A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W X Z

Le Rouge at Le Noir

S >> Stendhal >> Le Rouge at Le Noir

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40




"MON PERE,

"Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que
ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être
qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe à
la peine que je vous cause; mais pour que ma honte ne soit pas publique,
pour vous laisser le temps de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer
plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amitié, que je sais
être extrême pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai
m'établir où vous voudrez, en Suisse par exemple, avec mon mari. Son nom
est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre fille dans Mme
Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilà ce nom qui m''a
fait tant de peine à écrire. Je redoute pour Julien votre colère, si
juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le
savais en l'aimant car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi
qui l'ai séduit. Je tiens de vous et de nos aïeux une âme trop élevée
pour arrêter mon attention à ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en
vain que, dans le dessein de vous plaire, j'ai songé à M. de Croisenois.
Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite sous mes yeux? vous me l'avez
dit vous-même à mon retour d'Hyères: ce jeune Sorel est le seul être qui
m'amuse; le pauvre garçon est aussi affligé que moi, s'il est possible,
de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empêcher que vous ne
soyez irrité comme père; mais aimez-moi toujours comme ami.

"Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement à
cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle
de son caractère le porte à ne jamais répondre qu'officiellement à tout
ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inné de
la différence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en
rougissant, à mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait à un
autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras.

"Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre lui? Ma
faute est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les
assurances de son profond respect et de son désespoir de vous déplaire.
Vous ne le verrez jamais, mais J'irai le rejoindre où il voudra. C'est
son droit, c'est mon devoir, il est le père de mon enfant. Si votre
bonté veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les
recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte s'établir à Besançon
où il commencera le métier de maître de latin et de littérature. De
quelque bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera. Avec
lui, je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis sûre
pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux
qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver
dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien
atteindrait une haute position même sous le régime actuel, s'il avait un
million et la protection de mon père..."


Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier
mouvement, avait écrit huit pages.

"Que faire? se disait Julien, en se promenant à minuit dans le jardin
pendant que M. de La Mole lisait cette lettre, où est 1¨ mon devoir, 2¨
mon intérêt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse été sans lui un
coquin subalterne, et pas assez coquin pour n'être point haï et
persécuté par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries
nécessaires seront 1¨ plus rares, 2¨ moins ignobles. Cela est plus que
s'il m'eût donné un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de
services diplomatiques qui me tirent du pair.

"S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il
écrirait?..."

Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de
La Mole.

- Le marquis vous demande à l'instant, vêtu ou non vêtu.

Le valet ajouta à voix basse, en marchant à côté de Julien:

- M. le marquis est hors de lui, prenez garde à vous.




CHAPITRE XXXIII

L'ENFER DE LA FAIBLESSE


En taillant ce diamant un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes de
ses plus vives étincelles. Au Moyen Age, que dis-je? encore sous
Richelieu, le Français avait la force de vouloir.
MIRABEAU.



Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie,
peut-être, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes
les injures qui lui vinrent à la bouche. Notre héros fut étonné,
impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut point ébranlée. "Que de beaux
projets depuis longtemps chéris au fond de sa pensée e pauvre homme voit
crouler en un instant! Mais je lui dois de lui répondre, mon silence
augmenterait sa colère. "La réponse fut fournie par le rôle de Tartuffe.

- Je ne suis pas un ange.. Je vous ai bien servi, vous m'avez payé avec
générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans... Dans
cette maison, ma pensée n'était comprise que de vous et de cette
personne aimable...

- Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous l'avez
trouvée aimable, vous deviez fuir.

- Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.

Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se
jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire à demi-voix: "Ce n'est
point là un méchant homme."

- Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant à ses
genoux.

Mais il eut une honte extrême de ce mouvement et se releva bien vite.

Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouvement, il
recommença à l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de
fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut-être une distraction.

- Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas
duchesse! Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi
nettement, M. de La Mole était torturé et les mouvements de son âme
n'étaient plus volontaires. Julien craignit d'être battu.

Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait à
s'accoutumer à son malheur, il adressait à Julien des reproches assez
raisonnables:

- Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de
fuir... Vous êtes le dernier des hommes...

Julien s'approcha de la table et écrivit:

"Depuis longtemps ta vie m'est insupportable, j'y mets un terme. le prie
monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression d'une reconnaissance
sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans son hôtel peut
causer."

- Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit
Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure
du matin, je vais me promener au jardin vers le mur du fond.

- Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.

"Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir épargner
la façon de ma mort à son valet de chambre... Qu'il me tue, à la bonne
heure c'est une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime
la vie... Je me dois à mon fils."

Cette idée qui, pour la première fois, paraissait aussi nettement à son
imagination, l'occupa tout entier après les premières minutes de
promenade données au sentiment du danger.

Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. "Il me faut des conseils
pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est
capable de tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait
pas les sentiments d'un coeur tel que celui du marquis.

"Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut pas
que ma demande de conseils soit une action et complique ma position.
Hélas! il ne me reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est
rétréci par le jansénisme... Un coquin de jésuite connaîtrait le monde,
et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre, au seul
énoncé du crime."

Le génie de Tartuffe vint au secours de Julien: "Eh bien j'irai me
confesser à lui. "Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin,
après s'être prononcé deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il
pouvait être surpris par un coup de fusil; le sommeil le gagnait.

Le lendemain, de très grand matin, Julien était à plusieurs lieues de
Paris, frappant à la porte du sévère janséniste. Il trouva, à son grand
étonnement, qu'il n'était point trop surpris de sa confidence.

- J'ai peut-être des reproches à me faire, se disait l'abbé plus
soucieux qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour... Mon amitié pour
vous, petit malheureux, m'a empêché d'avertir le père ...

- Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.

(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort pénible.)

- Je vois trois partis, continua Julien: 1¨ M. de La Mole peut me faire
donner la mort, et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée
au marquis. 2¨ Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me
demanderait un duel.

- Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.

- Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerai jamais sur
le fils de mon bienfaiteur.

"3¨ Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez à Edimbourg, à New York,
j'obéirai. Alors on peut cacher la position dé Mlle de La Mole; mais je
ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.

- Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet homme corrompu
...

A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père vers les
sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien. elle tremblait
qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin à sa vie: "Et sans ma
permission?" se disait-elle avec une douleur qui était de la colère.

- S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui serez
cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais je le jure
à ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement Mme
veuve Sorel; j'enverrai mes billets de faire-part, comptez là-dessus...
Vous ne me trouverez ni pusillanime ni lâche.

Son amour allait jusqu'à la folie. A son tour, M. de La Mole fut
interdit.

Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner,
Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un poids immense et
surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit à sa mère.

Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir dans
la cour. Julien descendit. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses
bras presque à la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas très
reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort
calculateur de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination
était éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux
yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.

- Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir à l'instant
même pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de l'hôtel avant qu'on
ne se lève de table.

Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid elle eut un accès
de larmes.

- Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et en
le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement
que je me sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre,
que l'adresse soit d'une main étrangère, moi je t'écrirai des volumes.
Adieu! fuis.

Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. "Il est fatal,
pensait-il, que, même dans leurs meilleurs moments, ces gens-là trouvent
le secret de me choquer."

Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents de son père.
Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d'autres bases que
celles-ci: Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en
Suisse, ou chez son père à Paris. Elle repoussait bien loin la
proposition d'un accouchement clandestin.

- Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du
déshonneur. Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et
il nous sera facile de supposer que mon fils est né à une époque
convenable.

D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté finit par
donner des doutes au marquis.

Dans un moment d'attendrissement:

- Tiens! dit-il à sa fille voilà une inscription de dix mille livres de
rente, envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans
l'impossibilité de la reprendre.

Pour obéir à Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le commandement
Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à Villequier,
réglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut l'occasion
de son retour. Il alla demander asile à l'abbé Pirard, qui, pendant son
absence, était devenu l'allié le plus utile de Mathilde. Toutes les fois
qu'il était interrogé par le marquis, il lui prouvait que tout autre
parti que le mariage public serait un crime aux yeux de Dieu.

- Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord
avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère
fougueux de Mlle de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas
imposé à elle-même? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage
public la société s'occupera beaucoup plus longtemps de cette
mésalliance étrange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni
réalité du moindre mystère.

- Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce
mariage après trois jours, devient un rabâchage d'homme qui n'a pas
d'idées. Il faudrait profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du
gouvernement et se glisser incognito à la suite.

Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le
grand obstacle, à leurs yeux, était le caractère décidé de Mathilde.
Mais après tant de beaux raisonnements, l'âme du marquis ne pouvait
s'accoutumer à renoncer à l'espoir du tabouret pour sa fille.

Sa mémoire et son imagination étaient nourries des roueries et des
faussetés de tous genres qui étaient encore possibles dans sa jeunesse.
Céder à la nécessité, avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et
déshonorante pour un homme de son rang. Il payait cher maintenant ces
rêveries enchanteresses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir
de cette fille chérie.

"Qui l'eût ou prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère si altier,
d'un génie si élevé, plus fière que moi du nom qu'elle porte! dont la
main m'était demandée d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en
France!

"Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle est fait pour tout
confondre! nous marchons vers le chaos."




CHAPITRE XXXIV

UN HOMME D'ESPRIT


Le préfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas
ministre, président du conseil, duc? Voici comment je ferais la
guerre... Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...
LE GLOBE



Aucun argument ne vaut pour détruire l'empire de dix années de rêveries
agréables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se fâcher, mais ne
pouvait se résoudre à pardonner. "Si ce Julien pouvait mourir par
accident!" se disait-il quelquefois. C est ainsi que cette imagination
attristée trouvait quelque soulagement à poursuivre les chimères les
plus absurdes. Elles paralysaient l'influence des sages raisonnements de
l'abbé Pirard. Un mois se passa ainsi sans que le négociation fît un
pas.

Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le
marquis avait des aperçus brillants dont il s'enthousiasmait pendant
trois jours. Alors, un plan de conduite ne lui plaisait pas parce qu'il
était étayé par de bons raisonnements; mais les raisonnements ne
trouvaient grâce à ses yeux qu'autant qu'ils appuyaient son plan favori.
Pendant trois jours, il travaillait avec toute l'ardeur et
l'enthousiasme d'un poète, à amener les choses à une certaine position;
le lendemain, il n'y songeait plus.

D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; mais, après
quelques semaines, il commença à deviner que M. de La Mole n'avait, dans
cette affaire, aucun plan arrêté.

Mme de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en
province pour l'administration de s'terres, il était caché au presbytère
de l'abbé Pirard, et voyait Mathilde presque tous les jours; elle,
chaque matin, allait passer une heure avec son père, mais quelquefois
ils étaient des semaines entières sans parler de l'affaire qui occupait
toutes leurs pensées.

- Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dit un jour le marquis;
envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:


"Les terres de Languedoc rendent 20.600 fr. Je donne 10.600 fr. à ma
fille, et 10.000 fr. à M. Julien Sorel. Je donne les terres mêmes, bien
entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation séparés, et
de me les apporter demain; après quoi, plus de relations entre nous. Ah!
Monsieur, devais-je m'attendre à tout ceci?

"Le marquis DE LA MOLE."


- Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous
fixer au château d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est
un pays aussi beau que l'Italie.

Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus l'homme
sévère et froid que nous avons connu. La destinée de son fils absorbait
d'avance toutes ses pensées. Cette fortune imprévue et assez
considérable pour un homme si pauvre en fit un ambitieux. Il se voyait,
à sa femme ou à lui 36.000 livres de rente. Pour Mathilde, tous ses
sentiments étaient absorbés dans son adoration pour son mari, car c'est
ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son unique
ambition était de faire reconnaître son mariage. Elle passait sa vie à
s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée en liant son sort à
celui d'un homme supérieur. Le mérite personnel était à la mode dans sa
tête.

