments.
"Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille
telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mérite; on
ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à monter à
cheval qui m'ont séduite, mais ses profondes discussions sur l'avenir
qui attend la France, ses idées sur la ressemblance que les événements
qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en
Angleterre. J'ai été séduite, répondait-elle à ses remords, je suis une
faible femme, mais du moins je n'ai pas été égarée comme une poupée par
les avantages extérieurs.
"S'il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le
rôle de Roland, et moi celui de Mme Roland? j'aime mieux ce rôle que
celui de Mme de Staël: l'immoralité de la conduite sera un obstacle dans
notre siècle. Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse
j'en mourrais de honte."
Les rêveries de Mathilde n'étaient pas toutes aussi graves, il faut
l'avouer, que les pensées que nous venons de transcrire.
Elle regardait Julien à la dérobée, elle trouvait une grâce charmante à
ses moindres actions.
"Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire chez lui
jusqu'à la plus petite idée qu'il a des droits.
"L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon
m'a dit ce mot d'amour naïf, au jardin, il y a huit jours, le prouve de
reste, il faut convenir que j'ai été bien extraordinaire de me fâcher
d'un mot où brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas
sa femme? Son mot était naturel, et, il faut l'avouer, il était bien
aimable. Julien m'aimait encore après des conversations éternelles, dans
lesquelles je ne lui avais parlé et avec bien de la cruauté j'en
conviens, que des velléités d'amour que l'ennui dé la vie que je mène
m'avait inspirées pour ces jeunes gens de la société desquels il est si
jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour lui! combien
auprès de lui ils me semblent étiolés et pâles copies les uns des
autres."
En faisant ces réflexions, Mathilde, pour se donner une contenance aux
yeux de sa mère qui la regardait, traçait au hasard des traits de crayon
sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever
l'étonna, la ravit: il ressemblait à Julien d'une façon frappante. a
C'est la voix du ciel! voilà un des miracles de l'amour, s'écria-t-elle
avec transport: sans m'en douter, je fais son portrait."
Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, prit des couleurs,
s'appliqua beaucoup, chercha sérieusement à faire le portrait de Julien,
mais elle ne put réussir le profil tracé au hasard se trouva toujours le
plus ressemblant; Mathilde en fut enchantée, elle y vit une preuve
évidente de grande passion.
Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler
pour aller à l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une idée, chercher Julien
des yeux pour le faire engager par sa mère a les accompagner.
Il ne parut point, ces dames n'eurent que des êtres vulgaires dans leur
loge. Pendant tout le premier acte de l'opéra, Mathilde rêva à l'homme
qu'elle aimait avec les transports de la passion la plus vive; mais au
second acte, une maxime d'amour chantée, il faut l'avouer, sur une
mélodie digne de Cimarosa, pénétra son coeur. L'héroïne de l'opéra
disait: "Il faut me punir de l'excès d'adoration que je sens pour lui,
c'est trop l'aimer!"
Du moment qu'elle eut entendu cette cantilène sublime, tout ce qui
existait au monde disparut pour Mathilde. On lui parlait, elle ne
répondait pas; sa mère la grondait, à peine pouvait-elle prendre sur
elle de la regarder. Son extase arriva à un état d'exaltation et de
passion comparable aux mouvements les plus violents que, depuis quelques
jours, Julien avait éprouvés pour elle. La cantilène, pleine d'une grâce
divine, sur laquelle était chantée la maxime qui lui semblait faire une
application si frappante à sa position, occupait tous les instants où
elle ne songeait pas directement à Julien. Grâce à son amour pour la
musique, elle fut ce soir-là comme Mme de Rênal était toujours en
pensant à Julien. L'amour de tête a plus d'esprit sans doute que l'amour
vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme; il se connaît trop,
il se juge sans cesse; loin d'égarer la pensée il n'est bâti qu'à force
de pensées.
De retour à la maison, quoi que pût dire Mme de La Mole, Mathilde
prétendit avoir la fièvre et passa une partie de la nuit à répéter cette
cantilène sur son piano. Elle chantait les paroles de l'air célèbre qui
l'avait charmée:
Devo punirmi devo punirmi,
Se troppo amai etc.
