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Le Rouge at Le Noir

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"Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma
foi non, se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu...

"D'ailleurs, la vie m'est agréable; ce séjour est tranquille; je n'y ai
point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire la note des
livres qu'il voulait faire venir de Paris"




CHAPITRE XXXVII

UN DONJON


Le tombeau d'un ami.
STERNE.



Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'était pas l'heure où
l'on montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte
s'ouvrit, et le vénérable curé Chélan tout tremblant et la canne à la
main, se jeta dans ses bras.

- Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je
dire.

Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne
tombât. Il fut obligé de le conduire à une chaise. La main du temps
s'était appesantie sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut
plus à Julien que l'ombre de lui-même.

Quand il eut repris haleine:

- Avant-hier seulement, je reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos
cinq cents francs pour les pauvres de Verrières, on me l'a apportée dans
la montagne, à Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier,
J'apprends la catastrophe... O ciel! est-il possible!

Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air privé d'idée, et ajouta
machinalement:

- Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.

- J'ai besoin de vous voir, mon père, s'écria Julien attendri. J'ai de
l'argent de reste.

Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à autre, M.
Chélan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long
de sa joue; puis il regardait Julien, et était comme étourdi de le voir
lui prendre les mains et les porter à ses lèvres. Cette physionomie si
vive autrefois, et qui peignait avec tant d'énergie les plus nobles
sentiments, ne sortait plus de l'air apathique. Une espèce de paysan
vint bientôt chercher le vieillard.

- Il ne faut pas le fatiguer et le faire trop parler, dit-il à Julien,
qui comprit que c'était le neveu.

Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui
éloignait les larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il
sentait son coeur glacé dans sa poitrine.

Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. Il
venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions
de grandeur d'âme et de générosité s'étaient dissipées comme un nuage
devant la tempête.

Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empoisonnement
moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se
fût estimé un lâche d'y avoir recours. Vers la fin d'une journée
horrible, passée tout entière à se promener dans son étroit donjon: "Que
je suis fou! s'écria-t-il. C'est dans le cas où je devrais mourir comme
un autre, que la vue de ce pauvre vieillard aurait dû me jeter dans
cette affreuse tristesse; mais une mort rapide et à la fleur des ans me
met précisément à l'abri de cette triste décrépitude."

Quelques raisonnements qu'il se fît, Julien se trouva attendri comme un
être pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.

Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu
romaine; la mort lui apparaissait à une plus grande hauteur, et comme
chose moins facile.

"Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir, je suis à dix degrés
au-dessous du courage qui me conduit de niveau à la guillotine. Ce
matin, je l'avais ce courage. Au reste, qu'importe? pourvu qu'il me
revienne au moment nécessaire. Cette idée de thermomètre l'amusa, et
enfin parvint à le distraire."

Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de la veille. "Mon
bonheur, ma tranquillité sont enjeu. "Il résolut presque d'écrire à M. le
procureur général, pour demander que personne ne fût admis auprès de
lui. "Et Fouqué? pensa-t-il. S'il peut prendre sur lui de venir à
Besançon, quelle ne serait pas sa douleur!"

Il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait songé à Fouqué. "J'étais un
grand sot à Strasbourg, ma pensée n'allait pas au-delà du collet de mon
habit. "Le souvenir de Fouqué l'occupa beaucoup et le laissa plus
attendri. Il se promenait avec agitation. "Me voici décidément de vingt
degrés au-dessous du niveau de la mort... Si cette faiblesse augmente,
il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbés Maslon et les
Valenod, si je meurs comme un cuistre!"

Fouqué arriva, cet homme simple et bon était éperdu de douleur. Son
unique idée, s'il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire
le geôlier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l'évasion
de M. de Lavalette.

- Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était innocent, moi
je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer à la différence...

"Mais, est-il vrai? Quoi! tu vendrais tout ton bien? dit Julien
redevenant tout à coup observateur et méfiant.

Fouqué ravi de voir enfin son ami répondre à son idée dominante, lui
détaille longuement et à cent francs près, ce qu'il tirerait de chacune
de ses propriétés.

