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Le Rouge at Le Noir

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"Puisqu'il est d'assez mauvais goût, se disait Mlle de La Mole, pour
parler aussi longtemps et avec tant de feu à Mme de Fervaques, je ne
l'écouterai plus. "Pendant toute la fin de cette soirée, elle tint
parole, quoique avec peine.

A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère pour l'accompagner à
sa chambre, Mme de La Mole s'arrêta sur l'escalier pour faire un éloge
complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur, elle ne
pouvait trouver le sommeil Une idée la calma: "ce que je méprise peut
encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale."

Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux; ses veux tombèrent
par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie, où le prince Korasoff
avait enfermé les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait
cadeau. Julien vit en note, au bas de la première lettre: On envoie le
n¨ 1 huit jours après la première vue.

"Je suis en retard! s'écria Julien, car il y a bien longtemps que je
vois Mme de Fervaques. "Il se mit aussitôt à transcrire cette première
lettre d'amour c'était une homélie remplie de phrases sur la vertu et
ennuyeuse à périr; Julien eut le bonheur de s'endormir à la seconde
page.

Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur sa table.
Un des moments les plus pénibles de sa vie était celui où, chaque matin,
en s'éveillant, il s'apprenait son malheur. Ce jour-là, il acheva la
copie de sa lettre presque en riant. "Est-il possible, se disait-il,
qu'il se soit trouvé un jeune homme pour écrire ainsi!" Il compta
plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il aperçut une
note au crayon:

On porte ces lettres soi-même: à cheval, cravate notre, redingote bleue.
On remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde mélancolie dans
le regard Si l'on aperçoit quelque femme de chambre, essuyer ses yeux
furtivement. Adresser la parole à la femme de chambre.

Tout cela fut exécuté fidèlement.

"Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'hôtel de
Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si
célèbre! Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne
m'amusera davantage. C'est, au fond, la seule comédie à laquelle je
puisse être sensible. Oui couvrir de ridicule cet être si odieux, que
j'appelle moi, m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque
crime pour me distraire."

Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien était celui où
il remettait son cheval à l'écurie. Korasoff avait expressément défendu
de regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la maîtresse qui l'avait
quitté. Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait si bien, la manière
avec laquelle Julien frappait de sa cravache à la porte de l'écurie pour
appeler un homme attiraient quelquefois Mathilde derrière le rideau de
sa fenêtre. La mousseline était si légère que Julien voyait au travers.
En regardant d'une certaine façon sous le bord de son chapeau, il
apercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. "Par conséquent, se
disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce n'est point là la
regarder."

Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'eût
pas reçu la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le
matin, il avait remise à son portier avec tant de mélancolie. La veille,
le hasard avait révélé à Julien le moyen d'être éloquent; il s'arrangea
de façon à voir les yeux de Mathilde. Elle, de son côté, un instant
après l'arrivée de la maréchale, quitta le canapé bleu: c'était déserter
sa société habituelle. M. de Croisenois parut consterné de ce nouveau
caprice; sa douleur évidente ôta à Julien ce que son malheur avait de
plus atroce.

Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme
l'amour-propre se glisse même dans les cours qui servent de temple à la
vertu la plus auguste Mme de La Mole a raison, se dit la maréchale en
remontant en voiture, ce jeune prêtre a de la distinction. Il faut que,
les premiers jours, ma présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce
que l'on rencontre dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des
vertus aidées par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces
de l'âge. Ce jeune homme aura su voir la différence, il écrit bien mais
je crains fort que cette demande de l'éclairer dé mes conseils, qu'il me
fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore
soi-même.

"Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé! Ce qui me fait bien
augurer de celle-ci, c'est la différence de son style avec celui des
jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les lettres. Il est
impossible de ne pas reconnaître de l'onction, un sérieux profond et
beaucoup de conviction dans la prose de ce jeune lévite, il aura la
doute vertu de Massillon."




CHAPITRE XXVII

LES PLUS BELLES PLACES DE L'ÉGLISE


Des services! des talents! du mérite! bah! soyez d'une coterie.
TÉLÉMAQUE.