Le résultat de cette nuit de folie fut qu'elle crut être parvenue à
triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une façon au
malheureux auteur. Les âmes glacées l'accuseront d'indécence. Il ne fait
point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de
Paris, de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des
mouvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce
personnage est tout à fait d 'imagination, et même imaginé bien en
dehors des habitudes sociales qui, parmi tous les siècles, assureront un
rang si distingué à la civilisation du XIXe siècle.
Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait
l'ornement des bals de cet hiver.
Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mépriser
une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui
assure une position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de
l'ennui dans tous ces avantages, ils sont en général l'objet des désirs
les plus constants, et, s'il y a passion dans les cours, elle est pour
eux.
Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes
gens doués de quelque talent comme Julien, ils s'attachent d'une
étreinte invincible à une coterie, et quand la coterie fait fortune,
toutes les bonnes choses de la société pleuvent sur eux. Malheur à
l'homme d'étude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu'à de
petits succès fort incertains, et la haute vertu triomphera en le
volant. Hé, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une
grande route'. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la
fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa
hotte sera par vous accusé d'être immoral! Son miroir montre la fange,
et vous accusez le miroir! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le
bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau
croupir et le bourbier se former.
Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Mathilde est
impossible dans notre siècle non moins prudent que vertueux, je crains
moins d'irriter en continuant le récit des folies de cette aimable
fille.)
Pendant toute la journée du lendemain, elle épia les occasions de
s'assurer de son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de
déplaire en tout à Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui échappa.
Julien était trop malheureux et surtout trop agité pour deviner une
manoeuvre de passion aussi compliquée, encore moins put-il voir tout ce
qu'elle avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais
peut-être son malheur n'avait été aussi excessif. Ses actions étaient
tellement peu sous la direction de son esprit, que si quelque philosophe
chagrin lui eût dit: a Songez à profiter rapidement des dispositions qui
vont vous être favorables, dans ce genre d'amour de tête, que l'on voit
à Paris, la même manière d'être ne peut durer plus de deux jours", il ne
l'eût pas compris. Mais quelque exalté qu'il fût, Julien avait de
l'honneur. Son premier devoir était la discrétion; il le comprit.
Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eût été un
bonheur comparable à celui du malheureux qui, traversant un désert
enflammé, reçoit du ciel une gorgée d'eau glacée. Il connut le péril, il
craignit de répondre par un torrent de larmes à l'indiscret qui
l'interrogerait; il s'enferma chez lui.
Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut
quitté, il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elle avait pris une
fleur.
La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur sans craindre
d'être vu. Il était évident pour lui que Mlle de La Mole aimait un de
ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle
l'avait aimé lui, mais elle avait connu son peu de mérite.
"Et en effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction;
je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour
les autres, bien insupportable à moi-même. "Il était mortellement dégoûté
de toutes ses bonnes qualités, de toutes les choses qu'il avait aimées
avec enthousiasme; et dans cet état d'imagination renversée, il
entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d'un
homme supérieur.
Plusieurs fois l'idée du suicide s'offrit à lui, cette image état pleine
de charmes c'était comme un repos délicieux, c'était le verre d'eau
glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de
chaleur.
"Ma mort augmentera le mépris qu'elle a pour moi! s'écria-t-il. Quel
souvenir je laisserai!"
Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain n'a de ressource
que le courage. Julien n'eut pas assez de génie pour se dire: "Il faut
oser"; mais comme le soir, il regardait la fenêtre de la chambre de
Mathilde, il vit à travers les persiennes qu'elle éteignait sa lumière:
il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hélas! une fois
en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin.
Une heure sonna; entendre le son de la cloche et se dire: "Je vais
monter avec l'échelle", ne fut qu'un instant.
