Le Rouge at Le Noir
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- Monsieur, dit le président à Julien, allez mettre au net dans la pièce
voisine le commencement de procès-verbal que vous avez écrit. Julien
sortit à son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des
probabilités qui faisaient le sujet de ses méditations habituelles.
"Ils ont peur que je ne me moque d'eux", pensa-t-il. Quand on le
rappela, M. de La Mole disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le
connaissait, semblait bien plaisant:
-... Oui, messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut
dire:
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
"Il sera dieu! s'écrie le fabuliste. C'est à vous, messieurs que semble
appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes et la
noble France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux l'avaient faite
et que nos regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.
"L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que nous
l'ignoble jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la
Prusse ne peuvent livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il
pour amener une heureuse occupation, comme celle que M. de Richelieu 2
gaspilla si bêtement en 1817? Je ne le crois pas.
Ici il y eut interruption, mais étouffée Far les chut de tout le monde.
Elle partait encore de l'ancien général impérial, qui désirait le cordon
bleu, et voulait marquer parmi les rédacteurs de la note secrète.
- Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte.
Il insista sur le Je, avec une insolence qui charma Julien. "Voilà du
bien joué", se disait-il, tout en faisant voler sa plume presque aussi
vite que la parole du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole
anéantit les vingt campagnes de ce transfuge.
- Ce n'est pas à l'étranger tout seul, continua le marquis du ton le
plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire.
Toute cette jeunesse, qui fait des articles incendiaires dans le Globe,
vous donnera trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi lesquels
peut se trouver un Kléber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mais moins
bien intentionné.
- Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le président, il
fallait le maintenir immortel.
- Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole,
mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets bien
tranchés. Sachons qui il faut écraser. D'un côté lés journalistes, les
électeurs l'opinion en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire.
Pendant qu'elle s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous
avons l'avantage certain de consommer le budget.
Ici encore l'interruption.
- Vous. monsieur, dit M. de La Mole à l'interrupteur avec une hauteur et
une aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque,
vous dévorez quarante mille francs portés au budget de l'État, et
quatre-vingt mille que vous recevez de la liste civile.
"Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment
pour exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivirent saint Louis à la
croisade, vous devriez pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au
moins un régiment, une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne
fût-elle que de cinquante hommes prêts à combattre, et dévoués à la
bonne cause, à la vie et à la mort. Vous n'avez que des laquais qui, en
cas de révolte, vous feraient peur à vous-même.
"Le trône, l'autel, la noblesse peuvent périr demain, messieurs, tant
que vous n'aurez pas créé dans chaque département une force de cinq
cents hommes dévoués mais je dis dévoués, non seulement avec toute la
bravoure française, mais aussi avec la constance espagnole.
"La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos
neveux de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés, non
pas un petit bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde tricolore si
1815 se présente de nouveau mais un bon paysan simple et franc comme
Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère de
lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son
revenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents hommes par
département. Alors vous pourrez compter sur une occupation étrangère.
Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'à Dijon seulement, s'il
n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque département.
"Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez
vingt mille gentilshommes prêts à saisir les armes pour leur ouvrir les
portes de la France. Ce service est pénible, direz-vous, messieurs,
notre tête est à ce prix. Entre la liberté de la presse et notre
existence comme gentilshommes il y a guerre à mort. Devenez des
manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si
vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.
"Formez vos bataillons, vous dirai-je avec la chanson des jacobins;
alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touché du péril
imminent du principe monarchique, s'élancera à trois cents lieues de son
pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants.
Voulez-vous continuer à parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura
plus en Europe que des présidents de république, et pas un roi. Et avec
ces trois lettres R, O, I s'en vont les prêtres et les gentilshommes. Je
ne vois plus que des candidats faisant la cour à des majorités crottées.
"Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général
accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est organisée que dans
l'intérêt du trône et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux
troupiers, tandis que chacun des régiments prussiens et autrichiens
compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu.
"Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie sont
amoureux de la guerre...
- Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un grave
personnage, apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques,
car M. de La Mole sourit agréablement au lieu de se fâcher, ce qui fut
un grand signe pour Julien.
"Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme à qui
il est question de couper une jambe gangrenée serait mal venu de dire à
son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi
l'expression, messieurs, le noble duc de*** est notre chirurgien...
"Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien, c'est vers le ......
que je galoperai cette nuit."
CHAPITRE XXIII
LE CLERGÉ, LES BOIS, LA LIBERTE
La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre.
Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!
MACHIAVEL.
Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec
une éloquence douce et modérée, qui plut infiniment à Julien, ces
grandes vérités:
1¨ L'Angleterre n'a pas une guinée à notre service; l'économie et Hume y
sont à la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent, et M.
Brougham se moquera de nous.
2¨ Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe,
sans l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite
bourgeoisie.
3¨ Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi le principe
monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.
- Le quatrième point que j'ose vous proposer comme évident est celui-ci:
"Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé. Je vous
le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il faut
tout donner au clergé.
"1¨ Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par des
hommes de haute capacité établis loin des orages à trois cents lieues de
vos frontières...
- Ah! Rome, Rome! s'écria le maître de la maison...
- Oui, monsieur, Rome! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que
soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent à la mode
quand vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé,
guidé par Rome, parle seul au petit peuple.
"Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour indiqué par
les chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les soldats, sera plus
touché de la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...
(Cette personnalité excita des murmures.)
- Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal en
haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point
capital, avoir en France un parti armé, ont été faits par nous. Ici
parurent des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils en
Vendée?... etc., etc.
"Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première
guerre, le ministre des finances écrit à ses agents qu'il n'y a plus
d'argent que pour les curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle
aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement
populaire, car faire la guerre, c'est affamer les Jésuites, pour parler
comme le vulgaire, faire la guerre, c'est délivrer ces monstres
d'orgueil, les Français, de la menace de l'intervention étrangère.
Le cardinal était écouté avec faveur...
- Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom
irrite inutilement.
A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. "On va me renvoyer
encore", pensa Julien, mais le sage président lui-même avait oublié la
présence et l'existence de Julien.
Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de
Nerval, le premier ministre qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de
Retz.
Le désordre fut à son comble, comme disent les journaux en parlant de la
chambre. Au bout d'un gros quart d'heure, le silence se rétablit un peu.
Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre:
- Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne
tiens pas au ministère.
"Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces des
jacobins en décidant contre nous beaucoup de modérés. Je me retirerais
donc volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles à un petit
nombre; mais ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une
mission; le ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud, ou tu
rétabliras la monarchie en France, et réduiras les Chambres à ce
qu'était le parlement sous Louis XV, et cela, messieurs, je le ferai
Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.
"Voilà un bon acteur, pensa Julien. "Il se trompait toujours comme à
l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats
d'une soirée aussi vive, et surtout par la sincérité de la discussion
dans ce moment M. de Nerval croyait à sa mission. Avec un grand courage,
cet homme n'avait pas de sens.
Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot je le ferai
Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et
de funèbre. Il était ému.
La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout une
incroyable naïveté. "Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien
dans de certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un
plébéien?"
Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maître de la maison
dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire
renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti à une
heure trois quarts, non sans avoir souvent étudié la figure de Julien
dans une glace que le ministre avait à ses côtés. Son départ avait paru
mettre à l'aise tout le monde.
Pendant qu'on renouvelait les bougies:
- Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas à son voisin
l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gâter
notre avenir.
"Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare et même
effronterie à se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au
ministère, mais le portefeuille change tout, noie tous les intérêts d'un
homme, il eût dû le sentir.
A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait fermé les yeux.
En ce moment, il parla de sa santé, de ses blessures, consulta sa montre
et s'en alla.
- Je parierais. dit l'homme aux gilets. que le général court après le
ministre; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il nous
mène.
Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le renouvellement
des bougies:
- Délibérons enfin, messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous
persuader les uns les autres. Songeons à la teneur de la note qui, dans
quarante-huit heures, sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a
parlé des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval
nous a quittés, que nous importent les ministres? nous les ferons
vouloir.
Le cardinal approuva par un sourire fin.
- Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit
le jeune évêque d'Agde, avec le feu concentré et contraint du fanatisme
le plus exalté. Jusque-là il avait gardé le silence son oeil, que Julien
avait observé, d'abord doux et calme s'était enflammé après la première
heure de discussion. Maintenant son âme débordait comme la lave du
Vésuve.
- De 1806 à 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne
pas agir directement et personnellement sur Napoléon. Dès que cet homme
eut fait des ducs et des chambellans dès qu'il eut rétabli le trône, la
mission que Dieu lui avait confiée était finie; il n'était plus bon qu'à
immoler. Les saintes Écritures nous enseignent en plus d'un endroit la
manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations
latines.)
"Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler,
c'est Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq
cents hommes par département? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira
pas. A quoi bon mêler la France à la chose qui est personnelle à Paris?
Paris seul avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la
nouvelle Babylone périsse.
"Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même
dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas osé
souffler sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...
........................................................................
........................................................................
......
Ce ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La
Mole.
Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois, en parlant à
Julien, il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa
parole de ne jamais révéler les excès de zèle, ce fut son mot, dont le
hasard venait de le rendre témoin.
- N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement
pour connaître nos jeunes fous. Que leur importe que l'état soit
renversé? ils seront cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos
châteaux, nous serons massacrés par les paysans.
La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de
vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'à quatre heures trois
quarts.
- Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien à cette
note qui manque de netteté vers la fin, j'en suis plus mécontent que
d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il,
allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi
je vais vous enfermer à clef dans votre chambre.
Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château isolé assez
éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, que Julien
jugea être prêtres On lui remit un passeport qui portait un nom suppose,
mais Indiquait enfin le véritable but du voyage qu'il avait toujours
feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.
Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire Julien lui avait
récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait tort qu'il ne
fût intercepté.
- Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui
dit-il avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait
peut-être plus d'un faux frère dans notre assemblée d'hier soir.
Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de
la vue du marquis qu'il avait oublié et la note secrète et la mission,
pour ne songer qu'aux mépris de Mathilde.
Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maître de poste
vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du
soir; Julien, fort contrarié, demanda à souper. Il se promena devant la
porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la cour des
écuries. Il n'y vit pas de chevaux.
"L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son oeil
grossier m'examinait."
Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement tout ce qu'on
lui disait. Il songeait à s'échapper après souper, et pour apprendre
toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se
chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver il
signor Geronimo, le célèbre chanteur!
Établi dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le
Napolitain gémissait tout haut, et parlait plus, à lui tout seul, que
les vingt paysans allemands qui l'entouraient ébahis.
- Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de chanter
demain à Mayence. Sept princes souverains, sont accourus pour
m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air
significatif.
Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité d'être
entendu:
- Savez-vous de quoi il retourne? dit-il à Julien; ce maître de poste
est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous à un petit
polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie
à l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque courrier.
- Vraiment? dit Julien d'un air innocent.
Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait partir:
c'est à quoi Geronimo et son ami ne purent réussir.
- Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. C'est
peut-être à vous ou à moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un
bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous allons nous promener, nous
nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.
- Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même
pouvait être envoyé pour l'intercepter.
Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier
sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes
qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gêner.
Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. La lumière
était dirigée vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter
dans sa chambre. A côté du maître de poste était un homme qui fouillait
tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les
manches de son habit, qui étaient noires et fort serrées.
"C'est une soutane", se dit-il, et il saisit doucement de petits
pistolets qu'il avait placés sous son oreiller.
- Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maître
de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que vous avez préparé
vous-même.
- Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de
linge, d'essences, de pommades, de futilités, c'est un jeune homme du
siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui
affecte de parler avec un accent italien.
Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de son
habit de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de
moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... "Je ne serais
qu'un sot se dit-il, je compromettrais ma mission. >, Son habit fouillé:
- Ce n'est pas là un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.
"S'il me touche dans mon lit, malheur à lui! se disait Julien; il peut
fort bien venir me poignarder, et c'est ce que Je ne souffrirai pas."
Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi; quel ne fut pas
son étonnement! c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux
personnes voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès l'abord,
reconnaître une des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée de
purger la terre d'un de ses plus lâches coquins...
"Mais ma mission!" se dit-il.
Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien fit
semblant de s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.
- Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il voulait
un prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva à demi
asphyxié par le laudanum contenu dans le vin.
Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec du
chocolat apporté de Paris. Il ne put venir à bout de réveiller assez
Geronimo pour le décider à partir.
- On me donnerait tout le royaume de Naples disait le chanteur, que je
ne renoncerais pas en ce moment à la volupté de dormir.
- Mais les sept princes souverains!
- Qu'ils attendent.
Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand
personnage. Il perdit toute une matinée à solliciter en vain une
audience. Par bonheur vers les quatre heures, le duc voulut prendre
l'air. Julien le vit sortir à pied, il n'hésita pas à l'approcher et à
lui demander l'aumône. Arrivé à deux pas du grand personnage, il tira la
montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation.
- Suivez-moi de loin, lui dit-on sans le regarder.
A un quart de lieue de là le duc entra brusquement dans un petit
Café-hauss. Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre
que Julien eut l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Quand il
eut fini:
- Recommencez et allez plus lentement, lui dit-on.
Le prince prit des notes.
- Gagnez à pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre
calèche. Allez à Strasbourg comme vous pourrez et le vingt-deux du mois
(on était au dix) trouvez-vous à midi et demi dans ce même Café-hauss
N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!
Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent
pour le pénétrer de la plus haute admiration. "C'est ainsi, pensa-t-il,
qu'on traite les affaires, que dirait ce grand homme d'Etat, s'il
entendait les bavards passionnés d'il y a trois jours?"
Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait
rien à y faire. Il prit un grand détour. "Si ce diable d'abbé Castanède
m'a reconnu, il n'est pas homme à perdre facilement ma trace. Et quel
plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission!"
L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation, sur toute la
frontière du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites
de Strasbourg, quoique très zélés, ne songèrent nullement à observer
Julien, qui, avec sa croix et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune
militaire fort occupé de sa personne.
CHAPITRE XXIV
STRASBOURG
Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance
d'éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances
sont seuls au-delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant
dormir: elle est toute à moi, avec sa beauté d'ange et ses douces
faiblesses! La voilà livrée à ma puissance, telle que le ciel la fit
dans sa miséricorde pour enchanter un coeur d'homme.
Ode de SCHILLER
Force de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire
par des idées de gloire militaire et de dévouement à la patrie. Etait-il
donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme
bourrelée Mathilde maîtresse absolue de son bonheur comme de son
imagination. Il avait besoin de toute l'énergie de son caractère pour se
maintenir au-dessus du désespoir. Penser à ce qui n'avait pas quelque
rapport à Mlle de La Mole était hors de sa puissance. L'ambition, les
simples succès de vanité le distrayaient autrefois des sentiments que
Mme de Rênal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé, il la
trouvait partout dans l'avenir.
De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès. Cet
être que l'on a vu à Verrières si rempli de présomption, si orgueilleux,
était tombé dans un excès de modestie ridicule.
Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si,
à Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût donné
raison à l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis qu'il avait
rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu
tort.
C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination
puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des
succès si brillants.
La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette
noire imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami!" Mais, se disait
Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un
ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?"
Il se promenait à cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un
bourg, sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr.
Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les
îlots du Rhin, auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom.
Julien, conduisant son cheval de la main gauche tenait déployée de la
droite la superbe carte qui orne les Mémoires du maréchal Saint-Cyr. Une
exclamation de gaieté lui fit lever la tête.
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