Ainsi l'idée d'évêché était pour la première fois mêlée avec celle de
Julien dans la tête d'une femme qui, tôt ou tard, devait distribuer les
plus belles places de l'Église de France. Cet avantage n'eût guère
touché Julien; en cet instant, sa pensée ne s'élevait à rien d'étranger
à son malheur actuel: tout le redoublait, par exemple, la vue de sa
chambre lui était devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec
sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une
voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail de son malheur.

"Ce jour-là, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une
vivacité que, depuis longtemps, il ne connaissait plus: espérons que la
seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la première."

Elle l'était davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il
en vint à transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.

"C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles
du traité de Münster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier
à Londres."

Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Fervaques dont il
avait oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos.
Il les chercha; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques
que celles du jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait
tout dire et ne rien dire. "C'est la harpe éolienne du style, pensa
Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur
l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du ridicule."

Le monologue que nous venons d'abréger fut répété pendant quinze jours
de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire de
l'Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d'un air
mélancolique, remettre le cheval à l'écurie avec l'espérance
d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir paraître à l'Opéra
quand Mme de Fervaques ne venait pas à l'hôtel de La Mole, tels étaient
les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus d'intérêt
quand Mme de Fervaques venait chez la marquise; alors il pouvait
entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maréchale,
et il était éloquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales
commençaient à prendre une tournure plus frappante à la fois et plus
élégante.

Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde,
mais il voulait la frapper par l'élégance de la diction. "Plus ce que je
dis est faux, plus je dois lui plaire >>, pensait Julien, et alors, avec
une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il
s'aperçut bien vite que, pour ne pas paraître vulgaire aux yeux de la
maréchale il fallait surtout se bien garder des idées simples et
raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait ses amplifications
suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence dans les yeux des deux
grandes dames auxquelles il fallait plaire.

Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se
passaient dans l'inaction.

"Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces
abominables dissertations; les quatorze premières ont été fidèlement
remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur de remplir
toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement
comme si je n'écrivais pas! Quelle peut être la fin de tout ceci? Ma
constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce
Russe, ami de Korasoff et amoureux de la belle quakeresse de Richemond,
fut en son temps un homme terrible; on n'est pas plus assommant."

Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des
manoeuvres d'un grand général, Julien ne comprenait rien à l'attaque
exécutée par le jeune Russe sur le coeur de la sévère Anglaise. Les
quarante premières lettres n'étaient destinées qu'à se faire pardonner
la hardiesse d'écrire. Il fallait faire contracter à cette douce
personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir
des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie de tous les
jours.

Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les armes de Mme de
Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé
bien impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation
à dîner.

Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune
Russe avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût fallu être simple
et intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait
occuper au dîner de la maréchale.

Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de
Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l'huile au lambris. Il y avait
des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les
sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait
fait corriger les tableaux. "Siècle moral!" pensa-t-il.

Dans ce salon, il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à
la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évoque de ***, oncle
de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait
rien refuser à sa nièce. "Quel pas immense j'ai fait se dit Julien en
souriant avec mélancolie, et combien ii m'est indifférent! Me voici
dînant avec le fameux évêque de ***."

Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. "C'est la table
d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des
pensées des hommes y sont fièrement abordés. Écoute-t-on trois minutes,
on se demande ce qui l'emporte, de l'emphase du parleur ou de son
abominable ignorance."

Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau,
neveu de l'académicien et futur professeur, qui, par ses basses
calomnies, semblait chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole.

Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il se
pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses
lettres, vit avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire
de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien, mais comme
d'un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu'un sot ne peut être en
deux endroits à la fois,"si Sorel devient l'amant de la sublime
maréchale se disait le futur professeur, elle le placera dans l'Église
de quelque manière avantageuse, et j'en serai délivré à l'hôtel de La
Mole."

M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès
à l'hôtel de Fervaques. Il y avait jalousie de secte entre l'austère
janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la
vertueuse maréchale.




CHAPITRE XXVTII

MANON LESCAUT


Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur,
il réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était blanc,
et blanc ce qui était noir.
LICHTENBERG.



Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais
contredire de vive voix la personne à qui on écrivait. On ne devait
s'écarter sous aucun prétexte, du rôle de l'admiration la plus
extatique; les lettres partaient toujours de cette supposition.