Ce fut l'éclair du génie, les bonnes raisons arrivèrent en
foule. "Puis-je être plus malheureux!" se disait-il. Il courut à
l'échelle, le jardinier l'avait enchaînée. A l'aide du chien d'un de ses
petits pistolets, qu'il brisa, Julien animé dans ce moment d'une force
surhumaine, tordit un des chaînons de la chaîne qui retenait l'échelle;
il en fut maître en peu de minutes, et la plaça contre la fenêtre de
Mathilde.
"Elle va se fâcher, m'accabler de mépris, qu'importe? Je lui donne un
baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue...; mes lèvres
toucheront sa joue avant que de mourir!"
Il volait en montant l'échelle, il frappe à la persienne; après
quelques instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne,
l'échelle s'y oppose: Julien se cramponne au crochet de fer destiné à
tenir la persienne ouverte, et, au risque de se précipiter mille fois,
donne une violente secousse à l'échelle et la déplace un peu. Mathilde
peut ouvrir la persienne.
Il se jette dans la chambre plus mort que vif:
- C'est donc toi! dit-elle en se précipitant dans ses bras.
Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? celui de Mathilde fut
presque égal.
Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait à lui.
- Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans
ses bras de façon à l'étouffer; tu es mon maître, je suis ton esclave,
il faut que je te demande pardon à genoux d'avoir voulu me révolter.
Elle quittait ses bras pour tomber à ses pieds.
- Oui, tu es mon maître, lui disait-elle encore, ivre de bonheur et
d'amour; règne à jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle
voudra se révolter.
Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras allume la bougie, et
Julien a toutes les peines du mondé à l'empêcher de se couper tout un
côté de ses cheveux.
- Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais
un exécrable orgueil vient m'égarer, montre-moi ces cheveux et dis: Il
n'est plus question d'amour, il ne s'agit pas de l'émotion que votre âme
peut éprouver en ce moment, vous avez juré d'obéir, obéissez sur
l'honneur.
Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degré
d'égarement et de félicité.
La vertu de Julien fut égale à son bonheur.
- Il faut que je descende par l'échelle, dit-il à Mathilde, quand il vit
l'aube du jour paraître sur les cheminées lointaines du côté de
l'orient, au-delà des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de
vous, je me prive de quelques heures du plus étonnant bonheur qu'une âme
humaine puisse goûter, c'est un sacrifice que je fais à votre
réputation: si vous connaissez mon coeur, vous comprenez la violence que
je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous êtes en ce moment?
mais l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre première
entrevue, tous les soupçons n'ont pas été dirigés contre les voleurs. M.
de La Mole a fait établir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est
environné d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...
- Le pauvre garçon, s'écria Mathilde et elle rit aux éclats. Sa mère et
une femme de service furent éveillées; tout à coup on lui adressa la
parole à travers la porte. Julien la regarda, elle pâlit en grondant la
femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole à sa mère.
- Mais si elles ont l'idée d'ouvrir la fenêtre, elles voient l'échelle!
lui dit Julien.
Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle et se
laissa glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il fut à terre.
Trois secondes après, l'échelle était sous l'allée de tilleuls, et
l'honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu à lui, se trouva tout en
sang et presque nu, il s'était blessé en se laissant glisser sans
précaution.
L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son caractère:
vingt hommes se fussent présentés, que les attaquer seul, en cet
instant, n'eût été qu'un plaisir de plus. Heureusement sa vertu
militaire ne fut pas mise à l'épreuve: il coucha l'échelle à sa place
ordinaire; il replaça la chaîne qui la retenait: il n'oublia point de
revenir effacer l'empreinte que l'échelle avait laissée dans la
plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.
Comme, dans l'obscurité, il promenait sa main sur la terre molle pour
s'assurer que l'empreinte était entièrement effacée, il sentit tomber
quelque chose sur ses mains, c'était tout un côté des cheveux de
Mathilde qu'elle avait coupé et qu'elle lui jetait.
Elle était à sa fenêtre.
- Voilà ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le
signe d'une obéissance éternelle. Je renonce à l'exercice de ma raison,
sois mon maître.
