Le Rouge at Le Noir
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C'était le prince Korasoff cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé
quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité.
Fidèle à ce grand art, Korasoff arrivé de la veille à Strasbourg, depuis
une heure à Kehl et qui de la vie n'avait lu une ligne sur le siège de
1796, se mit à tout expliquer à Julien. Le paysan allemand le regardait
étonné, car il savait assez de français pour distinguer les énormes
bévues dans lesquelles tombait le prince. Julien était à mille lieues
des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeune homme,
il admirait sa grâce à monter à cheval.
"L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien, avec
quelle élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi,
peut-être qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas pris en
aversion."
Quand le prince eut fini son siège de Kehl:
- Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le
principe de la gravité que je vous ai donné à Londres. L'air triste ne
peut être de bon ton, c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes
triste, c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne
vous a pas réussi.
"C'est montrer soi inférieur. Étes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce
qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc,
mon cher, combien la méprise est grave.
Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.
- Bien! dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien!
et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration
stupide.
"Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois!" Plus sa
raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne
pas les admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût
de soi-même ne peut aller plus loin.
Le prince le trouvait décidément triste:
- Ah! çà, mon cher, lui dit-il en rentrant à Strasbourg vous êtes de
mauvaise compagnie, avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous
amoureux de quelque petite actrice?
"Les Russes copient les moeurs françaises, mais toujours à cinquante ans
de distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.
Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:
"Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable?" se dit-il tout à
coup.
- Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez à Strasbourg
fort amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui habite une
ville voisine, m'a planté là après trois jours de passion, et ce
changement me tue.
Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le
caractère de Mathilde.
- N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre
médecin, je vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme
jouit d'une fortune énorme, ou bien plutôt elle appartient, elle à la
plus haute noblesse du pays. Il faut qu'elle soit fière de quelque
chose.
Julien fit un signe de tête, il n'avait plus le courage de parler.
- Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères que vous
allez prendre sans délai:
"1¨ Voir tous les jours Mme .., comment l'appelez-vous?
- Mme de Dubois.
- Quel nom! dit le prince en éclatant de rire; mais pardon, il est
sublime pour vous. Il s'agit de voir chaque jour Mme de Dubois, n'allez
pas surtout paraître à ses yeux froid et piqué rappelez-vous le grand
principe de votre siècle: soyez lé contraire de ce à quoi l'on s'attend.
Montrez-vous précisément tel que vous étiez huit jours avant d'être
honoré de ses bontés.
- Ah! j'étais tranquille alors, s'écria Julien avec désespoir, je
croyais la prendre en pitié...
- Le papillon se brûle à la chandelle, continua le prince, comparaison
vieille comme le monde.
"1¨ Vous la verrez tous les jours.
"2¨ Vous ferez la cour à une femme de sa société mais sans vous donner
les apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas,
votre rôle est difficile; vous jouez la comédie, et si l'on devine que
vous la jouez, vous êtes perdu.
- Elle a tant d'esprit et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien
tristement.
- Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le croyais. Mme de
Dubois est profondément occupée d'elle-même, comme toutes les femmes qui
ont reçu du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde
au lieu de vous regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les
deux ou trois accès d'amour qu'elle s'est donnés en votre faveur, à
grand effort d'imagination, elle voyait en vous le héros qu'elle avait
rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement.
"Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel, êtes-vous
tout à fait un écolier?...
"Parbleu! entrons dans ce magasin, voilà un col noir charmant, on le
dirait fait par John Anderson, de Burlington-street; faites-moi le
plaisir de le prendre, et de jeter bien loin cette ignoble corde noire
que vous avez au cou.
"Ah! çà, continua le prince en sortant de la boutique du premier
passementier de Strasbourg, quelle est la société de Mme de Dubois?
grand Dieu! quel nom! Ne vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus
fort que moi... A qui ferez-vous la cour?
- A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensément
riche. Elle a les plus beaux yeux du monde et qui me plaisent
infiniment, elle tient sans doute le premier rang dans le pays; mais au
milieu de toutes ses grandeurs, elle rougit au point de se déconcerter
si quelqu'un vient à parler de commerce et de boutique. Et par malheur,
son père était l'un des marchands les plus connus de Strasbourg.
