Le Rouge at Le Noir
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Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient, ce matin-là,
également malheureuse. Elle était en quelque sorte anéantie par
l'affreuse idée d'avoir donné des droits sur elle à un petit abbé fils
d'un paysan. "C'est à peu près, se disait-elle dans lés moments où elle
s'exagérait son malheur, comme si j'avais à me reprocher une faiblesse
pour un des laquais."
Dans les caractères hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la colère
contre soi-même à l'emportement contre les autres; les transports de
fureur sont dans ce cas un plaisir vif.
En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des
marques de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit,
et cet esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de
leur infliger des blessures cruelles.
Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l'action
d'un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente.
Loin de songer le moins du monde à se défendre en cet instant, son
imagination mobile en vint à se mépriser soi-même. En s'entendant
accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant
d'esprit pour détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi,
il lui semblait que Mathilde avait raison. et qu'elle n'en disait n'as
assez.
Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir ainsi
elle et lui de l'adoration quelle avait sentie quelques jours
auparavant.
Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la première fois
les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance.
Elle ne faisait que répéter ce que depuis huit jours, disait dans son
coeur l'avocat du parti contraire à l'amour.
Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle
de La Mole le retint par le bras avec autorité.
- Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très haut, on vous
entendra de la pièce voisine.
- Qu'importe! reprit fièrement Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on
m'entend? Je veux guérir à jamais votre petit amour-propre des idées
qu'il a pu se figurer sur mon compte.
Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement étonné,
qu'il en sentait moins son malheur. "Eh bien! elle ne m'aime plus, se
répétait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position.
Il paraît qu'elle ma aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute
la vie.
"Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon coeur, il y a si
peu de jours!"
Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait
donc pu rompre à tout jamais! Triompher si complètement d'un penchant si
puissant la rendrait parfaitement heureuse. "Ainsi, ce petit monsieur
comprendra, et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun
empire sur moi. "Elle était si heureuse que réellement elle n'avait plus
d'amour en ce moment.
Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être moins
passionné que Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans s'écarter un
seul instant de cc qu'elle se devait à elle-même Mlle de La Mole lui
avait adressé de ces choses désagréables, tellement bien calculées,
qu'elles peuvent paraître une vérité, même quand on s'en souvient de
sang-froid.
La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scène si
étonnante, fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait
fermement que tout était fini à tout jamais entre eux, et cependant le
lendemain, au déjeuner, il fut gauche et timide devant elle. C'était un
défaut qu'on n'avait pu lui reprocher jusque-là. Dans les petites comme
dans les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait
faire, et l'exécutait.
Ce jour-là, après le déjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une
brochure séditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curé lui
avait apportée en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit
tomber un vieux vase de porcelaine bleue, laid au possible.
Mme de La Mole se leva en jetant un cri de détresse, et vint considérer
de près les ruines de son vase chéri. "C'était du vieux Japon,
disait-elle il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'était
un présent des Hollandais au duc d'Orléans régent qui l'avait donné à sa
fille..."
Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir brisé ce
vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien était silencieux et
point trop troublé; il vit Mlle de La Mole tout près de lui.
- Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est-il d'un
sentiment qui fut autrefois le maître de mon coeur; je vous prie
d'agréer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il
sortit.
- On dirait en vérité, dit Mme de La Mole, comme il s'en allait, que ce
M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.
Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde. "Il est vrai, se
dit-elle, ma mère a deviné juste, tel est le sentiment qui
l'anime. "Alors seulement cessa la joie de la scène qu'elle lui avait
faite la veille. "Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme
apparent, il me reste un grand exemple, cette erreur est affreuse
humiliante! elle me vaudra la sagesse pour tout le resté de la vie."
"Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour
cette folle me tourmente-t-il encore?"
Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des progrès
rapides. "Elle est folle il est vrai, se disait-il en est-elle moins
adorable? est-il possible d'être plus jolie?" Tout ce que la civilisation
la plus élégante peut présenter de vifs plaisirs, n'était-il pas réuni
comme à l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de bonheur passé
s'emparaient de Julien, et détruisaient rapidement tout l'ouvrage de la
raison.
La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais
sévères ne font qu'en augmenter le charme.
Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux Japon, Julien
était décidément l'un des hommes les plus malheureux.
CHAPITRE XXI
LA NOTE SECRETE
Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le
voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.
Lettre à l'Auteur.
Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil
était brillant.
