Le Rouge at Le Noir
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Assise sur le divan de la bibliothèque immobile et la tête tournée du
côté opposé à Julien, elle était en proie aux plus vives douleurs que
l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver à une âme humaine. Dans
quelle atroce démarche elle venait de tomber!
"Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser les
avances les plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil
fou de douleur, repoussées par un domestique de mon père."
- C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voix.
Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien
placée à deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y
voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que
le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait
l'écriture de Julien, plus ou moins contrefaite.
- Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes bien
avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien,
mépriser Mme la maréchale de Fervaques!
"Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux,
méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de
ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie.
"La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds!" se dit Julien.
CHAPITRE. XXX
UNE LOGE AUX BOUFFES
As the blackest sky
Foretells the heaviest tempest.
Don Juan, C. 1, st. 75.
Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné
qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique
russe était sage. "Peu parler peu agir, voilà mon unique moyen de salut."
Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à peu
les larmes la gagnèrent.
Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de
Mme de Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement
nerveux bien marqué, quand elle reconnut l'écriture de la maréchale.
Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart
avaient six pages.
- Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus
suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de
l'orgueil; c'est le malheur de ma position et même de mon caractère, je
l'avouerai
Mme de Fervaques m'a donc enlevé votre coeur... A-t-elle fait pour vous
tous les sacrifices où ce fatal amour m'a entraînée?
Un morne silence fut toute la réponse de Julien. "De quel droit
pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d un honnête
homme?"
Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en
ôtaient la possibilité.
Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était
loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette
explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté sur
l'orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de Julien. Il
voyait ses cheveux et son cou d'albâtre, un moment il oublia tout ce
qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra
presque contre sa poitrine.
Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême
douleur qui était dans ses yeux, c'était à ne pas reconnaître leur
physionomie habituelle.
Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible
l'acte de courage qu'il s'imposait.
"Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien,
si je me laisse entraîner au bonheur de l'aimer. "Cependant, d'une voix
éteinte et avec des paroles qu'elle avait à peine la force d'achever,
elle lui répétait, en ce moment l'assurance de tous ses regrets pour des
démarches que trop d'orgueil avait pu conseil
- J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine formée, et
ses traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.
Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un
bonheur à l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment
elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu
trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'à
quel point elle l'adorait et se détestait elle-même.
- C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous
m'avez distingué un instant; c'est certainement à cause de cette fermeté
courageuse et qui convient à un homme, que vous m'estimez en ce moment.
Je puis avoir de l'amour pour la maréchale...
Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle
allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point à
Julien; il sentit faiblir son courage.
"Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait
sa bouche, comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de
baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas!"
- Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa
voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt
pour moi aucune preuve décisive...
Mathilde le regarda; il soutint ce regard, du moins il espéra que sa
physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque
dans les replis les plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait
adorée à ce point, il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se
fût trouvé assez de sang-froid et de courage pour manoeuvrer, il fût
tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eut assez de
force pour pouvoir continuer à parler. a Ah! Korasoff, s'écria-t-il
intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot pour
diriger ma conduite!" Pendant ce temps sa voix disait:
- A défaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour
m'attacher à la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a
consolé quand on me méprisait ... Je puis ne pas avoir une foi illimitée
en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais
peut-être aussi bien peu durables.
- Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.
- Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un
accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les
formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me
répondra que la position que vous semblez disposée à me rendre en cet
instant vivra plus de deux jours?
- L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui
dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.
Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé sa
pèlerine; Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu
dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux...
Il allait céder. "Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer
cette longue suite de journées passées dans le désespoir. Mme de Rênal
trouvait des raisons pour faire ce que son coeur lui dictait: cette
jeune fille du grand monde ne laisse son coeur s'émouvoir que
lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes raisons qu'il doit être ému."
Il vit cette vérité en un clin d'oeil et, en un clin d'oeil aussi,
retrouva du courage.
Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et, avec un
respect marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut
aller plus loin. Il s'occupa ensuite à réunir toutes les lettres de Mme
de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec
l'apparence d 'un e politesse extrême et si cruelle en ce moment qu'il
ajouta:
- Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout
ceci.
Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit
refermer successivement toutes les portes.
"Le monstre n'est point troublé, se dit-elle.
"Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai
plus de torts qu'on ne pourrait imaginer."
Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là,
car elle fut toute à l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait
été agitée par l'orgueil, et quel orgueil!
Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça
Mme de Fervaques, la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put
soutenir la vue de la maréchale et s'éloigna bien vite. Julien, peu
enorgueilli de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et
n'avait pas dîné à l'hôtel de La Mole.
Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu'il
s'éloignait du moment de la bataille; il en était déjà à se
blâmer. "Comment ai-je pu lui résister! se disait-il, si elle allait ne
plus m'aimer! un moment peut changer cette âme altière, et il faut
convenir que je l'ai traitée d'une façon affreuse."
Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraître aux Bouffes,
dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressément invité:
Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie.
Malgré l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au
commencement de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, il
allait perdre la moitié de son bonheur.
Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.
Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes et fut
relégué près de la porte, et tout à fait caché par les chapeaux. Cette
position lui sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de
Caroline dans le Matrimonio segreto le firent fondre en larmes. Mme de
Fervaques vit ces larmes, elles faisaient un tel contraste avec fa mâle
fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame, dès
longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus
corrodant, en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un coeur de
femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce
moment.
- Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux
troisièmes. A l'instant, Julien se pencha dans la salle en s'appuyant
assez impoliment sur le devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux
étaient brillants de larmes.
"Et cependant ce n'est pas leur jour d'opéra, pensa Julien, quel
empressement!"
Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance
du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée de
leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la
maréchale.
CHAPITRE XXXI
LUI FAIRE PEUR
Voilà donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez
fait une affaire ordinaire.
BARNAVE.
Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses regards rencontrèrent
d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle
retenue, il n'y avait là que des personnages subalternes, l'amie qui
avait prêté la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa
main sur celle de Julien; elle avait comme oublié toute crainte de sa
mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot:
- Des garanties!
"Au moins, que je ne lui parle pas", se disait Julien fort ému lui-même,
et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du
lustre qui éblouit le troisième rang de loges. "Si je parle, elle ne peut
plus douter de l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira,
tout peut être perdu encore."
Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le
temps de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité.
Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.
C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère, un être
capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, si fata sinant.
Mlle de La Mole insista pour ramener Julien à l'hôtel. Heureusement il
pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d'elle, lui
parla constamment et empêcha qu'il ne pût dire un mot à sa fille. On eût
pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus
de tout perdre par l'excès de son émotion, il s'y livrait avec folie.
Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux
et couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince
Korasoff?
"O grand homme! que ne te dois-je pas?" s'écria-t-il dans sa folie.
Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui
vient de gagner à demi une grande bataille. "L'avantage est certain,
immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? Un instant peut
tout perdre."
Il ouvrit d'un mouvement passionné les Mémoires dictés à Sainte-Hélène
par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire, ses
yeux seuls lisaient n'importe, il s'y forçait. Pendant cette singulière
lecture sa tête et son coeur montés au niveau de tout ce qu'il y à de
plus grand, travaillaient à son insu. "Ce coeur est bien différent de
celui de Mme de Rênal", se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.
"LUI FAIRE PEUR s'écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin.
L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera
me mépriser."
Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vérité, ce
bonheur était plus d'orgueil que d'amour.
"Lui faire peur!" se répétait-il fièrement, et il avait raison d'être
fier. "Même dans ses moments les plus heureux, Mme de Rênal doutait
toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c'est un démon que je
subjugue, donc il faut subjuguer."
Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde
serait à la bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant
d'amour, mais sa tête dominait son coeur. Une seule minute peut-être ne
se passa pas sans qu'il ne se répétât: "la tenir toujours occupée de ce
grand doute, m'aime-t-il?" Sa brillante position, les flatteries de tout
ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.
Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état
apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:
- Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché contre moi.
Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de se
trahir.
- Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence
qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons
pour Londres'... Je serai perdue à jamais, déshonorée...
Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les
yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient
rentrés dans cette âme...
- Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir; c'est une
garantie.
"Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être sévère avec
moi-même", pensa Julien. Après un petit moment de silence, il eut assez
d'empire sur son coeur pour dire d'un ton glacial:
- Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me servir de
vos expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence dans
la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un
monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur
de plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle,
c'est par malheur votre caractère. Pouvez-vous vous répondre à vous-même
que vous m'aimerez huit jours?
"Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas
Julien, et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que
m'importe la vie? et ce bonheur divin peut commencer en cet instant si
je veux, il ne dépend que de moi!"
Mathilde le vit pensif.
- Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la
main.
Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son
coeur. "Si elle voit combien je l'adore, je la perds. "Et, avant de
quitter ses bras, il avait repris toute la dignité qui convient à un
homme.
Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité; il y
eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses
bras.
Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les
conseils de la prudence.
C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé pour cacher
l'échelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour
regarder de loin la persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance.
Un fort grand chêne était tout près, et le tronc de cet arbre
l'empêchait d'être vu des indiscrets.
Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement
l'excès de son malheur, le contraste du désespoir passé et de la
félicité présente fut trop fort pour son caractère; des larmes
inondèrent ses yeux, et, portant à ses lèvres la main de son amie:
- Ici, je vivais en pensant à vous; ici, je regardais cette persienne,
j'attendais des heures entières le moment fortuné où je verrais cette
main l'ouvrir...
Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit, avec ces couleurs vraies
qu'on n'invente point, l'excès de son désespoir d'alors. De courtes
interjections témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser
cette peine atroce...
"Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant à lui tout à coup. Je
me perds."