Julien vaincu fut sur le point d'aller reprendre l'échelle et de
remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.
Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. Il réussit à
forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut obligé
d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans
son trouble il avait laissé, dans la petite chambre qu'il venait
d'abandonner si rapidement, jusqu'à la clef qui était dans la poche de
son habit. "Pourvu pensa-t-il, qu'elle songe à cacher toute cette
dépouillé mortelle!"
Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et, comme le soleil se
levait, il tomba dans un profond sommeil.
La cloche du déjeuner eut grand'peine à l'éveiller, il parut à la salle
à manger. Bientôt après Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un
moment bien heureux en voyant l'amour qui éclatait dans les yeux de
cette personne si belle et environnée de tant d'hommages; mais bientôt
sa prudence eut lieu d'être effrayée.
Sous prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure,
Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon à ce que Julien pût
apercevoir du premier coup d'oeil toute l'étendue du sacrifice qu'elle
avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente. Si une aussi
belle figure avait pu être gâtée par quelque chose, Mathilde y serait
parvenue; tout un côté de ses beaux cheveux, d'un blond cendré, était
coupé inégalement à un demi-pouce de la tête.
A déjeuner, toute la manière d'être de Mathilde répondit à cette
première imprudence. On eût dit qu'elle prenait à tâche de faire savoir
à tout le monde la folle passion qu'elle avait pour Julien.
Heureusement, ce jour-là, M. de La Mole et la marquise étaient fort
occupés d'une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans
laquelle M. de Chaulnes n'était pas compris. Vers la fin du repas, il
arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l'appeler mon maître. Il
rougit jusqu'au blanc des yeux.
Soit hasard ou fait exprès de la part de Mlle de La Mole, Mathilde ne
fut pas un instant seule ce jour-là. Le soir, en passant de la salle à
manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire à Julien:
- Tous mes projets sont renversés. Croirez-vous que ce soit un prétexte
de ma part? maman vient de décider qu'une de ses femmes s'établira la
nuit dans mon appartement.
Cette journée passa comme un éclair, Julien était au comble du bonheur.
Dès sept heures du matin, le lendemain, il était installé dans la
bibliothèque; il espérait que Mlle de La Mole daignerait y paraître, il
lui avait écrit une lettre infinie.
Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce
jour-là coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux s'était
chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux
fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n'était plus
question de l'appeler mon maître.
L étonnement de Julien l'empêchait de respirer... Mathilde se reprochait
presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.
En y pensant mûrement, elle avait décidé que c'était un être, si ce
n'est tout à fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour
mériter toutes les étranges folies qu'elle avait osées pour lui. Au
total, elle ne songeait guère à l'amour; ce jour-là, elle était lasse
d'aimer.
Pour Julien, les mouvements de son coeur furent ceux d'un enfant de
seize ans. Le doute affreux, l'étonnement le désespoir l'occupèrent tour
à tour pendant ce déjeuner qui lui sembla d'une éternelle durée.
Dès qu'il put décemment se lever de table il se précipita plutôt qu'il
ne courut à l'écurie, sella lui-même son cheval et partit au galop; il
craignait de se déshonorer par quelque faiblesse. "Il faut que je tue mon
coeur à force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les
bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'aide dit pour mériter une telle
disgrâce?
"Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant
à l'hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne
vit plus, c'est son cadavre qui s'agite encore."
CHAPITRE XX
LE VASE DU JAPON
Son coeur ne comprend pas d'abord tout l'excès de son malheur: il est
plus troublé qu'ému. Mais à mesure que la raison revient. il sent la
profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent
anéantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du désespoir
qui le déchire. Mais à quoi bon parler de douleur physique? Quelle
douleur, sentie par le corps seulement, est comparable à celle-ci ?
JEAN-PAUL.
On sonnait le dîner, Julien n'eut que le temps de s'habiller, il trouva
au salon Mathilde, qui faisait des instances à son frère et à M. de
Croisenois, pour les engager à ne pas aller passer la soirée à Suresnes,
chez Mme la maréchale de Fervaques.