"Quel effort sublime chez un propriétaire de province! pensa Julien. Que
d'économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir
lorsque je les lui voyais faire il sacrifie pour moi! Un de ces beaux
jeunes gens que j'ai vus à l'hôtel de La Mole, et qui lisent René,
n'aurait aucun de ces ridicules; mais excepté ceux qui sont fort jeunes
et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l'argent,
quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel
sacrifice?"

Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué
disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à
Paris, n'a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment
d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un
consentement à la fuite.

Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que l'apparition de
M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune; mais,
suivant moi, ce tut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au
ruse, comme la plupart des hommes, l'âge lui eût donné la bonté facile à
s'attendrir, il se fût guéri d'une méfiance folle... Mais à quoi bon ces
vaines prédictions?

Les interrogatoires devenaient plus fréquents en dépit des efforts de
Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger l'affaire:

- J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec préméditation,
répétait-il chaque jour.

Mais le juge était formaliste avant tout. Les déclarations de Julien
n'abrégeaient nullement les interrogatoires, l'amour-propre du juge fut
piqué. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le transférer dans un affreux
cachot, et que c'était grâce aux démarches de Fouqué qu'on lui laissait
sa jolie chambre à cent quatre-vingts marches d'élévation.

M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui
chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon
marchand parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. A son
inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annonça que, touché des
bonnes qualités de Julien et des services qu'il avait autrefois rendus
au séminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqué entrevit
l'espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'à
terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer
l'acquittement de l'accusé, une somme de dix louis.

Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était point un Valenod.
Il refusa et chercha même à faire entendre au bon paysan qu'il ferait
mieux de garder son argent. Voyant qu'il était impossible d'être clair
sans imprudence, il lui conseilla de donner cette somme en aumône pour
les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout.

"Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait
M. de Frilair, et rien ne doit l'être pour moi... Peut-être sera-t-il
possible d'en faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de
cette affaire et trouverai peut-être une occasion de faire peur à cette
Mme de Rênal, qui ne nous estime point, et au fond me déteste...
Peut-être pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de
réconciliation éclatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce
petit séminariste."

La transaction sur le procès avait été signée quelques semaines
auparavant, et l'abbé Pirard était reparti de Besançon, non sans avoir
parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le jour même où le
malheureux assassinait Mme de Rênal dans l'église de Verrières.

Julien ne voyait plus qu'un événement désagréable entre lui et la mort,
c'était la visite de son père. Il consulta Fouqué sur l'idée d'écrire à
M. le procureur général, pour être dispensé de toute visite. Cette
horreur pour la vue d'un père, et dans un tel moment, choqua
profondément le coeur honnête et bourgeois du marchand de bois.

Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son
ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.

- Dans tous les cas lui répondit-il froidement, cet ordre de secret ne
serait pas appliqué à ton père.




CHAPITRE XXXVIII

UN HOMME PUISSANT


Mais il y a tant de mystère dans ses démarches et d'élégance dans sa
taille! Qui peut-elle être?
SCHILLER.



Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain.
Julien fut réveillé en sursaut.

- Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voilà mon père. Quelle scène désagréable!

Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita dans ses bras
en le serrant d'une façon convulsive; il eut peine à la reconnaître.
C'était Mlle de La Mole.

- Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles
ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me révèle toute la
hauteur du coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'à
Verrières...

Malgré ses préventions contre Mlle de La Mole, que d'ailleurs il ne
s'avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne
pas voir dans toute cette façon d'agir et de parler un sentiment noble,
désintéressé, bien au-dessus de tout ce qu'aurait osé une âme petite et
vulgaire? Il crut encore aimer une reine, et après quelques instants, ce
fut avec une rare noblesse d'élocution et de pensée qu'il lui dit:

- L'avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort, je
vous remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L'âme
noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et
convertie au culte de la prudence vulgaire par un événement singulier,
tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel
du jeune marquis. Vous vous seriez résignée à être heureuse du bonheur
de tout le monde: la considération, les richesses, le haut rang... Mais,
chère Mathilde, votre arrivée à Besançon, si elle est soupçonnée, va
être un coup mortel pour M. de La Mole, et voilà ce que jamais je ne me
pardonnerai. Je lui ai déjà causé tant de chagrin! L'académicien va dire
qu'il a réchauffé un serpent dans son sein.