- Parlons un peu de votre mémoire, dit-il à Julien, on dit qu'elle est
prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les
réciter à Londres? mais sans changer un mot!...
Le marquis chiffonnait avec humeur la Quotidienne du jour, et cherchait
en vain à dissimuler un air fort sérieux et que Julien ne lui avait
jamais vu, même lorsqu'il était question du procès Frilair.
Julien avait déjà assez d'usage pour sentir qu'il devait paraître tout à
fait dupe du ton léger qu'on lui montrait.
- Ce numéro de la Quotidienne n'est peut-être pas fort amusant; mais, si
Monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le lui
réciter tout entier.
- Quoi! même les annonces?
- Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.
- M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité
soudaine.
- Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma
mémoire.
- C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier: je ne vous
demande pas votre serment de ne jamais répéter ce que vous allez
entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai
répondu de vous, je vais vous mener dans un salon où se réuniront douze
personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.
"Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun
parlera à son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en
reprenant l'air fin et léger qui lui était si naturel. Pendant que nous
parlerons, vous écrirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec
moi, nous réduirons ces vingt pages à quatre. Ce sont ces quatre pages
que vous me réciterez demain matin, au lieu de tout le numéro de la
Quotidienne. Vous partirez aussitôt après, il faudra courir la poste
comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de
n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand
personnage. Là, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout
ce qui l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques, il y
a des gens vendus à nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage
pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation
insignifiante.
"Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que
voici et que je vous prête pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est
toujours autant de fait donnez-moi la vôtre.
"Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les quatre pages que
vous aurez apprises par coeur.
"Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son
Excellence vous interroge, raconter la séance à laquelle vous allez
assister.
"Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre
Paris et la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient
pas mieux que de tirer un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Alors sa
mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment
saurons-nous votre mort? votre zèle ne peut pas aller jusqu'à nous en
faire part.
"Courez sur-le-champ acheter un habillement complet reprit le marquis d
'un air sérieux. Mettez-vous à la mode d'il y a deux ans. Il faut ce
soir que vous ayez l'air peu soigné. En voyage, au contraire, vous serez
comme à l'ordinaire. cela vous surprend, votre méfiance devine? Oui, mon
ami, un des vénérables personnages que vous allez entendre opiner est
fort capable d envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra
bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne
auberge où vous aurez demandé à souper.
- Il vaut mieux, dit Julien faire trente lieues de plus et ne pas
prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...
Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement que Julien ne lui
avait pas vu à ce point depuis Bray-le-Haut.
- C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai à propos de vous
le dire. Je n'aime pas les questions.
- Ceci n'en était pas une reprit Julien avec effusion; je vous le jure,
monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la
plus sûre.
- Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N'oubliez jamais
qu'un ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de
forcer la confiance.
Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre cherchait une
excuse et ne la trouvait pas.
- Comprenez donc, ajouta M. de La Mole que toujours on en appelle à son
coeur quand on a fait quelque sottise.
Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis avec une
tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc
douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.
En le voyant, le marquis éclata de rire, et alors seulement la
justification de Julien fut complète.
"Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, à qui se fier? et
cependant quand on agit, il faut se fier à quelqu'un. Mon fils et ses
brillants amis de même acabit ont du coeur, de la fidélité pour cent
mille; s'il fallait se battre, ils périraient sur les marches du trône,
ils savent tout... excepté ce dont on a besoin dans le moment. Du diable
si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre pages et
faire cent lieues sans être dépisté. Norbert saurait se faire tuer comme
ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un conscrit..."
Le marquis tomba dans une rêverie profonde: "Et encore se faire tuer,
dit-il avec un soupir, peut-être ce Sorel le saurait-il aussi bien que
lui..."
- Montons en voiture, dit le marquis, comme pour chasser une idée
importune.
- Monsieur, dit Julien, pendant qu'on arrangeait cet habit, j'ai appris
par coeur la première page de la Quotidienne d'aujourd'hui.
Le marquis prit le journal, Julien récita sans se tromper d'un seul
mot. "Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-là; pendant ce temps,
ce jeune homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons."
Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie
boisé et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais
renfrogné achevait d'établir une grande table à manger, qu'il changea
plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout
taché d'encre, dépouille de quelque ministère.
Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom ne fut point
prononcé; Julien lui trouva la physionomie et l'éloquence d'un homme qui
digère.
Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la table.