- Ainsi si l'on parle d'industrie, dit le prince en riant vous êtes sûr
que votre belle songe à elle et non pas à vous. Ce ridicule est divin et
fort utile, il vous empêchera d'avoir le moindre moment de folie auprès
de ces beaux yeux. Le succès est certain.
Julien songeait à Mme la maréchale de Fervaques qui venait beaucoup à
l'hôtel de La Mole. C'était une belle étrangère qui avait épousé le
maréchal un an avant sa mort. Toute sa vie semblait n'avoir d'autre
objet que de faire oublier qu'elle était fille d'un industriel, et, pour
être quelque chose à Paris, elle s'était mise à la tête de la vertu.
Julien admirait sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné pour avoir
ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff
était ravi: jamais un Français ne l'avait écouté aussi longtemps. "Ainsi,
j'en suis enfin venu, se disait le prince charmé à me faire écouter en
donnant des leçons à mes maîtres!"
- Nous sommes bien d'accord, répétait-il à Julien pour la dixième fois,
pas l'ombre de passion quand vous parlerez à la jeune beauté, fille du
marchand de bas de Strasbourg, en présence de Mme de Dubois. Au
contraire, passion brûlante en écrivant. Lire une lettre d'amour bien
écrite est le souverain plaisir pour une prude; c'est un moment de
relâche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose écouter son coeur donc
deux lettres par jour.
- Jamais, jamais! dit Julien découragé; je me ferais plutôt piler dans
un mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon cher,
n'espérez plus rien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.
- Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon nécessaire
six volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les
caractères de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que
Kalisky n'a pas fait la cour à Richemond-la-Terrasse, vous savez, à
trois lieues de Londres, à la plus jolie quakeresse de toute
l'Angleterre?
Julien était moins malheureux quand il quitta son ami à deux heures du
matin.
Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et, deux jours après,
Julien eut cinquante-trois lettres d'amour bien numérotées, destinées à
la vertu la plus sublime et la plus triste.
- Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se
fit éconduire; mais que vous importe d'être maltraité par la fille du
marchand de bas, puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme de
Dubois?
Tous les jours on montait à cheval: le prince était fou de Julien, ne
sachant comment lui témoigner son amitié soudaine, il finit par lui
offrir la main d'une de ses cousines, riche héritière de Moscou.
- Et une fois marié, ajouta-t-il, mon influence et la croix que vous
avez là vous font colonel en deux ans.
- Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en faut bien.
- Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée? Elle est encore
de bien loin la première en Europe.
Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprès
du grand personnage, en quittant Korasoff, il promit d'écrire. Il reçut
la réponse à la note secrète qu'il avait apportée, et courut vers Paris;
mais à peine eut-il été seul deux jours de suite, que quitter la France
et Mathilde lui parut un supplice pire que la mort. a Je n'épouserai pas
les millions que m'offre Korasoff, se dit-il, mais je suivrai ses
conseils.
"Après tout, l'art de séduire est son métier, il ne songe qu'à cette
seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut
pas dire qu'il manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme,
la poésie sont une impossibilité dans ce caractère: c'est un procureur;
raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.
"Il le faut, je vais faire la cour à Mme de Fervaques.
"Elle m'ennuiera bien peut-être un peu, mais je regarderai ces yeux si
beaux, et qui ressemblent tellement à ceux qui m'ont le plus aimé au
monde.
"Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau à observer.
"Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas
m'en croire moi même."
CHAPITRE XXV
LE MINISTERE DE LA VERTU
Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de
circonspection, ce ne sera plus un plaisir pour moi.
LOPE DE VEGA.
A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La
Mole, qui parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui présentait, notre
héros courut chez le comte Altamira. A l'avantage d'être condamné à
mort, ce bel étranger réunissait beaucoup de gravité et le bonheur
d'être dévot; ces deux mérites, et, plus que tout, la haute naissance du
comte, convenaient tout à fait à Mme de Fervaques, qui le voyait
beaucoup.
Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux.
- C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Altamira,
seulement un peu jésuitique et emphatique. Il est des jours où je
comprends chacun des mots dont elle se sert, mais je ne comprends pas la
phrase tout entière. Elle me donne souvent l'idée que je ne sais pas le
français aussi bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer
votre nom, elle vous donnera du poids dans le monde. Mais allons chez
Bustos, dit le comte Altamira, qui était un esprit d'ordre; il a fait la
cour à Mme la maréchale.
Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire,
comme un avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine
avec des moustaches noires, et une gravité sans pareille; du reste, bon
carbonaro'.
- Je comprends, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fervaques
a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque
espoir de réussir? voilà la question. C'est vous dire que, pour ma part,
j'ai échoué. Maintenant que je ne suis plus piqué, je me fais ce
raisonnement: souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le
raconterai bientôt, elle n'est pas mal vindicative.
"Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du génie, et
jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au
contraire à la façon d'être flegmatique et tranquille des Hollandais
qu'elle doit sa rare beauté et ses couleurs si fraîches.
Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable de
l'Espagnol; de temps en temps, malgré lui, quelques monosyllabes lui
échappaient.
- Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Diego Bustos.
- Pardonnez à la furia francese; je suis tout oreilles, dit Julien.
- La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la haine; elle
poursuit impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats,
de pauvres diables d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme
Collé. Vous savez?
J'ai la marotte
D'aimer Marote. etc.
Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol était bien
aise de chanter en français.
Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'impatience. Quand
elle fut finie:
- La maréchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer l'auteur de cette
chanson:
Un jour l'amour au cabaret...
Julien frémit qu'il ne voulût la chanter. Il se contenta de l'analyser.
Réellement elle était impie et peu décente.
- Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson, dit Don
Diego, je lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire
toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent la piété
et la gravité, il y aura toujours en France une littérature de cabaret.
Quand Mme de Fervaques eut fait ôter à l'auteur, pauvre diable en
demi-solde, une place de dix-huit cents francs: Prenez garde, lui
dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec vos armes, il peut vous
répondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu. Les salons
dorés seront pour vous; les gens qui aiment à rire répéteront ses
épigrammes. Savez-vous, monsieur, ce que la maréchale me répondit? --
Pour l'intérêt du Seigneur, tout Paris me verrait marcher au martyre; ce
serait un spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait à respecter
la qualité. Ce serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne
furent plus beaux.
- Et elle les a superbes, s'écria Julien.
- Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego
Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte à la vengeance.
Si elle aime à nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je
soupçonne là malheur intérieur. Ne serait-ce point une prude lasse de
son métier?
L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.
- Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de là que
vous pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup réfléchi pendant les
deux ans que je me suis porté son très humble serviteur. Tout votre
avenir, monsieur qui êtes amoureux, dépend de ce grand problème: Est-ce
une prude lasse de son métier, et méchante parce qu'elle est
malheureuse?
- Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce
ce que je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanité française;
c'est le souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui fait le
malheur de ce caractère naturellement morne et sec. Il n'y aurait qu'un
bonheur pour elle, celui d'habiter Tolède, et d'être tourmentée par un
confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer tout ouvert.
Comme Julien sortait:
- Altamira m'apprend que vous êtes des nôtres, lui dit Don Diego,
toujours plus grave. Un jour vous nous aiderez à reconquérir notre
liberté, ainsi veux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est bon
que vous connaissiez le style de la maréchale; voici quatre lettres de
sa main.
- Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter.
- Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?
- Jamais, sur l'honneur! s'écria Julien.
- Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol, et il reconduisit
silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.
Cette scène égaya un peu notre héros, il fut sur le point de sourire. "Et
voilà le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise
d'adultère!"
Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait
été attentif aux heures sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.
Celle du dîner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra, et
s'habilla avec beaucoup de soin.
"Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre à
la lettre l'ordonnance du prince."
Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus
simple.
"Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. "Il n'était que cinq
heures et demie, et l'on dînait à six. Il eut l'idée de descendre au
salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canapé bleu, il se précipita
à genoux et baisa l'endroit où Mathilde appuyait son bras, il répandit
des larmes, ses joues devinrent brûlantes. "Il faut user cette
sensibilité sotte, se dit-il avec colère; elle me trahirait. "Il prit un
journal pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois du
salon au jardin.
Ce ne fut qu'en tremblant et bien caché par un grand chêne, qu'il osa
lever les yeux jusqu'à la fenêtre de Mlle de La Mole. Elle était
hermétiquement fermée, il fut sur le point de tomber et resta longtemps
appuyé contre le chêne; ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir
l'échelle du jardinier.
Le chaînon, jadis forcé par lui en des circonstances hélas! si
différentes, n'avait point été raccommodé. Emporté par un mouvement de
folie, Julien le pressa contre ses lèvres.
Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva
horriblement fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit
vivement. "Mes regards seront éteints et ne me trahiront pas!" Peu à
peules convives arrivèrent au salon, jamais la porte ne s'ouvrit sans
jeter un trouble mortel dans le coeur de Julien.
On se mit à table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidèle à son
habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on
ne lui avait pas dit son arrivée. D'après la recommandation du prince
Korasoff, Julien regarda ses mains, elles tremblaient. Troublé lui-même
au-delà de toute expression par cette découverte, il fut assez heureux
pour ne paraître que fatigué.
M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la parole un
instant après, et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se
disait à chaque instant: "Je ne dois pas trop regarder Mlle de La Mole,
mais mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce
que j'étais réellement huit jours avant mon malheur... "Il eut lieu
d'être satisfait du succès et resta au salon. Attentif pour la première
fois envers la maîtresse de la maison, il fit tous ses efforts pour
faire parler les hommes de sa société et maintenir la conversation
vivante.
Sa politesse fut récompensée, sur les huit heures, on annonça Mme la
maréchale de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt, vêtu avec
le plus grand soin. Mme de La Mole lui sut un gré infini de cette marque
de respect, et voulut lui témoigner sa satisfaction, en parlant de son
voyage à Mme de Fervaques. Julien s'établit auprès de la maréchale, de
façon à ce que ses yeux ne fussent pas aperçus de Mathilde. Placé ainsi,
suivant toutes les règles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui
l'objet de l'admiration la plus ébahie. C'est par une tirade sur ce
sentiment que commençait la première des cinquante-trois lettres dont le
prince Korasoff lui avait fait cadeau.
La maréchale annonça qu'elle allait à l'Opéra-Buffa. Julien y courut; il
trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de
messieurs les gentilshommes de la chambre, justement à côté de la loge
de Mme de Fervaques. Julien la regarda constamment. "Il faut, se dit-il
en rentrant à l'hôtel, que je tienne un journal de siège; autrement
j'oublierais mes attaques. "Il se força à écrire deux ou trois pages sur
ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable, à ne presque pas
penser à Mlle de La Mole.
Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. "Ce n'est après tout
qu'un être commun, pensait-elle son nom me rappellera toujours la plus
grande tache dé ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires
de sagesse et d'honneur; une femme a tout à perdre en les oubliant.",
Elle se montra disposée à permettre enfin la conclusion de l'arrangement
avec le marquis de Croisenois, prépare depuis si longtemps. Il était fou
de joie; on l'eût bien étonné en lui disant qu'il y avait de la
résignation au fond de cette manière de sentir de Mathilde, qui le
rendait si fier.
Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant Julien. "Au
vrai, c'est là mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux
idées de sagesse, c'est évidemment lui que je dois épouser."
Elle s'attendait à des importunités, à des airs de malheur de la part de
Julien; elle préparait ses réponses: car sans doute, au sortir du dîner,
il essaierait de lui adresser quelques mots. Loin de là, il resta ferme
au salon, ses regards ne se tournèrent pas même vers le jardin. Dieu
sait avec quelle peine!" Il vaut mieux avoir tout de suite cette
explication, se dit Mlle de La Mole"; elle alla seule au jardin, Julien
n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres du
salon; elle le vit fort occupé à décrire à Mme de Fervaques les vieux
châteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et leur
donnent tant de physionomie. Il commençait à ne pas mal se tirer de la
phrase sentimentale et pittoresque qu'on appelle esprit dans certains
salons.