Un soir, à l'Opéra, dans la loge de Mme de Fervaques Julien portait aux
nues le ballet de Manon Lescaut. Sa seule raison pour parler ainsi,
c'est qu'il le trouvait insignifiant.

La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman de l'abbé
Prévost.

"Comment! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une si haute
vertu vanter un roman!" Mme de Fervaques faisait profession, deux ou
trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui,
au moyen de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui
n'est, hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.

"Dans ce genre immoral et dangereux, Manon Lescaut continua la
maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les
angoisses méritées d'un coeur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes
avec une vérité qui a de la profondeur, ce qui n'empêche pas votre
Bonaparte de prononcer à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des
laquais."

Ce mot rendit toute son activité à l'âme de Julien. "On a voulu me perdre
auprès de la maréchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce
fait l'a assez piquée pour qu'elle cède à la tentation de me le faire
sentir. Cette découverte l'amusa toute la soirée, et le rendit amusant.
Comme il prenait congé de la maréchale sous le vestibule de l'Opéra:

- Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer
Bonaparte quand on m'aime; on peut tout au plus l'accepter comme une
nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet homme n'avait pas
l'âme assez flexible pour sentir les chefs-d'oeuvre des arts.

"Quand on m'aime! se répétait Julien, cela ne veut rien dire, ou veut
tout dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à nos pauvres
provinciaux. "Et il songea beaucoup à Mme de Rênal, en copiant une lettre
immense destinée à la maréchale.

- Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indifférence
qu'il trouva mal joué, que vous me parliez de Londres et de Richemond
dans une lettre que vous avez écrite hier soir, à ce qu'il semble, au
sortir de l'Opéra?

Julien fut très embarrassé, il avait copié ligne par ligne, sans songer
à ce qu'il écrivait, et apparemment avait oublié de substituer aux mots
Londres et Richemond, qui se trouvaient dans l'original, ceux de Paris
et Saint-Cloud II commença deux ou trois phrases, mais sans possibilité
de les achever il se sentait sur le point de céder au rire fou. Enfin en
cherchant ses mots il parvint à cette idée: "Exalté par la discussion
des plus sublimes, des plus grands intérêts de l'âme humaine, la mienne,
en vous écrivant, a pu avoir une distraction.

"Je produis une impression se dit-il donc je puis m'épargner l'ennui du
reste dé la soirée. "Il sortit en courant de l'hôtel de Fervaques. Le
soir, en revoyant l'original de la lettre par lui copiée la veille, il
arriva bien vite à l'endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres
et de Richemond. Julien fut bien étonné de trouver cette lettre presque
tendre.

C'était le contraste de l'apparente légèreté de ses propos, avec la
profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l'avait
fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout à la
maréchale; ce n'est pas là ce style sautillant mis à la mode par
Voltaire, cet homme immoral! Quoique notre héros fît tout au monde pour
bannir toute espèce de bon sens de sa conversation, elle avait encore
une couleur antimonarchique et impie qui n'échappait pas à Mme de
Fervaques. Environnée de personnages éminemment moraux, mais qui souvent
n'avaient pas une idée par soirée cette dame était profondément frappée
de tout ce qui ressemblait à une nouveauté, mais en même temps, elle
croyait se devoir à elle-même d'en être offensée. Elle appelait ce
défaut, garder l'empreinte de la légèreté du siècle...

Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on sollicite. Tout
l'ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute
partagé par le lecteur. Ce sont là les landes de notre voyage.

Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épisode
Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas
songer à lui. Son âme était en proie à de violents combats: quelquefois
elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré
elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout, c'était
sa fausseté parfaite, il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût
un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de
penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous!es
sujets. Ce machiavélisme la frappait. "Quelle profondeur! se disait-elle;
quelle différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs,
tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langage!"

Toutefois, Julien avait des Journées affreuses. C'était pour accomplir
le plus pénible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon
de la maréchale. Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter toute
force à son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de
l'hôtel de Fervaques ce n'était qu'à force de caractère et de
raisonnement qu'il parvenait à se maintenir un peu au-dessus du
désespoir.

a J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle
affreuse perspective j'avais alors! Je faisais ou je manquais ma
fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais obligé de passer
toute ma vie en société intime avec ce qu'il y a sous le ciel de plus
méprisable et de plus dégoûtant. Le printemps suivant onze petits mois
après seulement, j'étais le plus heureux peut-être des jeunes gens de
mon âge."