Pour se donner une contenance, il se mit à tailler des plumes. Il compta
du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que
par le dos. Deux lui parurent adresser la parole à M. de La Mole sur le
ton de l'égalité; les autres semblaient plus ou moins respectueux.
Un nouveau personnage entra sans être annoncé. "Ceci est singulier, pensa
Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette précaution
serait prise en mon honneur?" Tout le monde se leva pour recevoir le
nouveau venu. Il portait la même décoration extrêmement distinguée que
trois autres des personnes qui étaient déjà dans le salon. On parlait
assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut réduit à ce que
pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était court et
épais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre qu'une
méchanceté de sanglier.
L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée presque
immédiate d'un être tout différent. C'était un grand homme très maigre
et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil était caressant, son
geste poli.
"C'est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon", pensa Julien.
Cet homme appartenait évidemment à l'Eglise, il n'annonçait pas plus de
cinquante à cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus
paterne.
Le jeune évêque d'Agde parut, il eut l'air fort étonné quand, faisant la
revue des présents, ses yeux arrivèrent à Julien. Il ne lui avait pas
adressé la parole depuis la cérémonie de Bray-le-Haut. Son regard
surpris embarrassa et irrita Julien. "Quoi donc! se disait celui-ci
connaître un homme me tournera-t-il toujours à malheur? Tous ces grands
seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement, et le regard
de ce jeune évêque me glace! Il faut convenir que je suis un être bien
singulier et bien malheureux."
Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas, et se mit à
parler dès la porte, il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Dès
l'arrivée de ce parleur impitoyable, des groupes se formèrent,
apparemment pour éviter l'ennui de l'écouter.
En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas bout de la
table, occupé par Julien.. Sa contenance devenait de plus en plus
embarrassée, car enfin, quelque effort qu'il fît, il ne pouvait pas ne
pas entendre, et quelque peu d'expérience qu'il eût, il comprenait toute
l'importance des choses dont on parlait sans aucun déguisement; et
combien les hauts personnages qu'il avait apparemment sous les yeux
devaient tenir à ce qu'elles restassent secrètes!
Déjà, le plus lentement possible. Julien avait taillé une vingtaine de
plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un
ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oublié.
"Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes;
mais des gens à physionomie aussi médiocre, et chargés par d'autres ou
par eux-mêmes d'aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles.
Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu
respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément les
yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles."
Son embarras était extrême, il entendait de singulières choses.
CHAPITRE XXII
LA DISCUSSION
La république! -- Pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien
public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que
leurs jouissances, leur vanité. On est considéré, à Paris, à cause de sa
voiture et non à cause de sa vertu.
NAPOLÉON, Mémorial.
Le laquais entra précipitamment en disant:
- Monsieur le duc de***:
- Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant.
Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que malgré lui, Julien
pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science de
ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il
avait si bien deviné la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla que son
regard ne fût une indiscrétion.
Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant
par ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage
busqué et tout en avant; il eût été difficile d'avoir l'air plus noble
et plus insignifiant. Son arrivée détermina l'ouverture de la séance.
Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques
par la voix de M. de La Mole.
- Je vous présente M. l'abbé Sorel, disait le marquis; il est doué d'une
mémoire étonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la
mission dont il pouvait être honoré, et, afin de donner une preuve de sa
mémoire, il a appris par coeur la première page de la Quotidienne.
- Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N..., dit le maître de la
maison.
Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air
plaisant, à force de chercher à être important:
- Parlez, monsieur, lui dit-il.
Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il récita si
bien qu'au bout de vingt lignes:
- Il suffit, dit le duc.
Le petit homme au regard de sanglier s'assit. Il était le président, car
à peine en place, il montra à Julien une table de jeu, et lui fit signe
de l'apporter auprès de lui. Julien s'y établit avec ce qu'il faut pour
écrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.
- Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisine, on
vous fera appeler.
Le maître de la maison prit l'air fort inquiet:
- Les volets ne sont pas fermés, dit-il à demi bas à son voisin.
- Il est inutile de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottement à
Julien. "Me voici fourré dans une conspiration tout au moins, pensa
celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place
de Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au
marquis. Heureux s'il m'était donné de réparer tout le chagrin que mes
folies peuvent lui causer un jour!"
Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regardait les lieux de
façon à ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il
n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le
marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.
Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était dans un salon
tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la
console un grand crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre du
Pape, de M. de Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié.
Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'écouter. De moment en moment
on parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on
l'appela.