- J'avoue que je m'attendais peu à tant de froide raison, à tant de
souci pour l'avenir, dit Mlle de La Mole à demi fâchée. Ma femme de
chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour elle,
et c'est sous le nom de Mme Michelet que j'ai couru la poste.

- Et Mme Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu'à moi?

- Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai distingué!
D'abord, j'ai offert cent francs à un secrétaire de juge, qui prétendait
que mon entrée dans ce donjon était impossible. Mais l'argent reçu, cet
honnête homme m'a fait attendre, a élevé des objections, j'ai pensé
qu'il songeait à me voler...

Elle s'arrêta.

- Eh bien? dit Julien.

- Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai
été obligée de dire mon nom à ce secrétaire, qui me prenait pour une
jeune ouvrière de Paris amoureuse du beau Julien... En vérité, ce sont
ses termes. Je lui ai juré que j'étais ta femme, et j'aurai une
permission pour te voir chaque jour.

"La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher. Après tout,
M. de La Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver
une excuse au jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort
prochaine couvrira tout", et il se livra avec délices à l'amour de
Mathilde; c'était de la folie, de la grandeur d'âme, tout ce qu'il y a
de plus singulier. Elle lui proposa sérieusement de se tuer avec lui.

Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée du
bonheur de voir Julien, une curiosité vive s'empara tout à coup de son
âme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce
qu'elle s'était imaginé. Bon il ace de La Mole lui semblait ressuscité,
mais plus héroïque.

Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur
offrant de l'or trop crûment; mais ils finirent par accepter.

Elle arriva rapidement à cette idée, qu'en fait de choses douteuses et
d'une haute portée, tout dépendait à Besançon de M. l'abbé de Frilair.

Sous le nom obscur de Mme Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables
difficultés pour parvenir jusqu'au tout-puissant congréganiste. Mais le
bruit de la beauté d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et
venue de Paris à Besançon, pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se
répandit dans la ville.

Mathilde courait seule à pied, dans les rues de Besançon, elle espérait
n'être pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile à sa
cause de produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait
à le faire révolter pour sauver Julien marchant à la mort. Mlle de La
Mole croyait être vêtue simplement et comme il convient à une femme dans
la douleur; elle l'était de façon à attirer tous les regards.

Elle était à Besançon l'objet de l'attention de tous lorsque après huit
jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.

Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent et de
profonde et prudente scélératesse étaient tellement lices dans son
esprit, qu'elle trembla en sonnant à la porte de l'évêché. Elle pouvait
à peine marcher, lorsqu'il lui fallut monter l'escalier qui conduisait à
l'appartement du premier grand vicaire. La solitude du palais épiscopal
lui donnait froid. "Je puis m'asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me
saisir les bras, j'aurai disparu. A qui ma femme de chambre
pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie se gardera bien
d'agir... Je suis isolée dans cette grande ville!"

A son premier regard dans l'appartement, Mlle de La Mole fut rassurée.
D'abord c'était un laquais en livrée fort élégante, qui lui avait
ouvert. Le salon où on la fit attendre étalait ce luxe fin et délicat,
si différent de la magnificence grossière, et que l'on ne trouve à Paris
que dans les meilleures maisons. Dès qu'elle aperçut M. de Frilair qui
venait à elle d'un air paterne, toutes les idées de crime atroce
disparurent. Elle ne trouva pas même sur cette belle figure, l'empreinte
de cette vertu énergique et quelque peu sauvage si antipathique à la
société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du prêtre, qui
disposait de tout à Besançon, annonçait l'homme de bonne compagnie, le
prélat instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut à Paris.

Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde
à lui avouer qu'elle était la fille de son puissant adversaire, le
marquis de La Mole.

- Je ne suis point en effet Mme Michelet, dit-elle en reprenant toute la
hauteur de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous
consulter, monsieur, sur la possibilité de procurer l'évasion de M. de
La Vernaye. D'abord il n'est coupable que d'une étourderie, la femme sur
laquelle il a tiré se porte bien. En second lieu, pour séduire les
subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs, et
m'engager pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma
famille ne trouvera rien d'impossible pour qui aura sauvé M. de La
Vernaye.

M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs
lettres du ministre de la guerre, adressées à M. Julien Sorel de La
Vernaye.

- Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. C'est
tout simple, je l'ai épousé en secret, mon père désirait qu'il fût
officier supérieur, avant de déclarer ce mariage un peu singulier pour
une La Mole.

Mathilde remarqua que l'expression de la bonté et d'une gaieté douce
s'évanouissait rapidement, à mesure que M. de Frilair arrivait à des
découvertes importantes. Une finesse mêlée de fausseté profonde se
peignit sur sa figure.

L'abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.

"Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me
voici tout d'un coup en relation intime avec une amie de la célèbre
maréchale de Fervaques nièce toute-puissante de Mgr l'évoque de***, par
qui l'on est évêque en France.

"Ce que je regardais comme reculé dans l'avenir se présente à
l'improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes voeux."

D'abord Mathilde fut effrayée du changement rapide de la physionomie de
cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un
appartement reculé. "Mais quoi! se dit-elle bientôt, la pire chance
n'eût-elle pas été de ne faire aucune impression sur le froid égoïsme
d'un prêtre rassasié de pouvoir et de jouissances?"

Ébloui de cette voie rapide et imprévue qui s'ouvrait à ses yeux pour
arriver à l'épiscopat, étonné du génie de Mathilde, un instant M. de
Frilair ne fut plus sur ses gardes. Mlle de La Mole le vit presque à ses
pieds, ambitieux et vif jusqu'au tremblement nerveux.

"Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici à l'amie de
Mme de Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien
douloureux, elle eut le courage d'expliquer que Julien était l'ami
intime de la maréchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle
Mgr l'évêque de***.

- Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de
trente-six jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le
grand vicaire avec l'âpre regard de l'ambition et en appuyant sur les
mots, je me considérerais comme bien peu chanceux, si, dans chaque
liste, je ne comptais pas huit ou dix amis et les plus intelligents de
la troupe. Presque toujours, j'aurais la majorité, plus qu'elle même
pour condamner, voyez mademoiselle, avec quelle grande facilité je puis
faire absoudre...

L'abbé s'arrêta tout à coup, comme étonné du son de ses paroles; il
avouait des choses que l'on ne dit jamais aux profanes.

Mais, à son tour, il frappa Mathilde de stupeur, quand il lui apprit que
ce qui étonnait et intéressait surtout la société de Besançon dans
l'étrange aventure de Julien, c'est qu'il avait inspiré autrefois une
grande passion à Mme de Rênal, et l'avait longtemps partagée. M. de
Frilair s'aperçut facilement du trouble extrême que produisait son
récit.

"J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette
petite personne si décidée; je tremblais de n'y pas réussir. "L'air
distingué et peu facile à mener redoublait à ses yeux le charme de la
rare beauté qu'il voyait presque suppliante devant lui. Il reprit' tout
son sang-froid, et n'hésita point à retourner le poignard dans son
coeur.

- Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d'un air léger, quand
nous apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tiré deux coups
de pistolet à cette femme autrefois tant aimée. Il s'en faut bien
qu'elle soit sans agréments, et depuis peu elle voyait fort souvent un
certain abbé Marquinot de Dijon, espèce de janséniste sans moeurs, comme
ils sont tous.

M. de Frilair tortura voluptueusement et à loisir le coeur de cette
jolie fille, dont il avait surpris le secret.

- Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M.
Sorel aurait-il choisi l'église, si ce n'est parce que, précisément en
cet instant son rival y célébrait la messe? Tout le monde accorde
infiniment d'esprit, et encore plus de prudence à l'homme heureux que
vous protégez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins de
M. de Rênal qu'il connaît si bien? là, avec la presque certitude de
n'être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait donner la mort à la
femme dont il était jaloux.

Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors
d'elle-même. Cette âme altière, mais saturée de toute cette prudence
sèche qui passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le coeur
humain, n'était pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer
de toute prudence, qui peut être si vif pour une âme ardente. Dans les
hautes classes de la société de Paris, où Mathilde avait vécu, la
passion ne peut que bien rarement se dépouiller de prudence, et c'est du
cinquième étage qu'on se jette par la fenêtre.

Enfin, l'abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre à
Mathilde (sans doute il mentait), qu'il pouvait disposer à son gré du
ministère public, chargé de soutenir l'accusation contre Julien.

Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il
ferait une démarche directe et personnelle auprès de trente jurés au
moins.

Si Mathilde n'avait pas semblé si jolie à M. de Frilair, il ne lui eût
parlé aussi clairement qu'à la cinq ou sixième entrevue.




CHAPITRE XXXIX

L'INTRIGUE


Castres 1676. -- Un frère vient d'assassiner sa soeur dans la maison
voisine de la mienne; ce gentilhomme était déjà coupable d'un meurtre.
Son père, en faisant distribuer secrètement cinq cents écus aux
conseillers, lui a sauvé la vie.
LOCKE, Voyage en France.



En sortant de l'évêché, Mathilde n'hésita pas à envoyer un courrier à
Mme de Fervaques; la crainte de se compromettre ne l'arrêta pas une
seconde. Elle conjurait sa rivale d'obtenir une lettre pour M. de
Frilair écrite en entier de la main de Mgr l'évêque de***. Elle allait
jusqu'à la supplier d'accourir elle-même à Besançon. Ce trait fut
héroïque de la part d'une âme jalouse et fière.

D'après le conseil de Fouqué, elle avait eu la prudence de ne point
parler de ses démarches à Julien. Sa présence le troublait assez sans
cela. Plus honnête homme à l'approche de la mort qu'il ne l'avait été
durant sa vie, il avait des remords non seulement envers M. de La Mole
mais aussi pour Mathilde.

"Quoi donc! se disait-il, je trouve auprès d'elle des moments de
distraction et même de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi
que je l'en récompense! Serais-je donc un méchant?" Cette question l'eût
bien peu occupé quand il était ambitieux; alors, ne pas réussir était la
seule honte à ses yeux.

Son malaise moral auprès de Mathilde, était d'autant plus décidé, qu'il
lui inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus
folle. Elle ne parlait que des sacrifices étranges qu'elle voulait faire
pour le sauver.

Exaltée par un sentiment dont elle était fière et qui l'emportait sur
tout son orgueil, elle eût voulu ne pas laisser passer un instant de sa
vie sans le remplir par quelque démarche extraordinaire. Les projets les
plus étranges, les plus périlleux pour elle remplissaient ses longs
entretiens avec Julien. Les geôliers, bien payés, la laissaient régner
dans la prison. Les idées de Mathilde ne se bornaient pas au sacrifice
de sa réputation; peu lui importait de faire connaître son état à toute
la société. Se jeter à genoux pour demander la grâce de Julien, devant
la voiture du roi allant au galop, attirer l'attention du prince, au
risque de se faire mille fois écraser, était une des moindres chimères
que rêvait cette imagination exaltée et courageuse. Par ses amis
employés auprès du roi, elle était sûre d'être admise dans les parties
réservées du parc de Saint-Cloud.

Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement, à vrai dire il était
fatigué d'héroïsme. C'eût été à une tendresse simple, naïve et presque
timide, qu'il se fût trouvé sensible, tandis qu'au contraire, il fallait
toujours l'idée d'un public et des autres à l'âme hautaine de Mathilde.

Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de
cet amant, auquel elle ne voulait pas survivre, Julien sentait qu'elle
avait un besoin secret d'étonner le public par l'excès de son amour et
la sublimité de ses entreprises.

Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touché de tout cet
héroïsme. Qu'eût-ce été s'il eût connu toutes les folies dont Mathilde
accablait l'esprit dévoué, mais éminemment raisonnable et borné du bon
Fouqué?

Il ne savait trop que blâmer dans le dévouement de Mathilde; car lui
aussi eût sacrifié toute sa fortune et exposé sa vie aux plus grands
hasards pour sauver Julien. Il était stupéfait de la quantité d'or jeté
par Mathilde. Les premiers jours, les sommes ainsi dépensées en
imposèrent à Fouqué, qui avait pour l'argent toute la vénération d'un
provincial.

Enfin, il découvrit que les projets de Mlle de La Mole variaient
souvent, et, à son grand soulagement, trouva un mot pour blâmer son
caractère si fatigant pour lui: elle était changeante. De cette épithète
à celle de mauvaise tête, le plus grand anathème en province, il n'y a
qu'un pas.

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