Mais bien souvent, tous ces beaux raisonnements étaient sans effet
contre l'affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et
à dîner. D'après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole,
il la savait à la veille d'épouser M. de Croisenois. Déjà cet aimable
jeune homme paraissait deux fois par jour à l'hôtel de La Mole: l'oeil
jaloux d'un amant délaissé ne perdait pas une seule de ses démarches.

Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien son prétendu,
en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder ses
pistolets avec amour.

"Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et
d'aller dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de Paris, finir
cette exécrable vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant
quinze jours, et qui songerait à moi après quinze jours! >.

Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde,
entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger
notre jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant
l'attachaient à la vie. "Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au
bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il?

"A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces
cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres.

"A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible, ou ne
changeront rien à sa colère, ou m'obtiendront un instant de
réconciliation. Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait
achever sa pensée."

Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre son
raisonnement: "Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur,
après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas! sur le peu de
pouvoir que j'ai de lui plaire et il ne me resterait plus aucune
ressource, je serais ruiné, perdu à jamais...

"Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère? Hélas! mon peu
de mérite répond à tout. Je manquerai d'élégance dans mes manières, ma
façon de parler sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis-je
moi?"




CHAPITRE XXIX

L'ENNUI


Se sacrifier à ses passions, passe: mais à des passions qu'on n'a pas! O
triste dix-neuvième siècle!
GIRODET.



Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme
de Fervaques commençait à en être occupée; mais une chose la désolait:
"quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre! On pourrait
l'admettre à une sorte d'intimité; avec cette croix et cet habit presque
bourgeois, on est exposé à des questions cruelles, et que répondre?"
Elle n'achevait pas sa pensée: "quelque amie maligne peut supposer et
même répandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon père,
quelque marchand décoré par la garde nationale."

Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de
Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale à côté de son nom. Ensuite
une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit
un commencement d'intérêt.

"Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand
vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court,
et encore petit secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant."

Pour la première fois, cette âme qui craignait tant, était émue d'un
intérêt étranger à ses prétentions de rang et de supériorité sociale.
Son vieux portier remarqua que lorsqu'il apportait une lettre de ce beau
jeune homme qui avait l'air si triste, il était sûr de voir disparaître
l'air distrait et mécontent que la maréchale avait toujours soin de
prendre à l'arrivée d'un de ses gens.

L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public,
sans qu'il y eût au fond du coeur jouissance réelle pour ce genre de
succès, était devenu si intolérable depuis qu'on pensait à Julien, que
pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées de toute une
journée, il suffisait que, pendant la soirée de la veille, on eût passe
une heure avec ce Jeune homme singulier. Son crédit naissant résista à
des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit
à MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois calomnies fort
adroites, et que ces messieurs prirent plaisir à répandre sans trop se
rendre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont l'esprit
n'était pas fait pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses
doutes à Mathilde, et toujours était consolée.

Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, Mme de
Fervaques se décida subitement à répondre à Julien. Ce fut une victoire
de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée par
l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire: A M.
Sorel, chez M. le marquis de La Mole.

- Il faut, dit-elle le soir à Julien d'un air fort sec, que vous
m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.

"Me voilà constitué amant valet de chambre", pensa Julien, et il
s'inclina en prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le vieux valet de
chambre du marquis.

Le même soir, il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne
heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au
commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages
d'une petite écriture fort serrée.

Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours.
Julien répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel est
l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'était point étonnée
du peu de rapport des réponses avec ses lettres.

Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau,
qui s'était constitué espion volontaire des démarches de Julien, eût pu
lui apprendre que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées au
hasard dans le tiroir de Julien.

Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la
maréchale, Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de
l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier
en sortait, la lettre était encore sur le bord de la table

Julien, fort occupé à écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.

- Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la
lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse. Votre
conduite est affreuse, Monsieur

A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa
démarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut à Julien
hors d'état de respirer.

Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette
scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à
s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras.

Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême.
Le second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul
mot.

Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était
pénible. "Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon coeur ce
corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel
affreux caractère!"

Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois
plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.

L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui
déchirait l'âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d'avoir le
sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il
sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder;
elle tremblait de rencontrer l'expression du mépris.

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