Dans l'excès de son alarme, il crut déjà voir moins d'amour dans les
yeux de Mlle de La Mole. C'était une illusion, mais la figure de Julien
changea rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses yeux
s'éteignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de
méchanceté succéda bientôt à celle de l'amour le plus vrai et le plus
abandonné.
- Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et
inquiétude.
- Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je me le reproche,
et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous
m'aimez, vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des phrases
pour vous plaire.
- Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de
ravissant depuis dix minutes?
- Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées
autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut
de mon caractère, je me dénonce moi-même à vous, pardonnez-moi.
Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.
- Dès que par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de rêverie
forcée, continuait Julien, mon exécrable mémoire, que je maudis en ce
moment, m'offre une ressource et j'en abuse.
- Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action qui vous aura
déplu, dit Mathilde avec une naïveté charmante.
- Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles, vous
avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez
laissée. J'étais à deux pas.
- M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui
était si naturelle: je n'ai point ces façons.
- J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.
- Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux
tristement.
Elle savait positivement que, depuis bien des mois, elle n'avait pas
permis une telle action à M. de Luz.
Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: "Non, se dit-il, elle
ne m'aime pas moins."
Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de Fervaques:
- Un bourgeois aimer une parvenue! Les cours de cette espèce sont
peut-être les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait
fait de vous un vrai dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.
Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu
l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage
sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n'y
songeait plus.
Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier les lettres
russes, et à les envoyer à la maréchale.
CHAPITRE XXXII
LE TIGRE
Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?
BEAUMARCHAIS.
Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre; il
n'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un
pistolet armé.
Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les instants
où Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il
s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps à autre
quelque mot dur.
Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et
l'excès de son dévouement étaient sur le point de lui ôter tout empire
sur lui-même, il avait le courage de la quitter brusquement.
Pour la première fois Mathilde aima.
La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à pas de tortue, volait
maintenant.
Comme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quelque façon,
elle voulait s'exposer avec témérité à tous les dangers que son amour
pouvait lui faire courir.
C'était Julien qui avait de la prudence, et c'était seulement quand il
était question de danger qu'elle ne cédait as à sa volonté; mais soumise
et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur
envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.
Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien
pour lui parler en particulier et longtemps.
Le petit Tanbeau s'établissant un jour à côté d'eux, elle le pria
d'aller lui chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett où se
trouve la révolution de 16882; et comme il hésitait:
- Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression
d'insultante hauteur qui fut un baume pour l'âme de Julien
- Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.
- Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le
ferais chasser à l'instant.
Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie
pour la forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se
reprochait vivement toutes les confidences faites jadis à Julien, et
d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagéré les
marques d'intérêt presque tout à fait innocentes dont ces messieurs
avaient été l'objet.
Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empêchait tous
les jours de dire à Julien:
- C'est parce que je parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire
la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de
Croisenois posant la sienne sur une table de marbre, venait à
l'effleurer un peu.
Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques
instants, qu'elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et
c'était un prétexte pour le retenir auprès d elle.
Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie à Julien.
- Main tenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis
votre épouse à jamais.
Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point
d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid
et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi?
Avait-elle l'air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait
entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui
adresser un de ces mots cruels si indispensables selon son expérience, à
la durée de leur amour.
- Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un
père pour moi, c'est un ami: comme tel, je trouverais indigne de vous et
de moi de chercher à le tromper, ne fût-ce qu'un instant.
- Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.
- Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.
Elle se trouvait plus magnanime que son amant.
- Mais il me chassera avec ignominie!
- C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et
nous sortirons par la porte cochère, en plein midi.
Julien étonné la pria de différer d'une semaine.
- Je ne puis, répondit-elle l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut
le suivre, et à l'instant.
- Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur
est à couvert, je suis votre époux. Notre état à tous les deux va être
changé par cette démarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est
aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est le jour du duc de Retz, le soir,
quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la lettre
fatale... Il ne pense qu'à vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez
de son malheur!
- Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?
- Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui nuire; mais
je ne crains et ne craindrai jamais personne.
Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état à
Julien, c'était la première fois qu'il lui parlait avec autorité; jamais
il ne l'avait tant aimée. C'était avec bonheur que la partie tendre de
son âme saisissait le prétexte de l'état où se trouvait Mathilde pour se
dispenser de lui adresser des mots cruels. L'aveu à M. de La Mole
l'agita profondément. Allait-il être séparé de Mathilde? et avec quelque
douleur qu'elle le vît partir, un mois après son départ, songerait-elle
à lui?
Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis
pouvait lui adresser.
Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite,
égaré par son amour, il fit l'aveu du premier.
Elle changea de couleur.
- Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient un
malheur pour vous!
- Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.
Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant
d'application, qu'il était parvenu à lui faire penser qu'elle était
celle des deux qui avait le plus d'amour.
Le mardi fatal arriva bien vite. A minuit, en rentrant, le marquis
trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrît
lui-même, et seulement quand il serait sans témoins.
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