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Le Rouge at Le Noir

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S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une
dame si bien vêtue était au-dessus de toutes les prévisions de Julien:
dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit
qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il
aurait un bel uniforme. Mme de Rênal de son côté était complètement
trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses
jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire parce que pour se
rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine
publique. A sa grande joie elle trouvait l'air timide d'une jeune fille
à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la
dureté et le ton rébarbatif. Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal, le
contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand
événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se
trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en
chemise et si près de lui.

- Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.

De sa vie, une sensation purement agréable n'avait aussi profondément
ému Mme de Rênal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succédé
à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfants, si soignés
par elle, ne tomberaient pas dans les mains d'un prêtre sale et grognon.
A peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la
suivait timidement. Son air étonné, à l'aspect d'une maison si belle,
était une grâce de plus aux yeux de Mme de Rênal. Elle ne pouvait en
croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir
un habit noir.

- Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle, en s'arrêtant encore, et
craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait
heureuse, vous savez le latin?

Ces mots choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans
lequel il vivait depuis un quart d heure.

- Oui, madame, lui dit-il, en cherchant à prendre un air froid, Je sais
le latin aussi bien que M. le curé et même quelquefois il a la bonté de
dire mieux que lui.

Mme de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant; il s'était
arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à mi-voix:

- N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes
enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons?

Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup
oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure
de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des
vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan.
Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir, et d'une voix
défaillante:

- Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.

Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut
tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée de l'extrême beauté
de Julien. La forme presque féminine de ses traits, et son air
d'embarras, ne semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide
elle-même. L'air mâle que l'on trouve communément nécessaire à la beauté
d'un homme lui eût fait peur.

- Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.

- Bientôt dix-neuf ans.

- Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée, ce
sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois
son père a voulu le battre; l'enfant a été malade pendant toute une
semaine, et cependant c'était un bien petit coup.

"Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père m'a
battu. Que ces gens riches sont heureux!"

Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se
passait dans l'âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse
pour de la timidité, et voulut l'encourager.

- Quel est votre nom, monsieur? lui dit-elle, avec un accent et une
grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre
compte.

- On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour la
première fois de ma vie dans une maison étrangère j'ai besoin de votre
protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours.
Je n'ai jamais été au collège, j'étais trop pauvre; je n'ai jamais parlé
à d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la
Légion d'honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de
moi. Mes frères m'ont toujours battu, ne les croyez pas s'ils vous
disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je n'aurai jamais
mauvaise intention.

Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal.
Tel est l'effet de la grâce parfaite quand elle est naturelle au
caractère, et que surtout là personne qu'elle décore ne songe pas à
avoir de la grâce; Julien, qui se connaissait fort bien en beauté
féminine eût juré dans cet instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut
sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de
son idée, un instant après, il se dit: "Il y aurait de la lâcheté à moi
de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile, et diminuer le
mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à
peine arraché à la scie. "Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce
mot de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche
par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Rênal
lui adressait deux ou trois mots d'instruction sur la façon de débuter
avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau
fort pâle; il dit, d'un air contraint:

- Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu. Et
en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal, et la porter
à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée.
Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son
châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres,
l'avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se
gronda elle-même, il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement
indignée.

M. de Rênal qui avait entendu parler, sortit de son cabinet, du même air
majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à la
mairie, il dit à Julien:

- Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous
voient.

Il fit entrer Julien dans un cabinet et retint sa femme qui voulait les
laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s'assit avec gravité.

- M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous
traitera ici avec honneur, et si je suis content j'aiderai à vous faire
par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni
parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici
trente-six francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne
pas donner un sou de cet argent à votre père.

M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire,
avait été plus fin que lui.

- Maintenant, monsieur, car d'après mes ordres tout le monde ici va vous
appeler monsieur et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une maison dé
gens comme il faut, maintenant, monsieur, il n'est pas convenable que
les enfants vous voient en veste. Les domestiques l'ont-il aperçu? dit
M. de Rênal à sa femme.