Il eût été difficile d'être plus séduisante et plus aimable pour eux.
Après dîner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis.
On eût dit que Mlle de La Mole avait repris avec le culte de l'amitié
fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps
fût charmant ce soir-là, elle insista pour ne pas aller au jardin elle
voulut que l'on ne s'éloignât pas de la bergère où Mme de La Mole était
placée. Le canapé bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.
Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait
parfaitement ennuyeux: il était lié au souvenir de Julien.
Le malheur diminue l'esprit. Notre héros eut la gaucherie de s'arrêter
auprès de cette petite chaise de paille, qui jadis avait été témoin de
triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole;
sa présence était comme inaperçue et pire encore. Ceux des amis de Mlle
de La Mole, qui étaient placés près de lui à l'extrémité du canapé,
affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut
l'idée.
"C'est une disgrâce de ceour", pensa-t-il. Il voulut étudier un instant
les gens qui prétendaient l'accabler de leur dédain.
L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès du roi, d'où il
résultait que ce bel officier plaçait au commencement de sa
conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette
particularité piquante: son oncle s'était mis en route à sept heures
pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce détail était
amené avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.
En observant M. de Croisenois avec l'oeil sévère du malheur, Julien
remarqua l'extrême influence que cet aimable et bon jeune homme
supposait aux causes occultes. C'était au point qu'il s'attristait et
prenait de l'humeur, s'il voyait attribuer un événement un peu important
à une cause simple et toute naturelle. "Il y a là un commencement de
folie, se dit Julien. Ce caractère a un rapport frappant avec celui de
l'empereur Alexandre, tel que me l'a décrit le prince Korasoff. "Durant
la première année de son séjour à Paris, le pauvre Julien sortant du
séminaire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles de tous ces
aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véritable
caractère commençait seulement à se dessiner à ses yeux.
"Je joue ici un rôle indigne", pensa-t-il tout à coup. Il s'agissait de
quitter sa petite chaise de paille d'une façon qui ne fût pas trop
gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau à une
imagination tout occupée ailleurs. Il fallait avoir recours à la
mémoire, la sienne était, il faut l'avouer, peu riche en ressources de
ce genre; le pauvre garçon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il
d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous lorsqu'il se leva pour
quitter le salon. Le malheur était trop évident dans toute sa manière
d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rôle d'un importun
subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense
de lui.
Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux,
l'empêchèrent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il
avait, pour soutenir sa fierté, le souvenir de ce qui s'était passé
l'avant-veille. "Quels que soient leurs mille avantages sur moi,
pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a été pour aucun d'eux
ce que, deux fois dans ma vie, elle a daigné être pour moi."
Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractère
de la personne singulière que le hasard venait de rendre maîtresse
absolue de tout son bonheur.
Il s'en tint, la journée suivante, à tuer de fatigue lui et son cheval.
Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel
Mathilde restait fidèle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait
pas même le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire
une étrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.
Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de la fatigue
physique, des souvenirs trop séduisants commençaient à envahir toute son
imagination. Il n'eut pas le génie de voir que, par ses grandes courses
à cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant que sur
lui-même et nullement sur le coeur ou sur l'esprit de Mathilde, il
laissait au hasard la disposition de son sort.
Il lui semblait qu'une chose apporterait à sa douleur un soulagement
infini: ce serait de parler à Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui
dire?
C'est à quoi, un matin, à sept heures, il rêvait profondément, lorsque
tout à coup il la vit entrer dans la bibliothèque.
- Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.
- Grand Dieu! qui vous l'a dit?
- Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez
me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas
réel, ne m'empêchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime
plus, monsieur, mon imagination folle m'a trompée...
A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se
justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de déplaire? Mais la
raison n'avait plus aucun empire sur ses démarches. Un instinct aveugle
le poussait à retarder la décision de son sort. Il lui semblait que tant
qu'il parlait, tout n'était pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses
paroles, leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il eût l'audace
de l'interrompre.
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