- Songez, messieurs, disait le président, que de ce moment nous parlons
devant le duc de***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune
lévite, dévoué à notre sainte cause, et qui redira facilement, à l'aide
de sa mémoire étonnante, jusqu'à nos moindres discours.
"La parole est à monsieur, dit-il en indiquant le personnage à l'air
paterne, et qui portait trois ou quatre gilets.
Julien trouva qu'il eût été plus naturel de nommer le Monsieur aux
gilets. Il prit du papier et écrivit beaucoup.
(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise
grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, manquer de grâce,
c'est mourir.
- La politique, reprend l'auteur, est une pierre attachée au cou de la
littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au
milieu des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet au mi lieu
d'un concert. Ce bruit est déchirant sans être énergique. Il ne
s'accorde avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser
mortellement une moitié de lecteurs et ennuyer l'autre qui l'a trouvée
bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin...
- Si vos personnages ne parlent pas politique reprend l'éditeur, ce ne
sont plus les Français de 1830, et votre livre n'est plus un miroir,
comme vous en avez la prétention...)
Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien
pâle, car il a fallu, comme toujours supprimer les ridicules dont
l'excès eût semblé odieux où peu vraisemblable. (Voir la Gazette des
Tribunaux.)
L'homme aux gilets et à l'air paterne (c'était un évêque peut-être)
souriait souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières flottantes,
prenaient un brillant singulier et une expression moins indécise que de
coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant le duc
("mais quel duc?" se disait Julien), apparemment pour exposer les
opinions et faire les fonctions d'avocat général, parut à Julien tomber
dans l'incertitude et l'absence de conclusions décidées que l'on
reproche souvent à ces magistrats. Dans le courant de la discussion, le
duc alla même jusqu'à le lui reprocher.
Après plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme
aux gilets dit:
- La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l'immortel Pitt, a
dépensé quarante milliards de francs pour contrarier la révolution. Si
cette assemblée me permet d'aborder avec quelque franchise une idée
triste, l'Angleterre ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que
Bonaparte, quand surtout on n'avait à lui opposer qu'une collection de
bonnes intentions, il n'y avait de décisif que les moyens personnels...
- Ah! encore l'éloge de l'assassinat! dit le maître de la maison d un
air inquiet.
- Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria avec humeur
le président, son oeil de sanglier brilla d'un éclat féroce. Continuez,
dit-il à l'homme aux gilets. Les joues et le front du président
devinrent pourpres.
- La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée aujourd'hui;
car chaque Anglais, avant de payer son pain, est obligé de payer
l'intérêt des quarante milliards de francs qui furent employés contre
les jacobins. Elle n'a plus de Pitt...
- Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit
l'air fort important.
- De grâce, silence, messieurs, s'écria le président; si nous disputons
encore, il aura été inutile de faire entrer M. Sorel.
- On sait que monsieur a beaucoup d'idées, dit le duc d'un air piqué, en
regardant l'interrupteur, ancien général de Napoléon.
Julien vit que ce mot faisait allusion à quelque chose de personnel et
de fort offensant. Tout le monde sourit; le général transfuge parut
outré de colère.
- Il n'y a plus de Pitt, messieurs, reprit le rapporteur, de l'air
découragé d'un homme qui désespère de faire entendre raison à ceux qui
l'écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas
deux fois une nation par les mêmes moyens...
- C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte est désormais
impossible en France, s'écria l'interrupteur militaire.
Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher. quoique
Julien crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils
baissèrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer de façon à être
entendu de tous.
Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.
- On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu, et en laissant tout à
fait de côté cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que
Julien croyait l'expression de son caractère, on est pressé de me voir
finir, on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser
les oreilles de personne, de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh
bien, messieurs, je serai bref.
"Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: l'Angleterre n'a plus un
sou au service de la bonne cause. Pitt lui-même reviendrait, qu'avec
tout son génie il ne parviendrait pas à mystifier les petits
propriétaires anglais car ils savent que la brève campagne de Waterloo
leur à coûté, à elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des
phrases nettes ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je
vous dirai: Aidez-vous vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée à
votre service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la Russie,
la Prusse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire
contre la France plus d'une campagne ou deux.
"L'on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par le jacobinisme
seront battus à la première campagne, à la seconde peut-être; mais à la
troisième, dussé-je passer pour un révolutionnaire à vos yeux prévenus,
à la troisième vous aurez les soldats de 1794, qui n'étaient plus les
paysans enrégimentés de 1792.
Ici l'interruption partit de trois ou quatre points à la fois.
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