Le prince Korasoff eût été bien fier, s'il se fût trouvé à Paris: cette
soirée était exactement ce qu'il avait prédit.
Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours suivants.
Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer
de quelques cordons bleus; Mme la maréchale de Fervaques exigeait que
son grand oncle fût chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la
même prétention pour son beau-père; ils réunirent leurs efforts, et la
maréchale vint presque tous les jours à l'hôtel de La Mole. Ce fut
d'elle que Julien apprit que le marquis allait être ministre: il offrait
à la Chamarilla un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte, sans
commotion, en trois ans.
Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arrivait au
ministère; mais, à ses yeux, tous ces grands intérêts s'étaient comme
recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait plus que
vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux malheur qui en
faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts de la vie dans sa
manière d'être avec Mlle de La Mole. Il calculait qu'après cinq ou six
ans de soins, il parviendrait à s'en faire aimer de nouveau.
Cette tête si froide était, comme on voit, tombée à l'état de déraison
complet. De toutes les qualités qui l'avaient distingué autrefois il ne
lui restait qu'un peu de fermeté. Matériellement fidèle au plan de
conduite dicté par le prince Korasoff, chaque soir il se plaçait assez
près du fauteuil de Mme de Fervaques, mais il lui était impossible de
trouver un mot à dire.
L'effort qu'il s'imposait pour paraître guéri aux yeux de Mathilde
absorbait toutes les forces de son âme, il restait auprès de la
maréchale comme un être à peine animé; ses yeux même, ainsi que dans
l'extrême souffrance physique, avaient perdu tout leur feu.
Comme la manière de voir de Mme de La Mole n'était jamais qu'une
contre-épreuve des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse,
depuis quelques jours elle portait aux nues le mérite de Julien.
CHAPITRE XXVI
L'AMOUR MORAL
There also was of course in Adeline
That calm patrician polish in the address,
Which ne'er can pass the equinoctial line
Of any thing which Nature would express:
Just as a Mandarin finds nothing fine,
At least his manner suffers not to guess
That any thing he views can greatly please.
Don Juan. C. XIII. stanza 84.
"Il y a un peu de folie dans la manière de voir de toute cette famille,
pensait la maréchale; ils sont engoués de leur jeune abbé, qui ne sait
qu'écouter, avec d'assez beaux yeux, il est vrai."
Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale un exemple
à peu près parfait de ce calme patricien qui respire une politesse
exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion. L'imprévu
dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-même, eût scandalisé Mme
de Fervaques presque autant que l'absence de majesté envers les
inférieurs. Le moindre signe de sensibilité eût été à ses yeux comme une
sorte d'ivresse morale dont il faut rougir, et qui nuit fort à ce qu'une
personne d'un rang élevé se doit à soi-même. Son grand bonheur était de
parler de la dernière chasse du roi, son livre favori les Mémoires du
duc de Saint-Simon, surtout pour la partie généalogique.
Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumières,
convenait au genre de beauté de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait
d'avance, mais avait grand soin de tourner sa chaise de façon à ne pas
apercevoir Mathilde. Étonnée de cette constance à se cacher d'elle un
jour elle quitta le canapé bleu et vint travailler auprès d'une petite
table voisine du fauteuil de la maréchale. Julien la voyait d'assez près
par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de
son sort, l'effrayèrent d'abord, aperçus de si près, ensuite le jetèrent
violemment hors de son apathie habituelle, il parla et fort bien.
Il adressait la parole à la maréchale, mais son but unique était d'agir
sur l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de Fervaques
arriva à ne plus comprendre ce qu'il disait.
C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée de le compléter par
quelques phrases de mysticité allemande, de haute religiosité et de
jésuitisme, la maréchale l'eût rangé d'emblée parmi les hommes
supérieurs appelés à régénérer le siècle.
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