L'absence presque continue, la multiplicité des affaires, le peu de
temps que l'on avait pour parler d'amour, vinrent compléter le bon effet
de la sage politique autrefois inventée par Julien.

Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle était
parvenue à aimer réellement.

Dans un moment d'humeur, elle écrivit à son père, et commença sa lettre
comme Othello:

"Que j'aie préféré Julien aux agréments que la société offrait à la
fille de M. le marquis de La Mole, mon choix le prouve assez. Ces
plaisirs de considération et de petite vanité sont nuls pour moi. Voici
bientôt six semaines que je vis séparée de mon mari. C'est assez pour
vous témoigner mon respect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison
paternelle. Vos bienfaits nous ont enrichis. Personne ne connaît mon
secret, que le respectable abbé Pirard. J'irai chez lui, il nous
mariera, et une heure après la cérémonie, nous serons en route pour le
Languedoc, et ne reparaîtrons jamais à Paris que d'après vos ordres.
Mais ce qui me perce le coeur, c'est que tout ceci va faire anecdote
piquante contre moi, contre vous. Les épigrammes d'un public sot ne
peuvent-elles pas obliger notre excellent Norbert à chercher querelle à
Julien? Dans cette circonstance, je le connais, je n'aurais aucun empire
sur lui. Nous trouverions dans son âme du plébéien révolté. Je vous en
conjure à genoux, ô mon père! venez assister à mon mariage, dans
l'église de M. Pirard, jeudi prochain. Le piquant de l'anecdote maligne
sera adouci, et la vie de votre fils unique, celle de mon mari seront
assurées, etc., etc."

L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange embarras. Il
fallait donc à la fin prendre un parti Toutes les petites habitudes,
tous les amis vulgaires avaient perdu leur influence.

Dans cette étrange circonstance, les grands traits du caractère,
imprimés par les événements de la jeunesse, reprirent tout leur empire.
Les malheurs de l'émigration en avaient fait un homme à imagination.
Après avoir joui pendant deux ans d'une fortune immense et de toutes les
distinctions de la cour, 1790 l'avait jeté dans les affreuses misères
des émigrés. Cette dure école avait changé une âme de vingt-deux ans. Au
fond, il était campé au milieu de ses richesses actuelles, plus qu'il
n'en était dominé. Mais cette même imagination qui avait préservé son
âme de la gangrène de l'or, l'avait jeté en proie à une folle passion
pour voir sa tille décorée d'un beau titre. Pendant les six semaines qui
venaient de s'écouler, tantôt poussé par un caprice, le marquis avait
voulu enrichir Julien, la pauvreté lui semblait ignoble, déshonorante
pour lui M. de La Mole, impossible chez l'époux de sa fille; il jetait
l'argent. Le lendemain, son imagination prenant un autre cours, il lui
semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette générosité
d'argent, changer de nom, s'exiler en Amérique, écrire à Mathilde qu'il
était mort pour elle... M. de La Mole supposait cette lettre écrite, il
suivait son effet sur le caractère de sa fille...

Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre réelle de
Mathilde après avoir pensé longtemps à tuer Julien ou à le faire
disparaître, il rêvait à lui bâtir une brillante fortune. Il lui faisait
prendre le nom d'une de ses terres, et pourquoi ne lui ferait-il pas
passer sa pairie? M. le duc de Chaulnes, son beau-père, lui avait parlé
plusieurs fois, depuis que son fils unique avait été tué en Espagne, du
désir de transmettre son titre à Norbert...

"L'on ne peut refuser à Julien une singulière aptitude aux affaires, de
la hardiesse, peut-être même du brillant se disait le marquis... mais au
fond de ce caractère, je trouve quelque chose d'effrayant. C'est
l'impression qu'il produit sur tout le monde. Donc il y a là quelque
chose de réel"(plus ce point réel était difficile à saisir, plus il
effrayait l'âme imaginative du vieux marquis).

"Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre
supprimée): "Julien ne s'est affilié à aucun salon, à aucune coterie. "Il
ne s'est ménagé aucun appui contre moi, pas la plus petite ressource si
je l'abandonne... Mais est-ce là ignorance de l'état actuel de la
société?... Deux ou trois fois je lui ai dit: Il n'y a de candidature
réelle et profitable, que celle des salons...

"Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd
ni une minute ni une opportunité... Ce n'est point un caractère à la
Louis XI. D'un autre côté, je lui vois les maximes les plus
antigénéreuses... Je m'y perds... Se répéterait-il ces maximes, pour
servir de digue à ses passions?

"Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens
par là.

"Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous
respecte pas d'instinct... C'est un tort, mais enfin, l'âme d un
séminariste devrait n'être impatiente que du manque de jouissance et
d'argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun
prix."

Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité de se
décider: "Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien est-elle
allée jusqu'à entreprendre de faire la cour à ma fille, parce qu'il sait
que je l'aime avant tout, et que j'ai cent mille écus de rente?

"Mathilde proteste du contraire... Non, mon Julien, voilà un point sur
lequel je ne veux pas me laisser faire illusion.

"Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? ou bien désir vulgaire de
s'élever à une belle position? Mathilde est clairvoyante, elle a senti
d'abord que ce soupçon peut le perdre auprès de moi, de là cet aveu:
c'est elle qui s'est avisée de l'aimer la première...

"Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'à faire des
avances matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir, quelle
horreur! comme si elle n'avait pas eu cent moyens moins indécents de lui
faire connaître qu'elle le distinguait.

Qui s'excuse s'accuse; je me défie de Mathilde... "Ce jour-là, les
raisonnements du marquis étaient plus concluants qu'à l'ordinaire.
Cependant l'habitude l'emporta il résolut de gagner du temps et d'écrire
à sa fille. Car on s'écrivait d'un côté de l'hôtel à l'autre; M. de La
Mole n'osait discuter avec Mathilde et lui tenir tête. Il avait peur de
tout finir par une concession subite.


LETTRE

"Gardez-vous de faire de nouvelles folies voici un brevet de lieutenant
de hussards, pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez
ce que je fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas.
Qu'il parte dans vingt-quatre heures, pour se faire recevoir à
Strasbourg, où est son régiment. Voici un mandat sur mon banquier; qu'on
m'obéisse."


L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut
profiter de la victoire, et répondit à l'instant:


"M. de La Vernaye serait à vos pieds, éperdu de reconnaissance, s'il
savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais au milieu de cette
générosité, mon père m'a oubliée, l'honneur de votre fille est en
danger. Une indiscrétion peut faire une tache éternelle et que vingt
mille écus de rente ne répareraient pas. Je n'enverrai le brevet à M. de
La Vernaye que si vous me donnez votre parole que, dans le courant du
mois prochain, mon mariage sera célébré en public, à Villequier. Bientôt
après cette époque, que je vous supplie de ne pas outrepasser, votre
fille ne pourra paraître en public qu'avec le nom de Mme de La Vernaye.
Que je vous remercie, cher papa, de m'avoir sauvée de ce nom de Sorel,
etc., etc."


Le réponse fut imprévue.


"Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune imprudente. Je ne
sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-même vous le
savez moins que moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe à marcher
droit. Je ferai connaître mes volontés d'ici à quinze jours."

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40
Copyright (c) 2007. famouswriterz.com. All rights reserved.

Ay Mijo! Why Do You Want To Be An Engineer?
New Book, Endorsed By Society of Hispanic Professional Engineers, Profiles Successful Latino Engineers to Inspire Young Math, Science Students

Oklahoma City to be Site of NAHJ Region 5 Conference
A little more than a year after forming, the Oklahoma City Chapter of the National Association of Hispanic Journalists will be the host for the 2007 Region 5 Conference, March 30 - 31.

Support Teen Literature Day planned for April 19
The Young Adult Library Services Association (YALSA), the fastest growing division of the American Library Association (ALA), is celebrating its first ever Support Teen Literature Day on April 19, as part of ALA's National Library Week celebration.