- Non, mon ami, répondit-elle, d'un air profondément pensif.

- Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant
une redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand le marchand de
draps.

Plus d'une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau
précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même
place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien, en
l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne songeait point à
elle, malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce
moment n'était que celle d'un enfant; il lui semblait avoir vécu des
années depuis l'instant où, trois heures auparavant, il était tremblant
dans l'église. Il remarqua l'air glacé de Mme de Rênal, il comprit
qu'elle était en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais
le sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si différents
de ceux qu'il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de
lui-même, et il avait tant envie de cacher sa joie, que tous ses
mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Mme de Rênal le
contemplait avec des yeux étonnés.

- De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être
respecté de mes enfants et de mes gens.

- Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux habits; moi,
pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai, si vous le
permettez, me renfermer dans ma chambre.

- Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à sa
femme.

Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se
rendit pas compte, Mme de Rênal déguisa la vérité à son mari.

- Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos
prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer
avant un mois.

- Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il
pourra m'en coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur
aux enfants de M. de Rênal. Ce but n'eût point été rempli si j'eusse
laissé à Julien l'accoutrement d'un ouvrier. En le renvoyant, je
retiendrai bien entendu l'habit noir complet que je viens de lever chez
le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait
chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.

L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant à Mme de
Rênal. Les enfants auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur,
accablaient leur mère de questions. Enfin Julien parut. C'était un autre
homme. C'eût été mal parler que de dire qu'il était grave; c'était la
gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d'un air
qui étonna M. de Rênal lui-même.

- Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour
vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une
leçon. Voici la sainte Bible dit-il en leur montrant un petit volume
in-32, relié en noir. C'est particulièrement l'histoire de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la partie qu'on appelle le Nouveau
Testament. Je vous ferai souvent réciter des leçons faites-moi réciter
la mienne.

Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.

- Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi les trois premiers
mots d'un alinéa. Je réciterai par coeur le livre sacré, règle de notre
conduite à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.

Adolphe ouvrit le livre, lut deux mots, et Julien récita toute la page,
avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait
sa femme d'un air de triomphe. Les enfants voyant l'étonnement de leurs
parents, ouvraient de grandes yeux. Un domestique vint à la porte du
salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d'abord
immobile, et disparut ensuite. Bientôt la femme de chambre de madame, et
la cuisinière, arrivèrent près de la porte, alors Adolphe avait déjà
ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la
même facilité.

- Ah! mon Dieu! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisinière, bonne
fille fort dévote.

L'amour-propre de M. de Rênal était inquiet; loin de songer à examiner
le précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa mémoire quelques
mots latins enfin, il put dire un vers d'Horace. Julien ne savait de
latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le sourcil:

- Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire un poète
aussi profane.

M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers d'Horace. Il
expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace; mais les enfants,
frappés d'admiration, ne faisaient guère attention à ce qu'il disait.
Ils regardaient Julien.

Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut devoir prolonger
l'épreuve:

- Il faut dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier
m'indique aussi un passade du livre saint.

Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un
alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au
triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le
possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron,
sous-préfet de l'arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre de
monsieur; les domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.

Le soir tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille.
Julien répondait à tous d'un air sombre qui tenait à distance. Sa gloire
s'étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours après M. de
Rênal, craignant qu'on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un
engagement de deux ans.

- Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer
je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à
rien n'est point égal, Je le refuse.

Julien sut si bien faire que moins d'un mois après son arrivée dans la
maison, M. dé Rênal lui-même le respectait. Le curé étant brouillé avec
MM. de Rênal et Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion de
Julien pour Napoléon, il n'en parlait qu'avec horreur..



CHAPITRE VII

LES AFFINITÉS ÉLECTES


Ils ne savent toucher le coeur qu'en le froissant.
UN MODFRNE.



Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée était
ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait
jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son
arrivée avait en quelque sorte chassé l'ennui de la maison, il fut un
bon précepteur. Pour lui, il n'éprouvait que haine et horreur pour la
haute société où il était admis, à la vérité au bas bout de la table ce
qui explique peut-être la haine et l'horreur. Il y eut certains dîners
d'apparat où il put à grand-peine contenir sa haine pour tout ce qui
l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait
le de chez M. de Rênal, Julien fut sur le point de se trahir; il se
sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants. "Quels éloges de
la probité, s'écria-t-il! on dirait que c'est la seule vertu; et
cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui
évidemment a doublé et triplé sa fortune, depuis qu'il administre le
bien des pauvres! je parierais qu'il gagne même sur les fonds destinés
aux enfants trouvés, à ces pauvres, dont la misère est encore plus
sacrée que celle des autres! Ah! monstres! monstres! Et moi aussi, je
suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon père, de mes frères, de toute
ma famille. ''

Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant
son bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvédère', et qui
domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en vain à éviter ses deux
frères, qu'il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie
de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit
noir, par l'air extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère
qu'il avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser
évanoui et tout sanglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et
le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien
étendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il
donna de la jalousie à M. Valenod.

Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rênal fort belle,
mais il la haïssait à cause de sa beauté; c'était le premier écueil qui
avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible afin
de faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui
baiser la main.

Élisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait pas manqué de
devenir amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à sa
maîtresse. L'amour de Mlle Élisa avait valu à Julien la haine d'un des
valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait à Élisa: "Vous ne
voulez plus me parler, depuis que ce précepteur crasseux est entré dans
la maison. "Julien ne méritait pas cette injure; mais, par instinct de
joli garçon, il redoubla de soin pour sa personne. La haine de M.
Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne
convenait pas à un jeune abbé. A la soutane près c'était le costume que
portait Julien.

Mme de Rênal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume à Mlle
Élisa; elle apprit que ces entretiens étaient causés par la pénurie de
la très petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu'il
était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c'est
pour ces petits soins qu'Élisa lui était utile. Cette extrême pauvreté,
qu'elle ne soupçonnait pas, toucha Mme de Rênal, elle eut envie de lui
faire des cadeaux, mais elle n'osa pas; cette résistance intérieure fut
le premier sentiment pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de
Julien, et le sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle, étaient
synonymes pour elle. Tourmentée par l'idée de la pauvreté de Julien, Mme
de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge:

- Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à un homme dont
nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? cc serait dans
le cas où il se négligerait qu'il faudrait stimuler son zèle.

Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle ne l'eût pas
remarquée avant l'arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrême
propreté de la mise d'ailleurs fort simple du jeune abbé, sans se dire:
"Ce pauvre garçon, comment peut-il faire?"

Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien, au lieu d'en
être choquée.

Mme de Rênal était une de ces femmes de province, que l'on peut très
bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on les
voit. Elle n'avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas de
parler. Douée d'une âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur
naturel à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, elle ne
donnait aucune attention aux actions des personnages grossiers, au
milieu desquels le hasard l'avait jetée.

On l'eût remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit, si elle eût
reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité d'héritière, elle avait
été élevée chez des religieuses adoratrices passionnées du Sacré-Coeur
de Jésus, et animées d'une haine violente pour les Français ennemis des
jésuites. Mme de Rênal s'était trouvée assez de sens pour oublier
bientôt, comme absurde, tout ce qu'elle avait appris au couvent; mais
elle ne mit rien à la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries
précoces dont elle avait été l'objet, en sa qualité d'héritière d'une
grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion passionnée, lui
avaient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec l'apparence de
la condescendance la plus parfaite, et d'une abnégation de volonté, que
les maris de Verrières citaient en exemple à leurs femmes, et qui
faisait l'orgueil de M. de Rênal, la conduite habituelle de son âme
était en effet le résultat de l'humeur la plus altière. Telle princesse,
citée à cause de son orgueil, prête infiniment plus d'attention à ce que
ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme si douce, si
modeste en apparence, n'en donnait à tout ce que disait ou faisait son
mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle n'avait réellement eu
d'attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs
douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cette
âme, qui, de la vie, n'avait adoré que Dieu, quand elle était au
Sacré-Coeur de Besançon.

Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre d'un de ses
fils la mettait presque dans le même état que si l'enfant eût été mort.
Un éclat de rire grossier, un haussement d'épaules, accompagné de
quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment
accueilli les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin
d'épanchement l'avait portée à faire à son mari, dans les premières
années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles
portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
le coeur de Mme de Rênal. Voilà ce qu'elle trouva au milieu des
flatteries empressées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait
passé sa jeunesse. Son éducation fut faite par la douleur. Trop fière
pour parler de ce genre de chagrins, même à son amie Mme Derville, elle
se figura que tous les hommes étaient comme son mari, M. Valenod et le
sous-préfet Charcot de Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale
insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt d'argent, de préséance
ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les
contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter
des bottes et un chapeau de feutre.

Après de longues années, Mme de Rênal n'était pas encore accoutumée à
ces gens à argent au milieu desquels il fallait vivre.

De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances
douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la
sympathie de cette âme noble et fière. Mme de Rênal lui eut bientôt
pardonné son ignorance extrême gui était une grâce de plus, et la
rudesse de ses façons qu'elle parvint à corriger. Elle trouva qu'il
valait la peine de l'écouter, même quand on parlait des choses les plus
communes, même quand il s'agissait d'un pauvre chien écrasé, comme il
traversait la rue, par la charrette d'un paysan allant au trot. Le
spectacle de cette douleur donnait son gros rire à son mari, tandis
qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués
de Julien. La générosité, la noblesse d'âme, l'humanité lui semblèrent
peu à peu n'exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute
la sympathie et même l'admiration que ces vertus excitent chez les âmes
bien nées.

A Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût été bien vite
simplifiée; mais à Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune
précepteur et sa timide maîtresse

auraient retrouvé dans trois ou quatre romans et jusque dans les
couplets du Gymnase, l'éclaircissement de leur position. Les romans leur
auraient tracé le rôle à jouer, montré le modèle à imiter, et ce modèle,
tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir, et peut-être en rechignant, la
vanité eût forcé Julien à le suivre.

Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident
eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres
un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce que la
délicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes des
jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente
ans sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement
dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se
fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.

Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, Mme de Rênal
était attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour, pleurant
tout à fait.

- Eh, madame, vous serait-il arrivé quelque malheur!

- Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous
promener.

Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière à
Julien. C'était pour la première fois qu'elle l'avait appelé mon ami.

Vers fa fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait
beaucoup. Elle ralentit le pas.

- On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique
héritière d'une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de
présents... Mes fils font des progrès... si étonnants... que je voudrais
vous prier d'accepter un petit présent, comme marque de ma
reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques louis pour vous faire du
linge. Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de
parler.

- Quoi, madame? dit Julien.

- Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de
ceci à mon mari.

- Je suis petit, madame mais je ne suis pas bas, reprit Julien en
s'arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa
hauteur, c'est à quoi vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins
qu'un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi
que ce soit de relatif à mon argent.

Mme de Rênal était atterrée.

- M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs
depuis que j'habite sa maison; je suis prêt à montrer mon livre de
dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit, même à M. Valenod qui me
hait.

A la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâle et
tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pût
trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L'amour pour Mme de Rênal
devint de plus en plus impossible dans le coeur orgueilleux de Julien;
quant à elle, elle le respecta elle l'admira, elle en avait été grondée.
Sous prétexte dé réparer l'humiliation involontaire qu'elle lui avait
causée, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces
manières fit pendant huit jours le bonheur de Mme de Rênal. Leur effet
fut d'apaiser en partie la colère de Julien; il était loin d'y voir rien
qui pût ressembler à un goût personnel.

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